Tome II
Le grand souterrain , au contraire , dont le lit plus bas que les sources de l’Escaut est pratiqué dans une pierre crayeuse où l’on croyait pouvoir se dispenser de voûter à cause de sa densité , a présenté , lors de son percement , une affluence d’eau réellement effrayante ; elle s’élevait à i3 et i4 mètres au-dessus du niveau déterminé pour le fond du Canal; on était menacé des plus grands dangers sans les talens et la présence d’esprit de M. Gayant , inspecteur divisionnaire des Ponts et’Chaussées, chargé de la direction de ce Canal ; il sut se rendre maître des eaux et les dériver par des rigoles, avec une combinaison de moyens qui lui valut des récompenses honorables.
Maintenant l’affluence d’eau du grand souterrain l’y fait monter de aS centimètres en a4 heures.
Ces effets opposés du régime des eaux pour les deux souterrains , appellent quelques réflexions sur te système géologique de cette contrée.
Des géologues ont cru pouvoir rattacher le phénomène qu’a présenté, la percéedu grand souterrain, à la nappe d’eau souterrainequeron reconnut dans beaucoup d’endroits , et que l’on croit exister généralement dans le CambresisetPArtois , et qui, surtout dans ce dernier pays, a fait naître et multiplier ce qu’on appelle les puits artésiens.
On les fait en perçant avec des tanières ou sondes, après l'effet desquelles on enfonce des buses, ou espèccsdc tuyaux en bois, pour prévenir leséboulemens, jusqu’à ce que l’ouvrier ait atteint un lit de craie compacté dont il reconnaît ordinairement l’approche lorsqu’il retire un sable très gros.
Arrivé à cette couche imperméable cl qui est quelquefois à i5o pieds (4g mètres) et même 170 pieds (55 mètres) de profondeur, l’eau jaillit à la surface de la terre et forme, au moyen d’un ajutage en bois, une belle source jaillissante.
Les villes d’Aire, de Saint-Omer et leurs environs présentent particulièrement de nombreux phénomènes de ce genre. Nous avons vu entre autres une de ces belles fontaines jaillissantes, sur la place d’Aire; sa profondeur est de 157 pieds (44 mètres) ; et une autre dans le fort
Saint -François, près cette ville; elle y &it établie par M. Chevalier, ingénieur militaire (1).
Un fuit physique quisemblese liera celui dont nous venons de parler, est l’existence de ce que les gens du pays appellent des bétoires : ce sont des espèces de creux à la surface de la terre, dans lesquels s’engouffrent les eaux pluviales et celles qu’on y dirige ; plusieurs petites rivières se perdent dans ces betoires.
Il arrive souvent que pour assainir et dessécher une partie de terrain trop basse , où le séjour des eaux serait nuisible , les cultivateurs font des puits jusqu'à ce qu’ils trouvent la craie; alors l’eau s’y écoule et disparaît entièrement. Ils nettoyent souvent ces puits , parce que les terres que les eaux y charrient , en arrêtent l’infiltration.
On a généralement observé que la couche imperméable suivait un plan incliné.
Il sd présente cependant beaucoup de variétés dans les niveaux de puits voisins les uns des autres; et l’on voit tarir des sources, voisines d’autres qui ne tarissent pas.
Les ouvriers qui travaillent dans les carrières de pierres blanches
(i) Ces espèces de puils peuvent se pratiquer dans des localités en apparence fort différentes. On en a établi un dans la coipmune de Pouuneusc , prés Coulommiers, département de Seine-et-Marne, pour la belle manufacture de papier de Courtalin; on y fit venir d’Artois, un ouvrier expérimenté, qui répondit du succès, et ne devait avoir que ses frais de voyage , s il n ct\l point réussi.
Il perça jusqu'à 180 pieds (58“) de profondeur, rencontra des couches très épaisses d’argile , de sable cl de pierres très dures, et finit par trouver un sable très gros. Parvenu aux 180 pieds, l'eau jaillit, mais s'arrêta à a pieds audessous du niveau du sol, qui forme, à i pied près, le niveau delà rivièredu Morin, qui coule à quelques toises de là, et sert de force motrice à la manufacture. Le but que l’on se proposait , en creusant cette espèce de puils , était d’obtenir une eau de la plus grande pureté, pour le dernier lav^e de la pèle qui passe dans les fertiles qni font les feuilles de papier. .
On voit beaucoup de ces sources jaillissantes artificielles en Lombardie.
44o CANAUX NAVIGABLES
de l’Artois, ont souvent trouvé des courans.soutcrrains qui les ont obligé»
de renoncer à leur travail.
Au fond dès puits de plusieurs villages des environs d’Aire, il passe des ruisseaux qui coulent avec beaucoup de rapidité ; ils se dirigent de l’orient d’été au couchant d’hiver , c’est-à-dire qu’ils partent du ceutre du continent en allant vers la mer : ils sont ordinairement à 100 pieds ( 3a mètres) de profondeur.
Ces remarques ne nous ont point paru étrangères à notre sujet : car, d’une part, elles nous prouvent que l'affluence des eaux du grand souterrain lient à des circonstances physiques particulières; et d’autre part, elles donnent une nouvelle preuve des chances que la perméabilité du sol peut présenter pour les pertes d’eau des Canaux.
L’abondance des eaux fournies par le grand souterrain se trouve réunie à la quantité qu’on avait cru , comme à l’ordinaire , plus que suffisante pour alimenter le Canal. Ces eaux disponibles avaient été jaugées à 47*1!» pouces par M. de Chezy , dont on cite l’exactitude pour ces sortes de calculs, et cette quantité d’eau était supérieure à celle qu’il avait reconnue disponible pour le grand Canal de Bourgogne.
On a vu que l’abondance des eaux fournies par le grand souterrain avait dépassé toute attente, cependant l’eau manque à la navigation.
En i8i4, époque où il y avait déjà été lait beaucoup de travaux pour obvier aux filtrations , puisque la navigation était ouverte depuis quatre ans, nous vîmes, en visitant ce Canal surtout son développement , trois bateaux (1) échoués dans le bief de Noyelle, par suite de pertes d’eau qui avaient absorbé toutes celles que le bief feçoit. La longueur de ce bief est de 2,700 mètres, et ses pertes n’existent que sur une moitié de cette longueur. Il est vrai qu’à ce moment, on avait concentré pour le bief de partage tous les moyens d’approvisionnement d’eau qui pouvaient l’aliluenter, parce que M. le baron Pasquier, alors directeur général des
(1) Les Irois frères Demaulde, la Sainte-Barbe de Dunkerque, le Foit-Saint- Françoii de la ville d’Aire. Ces bateaux devaient tirer 22 pouces d'eau.
DE FRANCE. 44 x
Ponts et Chaussées , et actuellement ministre des affaires étrangères , Elisait la reconnaissance du grand souterrain ; par ce moyen tout annonçait au bief de partage un état de navigation florissant.
Cependant ce fut en quittant M. le baron Pasquier , que nous avions eu l’avantage d’accompagner pendant la traversée du grand souterrain , que nous trouvâmes le bief de Noyeile entièrement dépourvu d’eau. 11 en était de meme des biefs suivans en descendant vers Cambray.
Depuis cette époque, divers moyens d’amélioration ont été ajoutés à ceux qui avaient déjà été pratiqués. Par exemple, en 18)6, au moyen de digues et de rehaussemens , on dériva la Somme dans le bief Pascal , immédiatement au-dessous du bief de partage, ce qui répare les pertes considérables qui se faisaient dans le deuxième bief au-dessous duquel les eaux de la Somme entraient précédemment dans le Canal.
Les eaux de cette rivière sont estimées produire 45,ooo mètres cubes en a4 heures.
La direction des eaux troubles de l’Escaut dans le bief de Noyeile en a beaucoup diminué les filtrations. Ce bief a reçu une prise d’eau importante du moulin de Marcoing, en sus des eaux de l'Escaut qu’il recevait déjà au moyen d’une prise d’eau-, qui, avec le clapet de l’écluse supérieure, suffit pour remplir le bief en trois ou quatre heures.
En 1819 , on a construit cinq aqueducs de prise d’eau pour réparer les pertes successives qui se faisaient dans les biefs qui descendaient vers Cambray, à partir d’Honnccourt. D’outres moyens ont encore concouru avec ceux que nous citons ; cependant le Canal de Saint-Quentin manquait* encore d’eau pour la navigation qu’il devait soutenir. On était obligé de contenir l’eau dans les parties étanches au moyen de barrages à poutrelles mobiles qu’on ne levait que pour le moment du passage des bateaux qui se réunissaient à cet effet. , "
Enfin on vient de décider un nouveau moyen dont nous allons donner les principaux détails.
Le Gouvernement des Pays-Bas ayant fait au Gouvernement français la demande remarquable d’ainéliorer la navigation de la Havite-Sambre,
44a CANAUX NAVIGABLES
pour correspondre aux améliorations qu’il faisait exécuter pour la Basse- Sambrc , i la été décidé qu’on joindrait la Sambre prise à Noyelle , un peu au-dessous de Landrecies, à l’Oise en arrivant à Vadancourt; et quo l’on ferait un Canal de dérivation prënant les eaux de l’Oise à Vadancourt, et arrivant au bief de partage du Canal de Saint-Quentin.
.Ce Canal doit avpir 21,673 mètres de développement, et percer à Aisonville, par un souterrain de 6,172 mètres, la chaîne qui sépare les vallées de l’Oise et de la Somme. Ce Canal aura trois écluses, etses devis montent à a,355,58i fr.
La jonction de l’Oise à Vadancourt , au Canal Crozat , dont leprojet avait clé mis en balance , eût présenté plus de longueur dans le trajet et des dépenses plus considérables; le projet adopté a de plus le grand avantage de porter les eaux de l’Oise au bief de partage du Canal de Saint-Quentin , et de l’alimenter ainsi avec abondance.
Pour jouir sans délai de cet avantage essentiel , on va provisoirement exécuter une rigole de dérivation dans la direction que doit avoir ce Canal ,dont elle prouvera la facilité.
Les dépenses de cette rigole sont estimées 270,000 fr., dont environ 170,000 pour la partie souterraine.
Le Canal de Saint-Quenlin va donc jouir d’un complément de moyens qui pourront suffire à une navigation florissante, et les filtrations devant diminuer progressivement , rien ne s’opposera à ce qu’il ait toute l’activité dont il est susceptible.
On doit d’autant plus apprécier le projet de sa communication navigable avec l’Oise à Vadancourt, et avec la Sambre près Landrecies , que ce projet réalise la première partie des intentions de Louis XVI, de joindre ensemble, par une ligne navigable, et en quelque sorte de défense, nos places fortes depuis Dunkerque jusqu’à Strasbourg. Nous avons déjà parlé au commencement de cet article de ce projet important ; nous verrons par ia suite ce que l’habile ingénieur La Fittc de Clavé avait fait pour constater et faciliter son exécution , lorsque le fléau révolutionnaire suspendit toute opération utile, et fit périr dans les cachots ce savant et
DE FRANCE. 4-t;
brave officier general, an moment même où il venait de pronver que son courage égalait son habileté.
Pour en revenir à 'a gran'lc ligne navigable du nord au midi, qui doit fixer principalement ici notre attention, nous observerons que les pcrlcelionncmens pour la navigation du Canal de Saint-Quentin reçoivent leur complément, soit en se dirigeant au midi , par les améliorations ordonnées pour la partie de la rivière d’Oise qui lui fait suite; soit en se dirigeant au nord , par les améliorations que doivent aussi recevoir les Canaux navigables de la Flandre auxquels il communique, et qui conduisent jusque dans nos ports.
Nous allons maintenant nous occuper de ces Canaux ; nous parlerons d’abord de leur jonction avec le sj'Stfcme de navigation des Pays-Bas , et nous traiterons ensuite de leurs embouchures dans nos ports.