‹ Des caractères de l'atticisme dans l'éloquence de LysiasChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

CARACTÈRE Dl TALENT 1>K I.YSIAS.

L'éloquence pour nous suppose la passion. L'homme éloquent, c'est surtout celui dont les accents pathétiques nous remuent profondément, s'emparent de nous et nous entraînent par une force irrésistible. L'appréciation la plus bienveillante ne pourra jamais accorder à Lysias ce genre d'éloquence ; et les critiques anciens, tout en lui décernant presque le titre d'orateur parfait 4 , tout en proclamant sa supériorité sur ses prédécesseurs et sur ses contemporains 2 , ne lui ont pas reconnu le don de produire les émotions puissantes. Dans ses péroraisons, il y a souvent de la

1 Oucm jam prope arnicas oratorem perfeetuin dicere. (Cicéron, Bran., IX.} s Dcnys d'Ilalicaruassc. Lysias, t.

fermeté, quelquefois de l'énergie, surtout une argumentation ingénieuse et pressante, rarement quelques appels plus vifs à l'indignation et à la pitié. Mais

tout cela est contenu et enchaîné à une forme brève ; jamais de grands élans, jamais de mouvements prolongés, jamais cette abondance et ces effusions par lesquelles semble se soulager la passion qui ne se maîtrise plus elle-même. Quel contraste avec les grandes péroraisons des plaidoyers romains , avec ces accumulations d'expressions passionnées, avec ces cris de colère ou de douleur, ces imprécations ardentes, ces larmes et ces supplications dont les hardiesses de l'action venaient encore augmenter l'effet!

Mais il serait injuste de faire supportera Lysias tout le poids de ce parallèle avec les orateurs romains ; car on touche ici à une question qui intéresse toute l'éloquence athénienne. Rome réclama sur ce point la supériorité : « Nous l'emportons dans le pathétique, » dit Quintilien * en comparant Démoslhène etCicéron. Sans discuter ici la valeur de celte prétention, remarquons qu'il y avait moins à constater du côté des Grecs une infériorité de puissance qu'une différence de goût et d'habitudes. En général, ils s'abandonnèrent beaucoup moins que les Romains aux amplifications pathétiques. L'éloquence de Démoslhène peut se définir la raison passionnée : l'émotion n'est jamais

1 Salibus certe, et coniniiseratione, qui duo plurimum aflectu* valent, vincimus. (Ouintil., \, l, 107.)

chez lui détachée du corps même du discours, ni traitée à part comme un lieu commun ; mais, liée à l'argumentation, elle n'en arrête pas la marche rapide. Dans les péroraisons en particulier, auxquelles Quintilien faisait surtout allusion, loin de voir une occasion de s'élancer hors de la cause |>oui éblouir et toucher davantage, les orateurs athéniens semblent au contraire se concentrer et se borner à présenter une dernière fois avec fermeté les principales idées de leur discours ; il leur arrive même, dans les causes importantes, de contenir leur émotion personnelle, comme s'ils voulaient faire succéder aux. agitations de la lutte une sorte de recueillement, et laisser dans l'esprit des juges auxquels sont confiés leurs intérêts, une impression grave et solennelle. Telle est l'intention de ces invocations par lesquelles Eschine finit son plaidoyer sur la Couronne; telle est celle de la belle prière qui termine la défense de Démosthène.

Il semble qu'une idée religieuse ait jusqu'à un certain point commandé aux avocats cette sobriété dans l'emploi du pathétique ; une loi spéciale la leur imposa 1 : défiance singulière qui n'était qu'un hommage rendu au pouvoir de l'éloquence par la ville qui le

' Actor movere aflectus vetabatur. (Quintil., u, xvi, 4.) — Athenis aflectus movere etiam per prœconem prohibebaïur orator. (Id, IV, i, 7.) — Et fortasse epilogos (Demostheni) mos civitatis abstulerit. /</., X, l, 82.) — Voyez aussi un passage (XII, x, '20) où Ouintilieu exprime la môme idée pur les mois « Ip.c«^ civitatis. »

connut le mieux. Celle loi, inspirée par le même esprit que l'institution de l'Aréopage, paraît avoir influé sur le caractère du genre judiciaire : elle put contribuer à développer le talent d'exposition qui était seul autorisé.

Les avocats élaient d'ailleurs contenus, plus réellement peut-être, par un frein que les Romains à leur tour finirent par juger nécessaire pour réprimer les excès d'une abondance intempestive: c'était la clepsydre. Cette habitude de mesurer sévèrement le temps de la parole explique chez les Athéniens le cadre restreint dans lequel se renferment les plaidoyers, surtout quand il s'agit de petites causes, et la nécessite pour l'orateur d'être concis et de ne point s'égarer en dehors de son sujet.

Ces souvenirs nous avertissent que, pour juger Lysias, nous ne pouvons pas rester exclusivement attachés au point de vue moderne ; il serait injuste de lui demander de grands développements pathétiques que ne lui permettaient pas les institutions de son pays, et auxquels du reste ne prêtaient guère les causes toutes civiles et souvent peu importantes qu'il eut surtout à plaider. Rappelons-nous aussi qu'à l'époque où se forma son talent, Athènes, sous une influence toute littéraire, se préoccupait principalement de la forme. La passion était absente chez les sophistes, et cependant leur succès était très-grand. Dans un pareil moment, c'était assurément beaucoup que de ramener la forme oratoire à de bons principes et d'en

déterminer le v rai caractère. Ce fut en partie le mérite de Lvsias.

Toutefois, ces qualités de la sobriété et de la concision ne devaient point exclure la vigueur et la passion des chefs-d'œuvre de l'éloquence attiquc. Il n'est besoin , pour le prouver, que de citer le nom de Démoslhène, sans insister, comme Ta fait Denys d'Halicarnasse , sur un parallèle trop défavorable à Lysias. Toute discussion sur ce point est impossible; qu'il nous suffise de le remarquer. Il est moins intéressant pour nous de rechercher quels furent les défauts de Lysias que de reconnaître les qualités qui les compensèrent au jugement des Athéniens, et de définir le caractère de son talent. Or l'impression qui résulte de la lecture de ses plaidoyers, c'est qu'en général il repoussa les moyens ambitieux ou faux, et qu'il dut ses éclatants succès à ce qu'il prit pour point de départ la vérité : j'entends ce mot dans un sens littéraire. Ce principe produisit dans l'expression des sentiments, et dans ce que les rhétoriques appellent les mœurs, la vraisemblance ; dans le style , une . sorte de simplicité et de franchise qui faisait de la langue la lidèle interprète de la pensée. Ce fut là comme le fond sur lequel se développèrent les autre» qualités de son éloquence.

Caractères de Vexorde et de lu narration chez Lysias : naturel et vraisemblance.

La vie de Lysias, si l'on accepte la tradition ordinaire, offre le remarquable exemple d'un homme qui, déjà loin de la jeunesse et depuis longtemps illustre, renonce tout à coup aux principes qui l'oi.t dirigé depuis son enfance et qui ont fait sa réputation, pour s'attacher à des principes opposés qu'il croit meilleurs et dont en effet l'application est devenue son titre à l'admiration de la postérité. Habitant la colonie de Thorium depuis l'âge de quinze ans, il y pratique jusqu'à quarante-sept ans la tradition de la rhétorique sicilienne, qu'il a recueillie de la bouche même de Tisias , et c'est seulement à cette époque qu'une révolution politique le ramène à Athènes. D'abord il y reste fidèle aux habitudes déjà si anciennes de son talent et gagne ainsi les suffrages des Athéniens; enfin, à cinquante ans passés, il change de système , et ce changement va jusqu'à nier l'existence de l'art dont il avait si longtemps vanté la puissance Désormais il prétend que « la rhétorique

1 Cicéron, d'après l'autorité d'Arislote, dit de I.ysjas («/•«/. XII i :

est chose d'expérience et non pas de théorie » cl s;i longue carrière lui permettra de soutenir ces nouvelles idées par les nombreux modèles qu'il léguera à ses successeurs.

L'importance de ce fait, non-seulement dans la v ie de Lysias, mais dans l'histoiregénérale de l'éloquence atlique, n'a pas échappé à la sagacité d'Olfried Millier 7 ; mais il en a hasardé une explication toute conjecturale. Il attribue cette conversion de l'orateur athénien à l'influencesalutaire d'une douleur véritable inspirée par la piété fraternelle : le désir de venger son frère Polémarque, mort victime de la tyrannie des Trente, lui fit trouver dans le plaidoyer qu'il lui fut permis de prononcer lui-môme contre Éraloslhène, la langue naturelle et vivante que l'éloquence attendait encore, et il dit adieu pour toujours aux procédés artificiels et aux vides déclamations des sophistes. Cette révélation du sentiment et cette métamorphose dramatique ont quelque chose d'intéressant, mais manquent de vraisemblance. Le discours contre Éraloslhène était habilement conçu, et il décida très-probablement la condamnation de l'accusé; il offre les principales qualités de Lysias; mais, bien qu'il fût

« Nam Lysiani primo profiteri solitum artem esse dicendi ; deinde, quod Theodorus esset in aric subtilior, in orationibus autem jejunior, orationes eum scribere aliis cœpisse, artem removisse. •»

1 « llbetoricen observationem quamdam esse, non artem. » (Quintil -, Institut, oral., Il, XVII, (),)

1 Otfr. Millier, Histoire delà littérature grecque, cliap. 35.

-impropre à produire les émotions les plus favorables à la cause, on y chercherait vainement l'inspiration ardente et spontanée de la passion. On y trouve même, en particulier dans l'exorde, quelques traces de la manière des sophistes.

Ce qui a pu conduire Otfried Millier à l'hypothèse qui l'a séduit, c'est, qu'en effet Lysias semble avoir adopté son nouveau système vers le temps de la tyrannie des Trente. Les discours les plus authentiques qui nous restent sous son nom sont tous postérieurs à cette époque, et l'accusation contre Éralosthène ne put être prononcée qu'immédiatement après la révolution accomplie par Thrasybule. Or Aristote , cité par Cicéron, nous montre Lysias commençant la pratique de l'éloquence judiciaire au moment où il abandonne ses anciennes doctrines.

Il faut chercher les causes réelles du changement que subit le talent de Lysias, dans la nature même des ouvrages qu'il se mit à composer et dans le caractère des juges auxquels il les destina. Quelles étaient, en effet, les conditions imposées à ces plaidoyers civils dont la loi resserrait sévèrement l'étendue et que leur auteur ne composait pas en son nom et ne devait pas prononcer? Était-il possible d'y déclamer à vide et de perdre en divagations un temps si précieux ? La cause se suffisait a elle-même et excluait nécessairement tout développement étranger. S'agissait-il , à propos d'intérêts le plus souvent très-

ordinaires, Je prodiguer les effets de slyle 1 ? C'eût été braver imprudemment par un ridicule le bon sens des juges. Les tribunaux n'étaient pas remplis par un public d'école venu pour admirer l'esprit de Lysias, mais par un certain nombre de citoyens pris par la loi dans la masse du peuple pour écouter les plaintes d'un orphelin dépouillé par ses tuteurs ou d'un homme maltraité par ses ennemis, pour juger un comptable infidèle, un soldat en faute, un mari meurtrier de l'amant de sa femme, en nu mot un des mille acteurs du drame de la vie. Nous avons déjà de la peine à nous figurer l'etfet de ces plaidoyers d'emprunt lus par les parties elles-mêmes ; qu'on suppose chacun de ces personnages qui présentaient tour à tour au tribunal leurs physionomies si diverses, venant lire tranquillement , pour obtenir satisfaction d'une offense ou pour défendre sa fortune ou sa vie, une série de dissertations ingénieuses et de froides antithèses, où l'on reconnaît invariablement la plume du même auteur : c'est renoncer à toute vraisemblance. Si Lvsias, au lieu de s'effacer avec soin au milieu de ces scènes de la vie réelle, s'était toujours réservé la première place afin de faire briller son talent , l'esprit fin et précis des Athéniens l'aurait puni de cette grossière méprise, et ne lui aurait assu-

• Quia etprivatas llle (Lysias) plerasque. et cas ipsasaliis, et parvarum rerum causulas scripsit, videtur esse jejunior, quonlam se ipse consulta ad minutarum gênera causa rum Moment. (Cicer., Dr optimoijni. oral., III.)

renient pas accordé ces nombreuses vicloires à colé desquelles , selon Plutarque et Pholius, on ne compta que deux défaites. Lysias fut donc ramené à la vérité par les exigences de la pratique.

Les observations qui précèdent montrent quelle importance avaient à Alhènes, clans l'éloquence judiciaire, l'exorde et l'exposition des faits, dont ni les amplifications pathétiques ni les développements de la preuve ne pouvaient diminuer l'effet et la place : c'étaient c*?s deux parties qui déterminaient l'impression et la conviction des juges. Ce sont celles qu'on doit le plus admirer chez Lysias.

Denys d'Halicarnasse , qui avait entre les mains plus de deux cents discours de Lysias, lui fait un grand mérite de la variété qu'il a su mettre dans ses commencements, où il ne copie jamais les autres ni lui-même. Et en effet , comme le remarque le môme écrivain, cette qualité emprunte une grande valeur aux habitudes athéniennes , qui semblent avoir permis, non-seulement de se répéter soi-même, mais aussi de se servir sans scrupule des exordes des autres. Malheureusement, dans le petit nombre de plaidoyers que nous ont laissés les attiques, nous trouvons, entre le commencement du discours de Lysias sur les biens dt Aristophane et celui d'un plaidoyer antérieur d'Andocide sur les Mystères , u neressemblance qui dépasse à nos yeux les limites d'une imitation légitime. Ce sont les mêmes idées et,

à peu de chose près, les mômes expressions. Que penser des éloges de Denys d'Halicarnasse?

Ne nous hâtons pas cependant de rejeter l'autorité du critique ancien , et cherchons la portée véritable du fait qui semble la condamner. D'abord, nous avons lieu de croire que Lysias fut réellement l'auteur de la plupart de ses exordes; ensuite, rappelons-nous les procédés de l'esprit grec, si différents de ceux de l'esprit moderne. Dans les arts, en Grèce, les traditions s'établirent avec uné régularité et une précision que notre intelligence a peine à saisir. Elles revêtirent de bonne heure des formes nettes et arrêtées qui eurent pour effet d'exclure jusqu'à un certain point la nouveauté, ou plutôt la nouveauté ne put consister que dans l'emploi plus habile et plus ingénieux cle moyens connus. La fidélité de l'imitation fut donc un principe admis, et le mot de plagiat, qui fait frémir la vanité des auteurs de nos jours, ne fut pas inventé, malgré un grand nombre de plagiaires qui ne se cachaient pas. Les écoles des artistes produisirent une foule de ces plagiaires avoués et innocents, et c'est ce qui explique en partie, dans l'architecture et dans la statuaire, la sûreté de l'exécution, la perfection des détails et celte longue succession de chefsd'œuvre que plusieurs siècles ne purent épuiser, et dont l'unité résista longtemps aux modifications nécessaires du goût et aux altérations de la décadence.

Si les arts , qui étendent si loin leur domaine dans l'imagination , ont dû accepter le joug de formules

précises cl de types consacrés , nous étonnerons-nous de remarquer un fait analogue dans l'éloquence judiciaire, qui est toute de pratique et d'expérience? Malgré la multiplicité des causes, le nombre des genres dans lesquels elles rentraient n'était pas infini. Pour ne parler que des exordes , on dut arriver vite à les classer dans des catégories où se reproduisaient * invariablement les mêmes conditions et les mômes circonstances; on en vint à reconnaître, non-seule que certaines idées, mais même que certaines formes convenaient mieux à certaines situations. De là des traditions et des habitudes qui purent même avoir élé de bonne heure fixées par des espèces de manuels où chacun puisait sans hésiter. Il arriva aussi que des orateurs firent d'avance , pour leur usage particulier, des développements destinés à figurer, dans l'occasion, au commencement ou au milieu de leurs discours. On attribuait à Démosthène cinquante -six exordes de cette nature.

Toutefois, i'exislence de ces recueils publics ou privés ne dispensa pas les orateurs d'avoir un talent original et actuel. Les manuels ne suffirent pas plus pour faire un bon exorde que les répertoires de preuves pour faire une bonne argumentation. Il est curieux d'observer chez les grands orateurs de l'antiquité ces traces de l'éducation des rhéteurs et le parti qu'ils en purent tirer; mais il faut bien prendre garde d'aller jusqu'à supprimer leur part d'originalité et de méconnaître leur génie. Quant à Lysias, s'il ne

justifie pas complètement les expressions de Denys d'Halicarnasse , si quelquefois il employa comme les autres des moyens qui étaient, pour ainsi dire, à la disposition de tout le monde, ce qui le distingua , ce fut le tact avec lequel il s'en servit et le juste sentiment des situations auquel il les subordonna. Ce qu'il dit dans telle circonstance n'est pas de son invention? Mais c'était ce qu'il fallait dire, et il le dit de telle façon qu'on ne pense pas au procédé et qu'on n'est occupé que du sujet. Le résultat cherché est donc, obtenu; la critique pourra réclamer plus lard, mais sur le moment la cause n'y perd rien. Or il s'agit moins pour un avocat de montrer son imagination que de gagner son procès.

Lysias, dans ses exordes imités ou non, eut donc à un degré remarquable l'intelligence des besoins de la cause. Par là il sut animer ses œuvres ; il se rendit complètement maître des procédés et poussa l'habileté de l'avocat jusqu'à la dissimuler sous l'abandon de la nature : à la place d'un rhéteur muni de son bagage oratoire, il mit des hommes vivants, ayant leurs caractères et leurs physionomies, et réellement inspirés par les circonstances de leurs situations.

Voici, par exemple, les premières paroles qu'il fait dire à un jeune homme accusé de refuser le payement d'une dette :

« Aussitôt qu'Archébiade m'eut intenté ce procès, » j'allai le trouver, juges, et lui représentai que j'étais »♦ jeune et sans expérience des atlàires, qu'il me ré-

» pugnail de paraître devant le tribunal. Si je le » parle de mon âge, lui disais-je, ce n'est pas pour » te donner un mauvais prétexte : fais venir les amis » et les miens, et expose-leur comment la detle a élé » contractée; et, si tu leur parais dire la vérité, sans « qu'il soit besoin de procès, prends ton bien et em- » porte-le. Mais il est juste que lu ne caches rien et » que tu dises tout en présence d'un adversaire trop » jeune pour te tendre un piège : nous pourrons » ainsi, instruits de ce que nous ne savons pas, nous » consulter sur tes prétentions, et peut-être verrons- » nous clairement si lu désires injustement mon bien, » ou si tu cherches justement à rentrer en possession » du tien. — Malgré ma proposition , jamais il ne » voulut consentir à une entrevue, ni exposer ainsi » sa réclamation, ni accepter l'arbitrage que lui offrait » votre loi sur les arbitres. »

Ce début n'est-il pas la préparation la plus habile de la défense? N'est-il pas bien calculé pour dissiper les préventions inspirées par le seul nom de débiteur et pour les changer en dispositions bienveillantes? Les efforts qu'a fails l'accusé pour enlrer en accommodement , son inexpérience , sa jeunesse, son éloiguemeul pour les procès : telles sont les idées adroitement présentées par Lysias pour atteindre ce but difficile. Mais son principal mérile c'est de les avoir exprimées avec un naturel et une vraisemblance qu'une traduction ne laisse deviner que très-imparfaitement : les juges sont déjà gagnés, et cependant

on ne sent aucun effort pour parvenir à ce résultat; quelques paroles ont suffi à Lysias pour concilier à son client celle confiance si précieuse. C'est ainsi que sur la scène un mot de situation produit un grand effet là où une lirade paraîtrait froide : le triomphe de l'art est d'arriver à se cacher assez complètement pour laisser parler la nature elle-même. L'orateur Isée, exprimant plus tard les mêmes idées, est resté, comme Ta observé Deuvs d'Halicarnasse, fort inférieur à Lysias Son style est aussi clair, aussi net et aussi pur, ses phrases sont mieux faites; mais il n'y a plus chez lui cet air de jeunesse et de naïve franchise qui dut assurer le succès de son prédécesseur.

L'art de recommander un client à l'opinion des juges, le juste sentiment des convenances, la clarté et la netteté, le naturel, telles sont les qualités des oxordes de Lysias ; telles sont aussi celles de ses narrations où elles peuvent même se développer davantage. Les narrations, en effet, tiennent la principale place dans les plaidoyers de l'orateur athénien : souvent elles se mêlent à l'exorde, quelquefois même le remplacent; elles reparaissent encore dans l'argumentation qu'elles préparent toujours. C'est donc dans les narrations que dut surtout se montrer le talent de Lysias; ce sont elles principalement qui lui méritèrent les suffrages des critiques anciens : t II » n'y a rien de plus parfait que Lysias, dit Quinti-

« lien ', si le rôle de l'orateur se home à instruire. » Denys d'Halicarnasse 2 Pappclle la règle de l'éloquence dans la narration oratoire, et pense que les préceptes qui la concernent ont été tirés pour la plupart des modèles écrits qu'il avait laissés.

Dans les narrations , il s'agit de composer un caractère intéressant dont les qualités morales paraissent sans ostentation maladroite à propos des faits ou des incidents qui se rattachent à la cause. Un simple détail , un mot les feront souvent mieux ressortir que de longues protestations. L'amour de la justice, la modération , les sentiments de l'honnête homme et du bon citoyen doivent avoir inspiré la conduite du client et doivent inspirer encore ses paroles. Il fallait de plus à Athènes que ces qualités générales fussent présentées de manière à former un ensemble en harmonie avec la condition et l'extérieur de l'homme qui paraissait devant le tribunal. Sous tous ces rapports, Lysias est le maître des orateurs anciens.

Il l'est également dans l'art de tracer des tableaux et de faire voir les faits qu'il expose. C'est là que se montre surtout la souplesse de son talent. Faut-il expliquer ces détails de la vie privée dout la complication fait le plus souvent la difficulté des affaires civiles? Il y réussit sans aucun embarras; il adopte l'ordre en apparence le plus simple, développe natu-

' Institut, orat., X, i , 78.

' Lysias , xviu.

relieraient la suite des circonstances et en établit habilement la nature et les rapports , tout en sachant parler toujours aux yeux et au bon sens des juges, sans jamais exiger de leur part aucun effort d'intelligence; et cette exposition si claire et si pleine d'aisance est en même temps précise et rapide.

S'agit-il de décrire, au lieu d'un intérieur de maison, la situation de tout l'État dans une crise politique? A la netteté du pinceau de Lysias se joindra quelque chose de plus vigoureux , et en même temps que le sujet s'agrandira et que les idées s'élèveront, l'expression atteindra même à une- sorte de pathétique contenu. Tel est le caractère d'un tableau général d'Athènes 1 au moment de la tyrannie des Trente qui, emprunté au développement d'un argument , peut cependant être donné comme un exemple de narration :

« C'est avec un sentiment de chagrin que je vous » rappelle les malheurs qui ont affligé la ville; mais » c'est une nécessité de le faire en ce moment, afin » que vous sachiez , juges , quelle compassion Ago- » ratus mérite de votre part. Vous savez quel était le » caractère et le nombre de ces citoyens qui furent » ramenés de Salamine , et de quelle mort ils durent » périr par l'ordre des Trente; vous savez combien o d'autres furent tirés d'Éleusis et condamnés au même » sort; vous vous souvenez aussi de ceux qui dans » cette ville, victimes de haines privées, furent con-

1 Discours contre Aporatus.

» duits dans la prison : ils n'avaient fait aucun mal à » leur pays, et cependant ils furent forcés de subir la » mort la plus honteuse et la plus infamante, laissant, >t ceux-ci de vieux parents qui avaient compté sur » leurs enfants pour nourrir leurs derniers jours et » pour les ensevelir après leur mort, ceux-là des sœurs «sans dot, d'autres des enfants dont l'âge deraan- » dait encore bien des soins. Juges, s'ils pouvaient » donner leurs suffrages, quelle sentence, je vous le » demande, prononceraient-ils sur cet homme qui les . » a privés des biens les plus chers? Rappelez-vous )> comment vos murailles ont été rasées, vos vaisseaux » livrés aux ennemis, vos arsenaux détruits, votre » acropole occupée par les Lacédémoniens , toute » votre puissance abattue an point que la ville d'A- » thènes ne différait pas de la dernière ville de la » Grèce. En outre, vous avez perdu vos fortunes par- » ticulières , et en6n tous ensemble vous avez été » chassés de votre patrie par les Trente. Voilà les «malheurs que ces hommes de bien prévirent, et » c'est pour cela , juges, qu'ils ne voulurent pas per- » mettre de conclure la paix : et toi , Agoratus, quand » ils voulaient le bien de l'État , tu les as fait périr en » les dénonçant au sénat comme des traîtres , et ainsi »> tu es l'auteur de tous les maux qui ont fondu sur » la ville. »

Dans les narrations proprement dites, Lysias décrit beaucoup, et pourtant n'abuse pas des descriptions. Il arrivera qu'un petit détail, au premier abord

indillérenl , prendra plus tard, quand il y reviendra, une grande importance; mais ce moyen ne produira son effet que parce qu'il n'aura pas été prodigué, et en général on ne sera point arrêté par ces analyses minutieuses qui, pour vouloir faire entrer trop avant dans un sujet, en. font sortir: on oublie, en effet, la situation pour ne songer qu'à l'auteur qui lui-même ne pense qu'à montrer la finesse de son esprit. Quand Lysias parle au contraire, on est toujours en situation,- on assiste réellement aux scènes qui se succèdent dans son récit ; on voit et l'on entend les acteurs , et surtout on ne quitte pas le personnage principal dont le caractère persiste sous les impressions diverses des faits.

Qu'on lise la narration du plaidoyer pour le meurtre d'Ératosthène, et il sera impossible de ne pas lui appliquer ces éloges. Cette narration est un chef-d'œuvre d'esprit et de naturel; c'est un véritable drame dont l'exposition, les scènes, le dénoùmenl se suivent et s'enchaînent dans une composition savante et variée.

Euphilétus, qui vient se défendre devant le tribunal, a surpris et tué l'amant de sa femme. Le dénomment est terrible et demaudait, dans l'intérêt de la cause, à être habilement préparé. Les tableaux qui précèdent en sont, en effet, une habile préparation, en même temps qu'une piquante peinture des mœurs athéniennes.

Euphilétus avait passé heureusement les commen-

céments de son mariage, plein de confiance dans sa femme, surtout depuis qu'elle lui avait donné un enfant; mais aux funérailles de sa mère, sa femme fut aperçue par Ératosthène, qui trouva moyen, en corrompant un esclave, d'entrer en relation avec elle. Ici commence l'action; pour la comprendre, il faut que nous en connaissions la scène :

« J'ai, dit Euphilétus, une petite maison divisée en » deux parties semblables : l'une en haut, réservée » aux femmes; l'autre en bas, habitée par les hommes. » Lorsque notre garçon fut né, sa mère se mit à le h nourrir; alors, craignant qu'en descendant sou- » vent l'escalier pour baigner son enfant elle ne » courût quelque danger, je m'établis moi-même à » l'étage supérieur, et installai les femmes en bas. » Ainsi je m'habituai à la voir aller coucher en bas » auprès de son fils, afin de lui donner le sein et de » l'empêcher de crier. Les choses se passaient ainsi » depuis longtemps, et j'étais dan» la plus profonde » sécurité; dans ma simplicité, je croyais avoir la » femme la plus vertueuse d'Athènes. »

Mais un jour Euphilétus arrive à l'improviste de la campagne pendant qu'Eratosthène est chez lui. Alors commence une scène d'intérieur digue du Décaméron. Euphilétus dîne tranquillement. Après le dîner, il entend crier l'enfant, que la nourrice tourmentait exprès afin d'attirer la mère en bas auprès de son amant. Laissons le mari raconter lui-même :

«( Je dis à ma femme de descendre el de donner le

» sein à son ûls pour arrêter ses pleurs. D'abord elle » ne veut pas : elle avait du plaisir à me voir après » une longue absence. Je me fâche, et je lui répète le » même ordre : « Sans doute, me dit-elle, tu veux » attirer ici la petite esclave ; déjà, un jour que tu étais » ivre, tu as été bien pressant auprès d'elle. » Je me » mets à rire : elle se lève, sort, ferme la porte, comme » par plaisanterie, et emporte la clef. Moi, sans pen- » ser à rien et sans rien soupçonner, je m'endors avec » le plaisir d'un homme qui vient de la campagne. » Le lendemain matin elle revint et m'ouvrit. Je lui » demandai ce que c'était qu'un bruit de portes que » j'avais entendu pendant la nuit; elle me répondit » que la lampe qui était placée près de l'enfant s'é- » tait éteinte, et qu'on avait été la rallumer chez les » voisins. Je n'en dis pas davantage, et crus qu'il en » était ainsi. Il me sembla, juges, qu'elle avait du » fard, quoiqu'il n'y eût pas encore trente jours révo- » lus depuis la mort de son frère. Pourtant, sans faire » aucune observation, je sortis tranquillement de la » maison. »

A ce récit, dans lequel Euphilétus fait ainsi les honneurs de sa confiante bonhomie, il est curieux d'opposer celui où il raconte sa vengeance. La jalousie d'une antre maîtresse d'Ératosthène a tout découvert. Une vieille, comme dans les romans modernes, est venue trouver Euphilétus. Ses paroles ont éveillé la défiance , jusque-là si bien endormie , du mari trompé ; il se rappelle des circonstances auxquelles il

n'avait pas autrefois attaché de valeur : la scène qui un jour a suivi sou retour de la campagne, les bruits de porte qu'il a entendus la nuit, le fard qu'il a remarqué sur la figure de sa femme. Ses soupçons ont été confirmés par les révélations d'une esclave, confidente des deux amants. Il a pris ses mesures pour surprendre tëratoslhène en flagrant délit et pour se venger. Lui et les amis qu'il a été chercher en toute hâte, se précipitent avec des torches dans la chambre de sa femme, où ils le trouvent :

« Je le frappe, dit-il, et le renverse; je lui ramène » les deux mains derrière le dos; je les lui attache et » lui demande pourquoi il vient ainsi m'outrager dans » ma maison. Lui, avouant son crime, me priait et » me suppliait de ne pas le tuer, de consentir à ac- » cepter une somme d'argent. Je lui répondis : Ce » n'est pas moi qui te tue, c'est la loi de notre pays, » que tu as violée et moins estimée que tes plaisirs, » loi qui as aimé mieux commettre un pareil crime » envers ma femme et envers mes enfants que d'obéir » aux lois et de mener une vie honnête. C'est ainsi , » juges, que cet homme a subi le sort que les lois in- » fligentà ceux qui agissent comme lui. »

Il serait aisé de citer d'autres passages qui feraient do môme ressortir à quel degré de vraisemblance Lysias atteint dans ses narrations, grâce à cet ensemble de qualités que les Grecs désignaient par deux mois difficiles à traduire avec précision, ^oTrotta et £>%ei«, c'est-à dire grâce au talent de peindre les

mœurs et les caractères, et de mettre les faits sous les yeux. On voit la scène de ses récits, ses personnages agissent et parlent ; c'est déjà presque le théâtre, ou plutôt c'est la vie elle-même, parce qu'il y a quelque chose de moins factice et de moins arrangé que sur le théâtre.

En effet, le dramatique des narrations de Lysias ne paraît pas cherché. L'ordre qu'il adopte est tout simplement Tordre chronologique. Voyez par exemple les séries de narrations qui remplissent la première moitié des plaidoyers contre le tyran Éraloslhène et contre Agoratus : ce sont des successions d'événements présentés depuis leur principe, l'un après l'autre, avec tact et sans longueur, maissans aucune combinaison artificielle. Celte méthode parait moins savante : peut-être n'a-t-elle pas moins de puissance. Si le juge n'est pas immédiatement frappé par un grand effet produit par une habile concentration des moyens de la cause, d'un autre côté, n'étant prévenu par aucun appareil, il ne se met pas en garde contre cet enchaînement insensible d'effets de détail dans lesquels consiste l'art de l'orateur. Il se laisse conduire par le cours naturel des choses, sans songer à Lysias qui se cache discrètement derrière le tableau fidèle de la réalité.

On conçoit quel est le genre de pathétique que recherchent et que comportent des narrations composées dans cet esprit : c'est un pathétique indirect qui gagnera les juges, pour ainsi dire à leur insu ; les faits

parleront seuls, sans que le plaideur exprime, en son propre nom, les passions qui l'inspirent, sans qu'il en v ienne jamais au « voyez nos larmes, » si banal chez les avocats romaius et chez leurs imitateurs modernes. C'est ainsi que l'émotion sortira d'elle-même du récit du jugement d' Agoratus et de sa dernière entrevue avec sa femme dans sa prison :

« S'ils (Agoratus et ses compagnons d'infortune^ » avaient été jugés dans le tribunal, ils auraient été » facilement sauvés ; car déjà vous saviez tous quel » était le malheur de la ville ; mais vous ne pouviez » plus y apporter aucun remède. C'est devant le conw seil présidé par les Trente que les accusés sont » amenés. Le jugement fut tel que vous le connaissez » vous-mêmes. Les Trente étaient assis sur les sièges » où sont assis maintenant les Prytanes, deux tables »> étaient placées devant les Trente, et les votes de- » vaient être déposés, non pas dans les urnes, mais à » la vue de tout le monde, sur ces tables : les votes » de. condamnation sur la première, ceux d'acquitte- » ment sur la seconde. Comment était-il possible qu'un » seul d'entre eux fût sauvé? Bref, ceux qui furent » ainsi appelés devant les Trente pour subir le juge- » ment du conseil furent tous condamnés, tous en- » tendirent la sentence de mort, excepté cet Agoratus » qui est sous vos yeux : quaut à lui, on le renvoya » avec le titre de bienfaiteur du peuple. Afin que vous » sachiez combien de citoyens il a fait ainsi périr, je » veux vous faire lire leurs noms (suivent les noms .

» Lors donc, juges, que la mort ;i été prononcée » contre ces hommes et qu'ils voient leur perte inévi- » table, ils font venir dans la prison, celui-ci sa sœur, » celui-là sa mère, un autre sa femme, chacun en un » mot celle qui lui tenait de plus près par les liens de » la famille, afin de les embrasser une dernière fois » avant de quitter la vie. Dionysidore veut ainsi voir » dans la prison sa femme qui est ma sœur. Celle-ci, » instruite de ce désir, arrive couverte de vêtements » noirs, ainsi que le demandait la triste situation de » son mari. Alors en présence de ma sœur Dionyso- » dore exprima ses volontés suprêmes; il ditqu'Ago- » ratus était l'auteur de sa mort, et me recommanda » ainsi qu'à son frère Dionysius ici présent, et à tous » ses amis, de le venger d'Agoratus; il recommanda » aussi à sa femme, qu'il croyait avoir rendue enceinte, » de dire à son enfant, si c'était un fils, que son père » avait été tué par Agoratus, et de lui ordonner de » venger sur cet homme le meurtre de son père. Des » témoins vont attester la vérité de mes paroles. »

Lysias arrive à l'émotion, non-seulement par reflet général de tout un tableau , mais quelquefois aussi par l'impression inattendue d'un détail matériel. Ainsi quand la maison de son frère Polémarque est pillée, il nous montre Mélobius, un des ministres des Trente, arrachant des boucles d'or aux oreilles de la femme de Polémarque; quand son frère lui-même a bu la ciguë, il nous montre les misérables funérailles de cet homme qui la veille était un des plus riches delà

ville : un lit de louage, un drap mortuaire, un oreiller empruntés. S'indignera-t-on contre la froideur de ce frère qui , venant accomplir cette vengeance de famille, substitue de pareils détails aux éclats de sa propre douleur? Ce serait à tort, car la nature humaine le justifie au moins en partie. Il arrive souvent en effet qu'un trait rapide de ce genre agit plus vivement sur notre imagination qu'un mouvement oratoire, ou que, dans une grande infortune, un de ces petits contrastes, que la réalité familière nous présente d'elle-même, nous touche d'une manière plus irrésistible.

Il y a de plus dans ce procédé quelque chose qui est conforme aux. habitudes grecques : les Grecs, dans les sujets les plus élevés, partent souvent de la réalité familière pour atteindre aux plus sublimes expressions de la passion. Les tragiques offriraient plus d'un exemple de ce fait qui est un des secrets de leur puissance dramatique : il en résulte qu'ils paraissent vrais dans les plus grandes hardiesses de la poésie et du sentiment.

• Seulement , chez Lysias , après la peinture matérielle de la réalité, la passion n'éclate pas: il laisse aux faits, tels qu'il les a fait connaître, le soin d'éveiller dans l'àme des auditeurs la douleur ou l'indignation. Si, ce qui arrive surtout dans les conclusions, le client de Lysias exprime lui-môme un sentiment , ce n'est pas sous une forme personnelle; c'est au contraire sous une forme assez générale pour qu'elle

convienne à chacun de ceux qui sont présents et ne semble que l'interprétation des pensées qu'il a su faire naître en eux. C'est ainsi qu'il réclame au nom de tous les bons citoyens contre la vénalité et contre l'indulgence qu'elle obtient à Athènes :

« Et cependant le devoir de ceux qui conduisent » avec dévouement les affaires du peuple, c'est, non » pas de vous prendre votre bien au milieu des ditli- » cultés où vous êtes engagés, mais de vous donner » le leur. Mais nous en sommes venus à ce point que » ceux qui naguère pendant la paix ne pouvaient » pas môme se nourrir eux-mêmes, contribuent » maintenant aux dépenses publiques , remplissent » des chorégies et habitent de magnifiques maisons. » Il vous est arrivé do témoigner votre malveillance » à d'autres citoyens qui devaient à leur patrimoine » la faculté de faire ces dépenses : aujourd'hui, tant » les dispositions du peuple sont changées , les vols » de ceux-ci n'excitent plus votre indignation, mais » ce que vous recevez d'eux leur gagne votre recorr- )> naissance , comme s'ils vous donnaient un salaire » sur leur fortune , au lieu de vous voler la vôtre » comme ils le font. Mais voici la chose la plus » étrange de toutes : tandis que dans les affaires des » particuliers ce sont les victimes qui pleurent et » obtiennent de la compassion , dans les affaires de » l'État la compassion est pour les coupables, et c'est

» vous, leurs victimes, qui la leur accordez 1 . »

Ce passage, qui est tiré d'une conclusion de discours, peut contribuer à caractériser d'une manière générale le talent de Lysias. Nous avons vu que les narrations nous le montrent encore plus sobre dans l'expression des sentiments. Il est donc évident que son but est d'intéresser l'auditeur aux situations : ce n'est plus pour lui un appréciateur de sang-froid qui, restant en dehors de la cause, juge les efforts d'un avocat; c'est un témoin partial, qui, en présence des faits eux-mêmes, et tout au plus aidé par d'habiles indications, se trouble et s'émeut pour son propre compte. Le succès d'un pareil système est l'idéal de la vraisemblance.

Les exordes et surtout les narrations de Lysias font connaître ses principaux moyens de persuasion et donnent le secret du succès presque constant de ses plaidoyers. Quand il arrive à l'argumentation, elle est plus que préparée : à vrai dire, elle a commencé avec ses premières paroles. Que lui reste- t-il à faire pour compléter la conviction? A produire les lémoins, à citer des lois, à détacher et à marquerplus fortement des conséquences qu'il a déjà habilement indiquées. Ce sera chez lui le principal de l'argumentation proprement dite. 11 lui arrivera bien d'ajouter quelques arguments nouveaux; il faudra aussi qu'il réfute ou qu'il prévienne les principales

' Discours contre Épicrate, SS M et suiv.

raisons de l'adversaire : mais il ne le fera pas longuement, et en somme ses argumentations ne seront que secondaires par la place qu'elles tiendront dans l'ensemble des plaidoyers, comme par l'effet qu'elles produiront eu elles-mêmes.

Il y a pourtant à admirer dans les argumentations de Lysias; elles peuvent servir de modèles à plus d'un titre; mais ce qu'il nous importe seulement ici d'observer, c'est combien, malgré la différence d'objet, leur caractère général est d'accord avec celui de ses narrations. Un raisonnement diffère nécessairement beaucoup d'une scène où d'un tableau. Cependant nous retrouvons ici une nouvelle application de ce principe qui veut que l'art ne paraisse pas.

L'argumentation de Lysias n'est pas cet édifice savant , aux combinaisons variées et aux proportions imposantes que saura plus tard élever l'industrie des rhéteurs. Il n'y a ni ampleur dans le développement des preuves, ni effort pour les grouper habilement, ni progression dans leur enchaînement, ni puissance entraînante dans leur succession : ce n'est point un corps qui s'échauffe et s'anime à mesure qu'il acquiert de nouvelles forces. Aussi peut-être aura-t-on raison, au point de vue de l'art, de reprocher un jour à Lysias ce défaut de composition 1 . Mais ce que tout le monde louera dans son argumentation, ce sont les mérites de détail de chacun de ces morceaux détachés dont

1 Denys, Lys., VIII. Iste, III. Cécilius dans Photius.

elle se compose ; c'est la clarté, la netteté, l'agilité de la forme, la manière ingénieuse dont il présente chaque preuve en particulier, l'art avec lequel il sait la réduire en dilemme et en général prendre la voie la plus courte pour arriver à l'évidence ; ce sont des oppositions heureuses d'où jaillit la vérité ; c'est un tissu serré que le raisonnement ne peut rompre.

Rappelons-nous que nous avons eu à faire des observations analogues sur les effets de. détail, sur les séries de petites scènes et de petits tableaux que présentent souvent les narrations de Lysias, et demandons-nous si cette absence visible de tactique et ce laisser-aller dans l'ordonnance générale de l'argumentation n'étaient pas une bonne condition, peutêtre môme un calcul, pour produire plus sûrement la conviction. Éviter l'apparence de tout effort pour surprendre la bonne foi des juges, et se borner à leur montrer sans artilice, et l'une après l'autre, les conséquences évidentes de faits évidents, n'est-ce pas les gagner par l'attrait même de la simplicité et par celte sorte de confiance honnête que doit donner la conscience du droit?

Cette réflexion naît d'elle-même, quand on voit chez Lysias les arguments se succéder avec les mêmes transitions, si simples et si négligées, qu'évidemment il lui eût été facile de les varier davantage. Il est certain qu'il ne fut nullement effrayé par la monotonie de ces répétitions, et qu'il aima mieux réserver son habileté pour la mise en œuvre de chaque raisonne-

ment en particulier. Peut-être aussi les Athéniens étaient-ils moins sensibles que nous à la monotonie; car il semble que certaines formules oratoires, dont le mérite avait été de bonue heure reconnu, aient eu le don de les charmer, sans que cette impression s'usât par l'habitude. Il y avait sans doute en elles quelque chose qui satisfaisait leur esprit et leur faisait accepter volontiers une idée qui réussissait à entrer dans ces mpules aimés, à peu près comme l'oreille se repose avec plaisir sur certaines modulations. Toujours est-il que cette négligence apparente de Lysias est loin d'être en contradiction avec le caractère général de son talent. Par là , comme par leurs principales qualités de détail, ses argumentations, que je n'ai prétendu examiner qu'à ce point de vue, se rattachent au môme principe que ses narrations et ses exordes : elles atteignent de même la vraisemblance par le naturel.

Du style de Lysius.

Cet air de vérité qui fait dans la narration, dans Pexorde, dans l'exposition des preuves, le caractère du talent de Lysias, nous a indiqué d'avance le caractère de son style. Traduction Gdèle de la pensée, la forme se distingue chez lui comme la pensée elle-même par une sorle de franchise qui inspire la confiance. Le naturel suppose que l'expression est simple ; la vraisemblance, qu'elle est juste et mesurée. Lysias posait lui-même en principe l'harmonie nécessaire du style et de l'idée : « Le style, disait-il, n'a » pas la puissance de rendre l'idée grande ou petite : » c'est l'idée elle-même qui est grande quand elle >» contient beaucoup, petite quand elfe contient » peu'. » Il fit plus que de donner ce précepte si opposé à celui des sophistes; il le montra appliqué dans ses écrits. Ce fut pour lui une grande gloire.

En effet, quand on songe à l'immense travail de la rhétorique contemporaine, quand on pense au

1 il yàp Y^wrroc, xxrà Auo(av, voûv oîm 7roXùv, oute (iixpôv e^ec o oe voûc, tji jjl£v ttoXô, woXu< , »p ol [Atxpôv, |nxp<k. (Grég. Corinth., cité par Reiske.)

talent de tant d'hommes qui réunis à Athènes se partagèrent l'enthousiasme public, et qu'on voit que cet enthousiasme n'eut qu'un temps, que les théories de ces hommes tombèrent en discrédit, que leurs orgueilleux efforts aboutirent surtout à la fausseté et à l'exagération, quel mérite ne doit-on pas reconnaître à celui qui, sitôt après eux, lorsque les dernières acclamations de leur triomphe retentissent encore, entre dans la véritable voie et réalise dans son style ces difficiles conditions de la proportion et de la vérité ?

Si Lysias ne fut pas un novateur, s'il fut soutenu par le fond du génie athénien et par les traditions de la pratique qui venaient de lui être imposées, on doit lui compter comme un titre presque égal d'avoir le premier touché si juste le but; c'est ce qui l'a élevé au-dessus de ses prédécesseurs immédiats et de ses contemporains, au delà desquels l'histoire ne remonte pas.

Avant lui ou en même temps que lui, des orateurs illustres avaient écrit ou écrivaient des discours. Je ne parle pas de Thucydide, dont les belles harangues ne sont qu'à moitié des monuments oratoires, puisqu'elles n'ont pas été et n'auraient jamais pu être prononcées. Mais pour ne citer que des hommes pratiques, Antiphon et Andocide, les deux premiers noms de la décade des orateurs athéniens, avaient composé des plaidoyers, soit pour les autres, soit pour eux-mêmes dans des affaires capitales. On connaît l'admiration

(le Thucydide 1 pour le discours qui ne put sauver le premier; nous avons l'intéressante défense à laquelle le second dut son salut , une deuxième fois menacé. Platon 3 vante la puissance pathétique de Thrasymaque de Chalcédoine, Denys d'Halicarnasse 3 la force et l'élégance de son style. Sans pousser plus loin Ténumération, comment se fait-il que ces hommes, qui à certains égards semblent avoir été supérieurs à Lysias, n'aient point été ses rivaux en gloire? Ce résultat doit être attribué sans doute au juste sentiment de la forme qu'il eut en partage et au merveilleux accord qu'il sut établir entre elle et la pensée. Auprès de lui Antiphon parut inculte et antique, Andocide verbeux; Thrasymaquc lui fut inférieur en netteté et en délicatesse. Aussi est-il à peine question d'eux chez Cicéron, Denys d'Halicarnasse et Quintilien, tandis que le nom de Lysias est le premier dont s'occupe sérieusement leur critique. Lysias, en effet, par les qualités de son style , est le véritable précurseur de Démosthène : c'est un honneur que personne ne put lui disputer.

En reconnaissant ce fait, on est encore porté à se demander comment il s'explique chez un élève des sophistes, comment la vérité put se développer à l'école de l'erreur et un changement complet s'opérer

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