‹ Des bractéates d'allemagne: considérations générales et classification des types principauxChapitre 2 sur 53 · A M. GUSTAVE SCHLUMBERGER · texte numérisé non relu

A M. GUSTAVE SCHLUMBERGER

Paris, dimanche, 15 décembre 4873.

Cher Monsieur,

Il y a bien peu de jours que, grâce à une aimable prévenance de votre part, je recevais en communication la série des bonnes feuilles du livre que vous allez publier sur les bractéates.

Je ne sais quelle espèce de sentiment de dédain inconscient j'avais professé jusqu'à ce jour pour cette classe de monuments ; je les croyais peu dignes de fixer l'attention des adeptes de notre chère science numismatique, et je m'étais toujours refusé à jeter même un simple regard d'intérêt sur des pièces que je méprisais, c'est le mot, je le confesse humblement, aujourd'hui que vous m'avez fait changer d'avis.

J'ai, du reste, une excuse à faire valoir, bien que cette excuse n'en soit réellement pas une : jamais

— vil! —

jusqu'ici nous n'avions bien su en France ce que c'était qu'une bractéate, et l'étrangeté même de ce genre de monnaie qui d'ailleurs ne se rencontrait jamais dans notre pays, pouvait à la rigueur nous rendre moins coupables à nos propres yeux d'une faute née purement et simplement de notre ignorance.

Vous le dirai-je? Au reçu de votre travail, je n'en ai abordé la lecture qu'avec une certaine défiance, imitant moi-même les numismatistes d'autrefois que j'ai si souvent blâmés rudement, à cause de leur antipathie à l'égard de nos vieilles monnaies gauloises, pour lesquelles je m'étais pris de passion ; je faisais exactement comme eux, et cela sans m'en rendre compte.

Vous le voyez, cher Monsieur, c'est toujours la triste histoire de la poutre et de la paille dans l'œil ! Vous m'avez, bien doucement et sans l'ombre de douleur, extrait ma poutre à moi, et je tiens à vous remercier du meilleur de mon cœur.

Je n'avais pas lu deux pages de votre livre, que je sentais ma curiosité s'éveiller, et si bien que je n'ai quitté ma lecture que lorsque j'étais arrivé au bout de votre travail ; vous m'avez fait veiller presque une nuit entière, et cette nuit ne m'a pas plus fatigué que cinq minutes d'insomnie. C'est vous dire avec quel intérêt, avec quel vif plaisir je me suis laissé instruire par vous d'une multitude de

faits curieux que j'avais le tort d'ignorer complètement

Grâce à vous, je sais aujourd'hui que la suite monétaire des bractéates est aussi digne que toutes les autres suites, de l'étude attentive des numismatistes.

Les grandes divisions que vous avez établies, demi-bractéates, bractéates proprement dites des douzième et treizième siècles, petites monnaies unifaces relativement modernes , sont définies par vous avec un soin et une clarté que je ne saurais trop louer. En un mot, vous avez jeté la lumière la plus -vive sur une série de faits intéressants que j'avais le malheur d'ignorer, et qui, grâce à vous, me sont maintenant et me resteront familiers.

Beaucoup des détails que vous donnez sont bien faits pour piquer la curiosité des numismatistes. Ainsi le parti que l'on peut tirer de l'étude des dépôts de bractéates retrouvés si fréquemment, pour établir la contemporanéité des pièces constituant ces dépôts ; ainsi les remarques si intéressantes sur la disposition en liasses ou piles ficelées de ces étranges monnaies, reliées en nombre suffisant pour former un poids d'argent fixe ; ainsi l'existence de ces coupures d'appoint, jointes aux piles de pièces entières, pour parfaire le poids voulu, comme cela se pratiquait certainement pour les dirhems arabes des Khalifes ; ainsi le parti si sagace que l'on peut tirer de l'exis-

tence même de ces fragments découpés, pour expliquer l'emploi de types redoublés ; tout cela est éminemment vrai, éminemment instructif.

Laissez-moi donc vous dire , cher Monsieur, que c'est avec une véritable reconnaissance que je souhaite la bienvenue à votre ouvrage ; il va populariser parmi le monde numismatique français une nouvelle branche d'étude, bien digne de toute son attention : cela ne saurait faire pour moi le sujet d'un doute.

Permettez -moi, cher Monsieur', de profiter de l'instruction nouvelle que je vous dois, pour vous soumettre une réflexion r'vous avez établi à merveille que les demi-bractéates, ou pièces minces à deux types, s'altérant mutuellement, ont précédé les bractéates proprement dites, c'est-à-dire à un type unique. Ne pensez- vous pas que les demi-bractéates dont l'adoption, comme vous l'avez exposé, fut due naturellement au désir de faciliter la section des lingots d'argent en flans à monnayer, et à cisailler au besoin pour en tirer des petites pièces d'appoint, ne pensez-vous pas, dis-je, que ces demi-bractéates ne sont qu'une pure dégénérescence des grands et vieux deniers d'origine germano-italienne , qui vous sont parfaitement connus? Je crois que c'est là le véritable point de départ du monnayage des bractéates, de ces larges pièces, minces comme une feuille de papier, et qui cependant conservaient le

poids normal du denier à flan épais et muni de deux types.

Vous avez, chemin faisant, fait justice des faussaires qui ont empoisonné de leurs œuvres méprisables la suite que vous vouliez étudier : c'est bien, et je vous en sais bon gré ; on ne saurait trop hautement flétrir ces ignobles spéculations qui, si elles ne conduisent pas leurs auteurs au bagne, ne sont pas moins des vols d'autant plus criminels que ceux qui les commettent sont plus habiles.

Pardonnez-moi la longueur de cette lettre , et croyez bien, cher Monsieur, à la joie avec laquelle je salue votre entrée, par un aussi brillant début, au milieu des numismatistes travailleurs.

Tout à vous de bien cordiale affection,

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