L'ÉDUCATION D'UNE JEUNE FILLE
SOUADE-MTJETTB, AVEUGLE ET SANS ODORAT (1), Ln à rAcadémie des Sciences morales et politiques en mai 1845.
** Laura Brigman naquit à Hanovre dans le New-Hampshire, le 21 décembre 1829. Ce fut jusqu à l'âge de deux ans une charmante enfant, aux yeux bleus et vifs, et qui manifestait beaucoup d'intelligence; mais, à cette époque, dans le cours d'une maladie qui dura cinq semaines, une inflammation aiguë envahit à la fois ses yeux et ses oreilles; la suppuration s'établit, et finalement les cavités de ces deux organes se vidèrent. Deux années s'écoulèrent avant qu'elle pût être complètement rétablie, et alors on reconnut que le sens de Todorat était en outre détruit en elle, et aussi, par une conséquence naturelle, que son goût était fort émoussé. Du reste,
(1) Le nombre des êtres affectés à la fois de cécité et de mutisme est, en certaines contrées, assez considérable. En Suède, en 1840, on comptait 90 de ces infortunés, formant environ le vingt-quatrième du nombre total des aveugles de la monarchie.
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sa santé se fortifiait de jour en jour. Mais quelle situation ! A quatre ans, pauvre petite créature humaine, ne pouvant ni voir, ni entendre, ni flairer, ni goûter parfaitement ! Autour d'elle le silence et Tobscurité de la tombe ! Les êtres les plus chers ne sont pour elle que comme autant de formes de la matière, semblables aux objets inanimés, ou qui n'en difi^ rent que par des attributs d'une difficile perception : entre la société et elle, il y a un abîme : comment parviendra- t-elle à le franchir? Comnient pourra-t-elle, pat le neû bnkh^cfA lui reste; se mettre en communication avec le monde extérieur, et devenir Un être raisonnable et întelUgftîtî
» Aussitôt que Tenfant put marcher, on la vit commencera explorer minutieusement la chambre où elle se trouvait, puis successivement toute la maison, et elle avait acquis ainsi la connaissance usuelle de la forme, du poids, delà dimension, et de tous autres accidens des corps appréciables avec la main. Elle suivait sa mère comme poussée par une sorte de sens intime, et jugeait, à la direction de ses bras, à quoi elle était occupée : peu à peu, par suite d un penchant à l'imitation qui se révéla dès les premiers temps, elle fut portée à répéter ponctuellement elle-même chaque chose ; elle en vint ainsi au point d'eflectuer quelques petits travaux d'aiguille bien imparfaits.
** Alors aussi ses facultés affectives se manifestèrent avec une puissance toujours croissante. Elle donna des preuves d'attachement plus marquées et plus fréquentes aux divers membres de sa famille. Mais les moyens de communiquer avec elle étaient si limités I On ne pouvait que lui indiquer vaguement un petit nombre d'actes, tels que d'aller à une place ou de se rapprocher d'une personne. C'était en la poussant ou en la tirant d'une certaine manière, qu'on se faisait entendre d'elle en pareil cas. De petits coups frappés doucement à la tête signifiaient l'approbation, et sur le dos la dé-
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i^pprobàticm ; elle montrait déjà une retiiarquaUe disposition à apprendre, et commençait manifestement à faire usage d'un langage naturel qui lui était propre ; elle avait un signe partiétllîéf pour exprimer Tidée qu'elle s'était faite de chacun des membres de sa famille; maiâ, bien que secondée dans cette vtlie par les soins tendres de sa mère, elle ne tarda pas à offrir Hfeniiioins tih îioûveau témoignage de l'importance immense dti langage articulé , pour le développement de Fintelligence hnmaîîie. Ëiî effet, caresser et gronder suffit pour perfectionlîér lltlstifict d'tm animal, même pour diriger les premières années dé l'enfant; mais, à Tâge où doit luire la raison, il &tit autre chose, Quand elle eut atteint sept ans, les inconvdnieiis de sa dépilorablé situation se firent fortement sentir. 'On r^Ôoimiit (g[u'iî n*y avait rien que la volonté absolue d* autrui, qui pût contrebalancer en elle les prédispositions fâcheuéès dont le germe apparaissait. Déjà, en effet, elle commençait à dédaigner toute contrainte, à ne se laisser dominer que pdT *)n père, homme de façons un peu rudes. Il était évident (Jii'ftvec tes années, et lors du développement physique qtd àfiâit s'effectuer, cet affranchissement des lois sociales, cette sorte de retour à l'état de nature prendrait plus d'etopîrê.
n ?àr fcohheur, le docteur Howe entendit alors parler de ceité enfant ; il se rendit immédiatement à Hanovre pour la vôlf . Il là trouva bien portante et bien conformée ; les lignes de sa tête étaient parfaites ; tout annonçait en elle le temperamefit nerveux-sanguin très prédominant. M. Howe, voyant là une occasion favorable d'essayer un système d'instruction ddhl il avait conçu et élaboré le plan, persuada facilement aux parens de la jeune Laura de la lui confier ; et, le 4 octobre 1837, sa mère la conduisit à l'institution de Boston, où elle la laissa peu de jours après.
« Pendant Ips deux premières semaines, elle parut comme
perdue dans ces lieux inconnus pour elle ; mais, au bout de ce temps, ses moyens habituels d'exploration lui (avaient suffisamment fait connaître tout ce qui Tentourait, et l'on put songer à lui donner la possibilité d'entrer plus complétem^t en communication avec ses semblables.
«« U y avait, pour arriver à ce résultat, à choisir entre deux procédés : on pouvait lui faire un langage mimique, en perfectionnant simplement celui dont elle s'était approprié les premiers élémens, ou bien tenter de lui enseigner, par une série d'opérations graduées, notre propre langage dont les signes peuvent être ingénieusement combinés pour l'ouïe, pour la vue et pour le toucher. Ce dernier procédé présentait de grandes difficultés; mais il devait, s'il réussissait, atteindre bien mieux le but proposé : ce fut celui que M. Howe choisit.
M Les premières expériences consistèrent à prendre certains objets d'un usage commun, tels qu'une fourchette, une cuillère (1), et à coller sur chacun de ces objets un petit écriteau portant son nom en caractères saillans. Elle palpa les noms avec beaucoup de soin, et apprit bientôt à distinguer les uns des autres ces assemblages de petites lignes diverses, comme elle distinguait les objets eux-mêmes. Alors d'autres écriteaux, portant les mêmes noms, mais détachés des objets, lui furent présentés ; après les avoir bien palpés, elle reconnut parfaitement qu'ils étaient semblables à ceux que portaient les objets, et prouva que cela était sensible pour elle en posant chacun des écriteaux ainsi séparés sur l'objet auquel il se rapportait. Cet exercice fut successivement répété sur tous les objets qu'il fut possible de mettre entre ses mains, et elle apprit ainsi à rattacher à chacun le nom qui lui convenait.
(1) On choisit d'abord des monosyllabes; fourchette et cttiHère sont représentés en anglais par les ifioUfork et spoon»
Ce premier essai avait eu un plein succës; toutefois il était évident qu*il n y avait là, de sa part, qu'un acte d'imitation et de mémoire, et que les autres facultés de l'intelligence n'entraient pas en jeu. Elle reconnaissait Técriteau parce qu'elle en avait gardé dans son souvenir les cari^ctères distinctifs, et elle le rapprochait machinalement de l'objet sur lequel elle l'avait d'abord palpé, pour obtenir les marques d'approbation qu'on ne manquait pas de lui accorder toutes les fois qu'elle réussissait dans cette opération ; mais elle n'avait, selon toute apparence, aucune perception réelle du rapport existant entre les signes et les choses. Le procédé était purement mécanique, et le résultat semblable, ou peu s'en fallait, à celui qu'on obtient en enseignant avec patience i un chien quelque tour curieux.
« Un certain intervalle s'étant écoulé, les écriteaux furent remplacés par de petits cartons portant chacun une lettre^ et pouvant se rapprocher de manière à former un nom bien eonnu d'elle ; ils se trouvaient ainsi disposés comme pour l'épdlation. Elle toucha attentivement les lettres, jusqu'à ce qu'on fuit bien sûr que le mot était reconnu, puis on les mêla, et la mtdtresse qui lui faisait faire ces exercices, sous la direction de M. Howe, plaçant ses mains sous les siennes, recomposa le mot avec ses élémens constitutifs, et finalement lui fit exécuter à elle-même cette opération, qui fut, à ce qu'il pandt, décisive. En efiet, elle eut comme une sorte de révélation confuse de l'usage qu'elle allait faire de ce procédé,pour représenter l'idée qu elle avait de chaque chose dans l'esprit. • Je l'examinai alors, dit le docteur Howe, avec un vif in- «• térêt, et je pus presque fixer le moment où la vérité fit « jaillir ses premières lueurs dans son âme. En cet instant, M elle cessa d'être un animal bien instruit ; toute sa conte- « nance devint véritablement humaine , et l'expression de «• ses traits s illumina de l'esprit immortel qui s'éveillait en
IM JkPPBNDICB À.
« «ne, tt loi indiquAit un nouveau lien d'union «reo 1m avtrei M intelligenoH. Je oomprii alors que le plui grand obstacle » était vaineU) et qu'il n*y avait plus qu'à suivre avec pe^ » sévëranee la même vme pour être assuré du succès. »
« Toutefms il fallut, avant de passer outre, consacrer plusieurs semaines encore à ce dernier exercice qui vient d'être indiqué. Quand elle y ftit suffisamment habile, on lui donna une série de caractères en métal , dont Textrémité supérieure portait en saillie chaque lettre de Talphabet, et qui étaient disposés de manière à pouvoir se ranger dans une planche percée de trous carrés. Alors, un objet connu lui étant présenté, elle en composait elle-même le nom sur sa planche, ou bien on le composait pour elle, et elle témoignait une vive satisfaction de pouvoir reconnaître ce nom et le lire avec ses doigts. Son vocabulaire s'étendit ainsi rapidement par ses acquisitions nouvelles de chaque jour. Pour les rendre plus promptes encore, on fit un pas nouveau en lui enseignant à représenter par la position des doigts, les différentes lettres, et à remplacer ainsi Topération longue et fastidieuse de la planche. Ceci fut appris avec facilité, car son intelligence venait alors en aide au maître. Ses progrès furait très grands, n n'y avait guère que trois mois que son éducation était commencée. Les résultats obtenus en si peu de temps, tout ce que le sujet présentait par lui-même de surprenant et de curieux, excitèrent l'attention de quelques personnes qui, animées d'un doux sentiment de sympathie pour cette enfant, chez laquelle on voyait ainsi l'intelligence triompher de la nature, voulurent assister à ses exercices. Elle possédait complètement Talphabet des sourds-muets, et s*en servait déjà avec une grande certitude. La maîtresse mettait un objet nouveau entre ses mains; elle la laissait l'examiner avec soin pour acquérir une idée de sa nature et de sa destination, puis lui enseignait son nom par l'épellation manuelle. On
APPENDICE A. m
voyait Tcotot 9»m la main qui m figurait ImteoM^ Ita sigma, at, la jlète w ptu inclinée comme une peraonoa q/À 4eraia» las lèvrea demv<loBea« la re^iration courte, en anitve attentiveipent» par le toucher, la formation ; aa fï$ymn/^ me prés^tait d abord une «(pression d'anxiété cpia rempU» çait le sourire, lorscpie la leçon était comprise. Alors elle ^ vait sa petite main, et épelait vivement le mot ; puia prenait ses caractères métalliques et l'écrivait sur sa plancbe, et enfin » pour faire vdr clairement qa'eUe ne se trompait paa, alla praiait lensemble des caractères oomposant le mot, et ma^ tait le tout en contact avec lobjet dont il lui rappelait ridée.
«* L'année tout entière fut consacrée à satisfaire Tardent éésir qu elle manifestait d* apprendre de la sorte le nom de toutes les choses qui pouvaient se trouver sous les doigta, à lui rendre de plus en plus familier Tusage de lalphabet manuel, à ét^dre par tous les moyens possibles ses notions sur les relations physiques des choses. La connaissance du lan«gage des sourds<»maet8 avait visiblement amélioré sa poei** tion ; il lui servait dans ses communications avec ses jeunes compagnes bien privilégiées, puisqu'elles n'étaient qu'aveugles I Du reste, dans le cours de cette instruction, loin de manifester, comme on pourrait le priser, de la tristesse ou du dégoût, elle montrait, au contraire, l'insouciance et la gaîté de Teniance, et, parmi^toute la troupe, il arrivait fréquemment que c'était die qui se faisait remarquer par les plus bruyans éclats J
» Seule, elle paraissait satisfaite si elle avait en main quelque travail» Lorsqu'elle était sans occupation, elies'amu* sait visiblement à des dialogues imaginaires, ou bien, revenant sur des impressions passées, elle épelait avec ses doigts des noms d'objets récemment appris. Dans cette solitaire communication avec soi-même, elle paraissait réfléchir et raisonner, Épelait-elle un mot mal avec sa main droitei elle
%n APPENDICE A.
a frappait légèrement de l'autre, comme faisait sa maîtresse en signe de désapprobation. Si elle faisait bien, au contraire, die se touchait de même doucement la tête et paraissait charmée. Quelquefois, à dessein, elle épelait mal avec la main gauche, puis on la voyait se moquer et rire, et faire 0ubir à son tour une petite correction à la main rebelle à ses volontés.
M Pendant les dix-huit mois qui venaient de s'écouler depuis que Laura était séparée de sa mère , celle - ci n'était point revenue; elle éprouva alors le désir de la voir et se rendit en conséquence à Boston. Cette entrevue donna lieu à une scène touchante. La mère se tenait immobile et muette sur le seuil, contemplant, les yeux baignés de larmes, [sa malheureuse en&nt, qui, sans savoir quelle personne était si près d'elle, continuait à jouer dans Tappartement. Laura la rencontra en courant, et se mit sur le champ à toucher ses mains, à examiner ses vêtemens, à essayer enfin par ses moyens habituels d'investigation de découvrir [si elle la connaissait. Mais cette exploration |étant infructueuse, elle s'en écarta brusquement comme d'une personne étrangère. La pauvre femme, pouvant à peine dissimuler son chagrin, lui donna un colUer de grains qu'elle avait coutume de porter à la maison ; l'enfant le mit à son cou avec tous les signes de la joie, et chercha vivement le docteur Howe pour le lui mcmtrer. La mère essaya alors de nouveau de se rapprocher d'elle et de lui faire quelques caresses ; mais Laura, préférant rester avec ses compagnes, la repoussa. Un autre objet insignifiant, mais qui provenait également de la demeure maternelle, fut mis entre ses mains et parut exciter en elle un mouvement de surprise et d'intérêt. Elle examina avec plus d'attention celle qui le lui avait donné, et fit entendre au docteur qu'elle comprenait que cette personne venait de Hanovre ; elle supportait ses caresses, mais sans y répondre et
avec une complète indifférence. L'angoisse de la mëre était alors pénible à voir. Bien qu elle eût craint de n*en être pas reconnue, la certitude que sa fille était désormais perdue pour elle dépassait ses forces. En ce moment de triste suspension, une idée vague semble traverser Tesprit de l'enfant ; elle tâte de nouveau les mains de sa mère avec une sorte d'ardeur ; sa physionomie porte les traces d une forte préoccupation. Tout à coup elle devient fort pâle, puis elle rougit presque instan* tanément, partagée entre le doute et l'espérance; jamais peut-être la lutte d'émotions opposées ne se peignit aveo plus d'énergie sur une figure humaine. Alors sa mère, l'attirant à elle, la presse contre son cœur et l'embrasse avec tendresse. Enfin, la vérité lui apparaît. Plus d'incertitude ! Elle a reconnu celle qui lui a donné le jour et reste dans ses bras, sur son sein, en la comblant à son tour des plus vives caresses. On lui présente alors divers objets qui attiraient ordinairement son attention; elle les jette à l'écart. On fait divers efforts pour l'éloigner de sa mère, mais elle ne veut plus s'en séparer.
M II y avait vingt-huit mois que son instruction était commencée ; jusque-là on s'était borné à lui apprendre ,1e nom des objets ; on lui enseigna alors à désigner par des termes particuliers les qualités qu'elle pouvait y apercevoir: Elle apprit assez |promptement à ajouter au signe de l'être» ou nom, le signe de la qualité, ou adjectif*
M Pour lui faire conncutre les termes exprimant l'idée du rapport, il fallut une série de procédés patiens, qui réussirent du reste aussi bien que les précédens. Par exemple, un anneau fut placé sur une boîte : les mots ayant été épelés, elle les répéta. Alors l'anneau fut placé sur un chapeau : elle se trompa d'abord, puis resta un moment pensive et rectifia sa réponse. La même expérience fut répétée jusqu'à ce qu'elle reproduisit avec exactitude les noms des objets mis
tn APPENDICE A.
en relation avec lanneau par la particule sur. Alors Vanneau fut placé dans la boîte. Ceci Tembarrassa beaucoup pendant quelques instana, et elle confondit plusieurs fois les termes; mais enfin elle parvint à en avoir une notion distincte, et on en eut la démonstration en la voyant poser une main sur Vautre, quand elle ëpelait sur, et les renfermer l'une dans Taotre pour désigner dans.
• Elle acquit avec assez de facilité l'usage des verbes ac«> tiii, surtout de ceux qui expriment une action appréciable par le tottcher, tels que marcher^ courir, secousr, etc. Dans le principe^ toutefois^ elle ne pat faire aucune distinction de temps ou de mode ; elle se servait des mots dans leur sens général el absolu, et surtout, ce qui est bien digne de remar^ que, elle les construisait toujours, non selon l'ordre logique, mais sdon l'ordre naturel des idées. Ainsi elle disait : PaUh donner^Laura ; êau^boire^Laura.
• Après qu'on lui eut successivement donné une connaisaance suffisante des diverses parties du discours, on pensa qu'il était temps d'essayer de lui apprendre à écrire et de Idi mentr«r qu'elle pourrait ainsi communiquer ses idées aux personnes ptocées hors de son contact. Ce fut une chose amu^ sflite de voir la muette surprise Avec laquelle elle se soumit d'ebord, sans savoir ce qu'elle faisait, aux divers mouremens imprimés à Ses doigts. Elle apporta à cet exerdce, comme i tous les autres, une docilité et ime pefsévérétf^ee remarquables, passant et repassant le stylet dans la plandte où se tMi¥aient gravées les lettres, jusqu'à ce qu'eue eût appris à lés former. Lorsque, enfin, elle ptit comprendre que par ce précédé mystérieux elle serait en mesure d'exprimer sa pensés à autrui, sa joie fut sans bornes. A force de zële, elle parvint à écrire, sans être aidée, une lettre lisible à sa tQëre; dans laquelle elle lui faisait entendre qu'elle se portait bien et comptait aller la voir dans quelque temps. C'était, à la
APPENDICE A. %n
vérité, un langage rude et imparfait, mais qui n*en exprimât pas moins avec énergie ce qui se passait dans son esprit.
«• On aborda alors rarithmétiqae, jusqu'à la soustraction* Cette dernière opération l'embarrassa beaucoup. Cepoidant, au moyen d'objets sensibles, on parvint à la lui ùàre oom^ prendre. E31e apprit à compter jusqu'à cent environ. Cenonn bre fut aussi eelui dont elle se servit pour exprimer une quan*' tité infinie. Si, par exemple, elle voulait fiûre entendre qu'une personne serait fort longtemps absente, elle disait : // vien" dra apreê eent dUnancheSj pour semaines. Du reste, elle mesurait le tempe avec assez de précision. Privée du seootifi de la division naturelle du jour et de la nuit, ne pouvant s'ai* der ni de la himtère ni du son, elle parvenait néanmmns à . opéref un partage suffisamment exact de la durée. Ainsi, die faillit pttrftûtemeiit la distinction du jour, de la semaine^ ai des semaines entre elles» Si on lui demandait à quel jour on se trouvait dans toquinzainei elle le désignait avec prompti^ tude. Qisnt au joUf , elle le partageait en intervalles régu^ liers, fixés par le commencement et la fin des leçons et des repas. Elle en vint, à cet égard, au point de pouvoir, placée à un pianO; frapper correctement les notes d une phrase muÂcale, où des croches formaient tantôt le second, tantôt le tro^ème temps de la mesure ; fait important, auquel don* neront la plus grande attention Isa personnes qui pensent que le sentiment du rhythfne est une faculté fondamentale et innée chez l'homme.
« Au commencement de 1841 , on remarqua qu'un cban^ gement sensible avait eu Heu dans t'épiûsseur et la forme de sa tête, et bien qu'on n'eftt pfts éongé, malheureusement^ à la mesurer dans le principe, toutes les personnes qui vivaient avec elle cmt pu constater un accroissement notable dans le volume du front.
• Rien n*a pu donner lieu de croire (lu'tlle eût mêftie la
plus faible perception de la lumière et du son, et, bien que parfois elle applique à son nez les objets avec lesquels elle veut se mettre en communication, il y a toute raison de croire que c'est purement par imitation de ce que font les enfans aveugles au milieu de qui elle vit, et qu'il n'en résulte pour elle aucune sensation appréciable, en ce qui concerne l'odorat. Elle flaire, en effet, les objets machinalement et comme par hasard, et jamais cette action n'est accompagnée du mouvement si marqué dans la physionomie, dans toute la contenance, que produit infailliblement la découverte de quelque qualité du corps jusque-là inconnue.
« Le sens du toucher a reçu, chez cette enfant, des perfectionnemens continus et bien remarquables. Elle peut percevoir les différentes ondulations de l'air et la vibration produite dans un appartement par la simple marche d'une personne. Elle mesure ainsi avec justesse la distance qui existe entre elle et un corps en mouvement. Assise à une extrémité de la chambre, elle reconnaît sur-le-champ si une porte est ouverte ou fermée. Les vibrations sonores même sont perçues par elle avec une étonnante précision ; ainsi elle reconnaît qu'on a touché un piano dans l'appartement où elle se trouve. Expliquant un jour cette perception, elle dit : le son est arrivé au trat^ers des planches jusquà mes pieds y et de là jusquà ma tête. Le plus léger attouchement lui suffit parfois pour apprécier le mode d'existence d'une chose, et l'on peut affirmer qu'il y a plus de cinquante personnes qui, rangées autour d'elle, en seraient immédiatement reconnues en lui tendant seulement la main. La mémoire de ces sensations est tellement active et sure, qu'elle reconnaîtrait, après un assez long intervalle, une personne qu'elle n'aura ainsi touchée qu'une fois. Plusieurs faits de ce genre ont été bien constates.
M Elle se sert du langage des sourds-muets avec tant de
promptitude et de dextéritë, qu'il faut en avoir fait soimême une étude très attentive pour pouvoir suivre le mouvement de ses doigts. Fixant ainsi rapidement sa pensée dans le vide de Tair, elle n'est pas moins habile à saisir celle des autres en suivant le mouvement de leurs propres mains. C'est ainsi qu'on la voit causer longtemps avec ses compagnes aveugles, et rien assurément n'atteste mieux la puissance de l'esprit sur la matière, que de tels entretiens, où l'un des interlocuteurs est plongé dans les ténèbres, et l'autre ne peut ouïr le moindre son. Comme il a été indiqué plus haut, son langage ne consiste absolument que dans l'alphabet manuel, auquel le docteur Howe est porté, par le succès rapide qu'il a obtenu dans l'éducation de la jeune Laura, à attribuer biai plus d'importance pour le développement intellectuel des sourds-muets, qu'au langage mimique généralement préféré; opinion que je ne fais au reste que rapporter, sans prétendre en aucune façon trancher la question.
« Grâce à cet usage de plus en plus &cile du langage alphabétique, elle a pu arriver au discernement complet des diverses parties du [discours et des formes variées qu'elles subissent. On voit se développer la marche de son instruction en parcourant un journal où sont fidèlement consignées à l'instant même ses demandes et ses réponses. On y lit d'abord des phrases telles que celles-ci : Laura a été voir mère, cheçal a marché vite. Puis, quelques mois plus tard, se présente le passage suivant : — Laura m'a demandé : Qu^est^e que la voix? (1) Je lui ai expliqué aussi bi^ qu'il m'a été
(1) Je traduis aussi littéralement que possible ; mais on peut remarquer que les formes de notre langue sont toujours plus compliquées que celles de la langue anglaise. Dans cette phrase, nous avons six mots dont l'analyse est difficile. On dirait simplement en anglais : what is voice? ainsi des autres. On |Kmrrait, ce semble, induire que ceUe éducation singulière eût été plus difficile à faire dans notre langue.
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possible, que c'est une impression produite en parlant au moyen de la bouche. Elle m'a dit alors : Je ne fais pas de voix ? Je lui dis : Pouvez-vous parler arec la boadM t -^ Non. *-» Pourqam % «^ Parce que je suis sourde-mimite. — Pouvez-TOtts voirî — iVb/i. — Pourquoi 1 — Parée qtte je suis an^euglet je me pariais p4is a^ec les doigts loreqmje suis venue a^eo ma mère. On voit ici la distinction nette ds rartide et dû pronom^ et mâme des diverses sortes de pro^ noms* Elle a été facilement ammée à distinguer le singulier et le pluriel ; nuûs on a eu plus de peine à lui fiûre sailîr le degré de signification dans les adjectifs , et voici pourquoi. Lorsqu'^ commença à se servir des mots, ils n'eurent pour die, il faut bi^ le comprendre, d'autre distinction que d'ei^ primer Texistence individuelle des choses, que le toucdier hu faisait connaitre comme existant en effet séparément Ou ss tromperait si Ton supposait que Vidée des difiGSrences spéôfi* ques qui les caractérisent lui fut révâée par Vusage meins des termes. U n'en fttt pas ainsi. Les mot» : grandf peéUf lourd f large, etc., ne représentèrent d'abord pour elle ifm des propriétés inhérentes aux substances et fEÛsaot corps ares elle : grande chambre, marteau lourd, furent d'aborâ inàr bitablement dans sa pensée, des noms partioiiben» donnai à une certaine chambre ou à un oertain nMVtem. Ce ne fut que plud tard qu'elle put considérer dans les cbfférent ébjsls la valeur abetraite des quittés; ce qui le preuve, e'esl de Ml digne délemarque, que lorsqu'on lui apprit quer les penfOBSNS avaient des noms prc^fes et de &mille , elle supposa qu'il fallait appliquer le même principe aux choses inanimées, et demanda avec empressement quels étaient les autres noms de la chaisOi de la table, etc«
« Les derniers exercices ont eu pour objet de lui nppffor dre la valeur des termes qui expriment ces opérations mtetlectuelles^ par lesquelles l'esprit porte son attention sur Vexef-
APPENDICE A. f99
cioe de ses propres facaltés, tels que le souvenir, l'oubli, l'espérance, et il a fallu encore pour arriver à ce résultat surmonter beaucoup d'obstacles. Dans le cours d une sembla* b)e explication, Fhabila instructeur crut voir une favoraUe oocanon de recueillir les traces laissées dans sa mémoire par sa première énfimcey et il lui fit diverses questions à ce sujet ; mais tout ce qu'dle pouvait se rappeler, c'est qu'elle était couchée sur le dos dans les bras de sa mère, et qu'on lui faisait avaler des remèdes désagréables. Interrogée de nouveau plus tard sur le même point, elle ne put répondre rien de satisfaisant. Il est probable qu'elle n'a gardé aucun souvenir pardeià la cmelle maladie qui la privée de^ trois sens. Elle ti*t nulle idée qu'elle ait jamais parlé, et celle qu'elle a de la converaaiion actuellement par la parole, c'est qu'on se fait deê signes avec les lèvres comme elle en fait elle-même aveo les doigta. '
« Comme on le voit, dit le docteur Howe, ses diverses acquisitions, quant au langage, ont suivi une marche tout à fiMtoonfonne à celle qu'on eût pu déduire à priori des considén^ons philosophiques ; c'est celle qu'on a présumé devoir êtiv aoivie par une tribu sauvage, pour former graduellement ridUnne dont elle se sert. II n'est pas moins évident que ses proigrès intellectuels ont été en raison de ceux qu'elle faisait dnia l'acquisition du langage. Il n'en a pas été d'elle comme dea autres enfans, qui apprennent à parler par imitation, et sa servent souvent de mots sans les comprendre. Elle a eu à detnmd^, par une méthode fort lente, le nom de chaque chose, et il a fallu qu elle connut le sens de tous les mots qu'elle employait. L'étude des mots a été son principal travail. On voyait I clairement qu'ils lui manquaient dans une foule de circonstances ; que c'était là le principal obstacle qui l'arrêtait pour faire comiaitre l'idée qu'elle avait dans Y esprit; aussi est-elle constamment occupée à s'enquérir du
nom des objets. Elle apporte dans cette investigation un eni' presseinent et une insistance parfois incommodes, mais dont on ne peut néanmoins s'empêcher d'être charmé, en reconnaissant l'ardeur de s'instruire qu'ils supposent. Elle est effectivement toujours prête pour une leçon, et l'on voit assez souvent qu'elle a préparé d'avance plusieurs questions, qu'elle se propose d'adresser au maître sur des difficultés dont elle reçoit avec avidité la solution.
M Avec un moyen de communication aussi complet, l'habile instituteur a pu successivement aborder les idées morales, et triompher également des obstacles qu'il devait ren* contrer à cet égard. Animée du désir de savoir, elle disait parfois : V homme a fait les maisons ^ les vaissecaujc ; mm qui a fait la terre et la mer? Après avoir étudié quelque temps la réponse, on en vint à la notion du Créateur et souverain maître de toutes choses, notion qui s'empara fortement de son esprit , de même que celle du dogme consolant d'une vie future où doit se trouver, pour qui la cherche, une juste compensation des misères réservées à la vie terrestre. L'idée de la mort lui fit également une impression très profonde. Quand on lui eut expliqué cette loi de l'existence, le souv^iir confus d'avoir, avant que de venir à Boston, touché la main déjà glacée d'un homme qui allait être enseveli, lui revint i la pensée. Une sorte d'horreur de la destruction s'éleva en elle. Pendant quelque temps elle ne voulut plus manger aucune nourriture animale, parce que, disait-elle, cest mort; mais peu à peu cette impression s'effaça, et elle ne présenta plus rien de particulier sous ce rapport.
M Elle est du reste, dans toutes ses habitudes extérieures, d*une exactitude remarquable; possédant à im haut d^^réle sentiment des convenances, jamais, dans quelque circonstance que ce soit, on ne la verra hors de sa chambre les vêtemens en désordre, et si par hasard on lui fait remarquer
une trace de malpropreté ou une déchirure, elle semble agitée d*an mouvement de honte et s'empresse d'y remédier. Un fait frappant, c'est la différence de ses manières avec un étranger, suivant qu'il appartient à l'un ou l'autre sexe. Ceci put être remarqué quand elle n'était encore âgée que de sept ans. Ellle est habituellement expansive, et on la voit souvent prodiguer de vives marques de tendresse à ses jeunes compagnes. Se trouve-t-elle avec quelque dame du dehors, elle passe promptement à la familiarité, examinant avec liberté ses vêtemens, ou recevant volontiers ses caresses. Mais sa conduite est bien différente lorsqu'il s'agit d'une personne du sexe masculin. Elle reste alors froide et contrainte, et repousse même ces libertés innocentes qu'on se permet avec une très jeune fille. Un seul homme, le docteur Howe, est placé dans une autre catégorie à cet égard. Ce fait sera diversement [expliqué, suivant la théorie que chacun s'est formée sur l'origine du sentiment de la pudeur ; on peut au moins dire que l'observation que présente cette enfant de la nature, dont rien n'a altéré les propensions natives, vient singulièrement à l' encontre de ceux qui ne voient là qu'une convention.
« Elle semble aussi porter à un très haut degré le sentiment d'équité naturelle ; elle respecte les droits des autres et tient beaucoup à ce qu'on respecte les siens. Il y a peu d'exemples qu'elle ait cherché à s'emparer de quelque chose qui ne lui appartenait pas, bien qu'elle semble très sensible au plaisir de posséder. Dans deux circonstances seulement, elle a été prise en faute de mensonge. On a grand soin d'éviter, il est vrai, quand on la trouve répréhensible, de la porter, par la crainte d'un sévère châtiment, à la duplicité pour essayer de s'y soustraire. Le repentir qu'elle éprouve à la suite d'un reproche mérité, va souvent jusqu'aux larmes ; loin de dissimuler sa faute, elle la communique au contraire
9M APrBMDICE A.
rar4e-eiiainp à tes jemiM c wi ip tgin t » On l'a mïfxw^^ me jMtrtager quelque choie qui lui uvatt 4té donné afee l'une d'entre elles malade ou affligée, bien que eette « H a p ag ft t ne fût pas de celles qu'elle aimait particuli^retiieiit. Elle éprouve du plaisir à soigner celles qui souffrent, et y apporte ratteu* tion la plus complaisante ; mais on a pu remarquer qu'eHe menai promptement jalouse des caresses qui seraient accordées, même à celles qu'elle aime le mieux, tn ^e n*y était pas comprise pour une part au moins égale. »
Un peu plus tard, M. Howe a entrepris de donner à Laura Ërigman les principes religieux qui devaient dans sa pensée, mettre le sceau à cette éducation si curieuse; son succës a été encore complet à cet égard. L'âme de la Jeune fille s'est ouverte sans effort à ces idées qui sont la hase véritable de la vie morale de l'homme ; elle y a puisé promptement un sentiment de résignation qui, en améliorant son caractère , est venu ajouter à son bonheur (1). '
(1) On pourrait rappeler ici des faits d*étude analogues^ relatifii I d*snitres iaiirdi^4iiiiftts*aveugles également élevés dans dinvaes kistitotioiia; ttih ff>» par exemple, la jeune Anna TennemaDs dont l*abbé Carton avait entrons l'éducation et sur laquelle il a présenté ( Annuaircy 1840 ) des détails pleins d'intérêt, mais qni ne seraient en grande partie qn'one repwdii ctioa 4» ceux i|ue présente cette notice.