PRÉFACE
E sentiment de Part dans la littérature est une conquête du génie moderne.
On disait aussi autrefois : Ut pictura poesis, mais on ne peignait pas, comme aujourd'hui, avec la science du coloris , avec le charme des nuances. Seuls les hommes hors ligne étaient, dans leurs oeuvres, poètes et peintres.
Il ne faut pas encore, d'ailleurs, crier victoire; le nombre des initiés est restreint : c'est la faute de l'instruction publique. Plus d'un ministre m'avait promis d'imposer le dessin dans les lycées;
mais les gens de l'Université semblent ne pas se douter que le dessin est aussi une écriture, une écriture universelle qui parle de tout, qui donne plus de raison à la raison et plus de poésie à la poésie. On pourrait même dire que Tamour de la ligne rectifie le jugement, qui va plus droit son chemin. On n'a jamais connu un peintre au bagne.
Le sentiment de Tart ouvre à la fois les yeux corporels et les yeux de l'âme. Les initiés seuls voient bien le spectacle du monde réel et du monde idéal. Entr'ouvrir la porte d'or aux enfants de l'atelier de Raphaël , de Michel- Ange, de Léonard de Vinci , c'est leur montrer Dieu dans les dieux de la peinture, c'est leur dire que l'homme est né grand s'il garde la volonté; c*est donner à leur jeune esprit un rayon qui colorera toute leur vie.
Les professeurs se récrieront : « Et traduire « Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Gœthe, « n'est-ce donc pas initier les écoliers au grand et au (( beau ? » Non, il faut aux enfants un spectacle du grand et du beau plus saisissable ; il faut qu'ils le
touchent des yeux et de la main. Et d^ailleurs, à part quelques élus , ils n'apprendront jamais Tart d'écrire, parce qu'ils ne savent pas Part de peindre : ut pictura poesis.
Le beau est le rayonnement du bien; le beau est l'arche qui sauvera le monde; mais cette arche est destinée à flotter longtemps presque inaperçue dans un déluge sans arc-en-ciel.
La grande question , à cette heure , est la vérité dans l'art : or qu'est-ce que la vérité dans l'art ?
La dispute des idéalistes et des réalistes n'est pas nouvelle. Je ne ferai à ces derniers qu'une objection : « Si vous ne me présentez que ce qui •« est, sans les rayonnements de l'art et les reflets « de l'infini comme Rembrandt, ce grand amoureux -(' de la Vérité et non du Réel, pourquoi voulez- « vous que je vous lise? Tout est un spectacle, sans « doute; mais j'aime mieux voir ce spectacle sur le « théâtre de la vie que dans vos ouvrages. Qui a m'assure qu'à votre insu, vous n'avez point altéré « les traits de vos modèles ? Je ne me sens aucune (c inclination à devenir amoureux sur la foi d'une « photographie. Vous aurez beau m'affirmer que la
« lumière et Tombre ont joué d'elles-mêmes, que <r votre héroïne s'est fixée comme dans un miroir, « je vous croirai et j'admirerai volontiers votre « adresse; mais si, par aventure, votre beauté est « belle, je vous demanderai à voir la femme. »
En face d'un point de vue si limité, je crois que je préfère l'exagération contraire. Des philosophes ont prétendu que l'homme seul existait, et que la nature était un rêve et une illusion. Sans aller jusque-là, on peut bien soutenir que chacun de nous décompose le monde extérieur avec l'ensemble de ses facultés et de ses sentiments. Pour le chasseur, l'oiseau est une proie ; pour le savant, c'est un squelette; pour le laboureur, c'est un ennemi qui mange le grain; pour le poëte, c'est un chanteur ailé; pour l'amoureux, c'est un souvenir harmonieux. Le paysage chante avec le paysagiste. Tous les tableaux visibles sont des semences d'idées qui mûrissent dans la tête ou dans le cœur de l'homme. Décrire pour décrire, à quoi bon ? Les images ne sont pas des ressemblances ; elles ont passé par la lanterne magique de notre souvenir; elles se sont transformées au
contact de nos sentiments les plus intimes. La campagne que Je vois seul n'est plus celle que je vois à deux. Le coucher du soleil que je contemple avec un rayon d'espérance dans Tâme ne ressemble point à celui que je considère un jour de désenchantement. Dans le premier cas, ce soleil me dit : Au revoir! Dans le second, il me dit : Adieu ! Où trouver en tout cela rien de réel ? Ma fantaisie n'est-elle pas à plus juste droit une vérité ? Elle s'enivre de la nature , mais sans Tintention brutale de la calquer.
La nature est bien la source où se régénère la poésie aux époques de doute et de découragement; c'est là que cette sublime malade doit aller prendre les eaux, mais comme la muse de Jean-Jacques et de George Sand.
Une scène des Alpes ou du Berry, peinte par Jean-Jacques ou George Sand, me touche, sans que j'aie les moyens de constater à quel point la réalité s'y trouve; c'est que derrière la profondeur des lignes de verdure et l'élévation des montagnes, je sens la profondeur et Télévation plus solennelles encore d'une grande âme.
Ce que j'ai dit de la nature, je le dirai à plus forte raison de la société. Rendre avec exactitude quelques détails ne sera jamais qu'un accessoire dans le tableau de la vie humaine. Si je m'émeus à la vue de tableaux où l'intérieur d'une famille est saisi sur le vif, c'est que j 'y respire en outre rame de la maison et le parfum d'un sentiment familial. Les procédés du moulage et du daguerréotype, appliqués aux lettres, ont donc le tort de rétrécir singulièrement le point de vue. Un bourgeois décalqué avec soin dans ses habitudes domestiques, ses mœurs et ses occupations familières, est un homme, ce n'est pas l'homme.
Donc, en face de la vérité, il faut l'art; donc, en face du réalisme, il faut l'idéal. Aujourd'hui, tous les esprits sérieux ont compris que cette alliance intime faisait la force du poète comme la force du peintre, la force de l'idée comme la force de la forme. C'est une grande conquête du XIX*^ siècle que d'avoir imprégné la littérature du sentiment de l'art. Pour tout écrivain qui étudie, il n'y a pas seulement la bibliothèque, il n'y a pas seulement
la nature, il n'y a pas seulement la société, il y a le musée.
Un homme qui sait voir un tableau sait mieux voir le tableau du monde.
Cest l'opinion de M. Georges Dufour, qui, dans son Etude sur les Beaux- Arts dans la Politique ^ veut un art spiritualiste , un art qui parle haut de la Religion et du Devoir. Les pipes culottées et les chapeaux mous de l'atelier vont se récrier. L'art, diront-ils, c'est une palette et non une théorie. Et voilà qu'ils auront dit une bêtise de plus. La palette est une esclave comme la rime, et elle doit obéir à la pensée. Les œuvres des grands maîtres crient cette vérité. Mais, diront les réalistes, Teniers, Ostade, Brauwer, ne sont donc pas des peintres? Oui, ce sont des peintres; mais^ 'eur réalisme conte l'histoire intime de leur pays et de leur temps. A chacun selon ses forces. Ce que je n'accepterai jamais, c'est
qu'un chaudron de Chardin ou de Vollon soit une œuvre d'art : ce n'est qu'une œuvre d'artiste.
O Greuze! la critique, ardente ou paradoxe, Condamne la pensée en tes tableaux charmants ; Mais avec Diderot, ton critique orthodoxe.
Tu réponds aux railleurs : l'Art aime les romans.
Depuis les hauts sommets de Zeuxis et d'Apelle, Jusques aux chevalets des artistes flamands, L'Art a toujours pensé parce que l'Art rappelle Dieu sculptant et peignant mondes et firmaments.
O peintre romancier, en ta fraîche odyssée, Quand tu cueilles les fleurs de la virginité, Avec tant d'innocence et tant de volupté,
J'aime mieux l'idéal de ta cruche cassée.
Qu'un chaudron de Chardin, chef-d'œuvre sans pensée.
C'est par Pâme qu'il faut chercher la vérité.
Certes, ce n'est pas Greuze que nous choisirons pour donner les leçons du grand art : Greuze n'est, dans la peinture , qu'un joli faiseur de contes moraux ; mais, tel qu'il est, il parle mieux que Chardin, parce qu'il parle à l'esprit. Non pas que je dédaigne Chardin, mais je lui reproche d'avoir peint trop de natures mortes quand il pouvait si bien peindre la nature vivante.
Le Salon de 1 874 sera une date , parce que , pour la première fois depuis longtemps, la peinture spiritualiste remporte sur la peinture matérialiste. Pour ne citer qu'une œuvre hors ligne, le Gloria victis! de M. Mercier, ne proclamait-il pas bien haut la fière supériorité de la pensée dans Tart? Et, si je cite une œuvre de la sculpture, c'est qu'il est plus difficile à un sculpteur qu'à un peintre de faire rayonner le sentiment. Aussi nous félicitons M. Georges Dufour d'avoir apprécié cette heureuse renaissance du grand art.
« Notre école de figure, dit-il, paraît se préoca cuper surtout, aujourd'hui, de l'expression. La a psychologie a inspiré les artistes et les a pous- « ses dans une voie meilleure. Sans négliger la <c vérité , ils se sont montrés un peu moins les « esclaves du réalisme, et la pensée y a gagné, a Que doit faire, en effet, le peintre de figures, a tel que nous le comprenons ? Il doit chercher à a représenter une idée, et pour cela il faut d'ace bord en avoir une; ce qui n'est pas donné à a tout le monde. Il est beaucoup de gens, en « effet, qui ont seulement étudié à fond l'ana-
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a tomie, cette science qui nous fait connaître Tar- (i chitecture du corps humain. Représentent-ils a quelque personnage nu , quelque scène de Tana tiquité grecque ou romaine, ils n^oublient aucun a muscle, aucun tendon; pour rien au monde ils « ne négligeraient une veine, un pli de la peau, a un de ces ourlets de la chair qui entourent les tt ongles. Dieu nous garde de leur en adresser le a moindre reproche, si ce soin méticuleux, si a cette recherche, pour ainsi dire, de la petite a bête, ne leur fait point perdre de vue Tensemtt ble; mais malheureusement leurs figures sont a froides , ne disent rien ; et pourtant tout y est a d'une exactitude parfaite, il ne manque aucun (L détail, la couleur est bonne, le dessin correct; « seulement Pâme est absente. On dirait des fia gures de cire : le corps est merveilleux de réa- (c lité, mais la pensée n'y est point. C'est une belle « imitation de la nature, mais une photographie a plutôt qu'un portrait. Voilà ce que nous avait a donné, dans une certaine mesure , l'école réaa liste, les années précédentes.
« Dans les Salons de 1874 et de 187 5, au coa-
tf traire, les artistes se sont efforcés d'éclairer
<i leurs physionomies de la lumière de Fintelli-
« gence; ils ont purifié k peinture; ils ont com-
a pris qu'elle devait s'adresser à Tesprit plutôt
« qu'aux sens ; ils ont senti , en un mot , la place
a qu'ils occupaient dans la société , la mission
a qu'ils avaient à y remplir. Si quelques-uns seu-
oc lement ont eu la puissance d'atteindre- ^e but
a que doit se proposer la peinture, et qui est de
a moraliser les hommes, d'élever l'âme des na-
tt tions par la dignité de ses spectacles, la plupart,
a du moins , ont employé tout ce qu'ils avaient
a de qualités, de talent pour y parvenir. A ce
a point de vue donc , on peut dire , sans exagéra-
« tion aucune, que nos dernières expositions de-
a vront occuper une place très-honorable dans
« l'histoire des arts. »