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DE L’IMMACULÉE CONCEPTION

Remontons cependant plus haut encore, et pour savoir quelle est la tâche qu’on propose aux peintres et aux sculpteurs, écoutons Pie IX lui-même, dans son décret officiel : « 11 est dogme de foi, dit- « il, que la Bienheureuse Marie, dès le premier « instant de sa conception, par singulier privilège d et grâce de Dieu, etc., fut préservée, exempte, « de toute tache du péché originel. » Mgr Malou remarque avec raison que * l’immaculée conception suppose une opération cachée de la grâce, opération qui échappe à nos sens. » C’est cependant cette a opération secrète, mystérieuse de la bonté divine » que le peintre avec ses couleurs, le sculpteur avec son marbre, doivent rendre sensible à nos yeux. Comment? Voilà la question. Examinons de quelle manière les artistes l’ont résolue, et ce que pensent de leurs œuvres les chefs de leur Église etles critiques d’entre leurs coreligionnaires.

Dans tous les traités sur l’art catholique on distingue invariablement la méthode historique et la méthode symbolique, pour la représentation des mystères. C’est du point de vue historique qu’il faut s’occuper d’abord, quoique cette qualification semble fort étrange en pareille matière ; mais on sait qu’un tableau d’histoire est très-souvent une œuvre de pure imagination. Nous dirons très-peu de chose des peintures malencontreuses où l’on a essayé de faire une scène historique du dogme en question. C’est dans les faux évangiles intitulés

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le Protévangile de Jacques et Y Evangile de la nativité de la Vierge qu’on a trouvé divers épisodes légendaires, où les anges annoncent à Anne dans son jardin et à Joachim sur une montagne, la naissance de leur fille Marie. C’est à la même source qu’on a emprunté la rencontre des deux époux au Temple, devant la porte d’Or *. Mais ces divers sujets (voir Legends of the Madonna, par M m# Jaineson) ne se rapportaient point au dogme défini par Pie IX. C’est à la légende de sainte Anne qu’ils appartenaient naturellement ; et l’on aurait tort d’y voir le dogme nouveau, d’autant plus que l’Église romaine a très-sagement refusé d’admettre à ce sujet certain miracle (dit du baiser) imaginé par les Franciscains, et que je n’ose indiquer.

Passons plus rapidement encore sur l’œuvre hideuse d'un grand zélateur de l'immaculée Conception, le R. P. Pedro de Alva y Astorga, qui a figuré ce mystère sous la forme d’un petit enfant nu et velu placé dans le calice d’une fleur. Mgr de Bruges proteste à bon droit contre cette ignoble représentation **.

* «Je trouve, dit M. Malou, cette image dans les diptyques grecs et slaves. » Mais M"" Jameson décrit cette même scène d’après Carpaccio et d'après Ridolfo Ghirlandajo; elle copie les compositions analogues de Taddeo Gaddi et d’Albert Durer et paraît considérer ce sujet comme assez fréquent.

** Elle a été reproduite assez souvent. — Voici le titre

DE L’iMMACDLÉE COKCEPTIOH.

Il donne enfin le titre d’historique (nous ne savons trop en quel sens) à «l’image que représente « la médaille miraculeuse, très-répandue d’abord « en France, et ensuite dans tous les pays catho- « liques d’Europe. On y voit la sainte Vierge telle « qu’elle apparut à une sainte religieuse » (voilà apparemment ce qu’elle a d’historique), « bais- « sant les deux bras et les ouvrant ; avec des « rayons qui s’échappent de ses deux mains. »

Cette image a été répandue, avant et après la proclamation du dogme, aussi abondamment, dit Y Univers, qu’une rosée de mai, quoiqu’elle soit, au dire du même journal, et en ceci il a raison, « nulle et déplaisante comme œuvre d’art. » C’est, dit-on, la reproduction d’une statue du sculpteur Bouchardon. Il trouve avec raison que les rayons émanés de Marie semblent indiquer des bienfaits accordés par elle à d’autres, plutôt que le don de sainteté parfaite reçu par elle-même longtemps avant sa naissance.

On pourrait rattacher à la catégorie historique diverses peintures de Dosso Dossi, du Guide, de

d’un des ouvrages du Rév. Père que cite M. Malou : Radii jolis zeli sertiphiri cœli veritatis pro lmmaculatœ Conceptionis mysterio Virginis Mariœ, discurrentes per duodecim classes auctorum. (In-folio, 1666, Louvain.) « Rayons du soleil du zèle séraphique du ciel de la vérité, en faveur du mystère de l’immaculée Conception de la Vierge Marie, divergeant à travers douze classes d’auteurs. »

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Coltignola et enfin de l’ancienne école flamande, où l’on voit des docteurs, des saints, discuter le dogme et rendre témoignage à sa réalité; dans de pareils tableaux ce dogme est en question, mais il n’y est pas représenté.

Tout ceci prouve surabondamment que la méthode historique ne peut convenir à ce sujet, ce qu’il était facile de prévoir. Aussi a-t-on pris le parti de recourir au symbolisme ; presque toutes les images de la Conception Immaculée sont emblématiques. Mgr de Bruges en examine plusieurs dans son dernier chapitre et les rejette toutes sans exception. Cette partie de son travail est intéressante, mais on ne voit pas pourquoi le prélat ne cite que quelques tableaux ou estampes et néglige la plupart de ceux qui ont quelque valeur. 11 paraît ignorer parexemple que le Guide a souvent représenté ce sujet, ainsi qu’une foule de sculpteurs et de peintres espagnols, parmi lesquels il faut citer surtout Velasquez et Murillo; ce dernier, à lui seul, peignit vingt-cinq foisl’Immaculée Conception. Le chapitre de M mc Jameson sur l’iconographie de ce mystère est bien plus instructif, plus riche de faits et d’idées que tout le volume de l’évêque.

11 est curieux de voir en quels termes (page dernière) Mgr de Bruges réprouve la plupart des images actuellement existantes ; dans notre bouche hérétique quelques-unes de ces paroles paraîtraient sans doute profanes.

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« Les autres images modernes de l’immaculée « Conception, que j’ai réunies en assez grand nom- « bre , pèchent non-seulement contre les règles « de l’iconographie chrétienne, mais même contre « celles du bon goût. L’embarras des artistes est <i sensible ; leurs tâtonnements sont malheureux. « Par exemple, il en est qui, pour exprimer l’inno- « cenceet la pureté de Marie, ont réuni une troupe « de petits enfants presque nus sous les plis de « son manteau ; il en est qui ont fait monter de « petites colombes le long de ses bras, en guise « d’animaux parasites. Il en est un qui a écrit les « mots : sine labe concepta dans un cercle placé « autour de la tête de Marie, à peu près comme « on écrit le chiffre du régiment sur le casque «d’un cuirassier. Les robes vertes, jaunes et « rouges ne sont pas rares. On peut dire que « l’ignorance et la puérilité en fait d’iconogarphie « atteignent leurs dernières limites dans ces essais « malheureux. Du reste, ces images sont dentelées, « festonnées, pailletées, papillonnées, guimpées « et colorées comme des marchandises à débiter ; « évidemment ce ne sont pas des objets de piétédont « l’art chrétien a inspiré et déterminé les formes. » Ces indécences, qui choquent à bon droit Mgr de Bruges, sont peu de chose auprès de quelques images qu’il suffît d’indiquer, comme celle de Le Brun, où Marie n’est couverte que d’une gaze, celle de Simon Vostre, et d’autres encore, où une

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ligure de sainte Aune contient celle de Marie, et celle-ci son Fils.

Une autre image a reçu une sanction bien plus décisive que le suffrage de la foule : c’est celle que Pie IX fit distribuer aux évêques réunis à Rome pour entendre décréter le nouvel article de foi. Mais {'Univers avoue que cette figure a n’est pas un chef-d’œuvre de goût. » Elle est en effet tout le contraire, et l’on s’accorde à la blâmer. 11 est vrai que le Pape lui-même a adopté depuis un modèle tout différent.

On vient de couler en bronze à Rome le 31 janvier 1857, la statue qui sera placée sur une colonne antique, devant le palais de la Propagande (sur la place d’Espagne) en mémoire de la proclamation du dogme. Cette image a été fondue, dans une dépendance du Vatican donnant sur la cour du Belvédère, en présence de S. Em. le cardinal secrétaire d’État et de S. Exc. le ministre des travaux publics, tandis que le saint-sacrement était exposé dans l’église la plus voisine, Sainte-Anne-des- Palefreniers, afin d’appeler sur l’œuvre la bénédiction de Dieu. La Vierge est représentée une main levée au ciel et l’autre baissée vers la terre, ce qui indique son office de médiatrice *. Voilà une idée et

* Il y a an seul Dieu et un seul médiateur entre Dieu et les hommes , savoir Jésus Christ homme , dit saint Paul (I Tim 2, 5).

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une attitude contraires, comme nous le verrons, au programme officiel de M. de Bruges, mais il faut se garder d’en accuser le sculpteur. C’est, selon l ’Z7nivers , « le pape lui-même qui a indiqué (c’est-à- « dire prescrit) à l’artiste la pose qu’il lui convenait « de donner à la statue ; et le modèle, devenu aus- « sitôt populaire, se trouve déjà reproduit en sta- « tuettes de toutes les dimensions, en marbre, en « bronze et en albâtre, dont il se fait à Rome un « débit considérable. »

Voilà le Pape et l’Evêque en désaccord. Au reste, M. Malou n’est pas moins sévère pour les images anciennes que pour les modernes. 11 accorde quelques éloges (d’après le rapport de l’iconographe Paquot) à une composition de Coypel qu’il n’a pu voir; mais cette indulgence est blâmée par l’Univers, qui désapprouve l’œuvre de Coypel et s’élève plus énergiquement encore contre le fameux tableau de Murillo , très-digne d’admiration comme œuvre d’art, mais surtout populaire pour avoir été payé plus cher qu’aucun autre.

« Le grand peintre espagnol (dit M. Lavergne) « était assurément très-savant dans son art ; mais - « il est permis, de douter que ce fût] dans le sens « qu’il faut entendre parce mot, lorsqu’il s’ appli- « que àl’art chrétien. Pour nous, et Mgr Malou nous « le pardonnera, nous ne pouvons voir autre chose « dans le fameux tableau du Louvre, qu’une figure « beaucoup trop réelle, désordonnée dans ses ajus-

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« tements comme dans sa coiffure, et autour de « laquelle tourbillonne une fourmilière de petits « enfants nus, dont les attitudes et les jeux folâtres « ne s’accordent pas avec la gravité du mystère « auguste que l’artiste a voulu représenter. Que « les connaisseurs en peinture s’extasient devant « le coloris magique du grand peintre, c’est chose «juste; mais, quant aux simples fidèles, nous « croyons qu’ils donneraient peu d’attention à ce a tableausi on ne leurdisaitqu’il a coûté 000,000 fr. « C’est là ce qui fait en grande partie la célébrité « du tableau et surtout des gravures qui le repro- « duisent;mais celles-ci ne prendront jamais dans « nos livres d’heures et dans l’oratoire des familles « chrétiennes les places qu’y ont conquises les « compositions allemandes. »

Au fond, M. Malou nous paraît être du même avis; mais l’immense renommée du peintre et celle du tableau, peut-être aussi la grâce, la lumière, l’inspiration élevée dont il brille, semblent avoir tempéré les rigueurs de la sentence épiscopale.

Parmi les images que Monseigneur écarte il en est une qui mérite d’être signalée. C’est celle qu’avait inventée et consacrée l’ordre des Franciscains, toujours fidèle à son dogme favori, et que le père Cahier préconise ou plutôt défend contre M. Malou. La madone y foule aux pieds le serpent infernal, image du péché. Mais comme on voulait encore

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faire quelque part à Jésus-Christ dans la victoire sur Je mal, les moines de Saint- François ont imaginé de mettre entre les mains du petit enfant que la Vierge tient dans ses bras « une très-longue « croix qui est terminée, en bas, en forme de « lance; il pose la pointe de la croix sur la tête « du serpent, que Marie presse aussi du pied. » Ce double supplice infligé à l’esprit du mal est un trait fort curieux. Nous venons de citer en propres termes la description donnée récemment par un Père de l’ordre de Saint-François. Cette image est à nos yeux une transition, ou si l’on veut, une transaction entre l’ancienne théologie catholique où Jésus était tout (le Père paraissant presque oublié) et la théologie nouvelle où le Fils lui-même est laissé de côté, tandis que tout est donné à celle qu’on ose nommer la Mère de Dieu. En effet, M. Malou n’approuve pas ce double emploi ; il déclare positivement que le texte de la Genèse qu’on avait coutume d’appliquer à Jésus- Christ (la postérité de la femme écrasera la tête du serpent) est une prophétie de l’immaculée Conception ; et il est de fait que dans la plupart des images de Marie Immaculée, comme dans celle qu’adopte l’évêque de Bruges, Jésus n’a plus aucune place. Monseigneur consent seulement à ce que l’on représente au-dessus de. la tête de Marie le Père Éternel. Voilà le Christ bien et dûment éliminé, et cela lorsque les images et le dogme où

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il n’a aucune part deviennent chaque jour davantage le principal objet de l’adoration et de la foi des catholiques.

Aussi, rien n’est plus curieux que la polémique engagée entre l’évêque et le jésuite à ce sujet. L’évêque a trop de zèle, ce qui nuit toujours à certaines causes. Le jésuite est plus habile et sait mieux le grand art de ménager les transitions. L 'Univers, qui est à la tête des partisans effrénés du culte de Marie, se range avec l’évêque contre le jésuite. Le degré extrême de cette tendance se trouve dans ces paroles que le père Cahier met dans la bouche de plusieurs mouleurs d’images: Au gré de certaines personnes pieuses ce ri est pas quelque chose d‘ assez pur que de montrer la sainte Vierge avec son Fils dans les bras.

U Univers traite cette incroyable idée de propos d’atelier ; nous la croyons plutôt sortie de quelque sacristie ou de quelque cloître, dans le délire de la foi nouvelle.

Selon M. Claudius Lavergne, au contraire :

« L’Église a voulu, nous dirions presque a osé séparer la Mère de son divin Fils, et la contempler telle qu’elle apparut au disciple bien-aimé *, revêtue d’une splendeur mystérieuse, mais seule, comme l’étoile qui annonce le lever du soleil. Il a même semblé à la piété des chrétiens faire un

* Allusion au passage de l’Apocalypse rappelé plus bas.

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acte de foi plus énergique et rendre un hommage plus direct à l’immaculée Conception de Marie, en écartant ainsi de son image la preuve la plus éclatante de son éternelle prédestination. »

Nous le savions bien ; mais voilà un aveu direct de ce fait, que l’Église romaine, dans la plupart des images de l'immaculée, supprime à dessein et dans une intention systématique la figure de Jésus, pour faire un acte plus énergique de foi en Marie.

Quant aux artistes allemands, pour lesquels M. Lavergne se montre indulgent, M. Malou les condamne tous ; il n’excepte ni le sévère Overbeck auquel on a donné le titre de peintre du catholicisme par excellence, ni ce gracieux Ittenbach dont on admirait, à l’Exposition universelle, une Madone au Lis, d’un modelé exquis et d’un charmant coloris.

Enfin il n’est pas possible de réclamer pour telle ou telle composition les droits de l’antiquité, trèsvénérés parmi les catholiques. M. Malou refuse d’admettre comme authentique la donation du chanoine Ugo de Summo,de Crémone, datée de 1047, quoique cette pièce ait paru en tête du dixième volume des Pareri de' Vescovi (Opinions des Evêques) publiés par ordre de Pie IX à l’occasion de la proclamation du dogme. Mgr de Bruges prouve que « jusqu'à la fin du quinzième siècle, on ne « rencontre aucune trace ni de l’image décrite

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« par Ugo de Summo, ni d’une image symbolique « quelconque de l’immaculée Conception. » Il faut descendre jusqu’aux premières années du seizième siècle pour en découvrir, et encore n’en a-t- il point paru de satisfaisante même à présent.

Hâtons-nous d’ajouter que M. Malou n'en conclut nullement qu’il soit impossible aux artistes de traiter ce sujet. Bien loin de le croire, il leur donne, pour y réussir, des instructions détaillées jusqu’à l’excès.

Voici les titres, fort singuliers, des subdivisions de cette partie de son livre :

u ch. III. Iconographie de la personne de la Très- Sainte Vierge Marie, dans l’image de son Immaculée Conception. — I. Attitude du sujet. — II. Pose des pieds. — 1IL Age du sujet. — IV. La figure. — V. Les yeux. — VI. La chevelure. — VII. Les mains. — VIH. Les pieds.

«Ch. IV. Iconographie des vêtements de la Très-Sainte Vierge Marie, dans l’image de son Immaculée Conception. — I. Nombre des vêtements. — II. La coiffure. — III. Forme des vêtements. — IV. De la couleur des vêtements.

« Ch. V. Des attributs de l’immaculée Conception. — I. Les trois personnes de la sainte Trinité.— II. L’Enfant Jésus. — III. Les anges. — IV. Les astres : le soleil, la lune et les étoiles. — V. La couronne royale, le sceptre et le trône. — VI. Le serpent infernal. — VII. La roue. — VIII. La lumière et les ténèbres. »

Qu’on se garde bien de citer, à propos de cette table des matières, le De minimis non curât prœtor. Il faudrait plutôt féliciter l’heureuse Belgique

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de ce qu’en un siècle dévoré de tant de maladies morales, si menaçantes et si cruelles, les évêques n’y trouvent pas de services plus urgents à rendre que des décisions de ce genre. Il nous est difficile cependant de ne pas nous étonner en voyant que des questions pareilles préoccupent tellement aujourd’hui la conscience des évêques et nous serions tenté de nous écrier :

De soins plus importants je l’ai cru agitée.

Seigneur.

Ce n’est pas même au point de vue de l’art que tous ces points de détail, pose, habillement, accessoires, sont discutés et déterminés; c’est au point de vue d’un symbolisme dogmatique infiniment minutieux.

Il y a cependant des lacunes à signaler dans ce travail trop complet. L’Espagne, souvent consultée par Mgr de Bruges, aurait pu lui fournir bien plus d’enseignements et d’arguments. Par exemple, au chapitre III, article VIII, intitulé Les pieds, M. Malou démontre très-gravement que dans le symbole de l’immaculée Conception, Marie doit être chaussée : « D’après nos usages et nos mœurs, la nudité « des pieds indique le dénûment et la pauvreté. « Une chaussure est aujourd’hui une partie obligée a de nos vêtements. » Évidemment Monseigneur s’est rappelé ici l’épithète injurieuse trop souvent adressée à ceux qui marchent sans souliers. Mais

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il oublie une preuve décisive donnée par Carducho : « 11 est manifeste, » dit-il aux peintres coupables de cette indécence, « il est manifeste que « Notre-Dame était dans l’habitude de porter des « chaussures, comme le prouve la relique très-vé- « nérée de l’un des souliers de ses divins pieds, qui « est à Burgos. *»

Une autre omission plus grave est celle du nom et des enseignements d’un des écrivains les plus compétents, Pacheco, peintre lui-même, beaupère de Velasquez, frère d’un familier de l’inquisition et revêtu par le Saint-Office des fonctions de censeur à l’égard « de tous les tableaux de sainteté qui se trouventdanslesboutiques etlieux publics. » Ce redoutable personnage a écrit un traité intitulé Arte de la Pintura (1649). Mgr de Bruges n’est pas toujours d’accord avec lui et ne le cite nulle part; mais il nous paraît important de signaler ce livre et de rappeler les fonctions officielles qu’exerçait l’auteur, pour faire entrevoir que l’Église, quand elle l’a pu, a laissé aux peintres le moins de liberté possible.

Le même pays fournirait facilement bien d’autres exemples de l’asservissement des arts. En voici un, assurément fort étrange. En 1060 fut créée, à Séville, une Académie de peinture dont le règle-

* Cité par Kugler, Manuel, etc. Ecoles espagnole et française (trad. aûgl. par sir Edmund llead), p. 14.

de l'immaculée conception. 273

ment imposa à tous les académiciens la condition de déclarer solennellement qu’ils croient à la trèspure conception de la Vierge.

Nous ne savons si cette profession de foi est encore exigée aujourd’hui. 11 ne faudrait pas s’en étonner. M. Laboulaye, dans ses savants et lumineux articles du Journal des Débats sur le dogme nouveau *, affirme que le serment de fidélité à cette doctrine, prononcé d’enthousiasme par tous les membres de la Faculté de théologie de Paris en 1A92, a été non-seulement imité, mais exigé jusqu’à présent en Espagne, comme une condition indispensable, soit pour devenir prêtre, soit même pour être reçu avocat**. On sait d’ailleurs que l’immaculée Conception est essentiellement un dogme espagnol. Il y a bien des siècles que l’Espagne sollicitait, en cour de Rome, la promulgation à laquelle nous avons assisté. Philippe III, Philippe IV, l’ont solennellement demandée aux papes, leurs contemporains, sans pouvoir l’obtenir ; et l’on se souvient que l’initiative, au dix-neuvième siècle, appartient à l’évêque de Séville, qui, en

* 31 oct., 7 et 19 nov., 5 déc. 185à.

** Il ne faut pas trop s’étonner qu’on fasse intervenir l’immaculée Conception si hors de propos. On a fait bien pis, en politique. Quand le roi d’Espagne eut refusé la souveraineté de la Corse, les habitants, trop bons catholiques pour ne savoir à quel saint se vouer, placèrent leur^le sous la protection de l’immaculée Conception.

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1834, écrivit au chef de l’Église romaine, et obtint que la question fût remise à l’étude. Mais ce n’est ni à la couronne, ni même au clergé seul, que revient tout l’honneur de cette insistance. Le peuple y a sa large part, et l’on sait qu’il n’est pas rare, en certaines provinces, d’entendre un Espagnol en saluer un autre en lui disant en latin : Ave , Maria purissima, à quoi l’autre répond en castillan : Sin peccado concepida.

Aucun clergé n’oserait sans doute proposer l’application de l’antique confession de foi de Séville à notre Académie des beaux-arts, qui peut-être n’est pas parfaitement en règle à cet égard, même en exceptant ses membres non catholiques. Mais en tout pays on réglemente, on travaille activement à organiser, à discipliner les beaux-arts, nous dirions presque à enrégimenter les artistes religieux, pour les faire obéir au commandement de leurs chefs naturels, les prêtres.

Le livre de M. Malou et la brochure du cardinal Sterckx prouvent assez qu’en ce moment où le nouveau dogme occupe peintres et sculpteurs, le clergé sent le besoin de diriger leurs travaux. M. Malou trouve bon qu’au moyen âge « la sta- « tuaire (comme il le dit d’après l’abbé Bourassé) « ne s’écartât jamais, dans ses représentations « les plus importantes, d’un type généralement « consacré. » Il est vrai que, selon Monseigneur, «ces limites n’excluent nullement l’inventioa. »

DF. L’iMMACÜLÉE CONCEPTION'.

Au moins la réduisent-elles à fort peu de chose.

On pourrait objecter que les artistes de la grande époque, un Michel-Ange, un Raphaël, ont joui d’une assez grande indépendance et l’ont léguée à leurs premiers successeurs. Mais il faut se rappeler qu’un homme de guerre comme Jules II, un homme de plaisir comme Léon X, n’étaient rien moins que des papes sévères, ou môme sérieux dans leur orthodoxie. L’Espagne, plus rigoureuse et plus dévote, agit autrement. Son catholicisme, plus sincère et plus énergique, a envahi l’Italie et envahit aujourd’hui la France ; c’est celui-là qui règne sur nous et non celui de la Renaissance.

C’est un fait remarquable que le catholicisme sous sa forme espagnole, plus grave, plus outrée et peut-être moins habile, remplace aujourd’hui presque partout l’ancien catholicisme italien, à la fois plus mondain et plus adroit, très-classique d’ailleurs., et s’inspirant souvent des traditions de Rome païenne. Ce changement peut être un progrès quant au sérieux de la religion, quant à la piété ardente et sincère, pour quelques âmes dévotes ; c’est évidemment un développement normal du système catholique, mais dans une direction absolument contraire à la marche de l’esprit humain, et à toute liberté. La proclamation du dogme n’est qu’un symptôme du mal, un épisode de cette invasion. En voici un autre, dans tout le travail au-

quel on se livre pour réduire les arts en servitude.

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On pourra, quelque jour, écrire une curieuse histoire en racontant les entraves, les gênes, les tracasseries, que les peintres espagnols et autres ont eues à subir en divers temps de la part des prêtres. Le livre de l’évêque de Bruges aura droit à une petite place dans cette histoire future. Sous les formes les plus douces, c’est un programme minutieux, catégorique, impératif ; et après avoir lu l’ouvrage, nous nous demandons ce qui est confié au génie de l’artiste, au déploiement de son imagination, à l’élan de sa piété, à la puissance créatrice de l’art. Il ne lui reste rien, rien absolument que l’exécution servile. Le père Cahier l’a senti et s’en est plaint. Il s’agit d’obéir comme le soldat à l’officier, et tout le mérite de l’ouvrage consistera en ceci : bien remplir le cadre donné, bien calquer le dessin officiel. Tout est prévu, réglé, fixé à toujours, et voilà la peinture descendue au rang de X imagerie, l’art mis en fabrique, la manufacture substituée à l’inspiration, la mécanique à la foi, à la poésie, au cœur. Inévitable résultat du catholicisme, fruit naturel d’une religion d’autorité. • Un peu d’inspiration, dit notre prélat, est nécessaire aussi pour donner à la composition de l’harmonie et de la vie. La théorie est bonne et doit toujours précéder; mais l’esprit pratique, le génie doit suivre et en tirer parti. » Ces paroles, tout anodines qu’elles semblent, sont la sentence de mort de l’art.

dr l’immaculée conception 277

En effet, d’où vient que Monseigneur blâme toutes les statues, tous les tableaux, toutes les estampes composés avant son livre, en l’honneur de la Conception Immaculée, et pourquoi à son point de vue méritent-ils tous le blâme qu’il leur inflige? C’est uniquement parce que peintres et sculpteurs ont donné quelque carrière à leur imagination, ont toujours tenté de créer une œuvre d’art, bien modeste peut-être. C’est parce qu’ils y ont mis du leur, comme on dit vulgairement, au lieu de n’y mettre que le tracé officiel. C’est parce qu’ils se sont crus non pas fabricants, mais artistes. En d’autres termes, c’est parce que l’art est essentiellement personnel, prime-sautier, individualiste, tandis que l’Église catholique est toujours et partout le contraire : absorption de la pensée de l’individu dans le décret dogmatique du clergé, unité collective de l’Église, autorité infaillible et souveraine du pape. Nous ne connaissons pas de principe plus radicalement destructif quant aux arts, dont l’essence même est la spontanéité, la vie, la création, ou en d’autres termes le protestantisme pratiqué.

Il n’est pas nécessaire d’en chercher d’autre exemple que le programme imposé par Mgr de Bruges aux très-nombreux artistes, peintres, sculpteurs, dessinateurs, graveurs qui tentent en ce moment de représenter le dogme du jour. Nous avouons que ce programme nous rappelle malgré

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nous une prescription de pharmacie ou une recette de ménage : tous les éléments de l’œuvre, et quand il y a lieu, le nombre et la quantité des ingrédients y sont rigoureusement déterminés. Souvent même l’auteur indique, comme le Codex, quelques changements permis, quelques équivalents admissibles, quelques succédanés , classés dans l’ordre de leur convenance relative ; renchérissant sur tous les recueils de prescriptions médicales ou autres, l’évêque pousse la précision jusqu’à donner deux programmes opposés, l’un mauvais et l’autre bon. Il montre d’abord comment on ne doit pas figurer l’immaculée ; puis comment il faut la représenter; nous copions textuellement cet étrange et double signalement.

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