DES
Dr COURTAULT (de Paris).
Parmi les questions soumises à l’étude et à la discussion des membres du Congrès Médical des Accidents du travail, réuni à l’occasion de l'Exposition Universelle de Liège, nous voyons figurer, sous le n° 2, la proposition suivante : |
« De l’organisation des premiers secours aux blessés et, spécialement, aux victimes d'accidents du travail, dans les centres industriels et dans les grandes villes ».
Cette question est complétée, au programme détaillé du Congrès et développée en ces termes à Part. IV :
Etudier l’organisation :
a) Des premiers secours médicaux en cas d’accidents du travail;
b) Des institutions créées, ou à créer, en vue de la guérison définitive des suites d'accidents.
C'est ce dernier point seul du programme du Congrès de Liège, « de la guérison définitive des suites d'accidents du travail », que nous avons en vue ici.
Nous avons déjà traité le premier point de la question dans notre Rapport (1) sur « la Mécanothérapie appliquée aux suites d'accidents du travail», rapport complété par le mémoire si suggestif (2) de notre dis-
(1) D: CourTAULT : La Médecine des Accidents du Travail, 1905, Tome III, n°8 : pp. 236-252.
(2) D: PILET : La Médecine des Accidents du Travail, 1905, Tome III, n° 9 : pp. 261-274.
Lei GNU
tingué collaborateur et chef de service, M. le Dr Pilet, ancien médecin principal de l'armée, sur « les résultats de la Mécanothérapie appliquée aux suites d'accidents du travail ».
À ces résultas, d'ordre purement fonctionnel, faisant suite euxmêmes, aux résultats d'ordre anatomique procurés par le traitement médico-chirurgical, nous entendons apporter un complément nécessaire et économique par les résultats, d'ordre professionnel, à réaliser à l’aide des Ateliers de convalescence pour les blessés du travail.
On s’est beaucoup préoccupé en France, et beaucoup plus encore à l'étranger, notammeut en Amérique, en Autriche, en Allemagne, etc., de la question des premiers secours en cas d'accidents. Dans ces derniers pays, on a beaucoup fait; en France, tout reste à faire encore, ou à peu près. Malgré les avertissements réitérés aux administrations intéressées; malgré les appels aux pouvoirs publics, aux Compagnies d'assurances; malgré les travaux de nos auteurs, les mieux qualifiés, comme le Prof. TERRIER (1), ou les plus documentés, comme le D' Marcel Baupouix (2), il n'existe, actuellement, chez nous, aucune organisation méthodique et réellement pratique de cette nature, alors que, depuis de longues années, de véritables modèles du genre fonctionnent à Berlin, Vienne, New-York, etc.
Cette question des premiers secours en cas d’accidents, si intéressante pour tous, est donc plus que jamais à l’ordre du jour et nous espérons bien que, sous la pression de plus en plus énergique des hommes autorisés et grâce aux concours forcés des évènements (3), aux urgences et aux nécessités du progrès, on finira par lui donner une solution
satisfaisante.
(1) Prof. TERRIER : Les prompts secours dans les hôpitaux de Paris. (La Médecine des Accidents du Travail, 1904, T. IT, pp. 65-74).
(2) D' Marcez BaAupouin : Les prompts secours dans les grandes villes. (La Médecine des Accidents du Travail, 1903, T. I. pp. 102-104; 207-258 et 321-322).
(3) Comme la mort de M. JuTTET, qui vient de démontrer scandaleusement combien nos plus grand hôpitaux, eux-mêmes, sont lamentablement organisés en matière de prompts secours.
— Mais allez donc vous documenter à Berlin ou à Vienne, M. MEsureuR ! ou bien qu’on y envoie quelqu'un capable d’en rapporter de fécondes lecons de choses, prises au sein des nombreuses Societés de Sauveteurs, Unions de Samart- Lains, etc... — De même à New-York, Chicago, etc.
Mais, cette concession faite à l'importance, à la nécessité, l'urgence même des premiers secours pour les accidents du travail, nous n’en sommes que plus à l'aise ‘pour réclamer également en faveur des derniers secours à assurer à ces mêmes blessés victimes des mêmes accidents du travail.
En effet, ces derniers secours, comme nous espérons le démontrer, comme nous l’avons en partie démontré déjà en mécanothérapie, sont tout aussi importants, nécessaires, urgents même que les premiers. Or, er cette matière de secours, il semble bien qu’on ait un peu trop négligé la fin, pour ne se préoccuper que du commencement.
À quoi bon, en effet, s'appliquer et de son mieux à la bonne exécution d’une tâche urgente et difficile d’un bout à l’autre, si l’on n’est assuré de la pouvoir mener à bonne fin ? A quoi bon réduire immédiatement cette luxation; à quoi servira la consolidation en bonne position de cette fracture êE pourquoi toutes ces sutures si minutieusement exécutées, ces pansements si soigneusement faits, ces cicatrisations si correctement, si difficilement obtenues, si votre blessé, une fois guéri anatomiquement, par le traitement médico-chirur gical, et même restauré fonctionnellement, par le traitement médico- mécanique, si ce blessé — comme on peut s’y attendre, après un chômage plus ou moins prolongé dans un repos plus ou moins absolu — ne peut, comme la loi l'exige, se remettre immédiatement au travail, à tout son travail, et produire le maximum, pour obtenir le maximum du salaire, c'est-à-dire passer brusquemment, du jour au lendemain, du repos absolu, prolongé, au travail intégral, ininter- TOMPU?.:
BE Z RE il se produit généralement ceci :
Le patron refuse de payer un salaire complet, pour un rendement incomplet.
L'ouvrier, de son côté, refuse toute diminution de salaire, puisqu'on lui à assuré une guérison complète.
Voici, en effet, comment, le plus ordinairement, les choses se sont passées.
ete
À sa sortie de l’hôpital, ou après le traitement à domicile, le blessé qui, après un temps plus ou moins long d’incapacité avec repos absolu, présente une raideur articulaire, une atrophie musculaire plus ou moins prononcées, est dirigé sur l'établissement de mécanothérapie, de massage et d’électrothérapie le plus qualifié pour résoudre plus ou moins rapidement et complètement, suivant leur ancienneté et leur degré d'avancement, ces impotences secondaires, suites ordinaires et souvent inévitables de tout traitement quelque peu prolongé. Il en sort aussi bien restauré que possible et son exeat porte la mention : amélioration notable, ou, mieux encore : guérison parfaite.
Et cependant, un mois ou deux mois après, quand ce n’est pas plus longtemps, ce même blessé, signalé comme fortement amélioré, sinon comme guéri, se présentera devantun expert désigné par le tribunal, sur sa demande, tribunal et expert auxquels il exposera qu'il se retrouve exactement comme au premier jour ; quesaraideur, disparue il y a trois mois, est la même aujourd’hui ; que l’atrophie est plus prononcée que jamais ; qu'en un mot, ilest aussi estropié quavant le traitement de réparation fonctionnelle et que l’expert ne saurait conclure autrement qu'à l’invalidation permanente.
Le patron responsable, justement ému de ce revirement, de cette contradiction absolue, se retourne vers le médecin certificateur de la guérison et le délègue à l'expertise pour s’en expliquer avec le médecin légiste.
Là, il ne peut que certifier à nouveau les termes de son rapport de sortie. Le blessé, de son côté, n’en affirme que plus énergiquementle bien fondé deses plaintes et le médecin expert n'a plus qu'à en appuyer l'évidence et à conclure de même.
Voilà la situation qu’il nous est donné de rencontrer presque tous les jours et à laquelle il n’est pas difficile d’assigner la cause, non plus que de donner la seule solution possible.
En effet, le médecin, le blessé et l'expert ont raison tous les trois et voici pourquoi.
Le médecin chargé du service des suites d'accidents du
PR. ee
travail à l’Institut de Mécanothérapie, ne manque jamais, sur les rapports de sortie avec guérison complète, de conclure à peu près en ces termes :
« Anatomiquement et fonctionnellement il ne reste plusrien du traumatisme et le blessé peut être considéré comme entièrement guéri. En conséquence, nous lui donnons sa sortie, le déclarant apte à se remettre de suite au travail, pourvu que celui-ci, repris sans délai, soit modéré tout d'abord, mais constant et régulièrement progressif ».
Muni de ce bulletin de guérison, le patron n’a plus qu’à inviter le ci-devant invalide du travail à regagner au plus tôt son chantier ou son atelier, pour y reprendre sa place et son travail professionnel.
A l’atelier, sur le chantier, ou sur le carreau, il arrive ce qui devait arriver.
Cet ouvrier, déshabitué depuis longtemps de tout effort en général, comme de toute application professionnelle en particulier, après quelques heures d’essai parfois loyal et d’efforts toujours pénibles, se déclare à bout de forces et! incapable de continuer. Après midi, l’essai recommence et le résultat est le même, sinon que le blessé, qui ne l’est plus, persiste plus longtemps, mais s'efforce moins et ne produit pas davantage. Rarement la tentative est reprise une troisième fois, car le patron intervient pour déclarer qu’il ne peut assurer un salaire intégral pour un travail insuffisant. L’ouvrier, de son côté, refuse toute diminution de salaire, attendu qu’on la liquidé comme entièrement guéri.
Et cela peut durer ainsi des mois et des mois encore, le blessé attendant le retour de ses forces : l’inaction complète aidant, c’est la raideur qui revient, l’atrophiequi se reproduit progressivement, jusqu'à ce que lassé, découragé, le malheureux demande une nouvelle expertise et, naturellement, une nouvelle compensation,
Ici aussi, patron et ouvrier, tous les deux ont raison.
Or, la loi sur les accidents du travail n’a pas prévu cette période intercalaire entre l'incapacité complète, le repos absolu, l’inertie prolongée et la reprise immédiate, tout d’un COUP, du travail professionnel, du travail intégral, de tout le travail.
‘Il n’est pas nécessaire, en effet, d’avoir subi le moindre traumatisme, pour être incapable de fournir brusquement et soutenir sans défaillance un travail quelque peu pénible, après des mois de repos absolu, dans une inaction parfaite. S'il est vrai que c’est la fonction qui fait l’organe — ou, plus scientifiquement, s’il est biologiquement vrai que c’est l’organe qui se fait, en vue de la fonction — il n’est pas moins vraique.c'eit l’exercice, réguliér delcettelfonction qui lentretient et le terme convalescence ne s'applique pas seulement aux suites de fièvres continues et d’affections médicales plus ou moins prolongées ; mais tout de même aux suites d'accidents, avec immobilisation et inaction forcées. Et, comme le malade condamné au lit durant des semaines ou des mois, ne saurait, le jour où est autorisé son premier lever, s'employer à un travail actif quelconque, de même le blessé, condamné au repos pendant des semaines et souvent des mois, ne saurait, lui non plus, du jour où il est engagé à reprendre son travail professionnel, retrouver d’unseul coup, sans entrainement préalable et régulièrement progressif, son aptitude particulière, son habileté professionnelle, sa force etson endurance.
C’est cette lacune regrettable, non prévue parlelégislateur et si préjudiciable à tous les intéressés, que nous voudrions voir disparaitre. C’est pour obvier aux graves ennuis et aux déboires de tous genres qui en résultent pour tous, notamment pour le médecin, dont elle rend inutiles les meilleurs soins, que nous sollicitons la création des Ateliers de convalescence pour les blessés du travail.
Avant la législation spéciale aux accidents du travail, promulguée actuellement à peu près partout en Europe et en Amérique, l’ouvrier blessé, abandonné à {lui-même dès sa sortie de l'hôpital, livré à sa seule initiative, à ses seules ressources, S’ingéniait à retrouver, par tous les moyens, l'aptitude professionnelle perdue. A force d'énergie et de persévérance, il arrivait ainsi, par un entraînement réso-
Pr
lument et courageusement progressif, à des miracles de rééducation professionnelle et de rendement dans son métier, qu'il finissait, le plus souvent, par reprendre régulièrement, sans diminution de salaire, alors qu’on avait pu croire cet homme à tout jamais incorporé parmi les invalides du travail.
Avant la législation sur les accidents, écrivait le D' Roques, il y a quatre ans déjà (1), quand le traitement médico-mécanique ne conduisait pasles blessés, pour ainsi dire malgré eux, à la restauration de leurs aptitudes professionnelles, il arrivait qu'on les mettait à la porte de l'hôpital avec la mention « guéris », alors que leurs articulations étaient encore raides, leurs membres alourdis et maladroits, Ils reprenaient cependant leur travail, en tâchant de le proportionner à leurs forces et trouvaient, dans cet exercice forcé, l'amélioration de leur état, si la nature de leur lésion s’y prétait. Au cas où elle n'était susceptible d'aucune modification, il n'était pas rare de rencontrer des exemples de courage et de patience fournis par des estropiés s’ingéniant à faire valoir ce qui leur restait de ce capital qu'est pour le travaillleur, son aptitude physique intégrale ».
Dans notre Rapport sur {a Mécanothérapie appliquée aux suites d'acidents du travail, nous en citons de nombreux exemples — et chacun de nous pourrait en rapporter de plus nombreux encore — démontrant l'influence réelle de la volonté sur les suites du traumatisme, sur la part du blessé dans le rapport de la blessure à l'incapacité définitive.
Ces exemples, encore chose courante hier, se font bien rares aujourd'hui et nos confrères de demain n’en pourront plus guère trouver que chez leurs clients libres, non assurés, échappant ainsi à l'inévitable suggestion que font naître, dans l’esprit de chaque blessé du travail, les mirobolantes indemnités offertes par la loi, loi humanitaire et bienfaisante s’il en fut, mais trop sujette à dévier de son but par une application excessive ou relâchée, qui tend à transformer, pour les intéressés, l'assurance contre les accidents du travail en assurance d’une rente à tout blessé du travail et tout blessé du travail en candidat rentier.
(1) De Lucien Roques : La Médecine des Accidents et les hôpitaux des corporations industrielles en Allemagne. (Thèse de Paris, 1901).
Voir aussi notre Rapport sur la Mécanotherapie appliquée à la médecine des accidents. (Tome IT, n° 8 de la Méd. des Accid., du Trav.).
Cette mentalité spéciale à l’ouvrier blessé, qui lui fait réaliser des miracles de courage et de patience quand il sait n'avoir à compter que sur soi-même et qui, au contraire, le conduit à la nonchalence, à l’inertie, sinon à l’exagération et la simulation quand, non seulement il sait qu'il ne court plus aucun risque, mais entrevoit encore le moyen d'en tirer un profitquelconque est humaine, rationnelle etmême, dironsnous, normale.
Il est humain, en effet, et très humain de chercher à tirer le meilleur parti possible, ce qui est juste — sinon le meilleer profit, ce qui ne l’est plus — de son propre malheur, et ce n’est pas en vain que la sagesse des nations répète, depuis des siècles, qu’à quelque chose malheur estbon ! Aussi bien, si les textes juridiques déclarent, avec une générosité plus emphatique que responsable, que la mauvaise foi ne se soupconne pas, il n'en est pas moins cerlain — et trop souvent éprouvé, nous le savons tous — que le blessé est dans son rôle et ne fait que défendre son bien en cherchant à retirer le moindre déchet possible de son accidentet la plus grande compensation que peut lui faire actroyer la loi quile protège.
De cette conception, si naturelle, si logique en soi, à l'abus et à l’illégalité, il n'y a qu’un pas et c’est pour empèécher de le franchir, c’est pour maintenir une juste égalité de protection entre l'intérêt du blessé, qui paie de sa personne, et celui du patron qui paie de sa bourse, que nous devons assurer à l’un et à l’autre le même devoir dans notre intervention, la même impartialité dans notre traitement.
C’est pour cela que, prenant en mains l'intérêt du blessé, étroitement solidaire, en l'espèce, de celui du patron, puisque tous les deux ne peuvent que souhaiter la même chose, c'est-à-dire la guérison la plus complète et la plus prompte possible, nous devons le conduire pour ainsi dire malgré lui, d’abord à la guérison anatomique de ses blessures, puis à la réparation fonctionnelle de ses membres mutilés et, enfin, à la restauration professionnelle de ses aptitudes techniques.
La première, la guérison anatomique, est l'affaire du médecin-chirurgien traitant : nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.
La réparation fonctionnelle constitue le rôle du médecin
etre
gymnaste, mécanothérapeute, masseur, électricien : nous l’avons exposée tout au long dans notre Rapport, déjà cité, sur la Mécanothérapie appliquée aux suites d'accidents du travail. |
Mais la restauration de la capacité professionnelle n’est plus seulement une affaire médicale, c'est aussi et surtout l’affaire du patron et, à son défaut, celle de l’assureur, responsable jusqu'au bout.
En effet, il y va de son intérêt, comme de celui du blessé, que celui-ci puisse retrouver, le plus vite et le plus complètement possible, toute sa capacité professionnelle, produire tout le rendement dont il est susceptible et fournir, en un mot, non seulement la capacité de travail, mais aussi la capacité de gain, ce qui n’est pas précisément la même chose.
C’est ce que les Allemands, avec beaucoup de justesse, spécifient par ces deux mots très distincts, dont leur langue a permis la formation et qui s'opposent d'une manière très explicite : Arbeitsfähigkeit, pour la capacité de travail, et Erwerbslähigkeit, pour la capacité de gain (D' Roques).
Si l’on considère cette dernière, sa perte absolue et apparente apparaît, en réalité, comme assez rare, ainsi que nous le verrons plus loin, | à moins que la victime ne soit devenue une sorte d’épave humaine tout à la charge de sa famille.
Si l'on considère uniquement, comme c'est le cas ici, la capacité du travail de la profession, rien de plus variable que le rapport de la lésion à l'incapacité qu'elle entraîne. Un charretier, par exemple, est bien peu gèné, dans son travail professionnel, par la perte d'un doigt, même du pouce de la main gauche, qui entraînerait, pour un horloger, un typographe, un mécanicien de précision, une incapacité absolue. Cette considération a fait accorder, en Allemagne, une plus grande importance aux blessures des doigts chez les femmes, car la souplesse, l’asilité de la main, est la condition des travaux qui assurent leur subsistance à un grand nombre d’entre elles.
Un accident peut donc atteindre directement la capacité de gain sans nuire cependant à la capacité de travail : par exemple, un visage défiguré par de nombreuses cicatrices, n'empêche pas un homme de travailler, mais peut lui fermer l'accès de certains emplois.
Aussi, lorsque les tribunaux demandent au médecin de fixer le degré