VIII
* Phèdre.
:! Lysias. Isêe 9 \\. De (a puissance deDèmosth., III.
dans les habitudes d'exécution, qui sont peut-être encore plus tenaces que les habitudes d'esprit. La difficulté est plus apparente que réelle. La question . ne peut plus se poser ainsi. Lysias n'eut pas à transformer véritablement sa manière d'écrire : il ne fit qu'en corriger les défauts. La déclamation sur l'amour, qui, dans l'un et l'autre cas, soit qu'on l'accepte pour une œuvre originale, soit qu'on y voie une ingénieuse imitation, nous* fait le mieux connaître son talent comme sophiste, présente déjà beaucoup des qualités qu'eut plus tard son style.
Il y eut en lui des dispositions naturelles qui persistèrent sous les iufluences dangereuses de la Sicile. De plus, il était Athénien ; c'est à Athènes qu'il avait passé toute son enfance et commencé sa jeunesse. L'impression de cette première éducation fut assez forte pour l'accompagner dans sa nouvelle patrie, et plus tard même, après son retour à Athènes, pour le prémunir contre le contact de la foule des rhéteurs étrangers. Aussitôt il se distingua au milieu d'eux par le tact et la délicatesse de son esprit et par son juste sentiment de l'expression.
En outre, parmi les sophistes, il faut distinguer deux écoles : l'école poétique et théâtrale, représentée parGorgias, qui, au milieu des applaudissements de toute la Grèce, transportait le dithyrambe dans la prose, et l'école pratique, qui, née au milieu des troubles de Syracuse, chercha moins à briller qu'à persuader. Celle-ci dut viser davantage à la rigueur
dans l'argumentation et à la précision dans le style : ce fut celle qui contribua à former Lysias.
Il faut aussi penser que ce grand mouvement des sophistes, malgré ses excès et ses erreurs, fut loin d'être stérile pour la littérature grecque. Ils rendirent en particulier de grands services à la langue de la prose. La plupart d'entre eux firent des études sur les éléments et les ressources du langage, sur les tours, sur les mots eux-mêmes dont ils cherchaient à fixer l'étymologie , la déclinaison , le sens. Ainsi la grammaire était fort en honneur et tenait une grande place dans la science de ces génies ambitieux qui se flattaient de tout connaître. Elle excitait le même enthousiasme que la poésie ; elle était enseignée, peut-être en vers, par des poètes dithyrambiques comme Licymnius de Paros. La langue était comme un bon instrument qu'on apprenait à faire résonner, et la hardiesse en même temps que l'incertitude de ces essais suffisaient pour attacher la curiosité et pour charmer les oreilles. On voit aisément combien ce travail préparatoire fut utile à ceux qui surent les premiers, comme Lysias, donner au langage ses applications légitimes.
On a reproché * avec raison à Lysias d'avoir conservé de l'éducation des sophistes plus d'un défaut : quelque chose de trop ingénieux dans les idées, et dans la forme, l'abus des oppositions et des anti-
1 Théophraste, dans henys d'Ilalicarnasse, Lys., XIV.
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thèses. Ces reproches son! loin de lui être constamment applicables. De plus, remarquons l'affinité du second de ces deux défauts avec une qualité toule grecque et tout athénienne. C'est au moyen des oppositions que la phrase grecque arrive à ce degré de clarté si nécessaire à l'orateur, et qu'elle peut se prêter avec tant de souplesse à reproduire les nuances les plus fines de la pensée. • Les distinctions et les oppositions sont les instruments de précision de l'esprit 1 : » la langue de Lysias , si juste et si exacte , devait en user beaucoup.
Quelle que soit la portée de ces diverses considérations, l'idée qui les a fait naître est incontestable : le talent de Lysias comme écrivain a pour principes la vérité et la proportion. Toutes les qualités de son style en sont les conséquences ou les accessoires.
Ainsi , on y louait nécessairement la propriété de l'expression et la pureté du langage. Denys d'Halicarnasse 2 appelle Lysias le canon de l'atticisme. Cet éloge a une grande valeur. C'est ce qui prouve le mieux que, malgré son long séjour en Sicile, il était de son pays. On sait avec quel soin jaloux les Athéniens protégeaient la langue nationale contre toute invasion étrangère; on sait qu'en retour elle seule leur suflît pour défier les rivalités du reste de
1 Cette phrase appartient à la remarquable introduction de M. Havet aux Pensées de Pascal.
* Lys. y II.
- kh -
la Grèce et pour conserver une dernière supériorité, môme après que l'éloquence, selon la belle expression de Cicéron quittant le port du Pirée, eut fait voile vers les îles et vers les rivages de l'Asie.
A ces deux premières qualités, Lysias en dut en partie deux autres, dont l'alliance est assez rare, la clarté et la concision. Pour la clarté (^«©r.veuc, cpaxveta), mérite indispensable, surtout à l'orateur dont l'auditoire n'a pas le temps de chercher la pensée, Denys d'Halicarnasse va jusqu'à préférer Lysias à Démosthène. La concision avait chez lui un caractère qu'exprime bien une phrase grecque dont l'équivalent est difficile à trouver en français : i ov^rpé^oyja rà whftax* /ai arpOTyifta»; nrçépowja Ufa 2 . Son style n'était point formé de traits brefs et détachés, mais condensait, pour ainsi dire, les pensées de manière à en former un ensemble compacte (tô zvr.xykç, twv Xoyuv'). De là résultaient de la fermeté et de l'énergie sans dureté. Thrasymaque, d'après l'autorité de Théophraste, l'avait précédé, sinon égalé, dans cet art difficile. Démosthène le surpassa , mais peut-être en trahissant davantage l'effort et la peine (mpiipyrà; xoi 7ri/.pw;).
En effet, le naturel et la simplicité sont les caractères constants du talent de Lysias; ils se mêlent à toutes ses qualités et font son originalité dans cha-
1 BmtUS. XIII.
! Ponys d'Halic , Lys., VI.
3 Photius.
cime. Non -seulement il évite l'emphase, mais il pousse la haine de la recherche jusqu'à éviter les ligures : le mot propre, qui ne lui manque jamais, lui suftit pour rendre toutes ses idées 1 . Nous sommes bien loin des périphrases ambitieuses et des hardiesses poétiques qu'Aristole 2 releva chez Alcidamas d'Élée. Aussi Lysias, quoique le ton s'élève quelquefois chez lui avec le sujet, est-il pris, dans les distinctions des rhétoriques , pour modèle du genre simple. Le naturel, qui s'allie si bien à cette simplicité, atteint la perfection : on croit entendre le langage spontané d'un homme qui tient du ciel le don précieux de bien exprimer ses pensées, tant la phrase marche avec aisance et tant elle dissimule l'art de sa composition!
Aussi n'est-il pas étonnant qu'on ait dit que Lysias ne s'était nullement préoccupé de l'harmonie. Il eût été plus juste de dire, comme le fait observer Quintilien 3 , que son style, ne voulant pas paraître apprêté, n'avait que cette harmonie naturelle, qui est celle de toute phrase bien construite, et dont la conversation elle-même n'est pas dépourvue. Avant qu'Isocrate *, en découvrant les véritables conditions de l'harmonie des périodes, méritât de passer pour l'inventeur du nombre oratoire, les rhéteurs, en par-
1 Denys, Lys.; UI.
1 Rhétorique, III, 3.
5 Institut, oral., IX, iv, 16-18.
v Cicéron, De orat., XMV; «/ «/., VIII ; Orat., XUI.
tieulier Tbrasymaque et Gorgias, avaient enseigné une sorte d'harmonie minutieuse et affectée) résultant 1 d'oppositions symétriques, soit dans la construction , soit dans le son des phrases. Lysias , dans le style de ses plaidoyers , ne larda pas à se délivrer des habitudes de ce genre qu'il pouvait avoir contractées. Ce fut incontestablement un mérite : lui reprochera-t-on de ne pas avoir trouvé l'harmonie, souvent légitime, mais toujours savante, de la période d'Isocrate? Ce serait lui demander l'impossible : une telle condition était incompatible avec cette simplicité et ce naturel qui excitaient tant d'admiration.
D'un autre côté , sa phrase n'est pas non plus celle de ces imitateurs infidèles qui , à l'exemple d'Hégésias de Magnésie % aux cadences monotones et aux modulations sonores des grandes périodes asiatiques, opposaient un composé puéril d'incises hachées et sautillantes. Lysias, le maître prétendu de ces orateurs , ne leur avait pas donné de pareils modèles. S'il ne vise pas à l'ampleur de la forme, cependant sa phrase prend, quand il le faut, une certaine étendue; elle s'avance alors, sans que rien semble en gêner la marche , amenant successivement et sans inversions forcées l'expression facile de chacune des idées qu'elle contient.
Il n'y a point de style sans une sorte de parure.
« Cicéroii . Oral., XII, XIII, XLiX.
* Cicéron, Brut., LXXXUI; Oral., LXVII; Ép. ù Allie, XII, 6.
Quelle sera donc la panne qui pourra s'accorder avec cette simplicité de Lysias, ennemie de tout ornement? Ce sera une élégance qui résultera naturellement de la netteté et de la proportion ; ce sera plus encore : une œuvre d'art, quelle que soit la correction du dessin, ne mérite véritablement ce nom que si elle possède ce charme qui, dans la nature qu'elle imite, est le divin caractère de la beauté. Ce charme, qui se sent plus qu'il ne se définit, fut le singulier privilège d'un homme qui semblait si complètement affranchi du désir de plaire. Son style a une grâce particulière que tout le monde reconuut en lui et dont personne ne put lui ravir le secret. C'est, au jugement de Denys d'Halicarnasse ', le caractère distinctif de Lysias, celui sur lequel on doit se guider quand on hésite sur l'authenticité d'un de ses discours ; épreuve qui serait aujourd'hui bien délicate pour notre goût. Cependant nous sommes jusqu'à un certain point capables de sentir cette grâce inimitable, surtout étant soutenus par les témoignages unanimes de fantiquilé 2 . Peut-être même réussirons-nous jusqu'à un certain point à nous en figurer la nature, en songeant à l'effet de ces voiles légers et transparents dont sont quelquefois revêtues les statues grecques :
1 Lys., XI ; Démosth., XIII.
■ Cicéron, Orat. y IX. — Denys d'Halicarnasse, dans de nombreux passages. — Quintilien, IX, îv, 17. — Plutarque, De Garnit., 5. « Examine la grâce persuasive de Lysias : oui , lui aussi m a eu les faveurs des Muses à la belle chevelure. »
rien n'est plus élégant et plusdouxù l'œil que les indications discrèles de leurs plis simples qui suivent les mouvements gracieux de formes parfaitement proportionnées; et leur charme a quelque chose de plus sensible et de plus pénétrant que la majesté des riches draperies auxquelles fait penser le développement des périodes d'Isocrate et de Cicéron. De même le style de Lysias est un tissu fin qui reproduit naturellement toutes les inflexions de sa pensée sans rien dérober de leur souplesse. Que faudrait-il de plus pour que notre admiration fût complète? Peut-être des formes plus idéales et une vie plus généreuse dans le corps qui respire sous ce vêtement diaphane.