‹ Des caractères de l'atticisme dans l'éloquence de LysiasChapitre 7 sur 7 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ai insisté sur les caractères du talent de Lysias. J'ai cherché à faire ressortir les qualités que l'on rencontre dans ses discours, et à montrer la forme particulière qu'elles y ont prise. Puis, les considérant en elles-mêmes, j'ai indiqué leur importance, soit dans l'éloquence athénienne en particulier, soit en général dans la littérature.

C'est ce dernier point de vue qui fait peut-être aujourd'hui le principal intérêt d'un travail sur Lysias. Lui-même, en effet, ne réalise pas pour nous l'idéal de l'éloquence. C'est avec raison que nous demandons à un grand orateur les élans de l'âme, le mouvement de l'imagination, l'éclat du style. I)émosthène, Cicéron, Bossuet, voilà le? premiers noms de

l'éloquence : Lysias appartient à un ordre inférieur; son talent est plus humble et même incomplet. Mais ses ouvrages , comme tous ceux qui appar-

tiennent auxbonnes époques de la littérature grecque, sont à la fois antiques et modernes. Tel est en effet le privilège des belles œuvres de la Grèce : elles on! un caractère si original , elles se sont en naissant si naturellement pénétrées de l'influence d'une société particulière, si profondément empreintes des mœurs et de l'esprit du peuple qui les a produites, qu'elles se reconnaissent immédiatement et qu'il est impossible de les confondre avec celles des autres pays; et cependant le développement des arts qui les a créés a été si logique et si régulier, qu'ils sont presque immédiatement arrivés à des formules définitives et à des principes qui sont aujourd'hui nos lois. Ainsi ils ont eu une maturité précoce, et leurs chefs-d' œuvre ne vieillissent pas; ainsi, malgré l'initiation qui nous est nécessaire pour en comprendre complètement la nature, ils sont pour nous les objets éternels d'une élude et d'une admiration fécondes.

Lysias est Athénien. Personne ne le fut plus que lui; personne ne reproduisit par des images plus naturelles et plus exactes les instincts , les habitudes , la physionomie de la société qui vit naître ses ouvrages. C'est un génie antique par cette alliance mer-

veilleuse du fini et du naturel , de lu perfection des détails et de l'aisance de la forme, de la grâce et de la simplicité, qui semble moins dans les conditions et dans l'esprit de l'art moderne. D'un autre côté, ce n'est point un étranger pour nous : il nous parle,

nous le comprenons il est notre maître; car il nous enseigne par ses exemples l'amour du beau simple et vrai qui est la règle invariable du goût.

Ce n'est point par un rapprochement factice ni forcé qu'en parlant de Lysias j'ai été amené à citer plusieurs des noms les plus illustres de notre littérature. Le lien qui existe entre ces noms et le sien est le lien légitime et nécessaire qui , au nom des lois immuables de la raison, unit à travers les siècles les chefsd'œuvre des arts ; c'est celui qui nous rend à la fois possible et utile le commerce des grands hommes de l'antiquité.

J'irai plus loin : ne doit-on pas reconnaître entre les qualités de Lysias et certains côtés essentiels du génie français un rapport particulier? A Lysias, le modèle des attiques, opposons le plus français de nos écrivains, celui quï semble avoir donné à notre langue, dégagée de la forme latine, sa véritable physionomie , Voltaire : qui pourrait nier leur ressemblance? Pour apprécier le second, tout le monde ne parle-t-il pas de la simplicité, de la précision, de

l'aisance, de la grâce de son style? Ces mots se sont nécessairement retrouvés presque à chaque page de cette étude. Les qualités qu'ils désignent sont à la fois les plus altiques et les plus françaises; de même qu'elles ont fait dans l'antiquité la principale différence d'Athènes et de Rome, aujourd'hui leur réunion donne à notre langue une incontestable supériorité sur les autres langues de l'Europe.

Depuis Voltaire , qui doit rester notre guide , et qui, en nous montrant la voie à suivre, nous a marqué la limite à laquelle il faut nous arrêter, les modifications de nos habitudes et de nos goûts ont peut-être encore accru l'importance de ces qualités. Aujourd'hui plus que jamais, nous aimons, au moins daus la prose, la simplicité : le mouvement et la rapide circulation des idées depuis un siècle, et la fatigue qui résulte de la longue expérience des artitices et des effets de style , nous ont naturellement conduits à un genre de prose plus agile, plus souple et plus sobre d'ornements; tandis qu'au contraire la poésie, comme pour établir une compensation et comme pour recueillir avec son riche bagage la muse exilée de la grande éloquence, affectait plus de hardiesse et visait plus à l'éclat. De ces deux faits, le premier est le seul qui nous occupe ; c'est aussi le plus important, puisqu'il s'applique au développe-

ment le plus considérable et le plus constant de notre littérature. Or si notre prose semble de jour en jour renoncer davantage aux brillants prestiges de Fart , si elle se propose plutôt d'être vraie que d'éblouir, on sent combien elle doit tenir, pour mieux atteindre son but et en même temps pour conserver un caractère littéraire, à garder la justesse et la netteté.

C'est là comme un héritage national dont nous «levons être jaloux. Si, pour réussir à le défendre, nous n'avons à épargner aucun eflbrt, s'il nous faut demander des secours, non-seulement a nos pères qui nous l'ont transmis, mais aussi aux auteurs anciens qui ont une affinité avec le caractère français , on voit quels sont les titres particuliers de Lysias à notre étude. Nous devons l'étudier, nous devons même nous inspirer de ses exemples, autant qu'il est possible; car l'imitation de l'antiquité a ses limites nécessaires. Pour indiquer seulement un point , nous ne pouvons comprendre maintenant la lente composition des ouvrages d'Isocrate : qui sait le temps qu'a coûté à Lysias lui-même chacun de ces petits discours qui ont une allure si facile? Aujourd'hui, nous ne nous soumettrions plus à ce travail pénible qui n'effrayait pas l'auteur des Provinciales. Mais, sans nous astreindre à de laborieux efforts et à des analyses minutieuses que ne comportent plus nos mœurs et qui

chez nous étoufferaient le naturel, nous devrons au moins surveiller avec attention et ne pas abandouuer au hasard l'expression spontanée et rapide de notre pensée : nous le ferons d'autant mieux que notre goût aura contracté de meilleures habitudes, gagné plus de délicatesse, appris à surmonter plus sûrement ses hésitations et à se suffire plus facilement à luimême , en un mot , se sera plus complètement formé par la connaissance des bons écrivains. Lysias, qui, au jugement des Athéniens, atteignit la perfection dans les qualités qui nous sont communes avec eux et que nous considérons comme notre patrimoine, ne sera pas indigne de nous donner quelques leçons.

Vu et lu,

à Paris , en Sorbonne , le 5 octobre 1854,

Le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris,

J.-Vict. LE CLERC.

Permis d'imprimer :

U Vice-Hecteur de l'Académie de Paris ,

CAYX.

Pari». — Imprimé par E. Thcnot et C*, rue Racine . m.

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