‹ Des beaux-arts dans la politiqueChapitre 10 sur 10 · LES BEAUX-ARTS CHEZ LES PÉRIGOURDINS · texte numérisé non relu

LES BEAUX-ARTS CHEZ LES PÉRIGOURDINS

(Extrait du iournal VÉcho de la Dordogne.)

L existe, à cent cinquante lieues de Paris environ, une heureuse contrée qu'on appelait autrefois le Périgord,et qui, diminuée, restreinte par les exigences administrativesj se nomme aujourd'hui la Dordogne. L'air y est agréable et doux ; de belles rivières la traversent dans tous les sens, et nombre de villages^ coquettement assis sur la rive, y viennent réfléchir leur rustique image. Quiconque parcourt ses longues et fraîches vallées ne peut s'empêcher d'admirer l'aspect tantôt riant et gracieux, tantôt morne et

sévère, qu'y revêt la capricieuse nature. Là, ce sont de vastes prairies, bordées de saules et d*oseraies, de magnifiques forêts de châtaigniers^ qui poussent au flanc des montagnes et protègent de leur ombre immense des champs de bruyère sauvage; plus loin, des rochers abruptes dont la rude épiderme se recouvre de mousses et de lichens. Ici, quelques vieux castels, aux donjons délabrés, rappellent la tyrannie grossière du seigneur féodal. Ou bien encore ce sont de mystérieux dolmens, dont la sombre silhouette nous fait involontairement songer aux premiers temps de la Gaule, à ces époques oîi la patrie des Petrocorii était, comme la vieille Armorique, le sanctuaire préféré des Druides.

Qu'un étranger, poussé par le hasard ou la curiosité, vienne jusqu'en Périgord, il n'y pourra demeurer longtemps avec indifférence. De cette terre qu'il foule aux pieds s'exhalera bientôt tout un monde de rêveries et de légendes historiques. Q.ue sera-ce donc alors pour ceux qui y sont nés? Nous tenons à la terre par bien des liens, d'abord par ceux de la famille, et par ce qu'on appelle aussi l'amour du sol natal, qui n'est autre que le lien de la famille agrandie, élargie. Au sein delà grande ville oîi tout s'agite fiévreusement, convulsivement, chacun songe aux campagnes natales, aux contes de la grand' mère. L'un voit en rêve Périgueux et sa magnifique cathédrale, ses quais et ses promenades; l'autre, Bran-

tome et son abbaye, son clocher du temps de Charlemagne, ses pierres druidiques, et la bordure de rochers qui ombrage les deux rives de la Dronne. Les sceptiques peuvent sourire, ils n'empêcheront point que nous ayons souvenance du pays où nous avons respiré pour la première fois, son soleil n'eût-il qu'un seul jour égayé notre regard ! Il en reste dans le cerveau comme une empreinte indélébile qui vous accompagne, vous suit partout^ au milieu des plus graves et des plus hautes préoccupations.

Voulez-vous toucher le cœur d'un Périgourdin, parlez-lui de son pays, de ces mille détails familiers qui ont bercé son enfance, des aventures héroïques de Champalimeau. Parlez aux vieillards, qui touchent au terme de la carrière, et dont la vie n'est plus qu'une dernière branche à l'arbre des réalités, parlezleur des jeunes qui entrent à leur tour en campagne, et ont pour se conduire les exemples de leurs aînés ; et aux jeunes qui ont quitté le toit paternel pour courir, à travers la France, à la recherche d'une position sociale, racontez-leur les gloires de notre Périgord. Car c'est toujours à lui, voyez-vous, c'est à ce Périgord que nous rapportons tout en définitive : nos triomphes et nos joies. « M'aimerais à l'adventure mieulXy disait Montaigne, deuxiesme ou troisiesme à Péri gueux que premier à Paris. » C'est bien là le fond de la nature du Périgourdin; et si loin, si haut qu'il arrive, la meilleure part de ses

pensées appartient encore, comme dit la chanson, au pays qui' lui a donné le jour.

Qu*on ne s'étonne donc point si nous autres, simples critiques, nous éprouvons un certain plaisir à savoir ce que font« ce que deviennent ceux de nos compatriotes qui suivent le chemin long et ardu de la célébrité dans les arts. 11 nous semble si doux, en effet, de les soutenir de notre espérance et de nos vœux!

Nous sommes d*ailleurs aidés dans cette tâche par les efforts constants du gouvernement. Sa protection se manifeste ici sous une de ses formes les plus utiles. Grâce aux dons qu'il fait aux musées de province des œuvres importantes que la critique a signalées, il continue le rôle de publicité du salon^ et rend à leur pays d'origine des gloires qui, bien qu'acquises sur une autre scène, y tiennent cependant par des racines assez profondes pour n'en pouvoir plus raisonnablement être détachées.

Aux deux salons de 1874 et de 1875 le Périgord a dignement figuré. «Atout seigneur tout honneur. » Le premier peintre et le plus ancien de tous est au jourd'hui M. Lafon.

La peinture religieuse est le genre auquel il s'est le plus particulièrement adonné. Après avoir, dès l'âge de seize ans, suivi les leçons de Gros, et celles de Delaroche, il débuta par un tableau de genre fort remarqué : Le Festin ridicule de Boileau. Mais il

sentit bientôt que son génie l'emportait vers des sphères plus élevées, et, laissant de côté ses premières conceptions, il se lança dans un tout autre ordre d'idées, exposant, dès 1841, la Communion de la Vierge 'y Saint Pierre marchant sur les eauXy qui lui valurent la médaille d'or.

Puis, chaque année, il attacha son nom à quelque grand tableau, puisant, par instant^ ses sujets dans les événements actuels. C'est ainsi qu'après les journées de juin 1848, frappé de la mort héroïque de Monseigneur Affre, il crut ne pouvoir mieux rendre hommage à sa mémoire qu'en représentant, dans une magnifique toile qu'on voit dans la salle du chapitre de la cathédrale de Paris, l'archevêque mortellement blessé sur les barricades. L'idée était grande , généreuse, patriotique ; la composition fut saisissante et touchante tout à la fois.

Plus tard, en 1861, il exposait un grand tableau figurant les Massacres de Syrie^ peu de temps après les terribles incidents de la guerre de Palestine. C'était une page des plus émouvantes, oti l'on sentait que le cœur avait guidé la main. L'âme tout entière du peintre était passée dans son ouvrage, et chacun des personnages de cette sanglante scène reflétait une pensée intime de son auteur.

Je ne finirais pas si je voulais indiquer toutes les manifestations du pinceau de M. Emile Lafon; les églises des Blancs-Manteaux, de Sainte-Elisabeth, de

Saint-Sulpice, Notre-Dame-dc-Clignancourt, l'hôpital de Périgueux, l'église abbatiale de Brantôme, ont senti sur leurs murailles sa touche puissante et vigoureuse.

Au salon de 1874, il envoya trois portraits, merveilleux de ressemblance et de profondeur. Ses trois modèles étaient : M. de Tarrade, généreux bienfaiteur du musée de Tours, dont la figure, d'une bonhomie pleine de finesse, est d'un faire excellent, et a immédiatement exercé sur le public une attraction pleine de sympathie ; monseigneur Fruchaud, archevêque de Tours, très-large comme facture; enfin, M. Veuillot, peut- être un peu rouge de ton, mais oti chacun des traits de cette physionomie si vivante exprime bien les passions ardentes du polémiste unies au tempérament vigoureux de l'auteur des Parjums de Rome et des Odeurs de Paris. Dans ces trois œuvres, ce qui distingue surtout le talent de M. Lafon, c'est la préoccupation des caractères dominants du sujet et la négligence relative et raisonnée de ces mille détails qui n'occupent et ne doivent occuper qu'une place fort secondaire dans l'ensemble de la composition.

En parcourant Ja galerie des dessins, j'ai encore aperçu un petit fusain du même auteur: La Sentinelle pontificale^ et jlwïq facile d'un peintre qui a des loisirs.

Il y a plus de variété dans son exposition de 1875;

les trois tableaux que nous avons de luise composent seulement de deux portraits et d'un sujet emprunté à la Passion du Christ: Le Baiser de Judas, Peintre spiritualiste, M. Lafon n'est pas de cette école qui veut de l'art pour l'art. Le culte de la forme ne l'absorbe pas au point de négliger la pensée ou de ne l'admettre que pour donner une signification posthume aux lignes que le pinceau a tracées, et comme une sorte de légende qu'on place après coup au bas d'un tableau. Il pense d'abord, il exécute ensuite. Le pinceau pour lui n'est qu'un instrument, impuissant parfois à bien traduire l'émotion intérieure. Ainsi, dans le Baiser de Judas, on peut suivre pour ainsi dire toutes les phases par lesquelles a dû passer l'idée que voulait exprimer l'artiste, et on lit sur cette toile comme dans un livre ouvert. Ce brouillard rougeâtre qui enveloppe la personne du Christ, c'est comme un reflet précurseur des flammes qui s'élèveront plus tard du bûcher des martyrs. Le masque bas et perfide de Judas contraste énergiquementavecla figure divine du fils de Dieu. «Celui que je baiserai, c'est lui, arrêtez-le^ » avait-il dit à l'escorte de gens armés envoyés par les princes des prêtres et les anciens du peuple; et le disciple infidèle, s'approchant du Maître, lui donna le baiser de trahison. C'est bien avec ces mains crispées qu'on se représente Judas saisissant I2 Sauveur, comme une proie longtemps convoitée, comme le prix des trente pièces d'ar-

gent. Et quelle touchante opposition dans ce visage, dans cette attitude de Jésus, si simple, si douce^ si calme en sa profonde tristesse ! Judas, c'est le traître qui livre sa conscience, son maître; Jésus, c'est le Dieu de miséricorde qui pardonne à ses créatures. Magnifique inspiration du peintre, dont le tableau est de ceux qui élèvent le niveau de l'art, et oîi les défaillances, s'il y en a, disparaissent devant la grandeur du but!

Je suis bien embarrassé pour dire celui que je préfère des deux portraits exposés par M. Lafon. J aime beaucoup cette figure martiale et bienveillante tout à la fois du vieux général comte de C... Debout, en petite tenue de campagne, la croix de commandeur suspendue au cou, le général regarde fièrement son public, t Voilà un gaillard, disait-on derrière moi dans ce langage familier qui plaît à la foule, voilà un gaillard qui n'a pas froid aux yeux. » C'est bien là l'expression franche du sentiment très-vif et trèssincère qu'on éprouve à la vue de ce brave au front dégarni, à la moustache grisonnante,* et dont quelque impitoyable boulet a emporté le bras gauche. Mais ce n'est pas tout, et je ne sais quel air de bonhomie est répandu sur l'ensemble de ce visage. Il y a du père en même temps que du soldat dans cette physionomie, et lalliance de ces deux caractères, en apparence si opposés, a été merveilleusement comprise et rendue par M. Lafon.

Quant au portrait du baron V.,., faisons-en le signalement. C est un jeune homme vêtu du costume d'officier de mobiles. La figure fine et délicate, éclairée de deux grands yeux bleus sympathiques, est encadrée dans une chevelure brune , abondante et soyeuse. Quel est ce jeune homme? Lieutenant de mobiles, il devait être de ceux que la Dordogne envoya sur les bords de la Loire pour protéger ce qui restait encore de la France contre les envahissements de l'étranger, et qui ont su accomplir cette chose si rare, et pourtant si simple pour les grandes âmes, pour les cœurs vigoureusement trempés : faire son devoir. Il n'est pas toujours donné au peintre de trouver les sujets que mérite son pinceau. Ici, peintre et modèle étaient dignes Tun de Tautre.

Deux toiles : le Portrait du général Charette, avec un fond représentant l'épisode du combat de Patay, et un Saint Etienne^ sont signés : François Lafon. Ne serait-ce pas, par hasard, l'œuvre du fils de l'éminent artiste dont nous venons de parler? Nous sommes fort tenté de le croire, en considérant les tendances idéalistes qui se manifestent dans Tensemble de la composition de ces deux tableaux. La main manque peut-être encore un peu de cette sûreté qui ne s'acquiert qu'avec le temps. Courage cependant! M. François Lafon est à bonne école pour progresser dans son art et apprendre la vraie peinture, la peinture spiritualiste.

Un autre Pérîgourdin, M. Parrot (d'Excideuil), après avoir débuté dans l'étude académique et les portraits^ a fait, au salon de 1874, une excursion à travers la mythologie. Le Jugement de Paris, qu'il a exposé, travaillé à grands traits, comme une tapis' série, plaît à Tœil par un certain aspect archaïque et une coloration douce et délicate. Le beau Paris a peut-être la figure un peu trop bonasse et paterne. Mais Vénus, une charmante qui n'est vêtue que de ses cheveux blonds, apparaît, avec son visage riant et gracieux, avec ses formes arrondies, comme la plus tendre et la plus aimable des amoureuses. A sa droite est Junon, dont le regard plein de fierté, l'attitude ferme et énergique, les gestes de colère, forment une très-vive opposition avec le maintien assez nonchalant de Vénus. A gauche se tient une Minerve un peu grosse, Tair passablement ennuyé, ce qui prête à croire que la sagesse absolue, éternelle, commence à lui peser. Je ne dis rien de Mercure : ce n'est qu'un figurant. Malgré de légères critiques, l'œuvre de M. Parrot renferme des qualités réelles, de la hardiesse, de l'inspira ion, de la grandeur. On ne peut que lui reprocher un peu d'exubérance de jeunesse ; et, malheureusement, cela se perd assez vite !

Le Portrait de M. *** est un tour de force dans la gamme des rouges, d'ailleurs très-réussi. Enfin, un Portrait d^enfant^ qui semble pris sur le vif, est charmant de gentillesse, de fraîcheur et de naïveté.

LaiSource^ qui date de 1875, se recommande par une grande vérité d'attitude, une coloration douce et fine, un accent très-mélancolique. A demi-couchée au fond d'une grotte, au milieu d'herbes humides et de roseaux, la jeune femme a la tournure languissante et vaporeuse d'une nymphe des eaux. La blancheur marmoréenne de son corps, aux formes si élégantes, se détache en clair sur un rocher noir, dont le contraste l'inonde de lumière. La figure est de face, et de ses yeux profonds et glauques s'échappe un long regard plein d'un attrait perfide, et dont la fascination semble propre à donner le vertige. L'eau attire et l'eau noie La Source est bien un de ces êtres surnaturels tels que se plaisait souvent à en créer la féconde imagination des païens, pour déifier les puissances mystérieuses de la nature, et qu'ils aimaient à placer à la naissance des rivières et des fleuves. L'œuvre de M. Parrot révèle un très-vif sentiment de la beauté, de la grâce féminine; et la sincérité du dessin y est en harmonie avec la sobriété de la couleur.

Bien des peintres ont pu faire déjà le portrait de M"*' Sarah Bernhart, mais aucun, en tout cas, n'a dû mieux réussir que M. Parrot à mettre en relief l'expression dramatique répandue sur le visage de cette grande artiste. Nous nous tromperons fort, ou cette toile ira se placer plus tard à côté des portraits de M"* Mars et de M"® Rachel, au foyer du Théâtre- Français.

Un dernier portrait du même auteur^ celui de M** X***, représente une femme coiffée selon la mode du premier Empire. Un corsage ouvert en carré laisse apercevoir une peau d'un blanc satiné, et delà guimpe rose s'échappent deux bras délicieusement potelés. La tête bien droite^ vue de face^ n'a cependant rien de raide ni de disgracieux ; les yeux pétillent d'esprit^ les ailes du nez sont fines et déli-> cates, et la bouche^ toute mignonne, est pleine de séductions. Enfin une ombre légère, qui prend la moitié de la figure et se prolonge sur le cou, est trèsréussie comme modelé. L'exposition de M. Parrot est donc louable de tous points et bien supérieure à celle qu'il nous offrait l'année précédente, où il semblait avoir forcé sa manière et dénaturé son talent.

Un peintre moins connu de nos compatriotes^ parce qu'il a quitté Périgueux très-jeune et qu'il n'y est revenu qu'à de rares intervalles, c'est M. Legras, qui a exposé au Salon de 1874 deux toiles, intitulées Aréthuse et Rosa. Élève de Paul Delaroche, puis de Ary Scheffer, dont il devint l'ami et le compagnon, M. Legras a eu une enfance très-dure, et c'est à son énergie, à sa force de volonté, qu'il doit d'être devenu un peintre fort distingué. Sa première exposition date de 1844, et il faut attendre jusqu'en 1848 pour retrouver son nom sur les livrets. Que s'était-il donc passé dans cet intervalle? M, Legras venait de se marier ; puis il avait commencé à con-

naître les douceurs de la paternité, et, tout entier à l'éducation de sa petite famille^ il avait un peu négligé les beaux-arts. Aurons-nous le courage de l'en blâmer, quelque regret que nous en puissions éprouver ?

En 1848 il exposa le portrait de son vieux père, et chaque année apporta ensuite son contingent d'oeuvres intéressantes et variées. En 1859, il envoya à l'exposition de Périgueux, dont l'organisation était due à son initiative, le Retour des saintes femmes après l' ensevelissement y qui eut un véritable succès et lui valut la médaille d'or. C'était la seconde qu'on lui décernait ; sa Vierge consolatrice (de 1857) lui en avait déjà mérité une.

Mais, quelle que soit la valeur artistique des nouvelles créations qu'il fit paraître depuis, quelle que soit l'impression calme, heureuse, qui se dégage de la vue de son Aréthuse^ rien n'a encore pu dépasser le tableau du Retour des saintes femmes ; et, grâce à M. Magne, tout Périgueux peut contempler à présent dans l'église Saint-Georges cette œuvre d'un caractère si élevé, et qui rappelle, par bien des côtés^ le pinceau d'Ary SchefFer.

Que de variété, que de nuances diverses on peut

observer parmi toutes ces têtes charmantes de

femmes, pour lesquelles tant de peintres ont épuisé

les mille ressources de leur palette! Combien il y a

de manières différentes de traiter cette chose essen-

tiellement variable en son unité, la physionomie humaine ! Nous admirions tout à Theure, chez M. Parrot, Télégance, la distinction de la touche, en même temps que la façon heureuse et habile dont il savait disposer son modèle. Avec M. Legras, nous sommes dans un autre ordre d4dées. Si la science fait un peu défaut dans le portrait de M°^* la marquise de B..., beaucoup d'excellents détails y révèlent une profonde et sérieuse étude. M. Legras est très-consciencieux, et il n'a point de cesse qu'il n'ait pénétré la pensée intime, cachée; qu'il n'ait fouillé en quelque sorte jusqu'à l*âme. A-t-il atteint la ressemblance? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est qu'il était impossible de pousser plus loin le sentiment de la simplicité exquise et la recherche de l'individualité. Sous ses yeux si vivants et si doux, il y a de la tristesse. Cette marquise de B... est loind*avoir l'aspect hautain, la morgue insolente, qu'on serait tenté d'attribuer aux derniers rejetons de cette vieille aristocratie de la naissance, à qui la Révolution de 1789 a enlevé en grande partie la puissance et la fortune. Sa toilette, sa coiffure, sont d'une simplicité qui a bien sa noblesse, et rien dans les ornements, dans les accessoires, n a cette exagération, cette excentricité, aliment nécessaire d'une curiosité malsaine. L'apparence même d'uniformité dans la teinte générale est comme une image de la gravité, du recueilletnent, qui ont dû présider à

l'exécution de ce portrait. L'effet est voulu, on le sent, on le devine; mais on n'a pas le droit de s'en plaindre, tant il y a de discrétion dans la manière dont M. Legras, tout en se préoccupant d'accuser sa pensée, cherche à concentrer l'attention.

Quant aux Petits DénicheurSy deux enfants, l'un blond, l'autre brun, d'une carnation toute différente, ce sont deux jolies études de bambins éveillés, malins, avec ce délicieux sourire qui fait leur beauté.

Dans mes nombreuses promenades à la découverte de mes compatriotes, j'ai aperçu un tableau, assez mal placé d'ailleurs, très-haut et dans l'ombre, les Renards de Samson, qui est l'œuvre d'un jeune peintre à ses débuts, mais où l'on entrevoit déjà de sérieuses qualités et un véritable tempérament d'artiste. M. Dupuy (de Bergerac), c'est son nom, est élève de Gérome. Ses états de services artistiques ne datent pas encore de bien loin, C'est, il nous semble, en 1870, que, pour la première fois, il envoya au salon un petit tableau de genre intitulé : Monsieur, Madame et Bébé, L'idée était fort originale, et, quoique tirée d'un ouvrage de Gustave Droz alors fort en renom, elle n'en fut pas moins traitée avec infiniment de verve et d'entrain. La guerre survint, que fit M. Dupuy? Ce n'était plus de peinture qu'alors il s'agissait. Laissant là toiles, couleurs, palette, notre jeune peintre quitta le pinceau pour le fusil. Engagé volontaire, il alla rejoindre, à

Tannée de la Loire, ceux de ses compatriotes qui défendaient pied à pied le sol de la patrie ravagée. A la bataille de Loigny,j le pauvre garçon tomba grièvement blessé, et la médaille militaire, qu'il eut dès lors le droit de porter fièrement sur sa poitrine, montra à tous ceux qui le connaissaient que Thomme d'imagination, de poésie, était aussi, à l'heure du danger, un homme de cœur. La guerre terminée, M. Dupuy, modestement, sans bruit, sans tapage, revint à ses chères occupations, aux travaux de la paix. Il fit nombre de portraits, dont deux ont figuré très-dignement à l'exposition de Bordeaux en 1872, ainsi qu'un petit tableau de fleurs. Enfin, il a pu achever, pour le salon de cette année^ sa toile des Renards de Samson.

Samson, presque aussi connu de nos jours que dans l'antiquité, grâce aux nombreux tableaux qu'a enfantés, dans la période contemporaine, et particulièrement à l'exposition des beaux-arts de cette année^ le souvenir de ses hauts faits; Samson, le terrible adversaire des Philistins, proposa un jour une énigme à ses ennemis, en les défiant de la deviner. Ceux-ci n'eurent rien de plus pressé que d'aller trouver la femme de Samson et de lui en demander l'explication. On sait que Ja femme, qui est un être charmant d'ailleurs, est aussi le plus souvent incapable de conserver un secret. Lafontaine, qui les connaissait assez bien, a dit :

Rien ne pèse tant qu'un secret :

Le porter loin est difficile aux dames.

L'indiscrétion fut donc commise, et Samson en conçut une si violente colère qu'il renvoya son épouse dans sa famille. Mais une plus grande injure était réservée au juge d'Israël. Il apprit^ peu de temps après, que les propres parents de sa femme l'avaient donnée à un des jeunes Philistins qui avaient découvert le mot de l'énigme. C'est alors que, pour laver un tel affront, il inventa la fameuse vengeance qui a servi de thème au tableau de M. Dupuy. Il prit trois cents renards, les lia par la queue l'un à l'autre, leur attacha des torches enflammées, et les lâcha à travers les champs de blés des Philistins, dont les récoltes furent réduites en cendres.

Voilà le sujet : que dirons-nous de la traduction ? Samson, un genou en terre, saisit d'une main nerveuse les renards, instruments de sa vengeance. Ses yeux, étincelants de haine, se tournent d'un mouvement rapide du côté de la plaine des Philistins, qui commence à s'embraser. Tout en regrettant ici qu'une exécution un peu hâtée laisse certaines parties inachevées et à peine indiquées, on ne peut que louer néanmoins l'exubérance de la touche, l'abondance de U pâte, les mines variées et fort divertissantes des renards, et encourager le jeune peintre à persévérer dans une voie qui le mènera certainement

au succès. M. Dupuy n*a pas obtenu de médaille du jury pour son tableau. Mais qu^importe cette fois-ci ? La médaille qui brille sur sa poitrine en vaut bien une autre !

Il est un genre de peinture qui semble convenir plus particulièrement aux aptitudes naturelles de la femme, c'est la miniature. Pour être un bon miniaturiste, la première condition, c'est d'avoir une finesse^ une délicatesse, qui ne se rencontrent que très-rarement chez les hommes, plutôt faits pour tout ce qui demande de la fougue, du jet, de l'énergie, de la puissance, que pour les œuvres qui exigent un soin extrême des moindres détails, un sentiment très-vif de la gradation presque insensible des nuances. On ne se doute pas de ce qu'il faut d'habileté de main, de justesse de coup d œil, pour parvenir à exprimer les chairs à Taide de teintes pointillées et superposées, et à quel degré de moelleux doivent arriver les draperies et les accessoires euxmêmes, qui ne s'exécutent qu'avec de la gouache recouverte de hachures serrées et croisées.

M"* Théa Ranvaud (de Nontron), élève de M. Lîénard, s'était déjà fait remarquer. Tannée dernière, par deux ravissantes têtes de jeunes filles, d'un fini, d'une délicatesse, d'un goût, qui la placent sur le même rang que le maître. Le salon de 1875 n'a pas été moins heureux, et les trois portraits qu'elle y a exposés prouvent que M"® Rauvaud oc-

cupe dans le paradis des arts la place des élus. Son Lord Byron se recommande par un cachet, ane originalité, qui lui est propre. Le type légendaire de rimmortel auteur de Childe Harold, du Corsaire j de Don Juan, nous apparaît bien dans cette figure jeune, attristée, dans ce regard inspiré et rêveur. C'est bien lui, ce sublime orgueilleux, ce prince des proscrits,

Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,

dont l'âme désolée avait soif des eaux du Léthé, et qui, lassé de tout, cherchait la mort d'un héros comme un terme à son éternel ennui.

Dans le portrait de notre illustre compatriote, M. de Fourlou, les nuances presque imperceptibles de l'expression semblent saisies sur le vif et rendues avec un soin, un respect de la vérité, qui impressionnent fortement. Ici, au moins, sommes-nous certains de la ressemblance. Nous croyons revoir l'ancien ministre de l'intérieur du Maréchal de Mac- Mahon dans cette mémorable séance de l'Assemblée nationale où, de sa parole ferme et loyale, il sut défendre avec une si grande et si rassurante énergie les principes protecteurs de Tordre contre les passions envahissantes de la démagogie. C'est bien le même air plein de franchise, et je retrouve jusqu'à réclair de ces yeux noirs qui pénétraient au fond

des consciences indécises et les forçaient de s'avouer coupables et vaincues.

M. le marquis de Chennevîères, directeur des Beaux-Arts, a fait l'acquisition, pour le musée de Périgueux, du portrait miniature de M. de Fourtou, œuvre doublement intéressante^ puisqu'elle révèle à la fois le talent d'une de nos compatriotes et est l'image fidèle d'une des plus hautes personnalités de notre département.

Le dernier des trois médaillons exposés par M"* Ranvaud contient le portrait de la Comtesse de Paris, qui n'est pas inférieur aux deux autres. La peinture, chez M"« Ranvaud, parle un langage plein d'élégance, de souplesse, mais qui n'exclut ni la sincérité, ni la précision du dessin. Il est à supposer que le jury, qui n*a pas encore décerné de médaille à M"* Ranvaud, aura négligé de regarder dans les galeries latérales de l'exposition tout ce qui concerne la miniature, car il n'aurait pas manqué évidemment d'être attiré par ce qu'il y a d'heureux, de facile, d'achevé, de digne, en un mot, des plus légitimes éloges, dans les œuvres de l'artiste nontronnaise. Et nous préférons croire à une omission, plutôt qu'à un déni de justice de sa part.

Nous avons à regret constaté l'absence au salon de 1875 de M. Bourdery (de Mussidan), qui avait auparavant attiré notre attention par deux jolis dessins sur faïence : Cupidon et Psyché, d'après Jules Ro-

maîn^ La Rue de la Grosse-Horloge, à Rouen, et par un dessin sur verre doré, Un Guerrier, d'après Salvator Rosa.

Depuis son joli buste de jeune fille, que nous avions remarqué dans la galerie de sculpture de 1874, M. Jean Vergnaud (d'Hautefort), élève de JoufFroy, a pris un repos que tout le monde aura trouvé trop long.

Mais, en revanche, deux nouveaux artistes périgourdins ont fait leur apparition cette année : M. Petit-B régnât (de Mareuil-sur-Belle), et M"* Vaux- Bidon (de Périgueux).

Les dessins de M. Petit-Brégnat représentent M. et M^^^ Legras, un enfant et une jeune fille: ce sont deux charmants portraits, très-légers, trèsveloutés comme crayon, et où la gentillesse de l'enfant et la grâce un peu plus sévère de la jeune fille ont été très-habilement interprétées.

Enfin, M"* Vaux-Bidon nous offre, avec une peinture sur lave, VEntrée de Jésus à Jérusalem, d'après H. Flandrin, remplie de personnages, rappelant assez la fresque, et d'une pâleur de coloris qui vise au style religieux sans l'atteindre complètement; deux peintures sur porcelaine :1e portrait d'un vieux monsieur, dont la figure douce et fine est un peu nuageuse et brouillée, et celui d'une gracieuse petite fille, tout à fait mignonne, avec son nœud bleu coquettement placé dans ses cheveux bouclés.

— ago —

El maintenant que ma tAcbe ou plutôt mon plaisir çat achevé, je bénis l'occasion qui s'est présentée à moi d'ajouter ici quelques pages sur les maoKestations contemporaines de la peinture périgourdine,et j'ai trouvé, durant ces quelques instants passés je dirai presque au milieu des miens, j'ai trouvé dans le charme indéfinissable des communications intimes une de ces joies, trop courtes^ hélas! mais vives et profondes, semblables à ce bonheur qui faisait dire au puËte :

J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

Gëorgrs Dufour.

Page 1