VI. Le génie de lapaix, par M. Gh. Potvin
VII. Désarmer ou déchoir , par le comte L. Goblet d'Alviella. VIII On international reform, by Frédéric Seebohm.
rager par les jugements défavorables de Genève et de Berlin, a consenti à soumettre à l'arbitrage du président de la République française un différend qui s'était élevé entre le cabinet de Saint-James et celui de Lisbonne, et M. Gladstone vient d'affirmer qu'il ne regrettait en rien le traité de Washington ' .
Il ne faut point s'étonner de ces aspirations pacifiques et des manifestations auxquelles elles peuvent donner lieu. Qui, en effet, après les luttes sanglantes de ces dernières années, n'accueillerait avec transport tout moyen d'en empocher le retour ? Mais pour ne pas se bercer de chimères, il faut voir en quels cas l'arbitrage peut prévenir la guerre, et pour cela il faut examiner une à une les causes de guerre qui existent encore aujourd'hui.
Il 7 a quelque vingt ans, beaucoup de bons esprits, nullement portés aux utopies, la plupart des économistes
' Au banquet du Barreau anglais, en octobre dernier, M. Oladstone s^est exprimé dane les termes suivants : « J'ai assez de confiance dans les principes de politique internationale, que nous avons adoptés pour ne désespérer en rien de l'avenir et pour ne regretter aucun des traités diplomatiques récents, quoique les résultats n'aient pas été ceux sur lesquels nous comptions. Au dessus des intérêts d'argent, au dessus même de ces questions territoriales que l'arbitrage a réglés en notre défaveur, il y a des considérations bien plus importantes pour le bonheur de l'humanité. Pour mesurer la valeur de l'arbitrage, il faut oublier nos impressions du moment ; il faut nous rappeler ces querelles où les hommes aux prises se sont baignés dans le sang humain, et penser quel bienfait c'eût été pour l'humanité, si au prix de quelques mortifications et de quelques sacrifices on avait pu éviter, ne fut-ce qu'une partie de ces maux et de ces cruautés que l'emploi de la force a toujours causés. Le désir de régler les différends internationaux par des moyens pacifiques plutôt que par la guerre, ce n'est pas le gouvernement anglais seul qui l'a conçu. On peut en faire un mérite à la grande République transatlantique qui l'a depuis longtemps préconisé. • Admirables paroles, où respire le cosmopolitisme élevé du philo- Bophe et du chrétien. Dans un meeting récent (16 janvier 1873) un membre du Parlement anglais, M. Shaw Lefévre, a également préconisé le système de l'arbitrage international.
notamment, commençaient à espérer que les peuples civilisés en étaient arrivés à comprendre qu'ils avaient tout à perdre et rien à gagner par la guerre ^ Tout, en effet, dans nos sociétés adonnées au commerce et à Tindustrie, doit attacher les hommes au maintien de la paix.
Parmi les choses tristes de notre époque, je ne connais rien de plus affligeant et de plus fait pour confondre la raison que le contraste qui s'offre à nos yeux entre les progrès de la solidarité internationale et le réveil des idées belliqueuses. D'un côté, on voit les nations entretenir entre elles des relations si intimes, si cordiales qu'on croit entrevoir déjà la fraternité évangélique régnant sur la terre définitivement pacifiée. D'autre part, au contraire, on voit ces mêmes hommes vouer leur temps et leurs richesses aux préparatifs de la guerre et épuiser leur génie d'invention à chercher des moyens plus expéditifs et plus perfectionnés d'égorger leurs semblables.
Considérez combien sont puissantes les influences qui doivent porter aujourd'hui les peuples à chérir la paix. Les anciennes hostilités, les préventions de nation à nation diminuent ou s'effacent, parce que Anglais, Français, Italiens, Russes, en apprenant à se connaître, s'aperçoivent qu'ils se ressemblent, et parce qu'en effet ils deviennent chaque jour plus semblables.
La vapeur, qui rapproche les hommes, et l'électricité, qui, supprimant les distances, communique la même
1 Parmi les écrivains qui ne partagèrent point ces espérances, si natnreUes alors, Je dois citer M. Cliffe Leslie, qni proavait, Thistoire à la main, que TaYenir de TËnrope n'était point la paix, et qui prédisait avec une remarquable sagacité Tunité de TAUemagne et les conflits qui en devaient résulter. Voyez MacmillatCt magazine mai et septembre 1860.
pensée au même moment à tous les points du globe, font naître entre les nations des rapports si fréquents et si intimes que rien désormais ne semble s'opposer à l'établissement d'une vaste fédération, réunissant en un seul groupe tous les rameaux civilisés de la grande famille humaine.
Grâce à la réduction des tarifs douaniers et aux traités de commerce, l'échange sans cesse croissant des produits enrichit les vendeurs, multiplie les jouissances des acheteurs et augmente ainsi le bien-être des deux parties. Le capital, devenu cosmopolite, féconde le travail, non seulement dans le pays qui l'a créé, mais dans les pays étrangers où l'appât d'un grand revenu l'appelle. C'est ainsi que l'épargne anglaise contribue à construire les chemins de fer américains ou russes ; l'épargne française, les chemins autrichiens, italiens ou espagnols et le canal de Suez ; l'épargne allemande, les chemins suédois et roumains; l'épargne belge, les chemins ottomans. Par suite, un pays ne peut nuire à un autre pays sans compromettre ses dividendes, ni frapper un ennemi sans tuer un débiteur, et la victoire coûte presqu'autant aux vainqueurs qu'aux vaincus. Pour faciliter les opérations commerciales et les relations de toute nature, on adopte partout les mêmes lois, les mêmes règlements, les mêmes monnaies, les mêmes tarifs douaniers, les mêmes droits d'accise, les mêmes taxes postales et télégraphiques. C'est ainsi que, récemment encore (oct. 1872), nous avons vu siéger presqu'en même temps le congrès international du mètre, un congrès international de statistique et un congrès international télégraphique.
Enfin, les grandes expositions internationales de Londres, de Paris et bientôt celle de Vienne, semblent consacrer Tunion économique des différents pays, en les convoquant dans une même arène pour s'y disputer les palmes de l'industrie et des arts.
Les sentiments pacifiques et les intérêts pacifiques avaient pris un tel empire, que naguère encore, parmi les nations européennes, si on les avait interrogées, aucune n'aurait répondu qu'elle voulait ou prévoyait la guerre.
Et cependant, nous avons vu deux grands pays, faits pour s'entendre et pour marcher, la main dans la main, à la conquête de la vérité et du progrès, jetés brusquement dans un duel à mort pour un prétexte si futile que l'on en a déjà perdu le souvenir. Aujourd'hui, hélas ! l'horizon de l'Europe est plus menaçant que jamais ; ce ne sont plus des points noirs qui y apparaissent, ce sont de sombres nuages couleur de sang qui le couvrent. Les préparatifs de guerre redoublent. Partout on ne voit que forts et citadelles qu'on construit et qu'on agrandit, canons, fusils et mitrailleuses qu'on perfectionne, armées qu'on réorganise et qu'on augmente. Partout, en Autriche, en Russie, en Espagne, en Suède, en France, à l'imitation de l'Allemagne, c'est la nation tout entière qu'on appelle sous les armes et chaque année les budgets de la guerre réclament de nouveaux crédits extraordinaires. Partout on semble se préparer à une lutte décisive et Ton se croirait à la veille d'une conflagration générale. Ne dirait-on pas que le genre humain, épouvanté de l'atrocité des combats actuels et avide de repos, est cependant entraîné, par quelque mauvais génie, vers la guerre qu'il redoute et qu'il détesta.
Écoutez les écrivains de tous les pays civilisés; ils n'ont pas de termes asses forts pour condamner la guerre. « La guerre, disent-ils, est une monstruosité et une folie. CTest un crime de léze-humanité, un assassinat en grand et ceux qui y poussent sont des bétes féroces. » Les gens qui s'expriment ainsi, le font avec la plus sincère conviction, et pourtant, peu de temps après, ils réveillent les sentiments belliqueux en parlant d'honneur offensé, de dignité nationale et de prestige compromis. Qui donc, après avoir vanté les bienfaits de la paix, n'a pas aussi à son tour déclaré que la guerre, dans certains cas, était une nécessité?
En présence de ces étonnantes contradictions qu*on rencontre et dans la situation des différents pays et dans le cœur de nos contemporains, on se persuade qu'il n'est pas inutile de rechercher quelles sont les causes qui actuellement peuvent porter les peuples à se faire la guerre, pour ainsi dire, malgré eux.
Grotius. dans son fameux livre De jure beUi etpacis, en recherchant les causes de guerre, cite les suivantes : Refus de donner des femmes à ceux qui en demandent, envie de s'établir dans un meilleur pays que celui qu'on possède, désir de s'emparer du gouvernement d'un État, sous prétexte que ce sera pour son bien, prétention à la souveraineté universelle. Ces causes de guerre sont celles qui ont existé dans l'antiquité et au moyen âge. Grotius les empruntait à ses souvenirs classiques. Aujourd'hui, elles ont pour ainsi dire disparu.
M. Paul Leroy-Beaulieu, se livrant à la même recherche que Grotius, dans un excellent livre récenmient publié ,
croit pouvoir ramener l'origine des guerres contemporaines à Tune de ces trois causes : premièrement à l'oppression d'une nationalité par une autre, secondement à des défiances et à des jalousies surannées << qu'entretient avec art une diplomatie tracassière et que perpétue un détestable enseignement publie y* , troisièmement à l'ambition des princes et au besoin de « faire oublier par l'éclat des entreprises extérieures la pauvreté des institutions du dedans » . En étudiant avec attention les faits contemporains, j'ai cru découvrir un plus grand nombre de causes de guerre, toutes actuelles, sans compter le chapitre trè^ étendu des querelles dont l'origine est si insignifiante qu'on ne peut ni les prévoir ni les décrire, et qu'il faut les grouper sous le titre de confiits sans nom. Ces causes sont la soif des conquêtes, la religion, le maintien de l'équilibre européen, les interventions à l'étranger, les rivalités historiques, les colonies, les disputes d'influence, les obligations des neutres, les hostilités des races, l'imperfection des institutions politiques et la théorie des limites naturelles. Il est probable que cette énumération, si longue qu'elle paraisse, n'est pas encore complète, tant les causes de conflit sont encore nombreuses au sein de cette Europe si policée et si unie sous certains rapports, M. Paul Leroy- Beaulieu fait à ce sujet une remarque très juste. «Des trois fléaux, dit-il, qui affligeaient autrefois l'humanité, la peste, la famine et la guerre, les progrès de la société humaine ont tellement atténué les deux premiers qu'on peut presque les considérer comme disparus. Seule la guerre a retenu et même augmenté sa puissance meurtrière ; elle est devenue plus destructive à mesure que les ressources de
Fesprit humain se sont accrues. Par une déplorable anomalie, de ces trois fléaux, les deux qui provenaient de la nature physique et dont les causes semblaient en grande partie soustraites à l'action de l'homme, ont été en s'afTaiblissantchaque jour, à mesure que la civilisation avançait, et celui-là seul dont la cause réside uniquement dans la volonté même de l'homme n*a fait que grandir 9» . Je crois que les hommes de nos jours sont infiniment moins portés que leurs aïeux à se faire la guerre, mais d'autre part, leurs relations devenant plus intimes et plus fréquentes, peuvent donner lieu à plus de conflits, si elles ne sont pas réglées par des lois internationales. Un mécanisme compliqué, à moins qu'il ne soit parfait, est très sujet à se déranger. Quand on filait à la main, si un rouet venait à se briser, le mal était insignifiant ; mais qu'aujourd'hui dans une de nos manufactures géantes, la machine se détraque, aussitôt des milliers de bobines s'arrêtent et des milliers d'ouvriers sont réduits au chômage. Les guerres sont moins fréquentes, moins longues surtout, mais elles sont bien plus terribles dans leurs proportions et bien plus décisives dans leurs résultats.