ET DES BEAUX-ARTS
Si je devais faire la critique de ce volume, j’aurais bien des reproches à adresser à l’auteur. Quant à la forme de l’ouvrage, je pourrais lui prouver d’abord que son livre n’en est pas un. Je lui signalerais ensuite quelques redites peut-être, et certainement une infinité d’omissions. Enfin, quant au fond, je n’aurais aucune peine à lui montrer que le jugement qu’il porte sur les rapports du catholicisme et de l’art, heurte de front l’opinion générale.
Mais si, au lieu d’attaquer ces Lettres , il m’était permis de hasarder quelques mots pour leur défense, j’oserais soutenir qu’en fait d’art et d'impressions, le vrai et le vif valent infiniment mieux que le conventionnel ; que d’ailleurs le besoin d’un nouveau récit de voyage en Italie, ne se faisait nullement sentir, et que si, en ces matières, on a encore quelque chance d’intéresser et d’être utile, c’est peut-être en exprimant ■naïvement ce
qu’a éprouvé un homme de bonne foi, Irès-désireux d’admirer le beau et d’en jouir, et jugeant de tout sans parti pris, mais au point de vue de la foi protestante et du libre examen. Il n’etisle, en France au moins, aucun ouvrage sur l’Italie conçu dans le même esprit. Quant à celte pensée que le catholicisme a peut-être nui aux arts autant qu’il les a servis, elle paraîtra sans doute paradoxale; mais qu’importe, si elle est vraie?
Ces lettres ont été rédigées pour une feuille hebdomadaire, ie Lien, journal des églises réformées de France. U était souvent difficile de les confier à l’administration des postes, plus soucieuse, dit-on, en Italie, des intérêts de l’Église romaine que du secret des correspondances. Aussi quelques-unes n’ont été écrites sur les lieux, qu’en partie et sous forme de notes ; celles-là ne portent point de date. Toutes ont été revues et augmentées. Plusieurs sont inédites.
Quoique je n’aie parlé avec quelques détails que de trois capitales italiennes, on trouvera dans ces lettres de nombreux souvenirs et quelquefois des fragments empruntés aux notes d’un précédent voyage où j’ai parcouru PItalie septentrionale depuis les Alpes jusqu’à Sienne.
Je conviens que le litre de ce volume est trop général, d’autant plus qu’il n’est pas question de musique dans ces pages. Mais par quel nom désigner la peinture, la sculpture, l’architecture? Le litre d'arts plastiques eût été à la fois pédantesque et peu intelligible.
Deux lacunes graves exigent un mot d’explication.
La politique est absente de ces lettres, écrites pour un journal sans cautionnement ; elles ne contiennent point l’expression de la sympathie douloureuse, de l’horreur profonde avec lesquelles j’ai vu l’Italie opprimée, et pour ne citer qu’un exemple, les canons allemands qui sont à demeure sur la place de Saint-Marc ii Venise ! Il m'est impossible de comprendre que, si dans la vie privée, c’est un crime de détenir le bien d’autrui, ce ne soit pas un crime mille et mille fois plus détestable de spolier un peuple de tous ses droits !
Je n*ai rien dit non plus de mes espérances, cependant très-sérieuses, pour l'avenir religieux de ce noble pays. Le temps n’est pas venu d’en parler publiquement. Le progrès pénètre peu à peu toutes les classes et se fait jour dans toutes les contrées. J’ai au cœur cette conviction que l’Italie ne peut redevenir elle-même, ni avec l’Eglise romaine * ni sans l’Evangile, et je ne vois pour elle de réforme possible que si elle commence par réformer son culte et sa foi, par renaître moralement et chrétiennement.
L’Italie n’a point de véritables enfants, ni d’amis dignes de l’être, qui ne s’écrient encore avec angoisse, comme Dante autrefois :
Alii, serva Italia. di dolore ostello,
Nave senza nocclnere in gran tcinpesta!
(I’urcat. 6. 77.)
* C’est avec pleine raison que l’illustre président de la république de Venise, Manin, a appelé la question actuelle auilro-eliricale.
Jamais ce cri de douleur, si pathétique, si éloquent, ' ne fui plus vrai.
Ce qui manque h celle victime de tant de naufrages, c’est une foi libre et individuelle, seule capable de relever les caractères, et de faire avec le temps, d’une multitude de petits filais opprimés, une seule nation grande cl régénérée.
A tu. C. f.
NAPLES
Il vlandante elle vlsitando Tompei gira Intornolosguardo dalla cimadeU'anflteatro délia cittîi dlssepolta, vede cielo, terra, marina, garcggiare dt sorrisi, corne a rcnderc imagine di rcgione pnradisiaca, c vede ad nn tempo ai suol piedi lo squallore delta rovina
Corne la natura, cos'i in Napoü singolarcgçia, per contrastl, Vumanith.
UOHTAHtU.1,
Mem. tuW Italin, xxxiv.
Catholicisme napolitain. — l.e* monuiucuta de l'art grcr, romain, gothique, danw le royaume de üinplci».
— Ce qu'il» dont devenu». — l.e» église» moderne».
— Histoire» de aaiute rbilouièno et de saint Pierre martyr.
Naples, 9 juin 1836.
S’il est une ville catholique au monde, c’est celle-ci. Au fond de chaque boutique, café ou cabaret, brille derrière une lampe ou une chandelle, l’image du saint patron. Les coins de rues et une foule de maisons sont décorés ou sanctifiés de la môme façon, depuis les palais armoriés de la rue de Tolède jusqu’aux plus pauvres échoppes du Largo del Mercato où fut décapité Conradin. Chacun porte au cou un amulette bénit. Le nombre des églises dépasse, dit-on, 360. Les rues, si populeuses et si animées, sont sillonnées sans
!\ SAl'LES.
cesse de moines de toutes couleurs ; une foule de couvents renferment des reclus et des recluses, moins nombreux cependant qu’autrefois. Enfin , dans bien des familles patriciennes ou du peuple, la Monaca di casa (la religieuse de la maison) porte l’habit de quelque ordre monastique sans quitter ses parents et donne ainsi à leur demeure quelque chose de la sainteté du cloître. Ici, le catholicisme est partout, promenant en tous lieux ses processions éclatantes, élevant de tous côtés ses fastueux reposoirs ; et il se passe peu de soirées où l’on ne voie, soit une paroisse de la capitale, soit un des villages du golfe resplendir d’illuminations et de feux d’artifices en l’honneur du protecteur béatifié du lieu. De plus l’Église romaine est ici triomphante et souveraine ; la famille royale et le chef de l’État figurent dans ses cérémonies; quiconque appartient à l’armée, y compris les officiers et soldats protestants de la garde suisse, est contraint de porter un cierge aux processions et d’adorer à genoux le Saint-Sacrement . Ajoutez qu’il en a toujours été ainsi, sauf peut-être les quelques années de l’occupation française.
Voilà certes un régime catholique où rien ne manque. S’il est vrai que la foi romaine soit la mère des beaux-arts, ils doivent avoir fleuri à Naples avec une fécondité et un éclat sans pareils; les artistes nationaux compteront parmi les premiers du monde, et les étrangers illustres y auront fait école.
NAPfcES.
C’est le contraire qui est arrivé. Jamais, cependant, une terre privilégiée n’a été comblée, par la nature, de plus de richesse et de splendeur, n’a reçu de Dieu même une beauté plus riante ou plus sublime; jamais, peut-être, un pays n’a vu les arts de toutes les époques et de toutes les nations lui payer des tributs aussi magnifiques.
Ce royaume de Naples a pour premier titre dans l’histoire celui de Grande-Grèce , comme si la Grèce elle-même méritait moins son nom que cette heureuse colonie. C’est de ce temps que datent les temples admirables de Pæstum, dont un surtout, celui qu’on attribue à Neptune, est une des créations sublimes du génie hellénique. C’est la puissance, la grandeur, atteignant au plus haut degré et se confondant avec la grâce la plus suave comme pour laisser une seule impression dans l’àme, à la fois subjuguée par tant de force et séduite par un charme inexprimable. C’est un résultat prodigieux obtenu par une extrême simplicité de moyens. C’est la beauté antique, majestueuse et sereine, pleine d’une grâce virile et d’une vigueur naturelle.
Comment ne pas déplorer que le catholicisme ait pillé ces temples ? 11 en a dérobé les colonnes et les marbres pour sa cathédrale de Salerne, où l’on voit, entre autres ornements très-peu convenables à l'intérieur d’un temple chrétien, Y Enlèvement de Proserpine et une Bacchanale. Ces contre-sens
NAPLES
ridicules et indécents, ces vols destructeurs sont l’hommage rendu par l’Église aux arts de la Grèce.
Les Romains ont régné à leur tour sur ce beau pays ; leurs œuvres ont eu le. même sort. Le temple d’Apollon à Pouzzoles a fourni à la cathédrale napolitaine des bas-reliefs d’un goût exquis. Descendez dans la crypte de Saint-Janvier, sombre chapelle souterraine où repose le martyr, et l’on vous montrera des sculptures païennes qui décorent les murs ; vous y distinguerez le Triomphe (le Vénus traînée par scs adorateurs attelés à son char. Quand ensuite, à Pouzzoles, vous chercherez le temple d’Apollon, on vous répondra qu’il a été pillé et détruit.
Après les Grecs et les Romains, dont ils ont su déplacer, bien mieux qu’imiter les chefs-d’œuvre, les Napolitains ont eu des maîtres très-différents, mais non sans haute valeur. 11 est évident qu’au temps où Amalfi était la première ville maritime d’Europe, ses rapports de guerre et de commerce avec les Sarrasins qui souvent ravageaient les côtes, ont eu sur l’architecture une heureuse influence. Les beaux cloîtres du palais Rufolo à Ravello, ceux du couvent des Capucins à Amalfi, sont empreints du goût mauresque, comme quelques-uns des palais de Venise.
Rien n’est plus rare au delà des Alpes que l’art gothique pur, cette architecture du Nord, qui a