DKS MONASTÈRES CONCÉDÉS A TITRE DE BÉNÉFICES
En Orient comme en Occident, la coutume s'introduisit de concéder des monastères, à titre de bénéfices, à des personnes laïques ou ecclésiastiques.
Dans un discours publié par Gotelerius (1), Jean, patriarche d'Antioche, qui écrit vers le milieu du xii'' siècle, s'élève avec violence contre une pareille coutume, dont il attribue l'introduction dans l'EglLse grecque aux Empereurs Iconoclastes. Ce patriarche, qui avait été moine, partageait la haine vigoureuse que l'ordre monastique avait vouée aux Iconoclastes, ses persécuteurs.
Mais, quoi qu'il en dise, cette coutume est bien antérieure. C'est ainsi que le Concile de Chalcédoine, dans son XXI V^ canon, prohibe déjà toute concession de ce genre, et cette prohibition fut renouvelée plus tard par le canon XLIX du concile in TruUo (2).
Cependant si l'origine de ces concessions de monastères, à titre de bénéfices, est bien antérieure aux Iconoclastes, on doit reconnaître que la persécution dirigée par ces Empereurs contre les monastères, eut pour conséquence l'extension considérable de cette coutume.
(1) Monumenla, 1, p. 159, 191.
(2) Lcllri.' du paliiiirchf ScM-glus.
Dans leur liilte contre les monastères, les Empereurs Iconoclastes furent en effet amenés à prendre contre eux des mesures sévères, et notamment Constantin Copronyme et Théophile concédèrent à des laïques de nombreux monastères.
Lorsque les orthodoxes eurent définitivement triomphé, Jean d'Antioche prétend que les concessions de monastères cessèrent momentanément (1), mais que bientôt cependant les Empereurs, les patriarches et les évêques reprirent Thabitude de ces concessions.
Il ne faudrait pourtant pas croire que toute espèce de concession de monastère fût en elle-même illégitime; il n'est pas douteux que les conciles, tout en prohibant d'une façon générale ces concessions, en aient cependant aj)prouvé quelques-unes. C'est ainsi que le patriarche de Constantinople, Sisinnius qui, sous les Empereurs Basile et Constantin, déclara que toutes les concessions de monastères seraient annulées, fît une exception pour celles qui auraient été faites en faveur d'un autre monastère ou de la grande Eglise (2). De même le patriarche Alexis, envisageant l'hypothèse où un métropolitain a donné un monastère à un évêque son suffragant, afin de soulager son extrême pauvreté, décide que l'acte est parfaitement valable. 11 ajoute que dans le cas où, postérieurement, Tévêché viendrait à recueillir des ressources abondantes, tandis que la métropole serait réduite à l'indigence, l'évêque devrait rendre le monastère à son métropolitain.
(1) Chap. VIII.
(2) Thomassiii, (. VI, p. 30.
On peut ajouter, tians le même ordre d'idées, que le patriarche de Constantinople avait !é droit de ]:)Iacer dans un monastère, un laïque résolu à se convertir, et que les moines du monastère étaient obligés d'assurer son entretien. II en était de même en ce qui concerne les évêques in partibus infideliiun. Beaucoup de villes qui étaient le siège d'un évêché étaient tombées aux mains des infidèles, et les évèc[ues avaient dîi fuir devant l'invasion. Mais on avait continué à pourvoir ces évêchés de titulaires. Il est certain que l'exercice de pareilles fonctions ne permettait pas aux titulaires de satisfaire aux besoins de leur existence; par suite, il eût été impossible de trouver des candidats à ces fonctions, si on ne leur eut assuré par un moyen quelconque qiiel(|ues ressources. On eut Tidée de leur assigner une pension sur les revenus d'un monastère, et cette attribution fut toujours considérée comme légitime.
Il y avait donc des bénéfices légitimes. Bien plus, on peut dire qu'à l'origine toutes les concessions de monastères furent légitimes. Faites à de grands propriétaires fonciers ou à de hauts fonctionnaires, elles eurent d'abord' pour unique objet des monastères ou des établissements religieux qui avaient été détruits ou endommagés. Les concessionnaires n'en retiraient aucun bénéfice pécuniaire; ces concessions, en effet, avaient seulement pour but la reconstruction ou la restauration des monastères, par les concessionnaires, qui voyaient là un moyen de travailler au salut de leur âme. Loin d'avoir pour conséquence l'appauvrissement du monastère, cette concession avait pour résultat d'augmenter ses ressources.
Mais, peu à peu, on oublia la raison d'être de ces concessions. Les Empereurs y virent le moyen de récompenser certains services ou de s'assurer certaines fidélités; d'un autre côté, les sentiments des concessionnaires se modifièrent; au lieu d'être guidés par le désir d'assurer leur salut, ils ne recherchèrent dans ces concessions que des avantages pécuniaires. Bientôt les empereurs et les patriarches en arrivèrent à concéder, à titre de donation parfaite, des monastères qui n'avaient nullement besoin d'être restaurés par les soins du concessionnaire, et qui, au contraire, étaient pourvus d'abondants revenus (l). Au lieu de fournir de l'argent au monastère, le concessionnaire en percevait les revenus.
Toutefois cette coutume ne s'était pas établie sans discussion. Le patriarche de Gonstantinople, Sisinnius, s'était, comme nous l'avons dit, élevé avec énergie contre cette coutume vicieuse : mais ses successeurs ne l'imitèrent pas, et ceci nous explique pourquoi Jean d'Antioche écril au xii* siècle, un discours intitulé : « Que ceux qui reçoivent des monastères en don, soit » des Pontifes, soit des Empereurs, et tirent lucre des » monastères, agissent d'une manière impie ». Le mal, dit il, est actuellement arrivé à son comble; les monastères d'hommes ou de femmes, i"iches ou pauvres, grands ou petits, sont concédés à titre de bénéfices; un très petit nombre de monastères, récemment construits, échappent encore à ce danger, mais il est à craindre qu'ils ne subissent, eux aussi, prochainement
(I) Jeau d'Aulioclie, cli. IX.
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le même sort. On ne lespectc même pas la volonté des fondateurs qui ont voulu créer des monastères autodespotes, et ont lancé Tanathème le plus terrible contre ceux cpii réduiraient le monastère en servitude (1).
Ces concessions de monastères étaient surtout un moyen employé par les Empereurs pour récompenser le zèle des hauts fonctionnaires, ou pour s'assurer le dévouement, toujours problématique dans les tristes temps que traversait l'Empire, des grands propriétaires fonciers (2). Aucune condition particulière n'était requise du concessionnaire : célibataire ou marié. Grec ou Barbare, peu importait. Les écrivains ecclésiastiques jirotestent sans succès contre ces concessions de monastères à des gens mariés. Ils protestent également contre des concessions faites à des Barbares : et il est à croire cependant que le mot Barbare signifie ici les peuples catholiques, généralement Slaves, qui s'étaient établis dans la péninsule des Balkans : nous voyons en effet les E m j)ereurs, concéder des monastères à des rois de Serbie. Il arrivait quelquefois que la concession du monastère était faite à deux personnes à la fois (3); les deux concessionnaires partageaient alors le produit de la perception des revenus du monastère. Il est certain
(1) Y. à titre d'exemples de concession par l'Empereur, Miklosicli et Mulier, I,V, p, 263, 336, par le patriarche, I, p. 168, par un évèque, IV,
(2; Au lieu de concéder un monastère à litre de bénéfice, on pouvait se borner à en concéder soit l'ic&opeta ou surveillance, soit l'o'.xovoata ou administration. I.e concessionnaire ne pouvait alors user des revenus du nionaslèrc.
'3) Jean d'Antioclie, cli. IX.
que, dans ce cas, la situation du monastère était assez difficile : le monastère était alors, par la force même des choses, soumis à des influences contraires, qui devaient y rendre toute discipline illusoire.
Jean d'Antioclie (1) nous donne la formule ordinaire de ces concessions de monastères, que nous retrouvons dans un grand nombre de chrysobulles des Empereurs et d'actes émanés des patriarches : « Ma majesté ou ma » médiocrité (suivant que la concession est faite par » l'Empereur ou par le patriarche) te donne tel monas- » tère, par exemple le monastère du Sauveur, ou de la » Vierge, ou de tel saint, avec tous ses droits et privi- » lèges, toutes les possessions qui en dépendent, ses » immeubles et tous ses autres revenus, jusqu'au terme » de la vie ». Ces donations, dit Jean d'Antioche, sont pleines de blasphèmes. Belles paroles ô homme, s'écriet-il ; réfléchis à ce que tu dis, à ce que tu écris, et tu seras frappé d'horreur! Toi, mortel, Empereur ou ])alriarche, tu oses donner à un homme un monastère placé sous le vocable terrible de Dieu, de la Sainte- Vierge ou d'un saint! En donnant ce qui appartient à Dieu, tu te fais Dieu, car tu agis comme Dieu qui dispense les biens à qui bon lui semble. Et Jean d'Antioche, haussant le ton de son sermon, fait cette comparaison : Sais-tu bien d'ailleurs, ô homme, ce que sont les monastères? Ce sont les ports qui reçoivent et conservent ceux qui ont navigué sur la mer de la vie. Donner les monastères à des laïques, c'est enlever les digues qui protègent les ports contre les flots de la
(Ij Cliap. X.
mer; les digues enlevées, les flots entrent, il n'y a plus tle ports, c'est le naufrage universel!
Ces concessions de monastères à des laïques étaient doublement désastreuses pour les monastères, d'abord au point de vue de la discipline, ensuite en ce qui concerne l'administration de leurs biens. Sur le premier point, nous n'avons pas à insister beaucoup. Nous devons signaler cependant avec les écrivains ecclésiastiques, les déplorables effets exercés sur la discipline monastique, par les exemples que recevaient les moines, des concessionnaires du ujonastère. Les moines, rebelles à l'autorité de l'higoumène, ne cherchaient qu'à s'assurer les bonnes grâces du concessionnaire, tout-puissant dans le monastère. Quant aux monastèl'cs de femmes, s'il faut en croire Jean d'Antioche (1), c'était encore pis. Quel discours, s'écrie t-il, dépeindra les horreurs qui s'y passent? Ces monastères sont concédés aux grands personnages en la personne de leurs femmes : souvent il y a deux et trois concessionnaires. Ces grands personnages reçoivent, suivant leur rang, la concession de monastères plus ou moins riches. Désireux d'assurer la perpétuité de la concession dans leur famille, ils construisent dans l'enceinte même du monastère, des bâtiments où ils mènent la vie la j)lus mondaine. Leurs nombreux domestiques, hommes et femmes, vivent constamment mêlés aux religieuses, avec lesquelles ils tiennent des conversations sans fin. Les religieuses s'attachent à faire leur cour à la femme du bénéficiaire, au lieu d'obéir à la supérieure du mo-
(1) CUap. XV.
nastère; de là des discussions perpétuelles entre la supérieure et la femme du bénéficiaire, discussions encore plus longues et plus vives lorsque le monastère a été concédé à plusieurs bénéficiaires mariés.
Le tableau n'est pas flatté : il paraît cependant plein de vérité. Il n'est pas douteux que, dans de telles conditions, la vie monastique avait complètement dégénéré, et ne répondait plus que d'une manière très vague, aux généreuses intentions des fondateurs de monastères.
Si nous passons aux conséquences de cet état de choses sur l'administration des biens des monastères, nous constaterons les mêmes efifets pernicieux. Les monastères qui ont eu le bonheur d'échapper au fléau de la concession à des laïques sont, d'après Jean d'Antioche (1), florissants et croissent en richesses. Ceux, au contraire, qui ont pour ainsi dire été réduits en esclavage, sont bouleversés, abattus. La simple concession à un laïque d'un riche monastère abondamment pourvu de revenus, suffit pour le réduire à la plus extrême pauvreté. Il est bien certain, en elfet, que les personnes pieuses ne devaient pas faire à de pareils monastères de généreuses libéralités; en dotant un monastère, le donateur a l'intention d'enrichir le monastère et non la personne à qui le monastère a été concédé.
Rien ne légitimait de pareilles concessions de monastères à des laïques. « Citez-moi, dit Jean d'Antioche (2) une parole de f Evangile, un enseignement des
(1) Ch. XIII.
(2) Ch. XIII.
apôtres, une tradition des Pères de PEglise, un texte des canons ou une loi civile qui autorise une telle coutume! Vous ne le pourrez pas. En agissant ainsi, vous en arrivez à être inférieurs aux barbares eux-mêmes, qui ne livrent jamais à personne les temples de leurs idoles ».
On a dit que ces concessions étaient faites pour préserver les monastères de toute vexation en leur donnant un protecteur.
H est certain qu'au milieu des troubles profonds qui agitèrent presque constamment l'Empire byzantin, en face d'un pouvoir central, dont l'autorité était à peu près méconnue dans les provinces, les monastères, que leurs habitants ne pouvaient défendre contre les attaques, étaient une proie facile et bien tentante à raison de leurs richesses souvent énormes. Beaucoup, pour se mettre à l'abri de toute agression, s'installaient dans des îles qu'ils se faisaient concéder en toute propriété par les empereurs : c'est ainsi que les îles de la mer Egée renfermaient un grand nombre de monastères. D'autres s'établissaient sur des montagnes plus ou moins accessibles, comme les monastères de l'Athos ou de l'Olympe. D'autres, enfin, s'environnaient de remparts derrière lesquels ils avaient quelque chance de se croire protégés contre les attaques. Encore aujourd'hui, les moines du Sinaï, toujours en butte aux agressions d'Arabes pillards du voisinage, se gardent militairement derrière leurs remparts, et on entre dans leur monastère comme on entrait autrefois dans un chàteaufort du moyen- âge.
Mais, si les musulmans constituaient un danger pour
KKrtHAKOf. 10
les monastères clans l'Orient de l'Empire, il n'en était pas de même dans la partie occidentale, sauf pour les côtes, souvent dévastées par les incursions de pirates arabes ou turcs. Dans la partie Occidentale de l'Empire, le vrai danger pour les monastères était le voisinage des grands propriétaires fonciers : et c'était sous le prétexte de j:)rotéger les monastères contre les vexations qui ne pouvaient guère émaner que d'eux mêmes, qu'on feur concédait les monastères.
Jean d'Antioclie n'hésite pas à le dire (1). Si les grands propriétaires cessaient leurs vexations à l'égard des monastères de leur voisinage, tout prétexte serait enlevé aux concessions qu'on leur en fait. p]t Jean d'Antioclie appuie son raisonnement par un exemple. « Le concessionnaire d'un monastère, dit-il, ressemble à cet archonte qui, par l'intermédiaire de ses fonctionnaires subalternes, accablait un homme libre de vexations, tout en feignant d'ignorer que ses délégués agissaient par ses ordres ; puis, comme poussé par un sentiment de miséricorde, l'archonte suggérait à ce pauvre homme de lui donner tous ses biens et d'abdiquer entre ses mains jusqu'à sa liberté; et l'homme devenu esclave, l'archonte promettait qu'il n'userait plus de vexations à son égard. Tout cela, ajoute Jean d'Antioclie, est une fiction, un voile destiné à couvrir une honteuse avidité. On recouvre des noms de surveillance, utilité, recommandation, des choses qui ne sont en réalité, qu'inobéissance et iniquité».
Les droits du concessionnaire, /apiTTixap-.ov, variaient
(!. CI,;,!.. Mil.
suivant les termes île l'acte de concession. Le plus souvent, le concessionnaire investi du droit de percevoir les revenus du monastère n'avait aucun compte à rendre à personne de l'emploi qu'il en Faisait. D'autres fois, on lui imposait la charge de rendre compte (1); mais cette obligation était presque toujours illusoire, et dans la pratique, tous les bénéficiaires agissaient de la même façon, considérant comme leur propre chose les biens du monastère.
La concession faite au /apiTTixaçtov comprend tous les biens du monastère; les maisons et les terres appartenant au monastère, les animaux attachés à la culture, les troupeaux, les revenus de tout genre perçus par le monastère, notamment les redevances dues par les personnes chargées de la culture des terres. La concession comprend même les édifices affectés au culte. En présence d'une pareille puissance, les droits de l'higoumène sont pour ainsi dire annihilés; l'higoumène et les moines sont, par la force des choses, obligés de s'incliner devant toutes les volontés du bénéficiaire.
Jamais, dit Jean d'Antioche (1), il ne vient à l'esprit du concessionnaire, que les biens du monastère appartiennent à Dieu; il agit en toutes circonstances comme véritable propriétaire des biens du monastère. Il en touche tous les revenus, réduisant les moines à la portion congrue, ou même à la famine; c'est à peine s'il laisse aux moines pour leur entretien et pour l'entretien des temples, les Eleeniosyna; encore faut-il les lui
(1) Jean d'Anlioche, cli. XIII et XIV.
(2) Cil. XIV.
réclamer plusieurs lois, car il ne veut jamais s'exécuter de bonne grâce.
La conséquence -cV un pareil état de choses est la ruine des temples et des bâtiments affectés à Thabitation des moines; les cultures dépérissent faute de surveillance. Le concessionnaire veut tirer le plus d'avantages possibles du monastère qui lui a été concédé; autant il est âpre à la perception des revenus, autant il résiste à toute demande d'argent qui lui est faite par les moines, pour les besoins même les plus urgents du monastère.
Les cérémonies du culte dans les églises du monastère n'ont plus aucun éclat, les moines n'ayant même plus l'argent nécessaire pour acheter des cierges. Les distributions aux pauvres prescrites les jours de fête, et les distributions quotidiennes faites à la porte du monastère, celles faites en commémoration des fondateurs ou des bienfaiteurs du monastère ne peuvent plus avoir lieu; en un mot, les intentions du fondateur sont devenues lettre morte.
Les revenus des biens du monastère, qui auraient dû servir à l'entretien de la pieuse vie des moines, retournent dans le monde où ils sont dépensés. Le monastère perd tous ses caractères sj)éciaux : les règles traditionnelles ne s'appliquent plus. La puissance de l'higoumène est anéantie : il n'a même plus le pouvoir d'exercer un contrôle sur les personnes qui entrent dans le monastère. Le bénéficiaire s'arroge, en effet, le droit d'introduire, par sa volonté, telle ou telle pei'sonne dans le monastère. En rémunération de services rendus au bénéficiaire par tles hommes d'armes ou telles autres personnes, celui-ci leur accorde, à titre de retraite, si
l'on peut ainsi s'exprimer, le droit d'être nourris, leur vie durant, aux frais du monastère : ils n'étaient même pas astreints à la résidence dans le monastère; ils pouvaient habiter hors du monastère et y venir simplement prendre leurs repas. On voit ainsi, dit Jean d'Antioche (l), des moines qui agissent en tout comme des laïques : les monastères ne sont plus que des hôtelleries laïques (2). Ce que le Copronyme n'avait osé faire, voilà que des orthodoxes le font.
Les moines n'ont plus aucun respect pour l'autorité de l'higoumène, et Thigoumène, qui devrait tout diriger, reçoit lui-même des ordres d'un laïque. Les malheureux moines, privés de toute ressource par le bénéhciairc du monastère, en sont réduits à exercer des métiers de laïques pour subvenir aux frais de leur existence (3). Ou bien abandonnant d'une façon complète la vie commune, et ne conservant du moine que la robe, ils vont par voies et par chemins mendier quelques aliments. Si on leur refuse ce qu'ils demandent, ils le prennent de force, et l'on voit des bandes de moines brigands, bien armés, terroriser toute la contrée à l'entour de leur monastère (4).
Voilà le grand mal dont souffrirent les monastères dans l'Empire byzantin. Jean d'Antioche déclare (5) qu'il n'y a pas d'héiésie dont les conséquences aient
(1) Chap. XIV.
(2) Cf. Blastarès, Suntagma, lettre E, cli. XXII. llalli et l'otli, VI, p.
(3) Jean d'Antioclie, chap. XV\
('i) Lavisse et Rambaud, op. et loc. cit. (5) Chap. XVI.
été plus désastreuses pour les monastères. Les empereurs et les patriarches pourraient cependant, dit-il, couper court à tous ces abus, en s'abstenant de faire de nouvelles concessions de monastères; mais dans leur inertie, ils agissent comme leurs prédécesseui'S, sans comprendre l'étendue du mal, et, de cette manière, le mal va sans cesse en augmentant. Et Jean d'Antioche s'écrie (l) : « O Seigneur, tu nous a envoyé des tremblements de terre, des épidémies et toute espèce de ravages, et nous n'avons rien compris ».
Voilà la situation dans laquelle se trouvaient les monastères concédés à titre de bénéfices. Le patriarche Alexis, notamment, s'efforça, mais sans succès, d'y mettre un terme. Dans un premier décret (2), le patriarche Alexis déclare qu'il a appris que certains bénéficiaires menaient à leur perte les monastères qui leur ont été concédés; qu'Hs emploient à leur profit les revenus du monastère, emportant même chez eux des objets appartenant au monastère. Les monastères ne sont plus que des auberges. Le patriarche recommande aux évêques et aux métropolites de lui signaler ces bénéficiaires. Il a, en effet, le droit de contraindre ces bénéficiaires à la restitution des sommes et objets soustraits. Enfin il interdit pour l'avenir toutes nouvelles concessions comme contraires aux doctrines des apôtres et des Pères de l'Eglise.
Dans un second décret, le même patriarche Alexis revient sur la môme question (3). H rappelle que les
(1) Ch;.p. XVIII.
(2) Leunclavius, I, p. 254.
(3) Leunclavius, I, p. 256.
premières concessions de monastères ont été faites clans Tintérêt des monastères, et que cette coutume a tourné à leur détriment. Les concessionnaires n'y voient plus qu'un moyen de s'enrichir : ils ont ])lus souci de l'argent que du salut de leur âme. Ainsi les choses saintes sont profanées, et les monastères deviennent des solitudes. Le patriarche rappelle que les premières concessions furent faites dans le but de permettre la restauration de monastères qui étaient en mauvais état. Le système des concessions est maintenant semblable à une invasion des barbares; les agneaux sont jnenés paître par les loups; on voit des hommes bénéficiaires de monastères de femmes, et des femmes bénéficiaires de monastères d'hommes.
En conséquence, le patriarche, veillant à la conservation des saints canons et à l'observation des droits de Dieu, déclare que désormais aucune concession de monastère ne pourra être faite à peine de nullité. En outre, un homme ne pourra être bénéficiaire d'un monastère de femmes, et réciproquement. Si les concessionnaires ont vendu des biens appartenant aux monastères, de pareilles ventes seront nulles et les acquéreurs ne pourront obtenir la restitution de leur prix.
Le patriarche admet une exception en faveur des cessions de monastères faites par un évêque à un métropolite et réciproquement, ou par un évoque à un autre évêque. Ici le danger n'existait pas et de pareilles cessions permettaient de remédier à rinsuffisance des ressources d'un évêché ou d'une métropole.
Mais ces dispositions restèrent lettre morte, et nous pouvons maintenant comprendre pourquoi l'impératrice
Irène répète si souvent, dans sonTypicon, que le monastère par elle fondé ne devra être soumis à aucune autorité, et ne devra être concédé à personne. Nous nous expliquons ses prescriptions minutieuses à ce sujet. Irène n'hésite pas à jeter l'anatlième sur toute personne qui provoquerait directement ou indirectement la concession de son monastère à un bénéficiaire. Et cependant Jean d'Antioche nous montre qu'on passait outre à ces anathèmes avec la plus grande facilité.
Le système de la concession des monastères à titre de bénéfices s'est développé d'une façon parallèle en Orient et en Occident. Toute comparaison sur ce point nous entraînerait trop loin.