‹ Des causes actuelles de guerre en Europe et de l'arbitrageChapitre 18 sur 67 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

On a souvent accusé la France d'être une menace perpétuelle pour le repos de l'Europe, parce qu'elle était inquiète, turbulente, révolutionnaire, toujours disposée à se mêler des affaires intérieures des autres pays, avide de gloire militaire^ décidée à maintenir sa suprématie sur le continent et rêvant de reconquérir un jour ses frontières naturelles et de venger ses défaites de 1815. Cette appréciation s'appuyait sur quelques faits indéniables. Il est hors de doute qu'en France, certains partis, certains écrivains surtout,parlaient souvent et très haut de revanche à prendre, de prestige à maintenir, de frontières à rectifier, de prépondérance à conserver et qu'ainsi ils entretenaient un courant superficiel d'idées belliqueuses. Mais au fond, on peut affirmer, je crois, que la grande migorité de la nation était décidément acquise aux idées pacifiques et que l'empire de ces idées s'affermissait chaque jour davantage.

Si, avant chacune des guerres entreprises par Napoléon III, on avait interrogé directement et honnêtement la nation, elle aurait certainement voté pour la paix. Seule-

ment en France la situation est toujours très complexe. Quoique le pays veuille sincèrement la paix, il est certaines idées fortement enracinées dans l'esprit des classes supérieures auxquelles le gouvernement peut toujours faire appel, s'il désire la guerre. Pour se rendre compte de la conduite politique de la France , il faut examiner de plus près ce qu'il y a de contradictoire dans sa situation.

M. Taine, dans une lettre adressée à M. Strauss en octobre 1870, a parfaitement montré combien les sentiments pacifiques avaient fait de progrès en France depuis trente ans. La grande division de la propriété et la constitution sociale qui en résulte doivent attacher le pays à la paix. On compte environ cinq millions de propriétaires, et vingt millions d'habitants sont engagés dans les travaux de l'agriculture. Ceux-là n'ont rien à gagner à la guerre, et ils le savent. Ils ne s'inquiètent point de politique étrangère et les questions de prépondérance , d'équilibre et d'influence à l'extérieur les touchent peu. Ils maudissent l'impôt et n'aiment point la conscription ; or, ils savent par expérience que toute guerre dévore des hommes et de l'argent. Grâce aux chemins de fer et à la hausse des prix de tous les produits agricoles , leur condition s'est beaucoup améliorée. lisent plus d'aisance, ils vivent mieux; ils ont même fait quelques économies, placées dans la rente ou dans les obligations des villes et des compagnies. Ils sont donc intéressés à ce que l'ordre et la paix se maintiennent. Napoléon le savait si bien que pour faire accepter sa dictature, il avait résumé son programme en ce mot fameux : l'Empire c'est la paix. Les cultivateurs proprié-

taires ont toujours voté pour PEmpire parce que ce régime, pensaient-ils, leur assurait l'ordre et Taccroissement de leurs profits. Consultés en 1871 , quand rAllemagne réclamait une énorme indemnité et une cession de territoire, ils ont voté pour la paix quand même.

Les ouvriers de l'industrie, pénétrés d'idées socialistes, s'occupaient de coalitions internationales et parlaient de république universelle. Loin de nourrir des sentiments d'hostilité contre les autres peuples, ils oubliaient presque l'idée de patrie pour ne songer qu'à la solidarité conmiune de tous les ouvriers, sans distinction de race ou de nationalité. L'ennemi, ce n'était pas l'étranger , c'était le maître. Les industriels, les commerçants étaient naturellement hostiles à la guerre, et les rentiers, les détenteurs d'obligations de toute sorte étaient accusés de vouloir la paix à tout prix. La France actuelle était donc très différente de celle de 1830, toute bouillonnante encore des souvenirs de la Révolution et du premier Empire ; elle était moins belliqueuse môme qu'en 1848 et, déjà alors, le premier acte diplomatique de la république avait été une ode à la paix universelle et à la fraternité des peuples, écrite par la plume éloquente de Lamartine. On peut donc affirmer en toute vérité que le peuple français n'aurait jamais de lui-même poussé son gouvernement à la guerre.

Malheureusement, certains souvenirs, certaines aspirations, certains rêves constituaient un fond de matière inflammable à laquelle un souverain voulant la guerre pouvait toujours mettre le feu. Quelques écrivains avaient eu le tort d'entretenir dans la nation l'idée vague de

reprendre un jour ses frontières naturelles ^ Cette idée avait perdu beaucoup de son crédit dans les derniers temps ; néanmoins Napoléon III a pu croire qu'en réalisant ce rêve et en rendant à la France les limites conquises par la première république, il parviendrait à asseoir définitivement sa dynastie. De là, pour atteindre ce but, ses menées sourdes et persistantes, qui l'ont conduit enfin à se faire jouer par la Prusse.

L'idée que la France ne pouvait, sans déchoir, perdre sa prépondérance en Europe, était aussi très répandue. De bons esprits, comme Prevost-Paradol, la partageaient. Cet écrivain si sensé d'ordinaire ne peut se résigner à voir s'élever des puissances comptant cent millions d'âmes, et pour qu'à la fin du siècle il y ait aussi cent millions de Français, il veut créer une seconde France en Algérie*, où hélas! après 40 années d'occupation, il n'y a que 250,000 européens, dont la moitié environ sont étrangers. Si Sadowa a occasionné à M. Rouher des angoisses patriotiques et provoqué un mécontentement sourd dont l'opposition s'est fait une arme contre l'Empire, c'est parce qu'à partir de 1866 la prééminence de la France semblait

1 En voici un exemple : M. Augustin Thierry dit dans ses Récits des temps mérovingiens. » La nature ne voulut que le maintien de nos limites naturelles. Vidée de les reprendre ne se perdra jamais ; elle est profondément nationale et profondément historique». M.Thiers,dans son Histoire de la Révolution et dans celle de V Empire, se montre toujours pénétré de la même idée.

< Les partisans aveugles de la colonisation ne songent pas que la population qui s'accroît déjà si lentement en France, — la période de doublement étant de quinze ans, — n'augmenterait plus du tout en Algérie où le climat est moins favorable à la vie et à la fécondité de l'Européen. Pourquoi ne pas coloniser le centre de la France plutôt que la côte africaine ? Dépensez 40 millions par an dans le Berry et le Limousin, et vous obtiendrez de bien autres résultats qu'en Algérie.

menacée. C'est ce sentiment qui a déterminé Napoléon III à risquer la guerre, parce que sans cela il se croyait perdue

Les divers gouvernements qui se sont succédés en France, ont aussi trop détourné Fattention du pays des affaires intérieures sur les affaires extérieures. Ils prétendaient maintenir leur « légitime influence » , c'est à dire régenter le voisin. La restauration fait la guerre d'Espagne. Le pacifique Louis-Philippe occupe Ancône et se laisse entraîner jusqu'aux limites d'une guerre générale pour soutenir le vice-roi d'Egypte. M. Guizot veut intervenir en Suisse pour secourir les jésuites. Enfin, Napoléon III fait la guerre de Crimée pour une querelle de moines, la guerre d'Italie pour une idée, l'expédition de Rome pour défendre le Pape, celle du Mexique pour relever les races latines et enfin la guerre de Prusse, sans motif aucun. Ces précédents avaient habitué les politiques aux interventions à l'étranger et leur avait fait adopter le mot de Frédéric II, qu'il ne devait point se tirer en Europe un coup de canon sans la permission de la France.

Le peuple français s'est toujours montré plein de sympathies fraternelles pour les autres peuples ; mais.en mâme temps il voulait conserver le rang et le renom de première puissance militaire du continent. Les souvenirs des prodigieuses victoires de l'Empire, gravés dans tous les esprits par l'histoire, la poésie, les tableaux, les monuments et par le nom même des rues, des boulevards et des ponts,

1 II faut voir dans la déposition de M. Thiers comment la France et la Pmsse ont été entraînées à la guerre, sans qu*aucune des deux nations Tait voulu. Point de page dans Thistoire moderne qui soit plus instmc« tive et plus affligeante. (V. aux annexes, n* 1.)

imprimaient an caractère national une teinte martiale. On aimait la guerre pour la guerre ^ Béranger, en chantant le vieux soldat, a aidé au retour des Bonaparte et lui a fourni des éléments belliqueux. L'influence des intérêts matériels aurait été assez forte pour réfréner ces dispositions guerrières, si le gouvernement n'avait pas cru qu'il était de son intérêt d'y faire appel et de les déchaîner.

La constitution de l'armée était aussi un danger pour la paix, non que le soldat tînt fort à se battre ; sorti des classes agricoles, il en partageait les sentiments pacifiques ; mais les officiers et les sous-officiers étaient portés à la guerre par esprit de métier d'abord et ensuite parce qu'une campagne offi*e des chances d'avancement rapide. Le service n'étant pas obligatoire, les jeunes gens des

familles aisées se faisaient remplacer et ainsi les classes dirigeantes, n'ayant pas à craindre pour la vie de leurs enfants, ne présentaient qu'une molle résistance aux entraînements belliqueux. Les expéditions faciles et toujours victorieuses contre les Arabes, sous un beau climat et sans privations sérieuses, avaient aveuglé l'armée sur les horreurs d'une grande lutte contre une puissance de force égale. Ses chefs, les maréchaux, étaient ainsi disposés à faire la guerre de 1870 , comme un jeu qu'on dirige à sa guise et qu'on cesse quand on a gagné. Ces dispositions, dangereuses en tout pays, l'étaient surtout sous un régime établi parla force des bayonnetteset ayant toujours besoin

1 C'est ainsi qu'en Juin 1859, après la bataille de Solferino, M. Forcade écrivait dans la clironique de la Remte des detuo mondes : • La guerre, il faut Tavouer, est pour la France une fête ; le vieux sang fhinçais retrouve alors son étemelle Jeunesse. La France s'abandonne à l'ivresse des batailles; elle respire tout entière le souffle héroïque qui anime ses soldats. *•

d'elles pour se maintenir contre l'opposition des grandes villes.

Si Napoléon III s'est décidé à la guerre en 1870, c'est parce que les votes militaires, lors du plébiscite, avaient révélé un mécontentement sérieux dans une partie de l'armée. Convaincu que son indispensable appui allait lui échapper, il crut ne pouvoir le ressaisir que par la victoire.

Enflammé par le souvenir des campagnes de propagande de la Révolution et aussi pour faire de l'opposition, le parti radical depuis 1830 n'avait cessé de pousser à la guerre, tantôt contre la Russie à propos de la Pologne, tantôt contre TEurope entière à propos de la Belgique, tantôt contre TAngleterre à propos du droit de visite ou de la question Pritchard, tantôt contre 1* Autriche à propos de l'Italie.

Parmi les démocrates, les socialistes seuls tenaient pour la paix et en cela ils avaient raison. La guerre, en dévorant les capitaux, arrête l'amélioration du sort des classes laborieuses qui n'est possible que par l'accroissement du capital et la diffusion de l'instruction. Tout ami du peuple, qui l'entraîne à la guerre sans nécessité absolue, est aveugle; car il va contre son but.

Tant que la France n'aura pas un gouvernement solidement assis, elle risque d'être jetée à l'improviste et malgré elle dans une lutte où son existence peut être engagée^ Ce sera toujours la dernière ressource d'un sou-

^ Supposons Henri V rétabli sur le trône, soit avant, soit après ûambetta, et il sera forcé de faire la guerre À bref délai. Proudhon écrivait en 1854 au prince Napoléon : « Henri V est seul logique, et comme ce qui est logique tôt ou tard se réalise, Henri V reviendra. « — « L*eufant du miracle » se mettrait à la tête de la réaction cléricale dans toute TËurope

verain poussé à bout par Topposition. Si le trône de Louis- Philippe a été ébranlé parce qu'il ne prenait pas les armes pour des différends sans nulle importance, comment un souverain pourrait-il résister longtemps aux attaques de ceux qui, se faisant une arme des impatiences patriotiques, parleraient de rétablir l'intégrité du territoire? Aujourd'hui, il faut bien l'avouer, la situation n'est plus ce qu'elle était avant 1870. Le pays alors était profondément attaché à la paix et c'est le gouvernement qui l'entraînait à la guerre. Dorénavant ce sera le pays qui sera porté à la guerre et la difficile mission du gouvernement sera de contenir ces entraînements trop naturels. C'est là un immense danger, car le désir aveugle de la revanche peut faire recommencer les fautes de 1870. Les guerres actuelles ne sont plus comme autrefois des tournois presque sans résultat ; ce sont des luttes à fond, comme s'exprime M. de Bismarck, et la défaite du vaincu peut être si écrasante qu'il ne s'en relève plus. Que la France le sache bien, il ne suffit pas d'adopter l'organisation militaire de l'Allemagne, il lui faut des réformes profondes dont les résultats ne sont pas immédiats. La Prusse est parvenue à réunir toute la puissance que donne le principe d'autorité avec toute celle que renferment les institutions démocratiques. Dans les cadres d'une discipline de fer,

contre les deux ennemis de l'Église, l'Italie et rAUemagne. Mais quels alliés trouverait- il f Ses partisans et ses adversaires lui laisseraient-ils le temps d'en chercher? Et s'il était vaincu, la France ne serait-elle pas morcelée? L'Allemagne ne forcerait-elle pas la Belgique à prendre les provinces septentrionales autrefois possédées par Charles V et à entrer dans le ZoUvereinf Ij& fin du siècle verra probablement des événements décisifs. Les amis de la France ne peuvent assez lui recommander la plus extrême circonspection.

elle a jeté les incalculables ressources que foumiâsent renseignement universel et le service militaire imposé à tous. Le mouvement national, cette force inmiense des temps modernes, s'est mis aux ordres de la féodalité. Au sentiment du devoir, à la foi religieuse, à la simpUcîté de la vie, à l'âpre travail, à l'esprit de subordination et d'obéissance, à tout ce que l'ancienne société' avait de solide, sont venus se joindre les découvertes de la science, les progrès économiques, les ressorts d'une administration exacte comme une montre de précision, et ainsi s'est formée cette puissance dont il est plus facile d'analyser les éléments que de s'approprier les traditions.

La France a perdu cette force de cohésion que le respect de l'autorité et l'esprit de religion donnaient à l'ancien régime, et elle n'a pas encore su tirer des institutions démocratiques les ressources qu'elles offrent, lorsque, comme aux États-Unis, elles^' s'appuient sur le développement moral et intellectuel de tous. Avant de jeter les yeux au dehors, elle doit donc fonder solidement des institutions libres et leur emprunter, par la diffusion de l'instruction et du bien-être, toute la force qu'elles recèlent.

Page 1