III
La réalité, quelle que soit sa force d'action, ne montera jamais jusqu'à l'art si elle n'est transfi-
gurée par le sentiment de l'idéal ; le sentiment de ridéal, qu'est-ce autre chose que Tidée de Dieu, qui donne au monde une âme universelle. Soyez panthéiste si vous n'êtes pas chrétien; croyez à tous les dieux, comme Phidias, ou croyez à un seul Dieu, comme Léonard de Vinci; mais si vous voulez traduire par la palette ou par le ciseau la splendeur du vrai, ne commencez pas par nier votre âme.
L'athéisme qui nous envahit achèvera de tuer le sentiment de l'art dans ses manifestations grandioses; le néant au ciel, c'est l'abîme sur la terre; supprimer Dieu, c'est éteindre le soleil de l'âme. Il n'y aura bientôt plus, si on écoute les esprits forts, que des peintres de paysages, des peintres de portraits et des peintres de genre.
Ce qui a fait la force des Grecs , c'est qu'ils reconnaissaient Dieu partout, c'est qu'ils divinisaient toutes choses; c'est qu'ils se sentaient possédés par l'esprit surhumain : un tjrec athée n'a jamais souillé le portique.
C'est le sentiment de la misère humaine qui a créé l'athéisme ; quand l'homme se voit sans l'idée
de Dieu, il se voit si dénué qu'il ne croit pas à rœuvre de Dieu; c'est le sentiment de la grandeur humaine qui a révélé Dieu. Comprendre et admirer rhomme, c'est comprendre et admirer Dieu. Tout grand esprit a regardé Dieu en soi.
Les naturalistes proclament la science comme le maître suprême ; le maître suprême, Raphaël l'a dit, c'est le sixième sens, c'est le mens divi nioî\ c'est la poésie qui voit mieux, parce qu'elle a les yeux du corps et les yeux de l'âme. Un artiste aura beau étudier l'anatomie, il ne trouvera pas la nature plus vraie dans ses mouvements , dans ses expressions, dans ses attitudes, que Phidias et Apelles, qui n'avaient jamais étudié l'anatomie.
Pourquoi les modèles de l'antiquité seront-ils éternellement les modèles de la beauté, de la force, de la majesté, de la grâce ? C'est que les artistes sculptaient et peignaient sous le regard des dieux avec la simplicité du génie, sans vouloir dépasser le but, comme font les nôtres dominés tour à tour par les vaines théories et les vaines pratiques; ne pas savoir, c'est trop peu; trop savoir, c'est
trop. La simplicité est le premier article de foi pour le sculpteur comme pour le peintre, ou plutôt ce n'est que le second, car le premier, c'est ridée de Dieu, Tidée de Dieu qui resplendit sur toutes les belles œuvres. Je défie un athée de faire un bon tableau ou une belle statue ; il aura beau y épuiser ses forces, il aura beau y mesurer au compas toutes les lois de la grandeur et de la beauté, il aura beau être irréprochable au point de vue de la ligne et de la couleur, si l'âme n'illumine pas le marbre ou la toile, l'œuvre ne vivra pas.
L'art, le grand art, l'art que Phidias et Michel- Ange ont fait divin, n'a pas d'école. L'école, supprimant la passion dans l'homme, supprime l'homme lui-même. Quand un sculpteur ou un peintre se révèle, c'est Dieu lui-même qui vient continuer son œuvre primitive. Chaque artiste est un commentateur qui explique les pages sublimes du beau, ce rêve de Dieu qui est la vie de notre âme.
Plantez toute une année un sculpteur de seconde main devant la Vénus de Milo, un peintre
médiocre devant l'école d'Athènes, ils n'en feront pas moins des barbouillages honnis dans tous les musées, et des Galatées qui ne descendront jamais du piédestal; au contraire, un jeune homme qui n^a vu aucun des chefs-d'œuvre consacrés, s'écriera un jour: a Et moi aussi je suis peintre! « Et moi aussi, je suis sculpteur ! » parce qu'ilaura vu en lui, dans les mirages de son imagination, apparaître les images du beau comme des défis jetés à son esprit, comme des amorces du monde futur, comme des révélations de l'infini.
Mais comment ouvrir les yeux du peintre vers ridéal ?
Où est la grammaire de l'art ? Winckelman me dit de pleurer comme lui devant l'Apollon du Belvédère, et Diderot me dit de rire de son beau rire attique et gaulois; je n'écoute ni l'un ni l'autre. Aujourd'hui on sacrifie la Vénus de Médicis à la Véniis de Milo; dans cent ans, on adorera quelque nouvelle Vénus, encore ensevelie dans le linceul jaloux de Tantiquité. Le beau est absolu, mais il est divers, et la critique pédante a toujours tort.
On aura beau donner des lois des grands maîtres, les maîtres nouveaux les violeront un jour de révolte dans Tintérêt de Tart lui-même, parce qu'une des règles du beau, c'est la variété. Prudhon et Géricault, pour ne dire que deux noms de notre grand XIX® siècle, sont-ils moins peintres, ces écoliers de l'école buissonnière, que David, qui voulait toujours conduire le génie à l'école ?
Ce n'est ni la science, ni la main qui manquent aux peintres et sculpteurs contemporains ; il faut bien que ce soit le sentiment du beau. M. Georges Dufour l'a très-bien dit :
a Nous sommes loin de ces temps pleins d'une a foi ardente, où les maîtres de la peinture reli- « gieuse s'enfermaient, comme Fra Angelico, « dans un couvent, pour vivre en communion ce plus intime avec les divins modèles dont ils a cherchaient à s'inspirer. A cette époque, la a peinture n'était pas un moyen d'arriver à la a fortune. On payait moins l'artiste, mais on « l'honorait davantage, on ne s'étonnait pas d'enc( tendre un souverain s'écrier : « Le Titien mé- « rite d'être servi par César. » Heureux âge, où
« Tartiste, loin de faire du métier, travaillait par a vocation, sans se préoccuper des succès perce sonnels et des critiques du public. C'était un tt croyant qui mettait toute son âme dans ses taa bleaux! Peut-être avait-il moins de coloris, a moins d'habileté de pinceau, moins de savoir a faire; il pouvait moins bien connaître la réalité, a mais il devinait mieux Tidéal. Le doute n'avait a pas encore couvert le monde entier, comme a une tache d'huile, pénétrant jusque dans les a replis cachés de notre cœur. Voltaire n'était ce point né. Le soleil, un instant éclipsé dans les a âges de barbarie, répandait de nouveau sa lua mière féconde sur notre pauvre argile. Une aua rore d'espérance et d'avenir venait de se lever ; a le monde avait une seconde jeunesse , et cette a seconde jeunesse, si brillante de vigueur et de tt poésie, ce siècle qui enfanta tant de merveilles, a on l'appelait par cela même la Renaissance. On tt rencontrait alors des hommes comme le Péru- « gin, comme Raphaël, comme le Vinci, comme « Michel- Ange, qui, croyant à quelque chose, a cherchaient à atteindre les plus pures visions
« mystiques; leurs œuvres n'étaient point desti- « nées à quelques riches Anglais, collectionneurs « par mode plutôt que par goût. Les peintres ne « se servaient de la matière sensible et des for- « mules admises que pour purifier Tart en l'ema bellissant. Leur langage ne s'adressait pas seu- « lement à ce monde, au milieu duquel ils vivaient; « s'élevant au-dessus des misères de Thumanîté a parTindépendance du cœur, par l'émancipation « de l'intelligence, ne reconnaissant d'autres liens a que ceux de leur inspiration et de leur con- « science, ils s'efforçaient partout et toujours de « figurer l'insondable et ineffable au delà. Au- « jourd'hui, que nous reste-t-il ? la ferveur et a l'enthousiasme se sont envolés, comme de « blanches colombes, vers les régions éthérées tt d'où elles nous étaient venues. Il n'y a plus a qu'une croyance, qu'un culte qui ne soit pas a près de s'éteindre : le culte du veau d'or. Apec pelez-vous Cabanel, Pils, Bonnat, ou simple- (i ment Lazerges, Mazerolles, vous avez perdu a les traditions du style pieux. On ne voit plus « jaillir l'étincelle divine de vos vierges, de vos
« christs. Vous avez cherché votre Dieu, vous ne « Pavez point trouvé.
Pour aller jusqu^aux cieux il vous fallait des ailes, Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. •
Non-seulement la foi en Dieu, mais la foi dans le beau, la foi dans l'âme qui continue l'œuvre de Dieu par les créations de la peinture comme de la poésie. Les vierges de Raphaël vivent, comme les créations d'Homère et de Shakespeare.
La peinture et la sculpture devraient être nos meilleurs livres, aujourd'hui que nous n'avons plus le temps de lire ni de méditer.
La peinture et la sculpture ont cette supériorité qu'elles s'adressent à tout le monde et que leur éloquence est immédiate. Il faut aller longtemps au collège pour comprendre Virgile, il faut être initié pour entendre Beethoven, mais quiconque a des yeux n'a qu'à rester une heure devant Michel- Ange ou devant Raphaël, même s'il ne
sait pas lire, pour arriver à 1 émotion du beau et du bien. Les poètes et les musiciens ont leurs élus; les sculpteurs et les peintres tiennent leur cour plénière, pour tous ceux qui voient. Par exemple, cette année, l'admirable groupe de Mercier ne parlait-il pas plus éloquemment que toutes les vaines déclamations des orateurs politiques ?
L'homme n'a pas été créé seulement pour être le spectateur de Dieu, mais pour aimer et continuer l'œuvre de Dieu. L'homme, il est vrai, continue souvent l'œuvre de Dieu, comme ces ouvriers des Gobelins qui ne voient pas ce qu'ils font, les religions elles-mêmes ne se sont pas contentées de se prosterner dans l'esprit de Dieu et d'emprunter aux poètes les hymnes et les symboles; elles ont appelé l'art à leur culte : Jupiter, c'est Phidias qui l'a montré aux païens; la Mère de Dieu, c'est Michel-Ange qui l'a montrée aux chrétiens, quand les peintres byzantins n'avaient plus leur action.
Chaque exposition qui s'ouvre, chaque musée qui s'inaugure est une porte ouverte sur ta lumière ; tout artiste dont les tableaux illustrent une
muraille nue, dont les statues peuplent une salle déserte, a exercé, vis-à-vis des esprits qui ne voyaient pas, une véritable charité. Donner la lumière, c'est donner bien plus que le pain, c'est montrer Dieu lui-même en toutes ses manifestations, c'est montrer l'école de la vie. Une exposition ou un musée est donc une bibliothèque qui parle la langue de tous ceux qui ont des yeux, on y vient pour perdre une heure ; mais ce temps perdu, c'est du temps gagné, car, à son insu même, on y a appris plus d'une grande action, plus d'un beau sentiment, plus d'une page d'histoire. Et voilà pourquoi M. Georges Dufour a eu raison de dire le mot de Titus pour le dernier mot dé son Étude sur les Beaux-Arts dans la Politique, Non, il n'a pas perdu sa journée, puisqu'il a "écrit une page de l'histoire de Part, illuminée du sentiment du beau et du bien.
Arsène Houssaye,