‹ Des ateliers de convalescence pour les blessés du travailChapitre 5 sur 9 · LL · texte numérisé non relu

LL

de l’incapacité, celui-ci pourra indiquer les altérations anatomiques constatables, exposer comment se comportent les fonctions des divers organes, établir de combien la force d’un membre est diminuée, démontrer l’état du système nerveux, des fonctions intellectuelles ; mais il manque des connaissances techniques nécessaires pour dire jusqu’à quel point l’aptitude à tel travail déterminé se trouve réduite. Il peut bien attester qu’un blessé ne lève plus le bras au-dessus de l'horizontale ; il ne saurait exprimer la gêne qu'en éprouveraient un forgeron ou un menuisier.

D'autre part, le technicien se représente difficilement, sur les renseignements médicaux qui lui sont fournis, l'aptitude professionnelle du blessé. Pour cela il est nécessaire qu'il le voie à l’œuvre, qu’il mesure le coëfficient du rendement par rapport au travail rémunéré et à l'effort produit pour le réaliser » (1).

C'est encore en Allemagne qu'il faut aller pour voir de quelle manière on a essayé de résoudre la difficulté dans les hôpitaux corporatifs où, à côté des salles de médecine et de chirurgie et parallèlement aux salles de mécanothérapie, d’orthopédie, de massage et d'électricité médicale, on a installé des salles de travail, distribuées par spécialités professionnelles, véritables ateliers de convalescence, où chaque ouvrier est appelé à récupérer ses aptitudes anciennes, par un nouvel apprentissage; véritable rééducation technique indispensable pour toutes les professions nécessitant une adresse particulière, un tour de main spécial, un entraînement continu, que l’inactivité prolongée avait inévitablement interrompu, sinon détruit, en plus ou moins grande partie.

Au cours d’un long voyage d’études sur la médecine des accidents, accompli il y a deux ans à travers l’Europe entière, nous avons pu visiter un certain nombre de ces établissements créés dans les centres industriels pour assurer les secours les plus complets aux ouvriers blessés. Mais la place nous manque pour donner ici une description suffisante de ces infirmeries d'usines, ambulances ouvrières, lazarets miniers, etc., plus ou moins complètement outillés et aménagés pour réaliser les trois modes de réparation anatomique, fonctionnelle et professionnelle.

(1) D' Roques. Loc. cut.

me UE AR

Nous citerons seulement les quelques hôpitaux corporatifs les plus connus dont quelques-uns sont spéciaux à une seule profession, comme l'hôpital de Bergmannstrost à Halle-sur-Saale, dans la Saxe, qui a coûté 1.750.000 francs, le plus grand, consacré exclusivement aux ouvriers mineurs; celui de Bochum, pour le bassin houiller de Westphalie ; celui de Cottbus, dans le Brandebourg, pour les industries textiles ; l’établissement de Bonn, sur le Rhin [Barmherzsise Brüder), pour les ouvriers de la pierre; l'hôpital corporatif de Neu-Rahnsdorf, en Prusse, pour les ouvriers du bois, comprenant salles de menuiserie, de scierie, d’ébénisterie, de découpage, de polissage, etc., etc., et, accessoirement, le travail de l'os et de l’ivoire. Il en existe d’autres pour la mécanique de précision, groupant la quincaillerie fine, la serrurerie d'art, l'horlogerie, les instruments de précision, de laboratoire, etc.

Tout cela est l’œuvre des corporations (Berufsgenossenschaften), ou associations réunissant dans un même groupement, sous le contrôle et la protection de l’État, toutes les industries similaires.

Nous n'avons rien ou presque rien de semblable en France,

l’independance des esprits et l’esprit d'indépendance s’accommoderaient mal, peut-être, de ce qu’on a appelé le caporalisme allemand. Je ne sais trop si nous devons absolument le regretter; mais ce que je sais bien, c’est que nous n'avons pas moins de nombreuses et puissantes associations, Compagnies d'assurances, Syndicats et Mutualités, Compagnies de chemins de fer, groupements industriels, etc., qui ont les mêmes raisons qu'en Allemagne et le même intérêt — sinon un plus grand encore, car la loi française est plus draconienne, plus onéreuse pour eux — à se grouper, à se réunir sur le terrain économique de la réparation fonctionnelle et professionnelle des suites d'accidents, pour laquelle la création nécessaire ne serait qu'un jeu de coopération contributive, un effort léger, en comparaison de l'intérêt social attaché à cette entreprise et des résultats économiques à prévoir.

Pour cela, nos Compagnies ou Syndicats, etc., tout en prenant modèles sur les institutions analogues créées si libéralement à l'étranger, devraient commencer par dépouiller

RS NME

leur vieille routine administrative, qui n’est plusde ce temps de progrès à outrance, et qui les porte à rejeter au second plan et à considérer comme ruineuse toute dépense consacrée au traitement des blessés, alors que c'est exactement le contraire quidoit être la vérité; car, plus il sera dépensé à la restauration des blessés, plus il sera économisé sur les rentes à leur servir.

En Allemagne, écrit encore le D' Roques [1), si l'intérêt des corporations est de prendre à leur charge tout le traitementde leurs blessés, il ne faut pas croire qu'elles apportent dans la dispensation de ce traitement le moindre esprit d'économie. Rien n’est épargné, au contraire, pour faire bénéficier le patient de tout ce qui peut améliorier son état : les hôpitaux corporatifs en sont une preuve. Devant leur origine à une tentative faite pour réduire les charges nouvelles imposées à l’industrie par la loi d'assurances, ils témoignent, en même temps, de sacrifices considérables, dont les victimes sont les premières à profiter.

Actuellement, (2) la plupart des hôpitaux généraux sont dotés de services de mécanothérapie et d'un personnel spécial... D'autre part, les directeurs de plusieurs établissements médico-mécaniques n’ont pas hésité à en faire plus que des maisons de convalescence, en y ajoutant divers services, en les transformant, en un mot, en hôpitaux pourvus de tout ce qui est nécessaire pour pratiquer efficacement cette médecine et cette chirurgie spéciales des accidents du travail, qui est, en somme, moins une spécialité proprement dite, qu'une manière spéciale de faire la médecine et la chirurgie très générales. Mais c'est précisément en raison de ce caractère par lequel elle confine, s’il est permis de parler ainsi, à l'art du rebouteur, qu'elle se trouve parfois négligée dans les services généraux. Elle à donc tout à gagner à son isolement.

La formation de ce médecin spécial (3) est facilitée par l'extension même qu'a prise, de l’autre côté du Rhin, cette branche de la médecine des accidents, Unfallheilkunde. Elle s’est constituée en une véritable science spéciale, avec des traités généraux, des revues, toute une littérature, aujourd'hui considérable, et sa place dans l'enseignement n'attend plus que la sanction officielle.

Au début, les corporations se bornaient à payer pour leurs blessés les journées d’hôpital ou les séances de mécanothérapie (comme le

(A) Loc,cert.1p:°22; (2) id, p.16, (3) toid. p. 21.

font encore nos Compagnies d'assurances, en France, simples clientes des établissements auxquelles elles s'adressent). Puis quelquesunes, pensant que cela ne leur suflisait pas, ont cherché à prendre une part directe à la conduite du traitement. Le seul moyen, on le conçoit, était de fonder elles-mêmes des hôpitaux exclusivement réservés à leurs blessés : c’est ce qu’elles ont fait, et telle a été l’origine des « hôpitaux corporatifs » cités plus haut.

Nous ne pouvons, avons-nous dit, décrire ici ces types d'hôpitaux complets pour accidents du travail (cela à, du reste, déjà été fait ailleurs), ainsi que l’examen des conséquences thérapeutiques d’une telle réglementation. Nous nous contenterons de présenter sommairement une de leurs salles de travail professionnel, en taisant remarquer, par la même occasion, que l'influence inattendue des lois sur l’art de guérir, d’abord si manifeste en Allemagne, commence à se faire sentir dans tous les pays où une législation particulière est venue s'appliquer aux accidents du travail. Sans les assurances ouvrières, en effet, la chirurgie des traumatismes n'eut pas trouvé le vaste champ d'applications qui a déterminé ses progrès et permis aux méthodes mécanothérapiques, par exemple, d'atteindre un développement singulier, entretenu par l'émulation inventive des spécialistes.

De toutes ces fondations spéciales aux accidents du travail, nous n'avons en vue ici, pour en revenir au but de ce mémoire, que ce qui se rapporte aux derniers secours, au troisième chapitre de la restauration éntégrale obligatoire du blessé, celui de la restauration professionnelle succédant à la restauration fonctionnelle, qui continue, elle-même, la restauration anatomique.

C’est à l'hôpital de Neu-Rahnsdorf, à 20 kilomètres de Berlin, hôpital appartenant à la corporation de l’industrie du bois, et ouvert il y a douze ans déjà (en 1893), que nous avons visité la première salle de travail professionnel, faisant suite aux services de mécanothérapie, de massage et d’électricité. |

La création de ce service de rééducation professionnelle, «excellente innovation, dit le D' Roques, dont les spécialistes, aussi bien que les corporations, avaient déjà formulé le

Page 1