‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 16 sur 67 · DES CAUSES DE GUERRE SANS NOM · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE GUERRE SANS NOM

L'homme, comme tous les carnassiers, est enclin à se battre. Il se bat non seulement, comme ceux-ci, pour une proie, c'est à dire pour un avantage réel ou supposé, comme des richesses, des colonies, un territoire, mais il se bat aussi sans but appréciable, uniquement pour ce que Ton appelle le point d'honneur. Deux cavaliers se rencontrent : ils sont de même rang, aucun des deux ne veut céder le haut du pavé. Ils se provoquent, tirent Tépée et Tun tue l'autre. Les peuples ressemblent à ces duellistes. Us commettent ce crime abominable de la guerre, non pour défendre des opprimés ou faire triompher la justice, pas môme pour un gain matériel, mais seulement parce que, dit-on, l'honneur national est engagé. Le tjpe 4e ces guerres qui n'ont d'autre cause que la férocité et la folie des hommes, est celle qui éclata en 1739 entre TAngleterre et l'Espagne à propos de « l'oreille de Jenkins 9» comme dit Carljle dans son Frédéric le Grand. Le capitaine Jenkins naviguait dans les eaux de la Havane: des gardes-côtes montent à son bord, et furieux de ne point trouver de contrebande lui coupent l'oreUle, aprôs

avoir essayé de le pendre. L'Angleterre prend feu, l'Espagne maintient son droit, et la guerre est déclarée. Elle met définitivement fin à la puissance maritime des Espagnols. A la honte du xix^ siècle, n'avons-nous pas vu la guerre éclater entre la Russie et la France pour une cause non moins futile. La coupole de l'église de Jérusalem a besoin de réparations ; les moines grecs prétendent avoir le droit de les faire, les moines latins le contestent; ils se disputent et en viennent aux coups. La Russie soutient les moines grecs, la France les latins, et voilà que commence Fimbroglio diplomatique des Lieux saints qui aboutit à une lutte sanglante dont le seul résultat est de permettre à Napoléon III de « laurer » son effigie et de baptiser des boulevards et des ponts du nom des victoires remportées par ses généraux.

Récemment on insulte à Alexandrie un employé inférieur du consulat espagnol. Il avait été le provocateur, soutient le gouvernement égyptien ; n'importe, il faut une réparation ou l'Espagne envoie sa flotte. Faut-il rappeler la Grèce menacée, ses côtes bloquées par l'escadre britannique, la France irritée, toute l'Europe en émoi et lord Palmerston triomphant, le tout à propos de quelques meubles avariés du sieur Pacifico ? Faut-il citer aussi la guerre sans motif déclarée par l'Espagne au Pérou et au Chili , pendant laquelle Valparaiso, ville ouverte, est en partie réduite en cendres? On n'en finirait pas s'il fallait rappeler tous les conflits nés du hasard, soutenus par l'orgueil et trop souvent tranchés par la forcée Tant que

3 M. Tabbé Garaude a essayé ci*en faire l'énumération dans un ouvrage â*Qne inspiration hOD note et chrétienne : La, guerre considérée au point de

' les hommes ne seront pas devenus plus raisonnables, des

différends de ce genre peuvent surgir à chaque instant.

I Heureusement les États sont moins prompts qu'autrefois

à faire appel aux armes et plus disposés à accepter la médiation d'une puissance amie.

Des différentes causes de guerre que nous avons énumérées, les unes tendent à s'atténuer et à disparaître. Ce sont celles qui résident dans l'esprit de conquête, dans la théorie de l'équilibre, dans les rivalités historiques ou coloniales, dans le fanatisme religieux, dans les interventions étrangères. D'autres au contraire s'aggravent et deviennent plus menaçantes, comme l'antagonisme des races et les conflits des nationalités. En somme, quoiqu'on voie poindre à ITiorizon deux ou trois grandes guerres, l'esprit de paix a gagné du terrain. Les batailles sont si meurtrières, la destruction des hommes s'opère par des engins si perfectionnés, la mécanique tend tellement à remplacer la valeur personnelle, que la guerre a perdu même ce caractère chevaleresque qui la faisait paraître moins horrible. Les hommes se battront encore, parce qu'ils ne sont pas assez raisonnables pour faire disparaître de commun accord toutes les causes de conflit ; mais au moins ils en sont arrivés à détester la nécessité de se battre. C'est déjà un grand progrès.

mte philosophique, social et religieux. Voyez aussi les exceUentes études contenues dans le volume intitulé : Prixeessays on a Congress of nations, Boston-Mliipple and Damrell. Published forthe American peace Society.

Page 1