‹ Des caractères de l'atticisme dans l'éloquence de LysiasChapitre 6 sur 7 · III · texte numérisé non relu

III

Il y a du jansénisme dans les doctrines littéraire* de Pascal. Avant lui, avec une austérité moins grande et un sentiment non moins délicat, Descartes 1 avait vanté le mérite de la pureté et ceux qui résultent de la proportion et de la grâce naturelle. Personne ne les a plus heureusement exprimés : « La pureté de »> rélocution, dit il en jugeant des lettres de Balzac, »> y règne partout, comme fait la santé dans le corps, » qui n'est jamais plus parfaite que lorsqu'elle se fait » le moins sentir. La grâce et la politesse y reluisent » comme la beauté dans une femme parfaitement » belle, laquelle ne consiste pas dans l'éclat de quel- » ques parties en particulier, mais dans un accord et » un tempérament si juste de toutes les parties en- » semble, qu'il n'y en doit avoir aucune qui Pem- « porte par-dessus les autres, de peur que la pro- » portion n'étant pas bien gardée dans le reste, » le composé n'en soit moins parfait. » En même temps il réclame l'accord de l'expression et de la pensée, de telle sorte pourtant que, pour rendre les idées les plus hautes et les plus inaccessibles au vulgaire, on emploie les termes qui sont dans la bouche de tout le monde et qu'un long usage a perfectionnés : ainsi t naissent des grâces si faciles et si natu- » relies, qu'elles ne sont pas moins différentes de ces » beautés trompeuses et contrefaites dont le peuple a » coutume de se laisser charmer, que le teint et le

• Jugement de quelques lettres de Balzac. Lettre XXXI.

» coloris d*ano belle et jeune tille est différent du fard » et du vermillon d'une vieille qui fait l'amour. » On croirait lire l'éloge de l'atticisme.

A ces deux grandes autorités en faveur des mérites al tiques s'il est besoin d'enjoindre une autre, il faut surtout invoquer celle de Fénelon , ce génie à la fois si grec et si français, ce partisan déclaré de Démosthène contre Cicéron , cet esprit si vif et si délicat qui, sous l'inspiration d'Homère, sut en môme temps créer de si charmants modèles de naturel et de simplicité gracieuse, et faire si éloquemment ressortir la puissance de ces qualités. « Les ouvrages brillants et fart çonnés, dit-il , imposent et éblouissent; mais ils ont » une pointe fine qui s'émousse bientôt. Ce n'est ni le n difficile, ni le rare, ni le merveilleux que je cherche; «c'est le beau simple, aimable et commode que je » goûte. Si les fleurs qu'on foule aux pieds dans une » prairie sont aussi belles que celles des plus somp-

» tueux jardins, je les en aime mieux La rareté

»>est un défaut et une pauvreté de la nature. Les » rayons du soleil n'en sont pas moins un grand tré- » sor, quoiqu'ils éclairent tout l'univers. Je veux un » beau si naturel, qu'il n'ait aucun besoin de me sur- » prendre par sa nouveauté. » Il serait facile de multiplier les citations et de se laisser aller au plaisir d'emprunter une si belle langue pour donner toute leur force à des idées vraies.

Lysias niait que l'éloquence fût un art; Pascal s'écriait : « La vraie éloquence se moque do l'éloquence;»

Fénelon dit que « l'art se décrédite en se montrant : » la vérité, la nature, tel est donc le principe suprême qu'ils ont tous trois consacré et différemment appliqué , selon la diversité de leurs esprits. Il résume en lui toutes les observations qui viennent d'être présentées. Il condamne d'une manière absolue le culte de l'art en lui-même, qui en effet dans l'éloquence est pernicieux. Dans la poésie, qui pourtant est soumise à la même loi , peut-être serait-il bien délicat de fixer la limite précise à laquelle doit s'arrêter le travail de l'artiste qui embellit son œuvre : qu'est-ce qu'un poète qui charme médiocrement l'imagination et les oreilles? L'orateur a un but pratique auquel il doit marcher directement : toute fantaisie lui est interdite. Et cependant la sévérité a elle-même ses abus; ce stoïcisme qui condamne tout ornement dès qu'il ne s'applique pas immédiatement au corps de la pensée , conduit à la pauvreté et à l'impuissance. La passion veut des mouvements et des images ; la langue, d'ailleurs, ne nous fournit pas une expression simple et précise pour chaque idée, à plus forte raison pour chaque sentiment. Il faut donc chercher des équivalents, faire des détours, produire un effet ou une impression , non pas par la puissance de quelques mots en particulier, mais par l'inspiration générale , quelquefois insaisissable dans le détail, de tout un développement, appeler à notre secours les figures et l'harmonie, user de mille moyens pour traduire les mille intentions, pour rendre les mille nuances de

noire pensée. C'est ce travail nécessaire qui demande les ressources de l'art. N'oublions pas toutefois qu'avant tout il faul , principalement dans l'éloquence, en subordonner l'emploi à cette loi souveraine, que l'art ne doit pas cesser d'être pratique, ni devenir à lui-même son but.

C'est là une vérité de bou seus; mais ce qui explique à ce sujet notre erreur, c'est que l'art a une double origine : l'une divine et supérieure, l'autre humaine et humble. La première est le sentiment et l'amour du beau , qui nous sollicite et nous guide , qui nous ei/.ève au joug de la réalité en plaçant notre modèle plus haut, et dont la satisfaction flatte les instincts les plus élevés et les plus délicats de notre nature. On conçoit que sous l'empire exclusif de ce sentiment on en vienne à mépriser le réel qui ne suffit plus, à négliger l'utile qui n'est que la satisfaction actuelle d'un besoin pratique, et à penser uniquement à ces plaisirs plus distingués de l'esprit. L'autre origine n'est autre chose que notre impuissance même : nous ne possédons pas cet idéal suprême de la beauté qui. plus ou moins sensible à nos intelligences, les attire et les domine toutes; aussi usons-nous de toutes les ressources que notre nature imparfaite peut nous fournir, et employons-nous tous les moyens que nous pouvons inventer pour combler cet abîme qui nous sépare d'une possession et d'unejouissance complètes; de sorte que l'art n'est qu'un eflbrt que nous sommes obligés de faire pour toucher un but éloigné et pour

nous assurer d'un bien qui nous échappe. La conséquence est inévitable: plus nous chercherons à donner d'importance à Tari, plus nous trahirons nous-mêmes notre faiblesse et demeurerons au-dessous de nos prétentions.

C'est ce que ne virent pas les sophistes grecs. Ils perfectionnèrent cet instrument qui était destiné à lutter contre la difficulté si grande de rendre fidèlement les sentiments et les pensées , le jeu naturel des passions, les mouvements impétueux ou réfléchis du cœur et de l'intelligence; mais ils se firent illusion sur la valeur du résultat qu'ils avaient obtenu : dans leur enthousiasme pour eux-mêmes, ils crurent s'être élancés au delà d un but qu'en réalité on ne peut atteindre. De même qu'ils prétendaient connaître la nature et les rapports des idées en dehors de leurs applications réelles, ils s'imagiuèrent posséder la puissance des mots en dehors de leur emploi légitime , et sans doute aussi , quoiqu'ils s'adressassent moins à l'àme qu'à l'esprit , l'accent de l'émotion sans l'émotion elle-même. Cette séparation est mortelle pour l'éloquence. C'était la méprise d'une vanité ambitieuse. Ils dédaignaient la réalité, et le dédain de ces esprits amoureux d'eux-mêmes n'aboutit qu'à l'impuissance. La preuve de ce fait en même temps que leur punition fut dans l'avilissement de ce qu'ils avaient prétendu élever si haut : l'éloge de la mouche, de l'escarbot, ou des sujels analogues, tels étaient souvent les chefs-d'œuvre de leur éloquence! Ainsi,

au moment où se formait l'art oratoire, les Athéniens applaudissaient déjà ces tristes extravagances que renouvelèrent à Rome les déclamateurs quand le silence de la tribune politique leur laissa le champ libre. Mais Athènes fut sauvée par la réalité et la vie de ses institutions républicaines: et de plus, il n'y eut chez elle que la surprise et l'erreur d'un moment. Son goût, un instant égaré, n'hésita pas, lorsque Lysias lui présenta ces modèles de vérité et de mesure où elle se retrouvait elle-même. Et elle se soumit d'autant plus facilement à cette salutaire influence qu'elle put légitimement satisfaire cet amour de la forme qui avail aussi contribué à tromper un peuple artiste: les Athéniens reconnurent dans Lysias les qualités de la forme qu'ils aimaient le mieux , la pureté et l'élégance du dessin et l'exquise perfection des détails.

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