‹ Des ateliers de convalescence pour les blessés du travailChapitre 6 sur 9 · MARS PAPA · texte numérisé non relu

MARS PAPA

vœu » fut, croyons-nous, la première en date. En voicile dispositif essentiel, d’après le même auteur, qui, le premier aussi, en a fait une descriptioncomplète.

On a établi cinq modèles de machines à travailler le bois ; une scie circulaire, une scie à bande, une machine à tenons et à mortaises, une machine à planer et un banc à fraiser. Prenons, par exemple, la scie circulaire : au lieu de lame, est disposé un disque de bois sans dents, qui reçoit, par une transmission, un mouvementtrès lent. On a ainsi évité tout danger de blessure par suite de quelque fausse manœuvre. Le patient pousse contre cette fausse lame une planche où le trajet de la scie est déjà pratiqué à l’avance et disposé de telle sorte, grâce à un système de poids et de poulie, qu'il doit surmonter, dans cette action, une résistance variable, et toujours un peu plus forte que celle du véritable sciage.

Les autres machines, depuis la scie à la main, la scie à découper, jusqu’au rabot et au ciseau, sont établies d’une manière analogue, dont il est inutile de donner ici le détail.

On conçoit parfaitement un dispositif semblable pour tous les autres corps de métier : industrie du fer, de la pierre, etc.

k Fu SE

Ces appareils remplissent un but multiple :

1° Le blessé ayant perdu, par une longue cessation de travail, l'habitude de son métier, peut retrouver, par cet exercice, le tour de main nécessaire. Une fois que le traitement mécanique systématique a rendu la motilité à chaque articulation et la vigueur à chaque groupe de muscles, le patient restaure ici les mouvements associés, les actions musculaires synergiques, dont sa profession exige le libre jeu;

2° En supposant que Îles conséquences du traumatisme soient si mauvaises que la gêne de certaines articulations rende impossible, à première vue, le travail à la scie circulaire, par exemple, le blessé peut, avec quelque bonne volonté, s'exercer par cet appareil, à faire Île travail accoutumé, en mettant progressivement en jeu d’autres articulations suppléantes, aidées de certains mouvements du tronc;

3° Ces appareils facilitent les expertises médico-légales :

sr. AP 7.

Soit un blessé conservant, à la suite d’une fracture, une perte de mobilité du coude. Le médecin doit, dans son rapport, en fournir le détail; il doit donner aux experts techniques une appréciation précise du degré de raideur, en mesurant l'angle réduit d'ouverture ou de fermeture de l’articulation, tel qu’ils peuvent l’observer sur le membre. Mais l'expert le plus éclairé, avec toute l'expérience possible du travail à la scie, peut difficilement établir, d’après ses souvenirs, ou en essayant de se le représenter, le rapport de l'angle d'ouverture du coude, avec la possibilité plus ou moins grande du travail. Un essai improvisé, consistant à faire pousser au patient quelque objet sur la table, n'offre pas une grande rigueur. Mais toutes ces difficultés sont aplanies, quand l’épreuve est faite avec le modèle cidessus décrit, sous un double contrôle médical et technique.

Outre ces appareils spéciaux, la même salle renferme ce qui est nécessaire à quelques travaux faciles, auxquels .peuvent se livrer ceux des convalescents qui atteignent la fin de leur traitement (menuiserie légère, vannerie, sculpture sur bois); c’est encore un moyen d’habituer les blessés à la reprise du travail, tout en leur procurant l’occasion de quelque gain; c’est aussi très utile aux expertises.

Ilest encore possible d'occuper quelques sujets à des travaux de jardinage, dans le grand potager de l'établissement. {D' Roques).

Telles sont les ressources utilisées dans les établissements spécialement consacrés, en Allemagne, au traitement des ouvriers blessés et dont le type est fourni par ces hôpitaux corporatifs, institués en vue de l’atténuation des accidents. AC |

Leur but est d'assurer un traitement sntensif des traumatismes, en diminuant le plus possible l'incapacité de travail qui en est la conséquence ordinaire.

Ils mettent en œuvre toutes les ressources que leur offrent les progrès modernes. En dehors de sa partie purement chirurgicale, dont une organisation matérielle modèle assure le succès, cette thérapeutique utilise l’électrisation, l’hydrothérapie, ie massage, la gymnastique mécanique, la rééduducation professionnelle et technique.

Les résultats obtenus sont des plus encourageants. C’est un exemple dont on peut s'inspirer partout où l’on considère

ASE

que les suites éloignées des accidents sont trop souvent négligées, faute d'une organisation suffisante des moyens propres à les combattre. L'essentiel est d’en assurer l’application de la manière la plus pratique, sans tomber dans l’exagération des procédéstrop compliqués et dépassant le but.

Mais nous n’en sommes pas encore là en France et nous n'avons pas à craindre de longtemps les exagérations signalées dans les hôpitaux-ateliers allemands, qui tiennent plus de l’atelier que de l'hôpital et dont les divers organes qualifiés par les blessés eux-mêmes de machines à broyer les rentes (Rentenquetscher) ou de moulins a os (Knoschenmülhe), s'adapteraient aussi difficilement aux mœurs de notre pays que la discipline toute militaire des séances de mécanothérapie, où le médecin marque d’un coup de sifflet les divers changements d'exercices.

Toutefois, entre l’excès et l'insuffisance, il y place, comme toujours, pour la saine vérité.

Or qu’avons-nous, en France, qui puisse répondre à la puissante et féconde organisation allemande? Presque rien, avons-nous dit, ou du moins aucune organisation complète, sinon spéciale, ainsi que nous allons l’exposer.

1° Pour la réparation anatomique, c'est-à-dire le traitement chirurgical, il n’existe aucun établissement particulier à la médecine des acccidents. Cependant, un certain nombre de cliniques chirurgicales se sont agencées plus où moins complémentairement dans ce but, à Paris et dans les principaux centres industriels tels que Lyon, Saint-Etienne, Marseille, etc. ;

2° Le traitement fonctionnel, post-opératoire, compte, en revanche, un certain nombre d'installations mécanothérapiques — d’ailleurs toutes fondées ou inspirées sur notre propre initiative et celle de notre distingué confrère et collaborateur M. le D' VERMEULEN — installations spécialement affectées à la médecine des accidents du travail, avec services de massage et d'électricité. On en compte plus d’une douzaine déjà, tantà Paris qu'en province où, le plus souvent, elles sont venues compléter les cliniques chirurgicales les plus autorisées. Nous citerons, par exemple, celle de Reims,

DER À re

la plus importante, tant par la valeur de son très distingué fondateur, notre savant confrère et ami, M. le D' MENGIÈRE, que par l’importance de ses services de chirurgie, d’orthopédie, de mécanothérapie et d’électrologie, qui peuvent être cités comme les modèles du genre et que nous engageons vivement à aller visiter tous nos confrères en quête de lecons de choses : ils y pourront constater les plus merveilleux résultats auxquels peutatteindre la véritable chirurgie orthopédique, pratiquée sous toutes ses formes et complétée par tous les moyens;

3° Quant au troisième terme du problème, résumant toute la médecine des accidents, celui de la restauration technique ou professionnelle par ce que nous avons dénommé l'atelier de convalescence, il n'a encore été fait aucune tentative en France, pour le résoudre, du moins pour son application aux suites de traumatismes relevant de la législation sur les accidents du travail.

Il existe bien, à la vérité, et à Paris même, quelque chose de trèsapprochant, réalisé par le Département de la Seine, œuvre philanthropique par excellence, créée dans un butexclusivement charitable et pour venir en aide à son assistance publique.

Ce quelque chose, d’ ailleurs fort peu connu, et que nous avons eu beaucoup de peine à découvrir nous-même, au cours de nos recherches sur les moyens d’atteindrele but désiré, se dénomme ainsi: Aieliers Départementaux, à l'usage des ouvriers infirmes, mutilés ou estropiés. Nous avons visité ces ateliers et les avons trouvés extrêmement intéressants. Mais ce nest qu une œuvre charitable et réservée, en outre, aux seuls blessés incurables, tandis que l’atelier de convalescence, préconisé par nous ici, aurait pour but primordial de combattre précisément cette incurabilité, alors qu’il est encore temps de le faire, pour des blessés guéris anatomiquement et fonctionnellement. À cette différence près, les Ateliers Départementaux — que l’on peut d’ores et déjà envisager comme le dernier terme de l'assistance à l’ouvrier blessé, définitivement invalide et où il pourra encore, au demeurant, gagner assez facilement sa vie — peuvent déjà nous

EE) Je

servir de formule plus concrète pour la réalisation de l'atelier de convalescence.

C’est pourquoi nous allons en donnerune description suffisante, quoique forcément trèssommaire.

Les Ateliers Départementaux de la Seine, pour ouvriers infirmes, mutilés ou estropiés (titre officiel), furent établis en 1889, sur l'initiative de M. MarsouLan, conseiller municipal du XII° Arrondissement de la Ville de Paris. |

D'abord installés rue Armand-Carrel, 30, à Montreuil-sous-Bois, en bordure du XX° arrondissement de Paris, centre essentiellement ouvrier, et placés sous la direction de M. Ad. Perir, ils furent déplacés, en 1903, pour insuffisance de locaux et installés, beaucoup plus grandement et surtout plus hygiéniquement, à quelques centaines de mètres plus loin, au n° 64 de la rue Arsène-Chéreau et leur organisation définitive confiée à l'intelligente direction de M. Dugors, le régisseur actuel, homme aussi compétent qu'actif, dévoué à sa tâche et à l’obligeante complaisance duquel nous devons les renseignements qui suivent, recueillis au cours de la récente visite que nous avons faite aux dits Ateliers Départementaux de la Seine.

Car il existe un second atelier analogue, dans Paris même : rue Planchat, 13 (XX° arrond.), c’est-à-dire non loin du premier, et placé, d’ailleurs, sous la même direction. |

De plus, et c’est la meilleure démonstration de l’utilité de cette création et de l’excellence des résultats déjà obtenus, un troisième établissement, en tout semblable aux deux premiers, est actuellement en voie d'installation etsera ouvert au budget prochain en 1906.

De, cinq ouvriers, recueillis à l'ouverture du premier atelier, rue Armand-Carrel, on n’en compte pas moins de 207 actuellement, rue Arsène-Chéreau, ouvriers provenant detous les corps de métiers et, ici, façonnés, adaptés à certains autres, plus en rapport avec les infirmités les plus courantes, métiers nouveaux pour eux, mais faciles et ne nécessitant que peu ou point d’aptitudes spéciales, tels que le tressage de cordes en alfa ou en fibres de coco, pour paillassons, besogne facile, même aux aveugles que l’on compte là en assez grand nombre.

Toutefois, il existe, pour les incurables plus aptes à certains travaux, ou moins mutilés, des ateliers plus spécialisés pour les travaux à façon : travaux de forge, de vannerie, de teinturerie ; la fabrication de menus

objets : drapeaux, abat-jour ; voire même un atelier de reliure administrative, où nous avons remarqué de fort jolies exécutions en reliures artistiques modernes. |

Aux Ateliers Départementaux de la Seine, on admet les invalides permanents des deux sexes, depuis l’âge de 14 ans, pour les seuls enfants habitant avec leurs parents, jusqu’à l’extrême vieifiesse, puisque nous en avons vu un certain nombre âgés de plus de 80 ans.

Les conditions d'admission sont des plus simples et subordonnées seulement à la disponibilité des places vacantes et à la limitation des crédits. Ces ateliers ressortissant aux affaires départementales, dont M. DEFRANCE est directeur à la Préfecture de la Seine, c’est au Préfet de la Seine que les candidats doivent adresser leur demande établissant qu'ils sont français, domiciliés dans le département depuis dix années, qu'ils sont dépourvus d’un casier judiciaire et, enfin, reconnus inaptes à leur profession par un patron désigné et, comme tels, certifiés incurables par le médecin de l'établissement, le D' Bonr- FACE. Celui-ci doit s'assurer également que le postulant n’est ni malade, ni atteint d'affection contagieuse, ni épileptique, tuberculeux ou aliéné.

D'ailleurs, toutes les prescriptions hygiéniques utiles sont remplies ; des douches et des baïns régulièrement administrés, etc.

Après apprentissage, et suivant ses aptitudes pour son nouveau métier, l’ouvrier peut être placé dans un atelier industriel du dehors — ouvrier paillassonnier, relieur, doreur, etc. — par les soins de l'administration, qui s’emploie de son mieux à restituer à l’industrie tout ce qu’elle a pu ainsi arracher à l’inaction et à la misère qu'elle provoque fatalement. Que si, au contraire, tel sujet est devenu tout à fait incapable, impropre à toute occupation, elle le place alors dans un asile public d’incurables, ou un établissement d'assistance quelconque, tels que l'asile de Villers-Cotteréts, l’Hospice général de Nan-

terre, etc.

L'atelier départemental réalisant le vœu de la plupart de ses réfugiés, toute mesure disciplinaire y est, le plus souvent, inutile. Les expulsions — sur rapport à l’administration — sont tout à fait rares ; une mise à pied d’une demi-journée, une journée au plus, suffit, le plus ordinairement, ou une simple retenue sur le salaire.

Car tous ces estropiés incurables, atteints d'invalidité permanente, reçoivent un salaire en rapport avec leur âge, leur application et leur

ancienneté dans la maison. Les plus jeunes débutent à 75 centimes par

PAS ee

jour, les adultes à 1 fr. 25, salaire minimum, pouvant s'élever, graduellement, jusqu'à 3 francs, chiffre maximum pour huit heures de travail au plus.

Les dimanches et jours fériés ne sont pas ouvrables et, cependant, on alloue le salaire intégral, un dimanche sur deux, à titre de gratifification ou d’indemnité de repos.

En outre, une cantine économique, où la cuisine est faite par le concierge, est annexée à chaque atelier, à laquelle, moyennant la modique somme de 45 centimes, ils reçoivent, à midi, un repas complet, comportant une soupe, un plat de viande et de légumes, avec pain à discrétion et un verre de vin. Une soupe et un verre de vin, seuls, sont comptés 15 centimes. Le même repas est servi, le soir, pour 40 centimes ; maïs il est beaucoup moins achalandé, la plupart trouvant préférable encore la soupe de famille, car tous doivent justifier d’un domicile légal. |

Il n'existe pas d’infirmerie : en cas de maladie, l’ouvrier est soigné dans sa famille, ou dirigé sur un hôpital. Mais son salaire lui estencore assuré intégralement pendant dix jours.

Enfin, on distribue, le plus possible, des vêtements, provenant, soit de dons particuliers, soit des Magasins de la Ville de Paris, des pensionnaires ‘d'établissements publics, comme l'école Dorian et autres.

Au point de vue administratif, les Ateliers départementaux de la Seine sont administrés par un Conseil de Surveillance, composé de six membres pris dans le Conseil Général, dont dépend la fondation. Comme personnel administratif, il n'y a que le régisseur-directeurcomptable qui soit appointé. Celui-ci choisit ses auxiliaires parmi ses pensionnaires les plus aptes à le seconder, les mieux qualifiés, par leur instruction ou leur situation antérieure, à devenir ses commis d’économat, employés, surveillants, chefs d'ateliers, etc.

Au point de vue économique, les résultats sont excellents et suffisamment suggestifs pour tenter les entreprises particulières et, a fortiort, les organisations mutuelles ou collectives destinées à la réparation définitive des suites d’accidents du travail.

Bien entendu, l'administration ne cherche à retirer aucun bénéfice de son institution, exclusivement humanitaire. À la fin de chaque année, elle établit son budget et le propose à la sanction du Conseil Général, appelé à le voter à chaque renouvellement d'exercice.

Le budget global annuel des dépenses s’élève à 200,000 francs.

Le budget annuel des recettes atteint la moitié, soit 100,000 francs.

Page 1