‹ Des beaux-arts dans la politiqueChapitre 9 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'Avenir des beaux-arts.

Nascuntur poëtœ, dit Horace ; il aurait pu en dire autant des artistes. On n'acquiert pas ce qu'accorde la Providence. Si cependant le poëte a besoin d'apprendre les règles de la prosodie pour donner à son inspiration la forme harmonique et rhythmée, combien plus encore l'artiste doit pénétrer les secrets du dessin pour pouvoir analyser son rêve et le traduire!

Il ne suffit point d'avoir du génie ; l'étude l'élargit et répure. Le dessin est le clavier du peintre, du sculpteur, de Tarchitecte. Instrument de la conception de Tartiste, il répond à sa pensée intime et l'aide quelquefois à la développer. Commun aux différentes branches de l'art, il en est le pivot, la base essentielle. Or le dessin ne s'invente pas, il suit des règles que Ton ne connaît qu'en les apprenant, et pour les apprendre rien ne vaut l'enseignement de l'État. Lui seul dispose de moyens assez puissants, de ressources assez considérables, pour être à même

de remplir cette tflche mieux que ne le ferait jamais rinitiative individuelle des intéressés.

Ainsi non-seulement les gouvernements ont le devoir de protéger les arts, mais ils en ont encore le droit et le pouvoir.

Ils en ont le devoir: lious Tavons vu par l'histoire des peuples qui ont habité la terre dès la naissance du monde. Chaque nation a compris son rôle à sa manière, et les révélations du beau, depuis les profondeurs de rinde jusqu*à la France contemporaine, ont varié suivant le mode d^existence de la société humaine. A peine dégrossies chez les races en enfance, elles se sont perfectionnées à mesure que l'organisation administfative se précisait^ se déterminait davantage.

Ils en ont le droit et le pouvoir, puisque seuls ils sont en mesure de bien enseigner le dessin^ et de renseigner non pas uniquement à quelques privilégiés de la nature, mais à la jeunesse tout entière. Certes, tous ne deviendront pas des artistes, mais tous en retireront un profit intellectuel et moral. « L'étude de la nature et des modèles qui s'en rapprochent le plus imprime dans les âmes Tamour du beau, qui est en même temps l'amour du bien, selon l'axiome des Grecs. La netteté des lignes a une connexité secrète avec la netteté des idées, et l'on comprend pourquoi les anciens faisaient du dessin une annexe de la philosophie. » Ces paroles si justes que

M . Alphonse Royer, inspecteur des Beaux-Arts, adressait aux jeunes filles de l'École impériale de dessin, montrent que le champ de la discussion n'est pas épuisé sur cette thèse de la protection des beaux-arts par rÉtat, et qu'en dehors des principales institutions dont nous avons sommairement indiqué la mission et la portée, il est une autre tâche qui incombe à rÉtat : celle de créer en quelque sorte le dessin obligatoire. Il serait utile, en effet, que tout le monde sût dessiner, comme tout le monde doit savoir lire et écrire. « L'amour de la ligne, dit M. Arsène Houssaye, c'est la recherche du droit chemin. »

C'est aussi le plus sûr moyen d'arriver à la revanche pacifique et morale, la seule vraie et durable. Les beaux-arts sont le rameau d olivier qui présage une longue paix aux peuples heureux qui les cultivent. Nobles et consolantes études qui grandissent le cœur de l'homme en lui ouvrant des échappées de vue sur l'infini, et lui donnent la force de concevoir, de créer, lui mortel, des œuvres impérissables comme la pensée !

Partout aujourd'hui on forge des canons, on fabrique des fusils. Soit, puisque notre sécurité personnelle est à ce prix; mais faut-il pour cela négliger les artistes, abandonner ce qui est plus que la garantie matérielle des intérêts d'un peuple, ce qui est sa vie morale? Non, mille fois non; que la France continue de cultiver cette belle régioii de l'art qui

n'a jamais été abreuvée ni de sang, ni de larmes ! Les terribles événements qu'elle a traversés ont pu amoindrir sa puissance et ses forces, mais ils ont laissé son cœur intact. La France, en dépit des ravages et des dévastations, demeure la grande missionnaire de la civilisation, et l'Europe frileuse viendra longtemps encore se réchauffer à son foyer. Pour moi, j'en ai l'absolue confiance; si j'ai pu d'ailleurs, par l'étude, sincère bien qu'imparfaite^ des grandes périodes de rénovation, de gloire, trop rapidement parcourues, démontrer l'inclination naturelle qui tend à rapprocher chaque jour davantage les beaux-arts de la Politique, et^ par suite, la nécessité de leur union; si j'ai pu enfin, par Tépanchement de mes pensées et de mes aspirations les plus intimes, et sans avoir la prétention audacieuse d*ofrir une solution toute prête, faire pénétrer dans l'esprit des quelques amis bienveillants qui auront la patience de me lire la conviction qui est dans le mien, je dirai, en terminant, comme Titus : « Je suis content, je n'ai point perdu nia journée ! »

Page 1