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L'ESPRIT DE CONQUÊTE

Examinons successivement les différentes causes actuelles de guerre et commençons par l'esprit de conquête. Jadis rien ne semblait plus honorable pour un roi que de faire des conquêtes ; cela rentrait dans son rôle. Le plus grand service qu'il pût rendre à son peuple était, croyaiton, d'agrandir son territoire. Le conquérant était applaudi par ses sujets^ chanté par les poètes, admiré par le monde entier. Il se ceignait le front de lauriers et nul ne demandait au prix de quelles hécatombes de combattants et de quelles dévastations de provinces il les avait obtenus, caries souffrances des peuples n'avaient point d'écho. On lui élevait des arcs de triomphes, de^ colonnes, des monuments de tout genre, et la langue semblait toujours trop pauvre pour louer ses hauts faits. Écoutez quel concert d'éloges pour Louis XIV, pour Frédéric II, pour Napoléon ! Avec quelle auréole de gloire ils traversent l'histoire, ces grands tueurs d'hommes, Alexandre et César! Allez à Paris, à Berlin, à Londres môme, la plupart des monuments sont destinés à perpétuer des noms de bataille

et des souvenirs de conquête. Nul n'échappe à la contagion. Un roi pacifique entre tous, tombé pour avoir trop aimé la paix, Louis-Philippe consacre le palais de Versailles « à toutes les gloires de la France », et il n'y place que des tableaux de batailles et des statues de guerriers. Il croit devoir ramener les cendres d'un conquérant dont il aurait fallu apprendre aux générations nouvelles à détester la mémoire. C'est ainsi qu'on inocule dans le sang des nations la passion de la gloire militaire et l'esprit de conquête. L'humanité est encore assez insensée pour adorer ses plus grands fléaux.

Il s'est fait cependant un progrès. Autrefois les légistes, les historiens admettaient la conquête comme un moyen légitime d'acquérir des provinces nouvelles. Aujourd'hui la conquête brutale , accomplie , comme jadis , tout simplement pour s'agrandir, n'est plus guère admise. Les auteurs de droit des gens qui se sont récemment occupés de ces questions, tant allemands que français, n'hésitent pas à dire que toute guerre entreprise dans un dessein de conquête mérite d'être flétrie par l'histoire comme un crime de lèze-humanité ^ La conquête ne s'accomplit plus sous son véritable nom , on l'appelle « annexion n et les États n'y ont recours que malgré eux et sous l'empire, prétendent-ils, de la nécessité. Quand les États-Unis ont enlevé

> Voyez Les lois relatives à la guerre selon le droit des gens moderne, par M. AoHiLLE Morin, conseiller À la conr de cassation, Paris 1872. — Eroberungen und Eroberungsrecht^ von D*" F. V. Holzendorf, Berlin, 1872. — Vôlkerrechtliche Betrachtungen ûber den franzôsischdeutschenKrieg, 1870-1871, von prof. D' Bluntschli. 1872. — Les faits de Ut dernière guerre au point de vue du droit international, par G. Kolin- Jàcqukbitns. Oand. 1872. — SsbbohiCi On international Refonn, Londres, 1872,Longman8.

au Mexique la moitié de son territoire, c'est parce qu'ainsi seulement, disaient-ils, ils pouvaient faire respecter leurs frontières. C'est pour le même motif que l'Angleterre a annexé à son empire indien le pays des Sikhes, Delhi, une partie de la Birmanie, et que la Russie envahit peu à peu tout le bassin du Syr-Dahria et le Turkestan. Quand la Prusse, en 1866, s'est emparée du Hanovre, du Schleswig-Holstein et de la Hesse, c'est au nom du principe des nationalités et pour fonder l'unité de la grande patrie allemande. Si, en 1871, elle a exigé la cession de l'Alsace et de la Lorraine, c'est d'abord, a-t-elle prétendu, au nom de l'identité des origines ethnographiques, et en second lieu, en raison des besoins de la défense : il fallait un boulevard en avant de la ligne du Rhin et les deux clefs de l'Allemagne, Metz et Strasbourg, devaient être remises à des mains allemandes. Conquérir n'est plus comme autrefois un haut fait dont on se glorifie, c'est un acte qu'on sent être en opposition avec les idées modernes et qu'on s'efforce de justifier en . invoquant im principe supérieur ou la nécessité.

L'humanité a donc gagné ceci , que ceux môme qui violent le droit des populations de disposer de leur sort rendent hommage à ce droit, qu'ils ne font fléchir que momentanément et devant des raisons tirées du droit de la défense personnelle. Tous les États civilisés répudient le droit de conquête, généralement reconnu naguère. C'est un grand progrès surtout pour l'avenir. Quand les peuples et les rois comprendront clairement qu'ils n'ont aucun intérêt à faire des conquêtes, cette cause de guerre disparaîtra. Nous n'en sommes point là, mais nous y arriverons.

Autrefois les rois étaient poussés aux guerres de conquête par deux des motifs les plus puissants qui agissent sur l'âme humaine. En s assurant l'admiration de Tunivers, ils se procuraient une immense jouissance de vanité. En acquérant une province nouvelle, ils obtenaient un accroissement de puissance et une augmentation de revenu. Us gagnaient de la gloire et de l'argent.

Aujourd'hui, le sens moral s élevant peu à peu\ bientôt, le conquérant sera considéré, non plus comme un héros qui mérite l'admiration, mais conune un fléau qu'on ne peut assez exécrer. Les barons féodaux qui, du haut de leurs donjons, rançonnaient les marchands, étaient aussi, non seulement craints, mais respectés et admirés; aujourd'hui ils seraient traités comme des bandits. Quand l'opinion unanime des peuples civilisés condamnera la conquête au même titre que le pillage, alors la vanité et l'amour de la gloire n'y porteront plus les rois. En outre, quand la liste civile des souverains est réglée par le vote d'une assemblée représentative, la conquête d'une province n'augmente plus leur revenu, et ainsi disparait le second motif qui pouvait les engager à étendre leurs frontières.

Pour une nation conquérir et tenir assujetties par la force des populations d'une race étrangère, c'est un crime, en môme temps qu'une détestable opération financière et politique. Elle se donne le tort de violer le droit et elle s'impose de lourdes charges, sans compensation. On ne peut plus exiger de tributs de la province conquise

1 Comme expression de ce sentiment Je citerai pour exemple, le portrait de Napoléon I''' tracé par Channing et par Emerson , V Histoire de Napoléon J'^j par Lanfrkt ou le beau livre de M. Marc Dufraissb sur U droit de paix ou de guerre.

et les frais d'armements nécessaires pour la garder et la défendre surpassent de beaucoup les ressources qu'on en peut tirer. Loin d'apporter un accroissement de forces, le territoire assujetti, fût-il couvert de citadelles imprenables, est toujours une cause de faiblesse. Il provoque l'hostilité permanente de l'État voisin auquel se rattachent les populations conquises et devient un point vulnérable dont un ennemi peut tirer parti, au moment opportun. Il suffit de rappeler la Vénétie qui, défendue par le quadrilatère, semblait défier toute attaque et qui a néanmoins été cause des revers de l'Autriche. Celle-ci se relève depuis qu'elle n'a plus ce boulet au pied. L'exemple est décisif. L'esprit de conquête se déguise volontiers aujourd'hui sous une forme adoucie, en invoquant le système des compensations. Un État vient-il à s'accroître par suite d'une annexion nouvelle, aussitôt l'État voisin réclame un agrandissement équivalent pour que l'équilibre soit maintenu. On poussera môme les autres à s'arrondir, afin d'y trouver un prétexte pour en faire autant. Telle a été, par exemple, la politique de Napoléon III ^ Il favorise

^ Cette politique se trouve clairement exposée dans une lettre du 3 août 1866, adressée par M. Drouyn de Lbuys, alors ministre, à M. de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris. « Toutes les fois, y est-il dit, que ilans nos conversations avec vous j'ai abordé la question des changements territoriaux, qui pourraient avoir lieu au profit de la Prusse, je vous ai exprimé la confiance que le cabinet de Berlin reconnaîtrait Téquité et la convenance d*accorder à Tempire français des compensations de nature à augmenter dans une certaine proportion sa force défensive. Le 13 juillet j*al rappelé cette réserve à M. Benedetti, par une dépêche qui a reçu l'approbation de Tempereur. Cette dépêche a été confidentiellement communiquée par notre ambassadeur à M. le comte de Bismarck, qui, admettant Téquité de ce principe, a môme échangé avec lui quelques idées concernant les moyens d*en réaliser Tapplication pratique *>

<« Uempereur, en interposant ses bons offices pour le rétablissement delà paix, n^hésita pas à admettre que la Prusse, à la suite de ses sucoés.

ragrandissement du Piémont et demanda en compensation la. Savoie et Nice. Plus tard, il veut jouer le même jeu avec la Prusse, mal constituée» dit-il, et qui doit se donner des frontières moins irrégulières. En échange de ses bons offices, il propose toutes sortes de combinaisons que ses ambassadeurs ont la naïveté de rédiger de leur propre main, sans avoir Ténergie de les exiger ou Taudace de les enlever de vive force. Les compensations» même quand elles s'appuient sur la fameuse théorie de l'équilibre européen, ne sont qu'une conquête hypocrite qui excite la méfiance générale, prépare des déceptions et conduit tôt ou tard à la guerre.

Mieux les nations comprendront que la conquête leur est funeste, plus les guerres de conquête deviendront rares. Plus les écrivains et l'opinion qu'ils forment condamneront les conquérants, moins il en apparaîtra dans le monde. Toutes les histoires sont à récrire sous ce rapport ; car il n'est presque pas d'historien qui ait blâmé nettement une conquête dont son pajs a profité MiOS arts,

poaTait prétendre A une extension de territoire, emportant une population de trois millions. Il ne pouvait d'ailleurs méconnaître que cet agrandissement modifierait gravement sur nos frontières Téquilibre des forces. Mais Sa Miyesté n*a pas voulu compliquer les difficultés d'une œuvre dlntérét européen, en traitant prématurément avec la Prusse des questions territoriales qui touchent particulièrement la France et qui, du reste, ne figuraient pas dans les préliminaires. Il lui semblait suffisant de les avoir indiquées et elle se réservait d*en poursuivre Texamen, d*un commun accord avec le cabinet de Berlin, lorsque son rôle de médiateur serait terminé. » Voyez Documents pour thUtoire contemporaine^ recueillis par M. Pra- DJSR-FoDÉRÉ. La théorie des compensations semblait admise de part et d'autre^ du moins en apparence, mais la façon dont M. JBenedetti en a poursuivi « Tapplication pratique i* de commun accord avec M. de Bismarck, a laissé à désirer.

^ Pour ne citer qu'un exemple qui reçoit des circonstances actuelles une douloureuse application, M. Thiers n*a Jamais condamné le droit de con-

la poésie, la peinture, le roman doivent désormais faire honorer et chérir les hommes de paix, les philosophes, les savants, les inventeurs, les apôtres, les seuls bienfaiteurs de rhumanité. En résumé, sauf en Asie ou en Afrique, il ne se fera plus guère de conquêtes à rencontre du principe des nationalités ; mais au nom de ce principe il s'en fera encore. C'est la cause la plus profonde des guerres futures.

qndte. Ainsi il a écrit dans son Histoire du Consulat et de VEmpire : « La Prusse et rAutriche avaient entraîné TAllemagne à une guerre injuste contre la révolution française. La France par le droit de la victoire, droit incontestable <|uand la puissance victorieuse a été provoquée, avait conquis la rive gauche du Rhin. »

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