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Or, en premier lieu , il m'est impossible de regarder une vérité comme néeessmrey lorsque la supposition contraire n'aurait rien de contradictoire; et, par cela même, toute vérité nécessaire est, k ce qu'il me semble, exprimée par un jugement analytique.
Mais examinons en particulier chacune despropo^ sitions ci-dessies, et voyons si elles pourraient être tout à la fois des jugements synthétiques et des vérités nécessaires.
Puisqu'il ne suffit pas d'analyser le corps pour avoir l'espace, dont l'idée n'est pas logiquementetnécessairement renfermée dans oelle de^xwrps, ou de matière, etqu en effet l'on définit celte-d par l'indue, mais non par l'espace, il faudrait du moins, pour pouvoir affirmer, ou juger, que iotit corps siq^poseT espace, et qu'il en est ainsi nécessairement, savoir ce que c'ei^que l'espace; et nous l'ignorons. En sorte que c'est à peine si cette proposition mérite le nom de jugement.
Selon Descartes, l'espace est un corps ; c'est l'espace lui-même qui constitue la matière, quoique dans certaines circonstances, il ne soit ni visible, ni palpable, ni résistant. D'où il suivrait que cette proposition, tout corps s^ippose l'espace, ne serait, hism évide^piment, qu'un jugement analytique , qui consisterait à affirmer le m^e du même, en vertu du pirincipe de ccmtradiction , les deux termes du rapport étant rigoureusement identiques.
Leibnitz soutenait qu'il n'y a point de vide dans la nature, que tout est plein, sans toutefois confon-
dre, comme Descartes, l'espace avec la matière; il les. distinguait comme deux choses contenues Tune dans Taùtre. Mais, quoiqu'il y ait une différence bien réelle entre l'impénétrabilité, considérée comme force de résistance, et l'espace dans lequel cett^ force existe, il n'y en a peut être aucune entre cet espace et l'étendue que suppose cette força;, il sesa* ble que c'est l'espace même qu'occupe cette force qui constitue son étendue, surtout dans le système de Leibnitz , qui d'un côté ne veut point de vide , et de l'autre prétend que les corps sont formés de monades sans étendue : auquel cas il serait très- vrai que tout corps suppose l'espace , puisque tout corps e^ étendu : mais ce ne serait encore là qu'un jugement analytique.
Se représente-t-on l'espace comme un vide étendu, avec lequel coïnciderait l'étendue impénétrable, ou la matière? Gomment faut-il entendre que la matière, ou le plein , suppose nécessairement le vide , et que sans ce vide la matière ne pourrait pas exister? N'est-ce pas là une proposition frivole? Ce vide pourrait-il ou exister ou n'exister pas? Là où il y a du vide , il n'y a point de matière ; là où il y a de la matière, il n'y a point de vide : ainsi ces deux choses ^^nblent s'exclure mutuellement : comment donc l'existence de l'une suppose-t-elle celle de l'autre? comment la matière ne pourrait-elle pas exister, si ce vide, qui n'est rien, n'existait pas , c'est-à-dire s'il n'y avait point de vide?
Gondillac disait que l'espace, ou le vide, pourrait bien n'être qu'une abstraction de l'esprit, qui con-
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sisterait à considérer l'étendue des corps, indépendamment de rimpénétrabîlité et de toute qualité sensible. Cela ne se peut guère ; car le mouvement ne se conçoit pas sans le vide. Mais cette opinion, qui ne pourrait s'accorder qu'avec l'hypothèse de Descartes et celle de Leibnîtz ; cette opinion, dis-je, jointe à toutes les autres, prouve du moins que la proposition, ou le jugement dont il s'agit, n'est pas une vérité universelle, ni, à plus forte raison, nécessaire.
On a envisagé l'espace de bien d'autres manières encore •: mais je crois en avoir assez dit pour prouver que si le corps suppose l'espace (ce qui au fond, je crois, ne signifie rien), nous ne pouvons pas affirmer, ou juger, qu'il en est ainsi nécessairement : à moins que l'on n'entende par espace l'étendue en général, auquel cas le jugement ne serait plus synthétique, mais analytique, ou fondé sur le principe de œntradiction. De toute manière, ces opinions diverses font bien voir que l'idée de l'espace n'est point innée, et que par conséquent, et à plus forte raison, le jugement qui la contient n'existe point en nous à priori.^
Ce que nous disons de l'espace, on peut le dire du temps; car le temps est à l'espace, ce que la durée esta l'étendue. Nous pouvons bien assurer que tout événement, que tout ce qui existe a une durée ; et cette proposition, évidente par elle-même, est un jugement analytique, fondé sur le principe de contradiction, comme celui-ci, tout corps est étendu : car, la durée étant un attribut essentiel de tout ce
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qui e)Liste, comme l'étendue est un attribut essentiel des corps, Fidée d'existence entraîne nécessairement celle de durée, qui s'y trouve logiquement renfennée, comme l'idée d'étendue est renfermée dans celle de matière ; en sorte qu'il serait contradictoire que l'existence n'eût aucune durée , comme la matière point d'étendue. Mais si nous toulons considérer la durée indépendamment des choses qui durent ou qui existent, npus retombons dans le vague et l'obscurité. On peut faire sur le temps, comme sur l'espace, toutes sortes de conjectures, sans en pouvoir rien affirmer, ne sachant pas ce qu'il est en lui-même, comme être absolu, considéré dans Tabstrait, ou en dehors des êtres existants et <tes changements successife qu'ils subissent. Ainsi, cette proposition^ tout événement suppose le temps, est vraie peut-être ; mais elle n'est pas universellement conçue comme nécessairement vraie. Et, en tout cas, ou elle a^t pas une vérité nécess^aire, ou eUe est un jugement analytique.
Tout phénomène, toute qualité suppose un sujet. Ces deux propositions n'ont pas exactement la même valeur, et nous les examinerons séparément.
Tout phénomène suppose un sujet, une substance; rien n'est plus certain, rien n'est plus vrai : mais cela n'est vrai nécessairement qu'aux yeux de ceux qui savent ce que c'est qu'un phénomène, et qui l'opj; défini, comme il doit l'être, une modifi<»tHMi actuelle de quelque substance, un changement qu'eUe subit actuellement : et en effet, si un phénomène est une modification dans la substance, un
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changement dans sa manière d'être, il serait contradktoire qu'un phénomène pût exister sans substance. Cette proposition, tout phénomène suj^se un sujet, ntie substance, -est donc une vérité nécessaire; mais aussi n'est-^Ue, à mes yeux, qu'un jugement analytique.
Toute qualité, dites*-Tous, suppose pareillement un sujet, qui lui sert de soutien. Il faut ici distinguer. Si sous le nom de qualités vous comprenez aussi les propriétés essentielles qui constituent la nature de la substance, et suivant plusieurs philosophes, la substance elle-même, il n'est pas évident que toute qualité suppose un sujet, ou quelque autre chose que cette qualité, et il s'en faut que ce soit là une vérité nécessaire. C'est tout simplement un préjugé,, comme je l'ai fait voir, et très-probablement un faux préjugé.
Si par ce mot qualités on ne veut désigner que des prc^riétés accidentelles , il est évident , pour peu qu'on y réfléchisse , que toute qualité suppose un sujet. Mais bien loin que ce soit là une vérité universelle et nécessaire , existant en nous à priori, ce n'est encore qu'un préjugé, c'est-à-dire un jugement précipité qui a devancé, non l'expérience, mais la réflexion. Pour pouvoir dire avec certitude et connaissance de cause si toute propriété accidentelle suppose nécessairement un sujet, une substance, et si toutefois cette proposition est, comme on le prétend, un jugement synthétique ; en d!autres termes, s'il est vrai que l'idée de substance n'est pas renfermée dans celle de qualité, ou d'accident, il
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faut bien examiner d'abord ce que c'est qu'une propriété accidentelle, ou comment on se la représente, en laissant d'ailleurs de côté ce que l'on nomme les qualités sensibles des corps, telles que les couleurs et les saveurs, qui, en dernière analyse, ne sont que des phénomènes de la sensibilité et n'existent point dans les corps. Il s'agit donc de savoir si l'esprit peut se représenter, par exemple , la porosité , la pesanteur, la liquidité, sans substance corporelle, sans corps pesant, poreux ou liquide; s'il peut abstraire ces qualités, ou généraliser l'idée d'accident, sans en même temps généraliser l'idée de substance. Or il me semble que cela est tout à fait impossible : d'après quoi, il me parait évident que Tidée de substance est renfermée dans Fidée de qualité, comme celle de chanteur est renfermée dans l'idée de basse-taille ; c'est-à-dire qu'il est impossible de se représenter la deuxième sans la première, et qu'ainsi, en affirmant que toute qualité suppose un sujet, on ne fait encore qu'affirmer le même du même, en vertu du principe de contradiction, en un mot, on fait un jugement analytique. Ce jugement , pour ceux qui réfléchissent, est' donc analytique, et par cela même, par cela seul, exprime une vérité nécessaire. Car une qualité, une propriété accidentelle n'étant, pour eux, qu'une forme, une manière d'être qu'il serait impossible de concevoir, ou de se représenter sans la substance qui en est revêtue, il serait contradictoire qu'une qualité ne supposât pas un sujet; donc elle en suppose un nécessairement. Mais nous voici arrivés à un véritable jugement
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synthétique : tout changement^ tout phénomène a une cause. Il en est de même de celui-ci : tout corps est pesant. Ces jugements sont synthétiques , parce qu'on ne définit pas le corps par la pesanteur, ni le changement par la cause ; et que , si la pesanteur ne se conçoit pas sans la substance corporelle , ni la cause sans un changement quelconque, cela n'est point réciproque, c'est-à-dire, que l'idée de pesanteur n'est pas renfermée dans celle de corps, ni l'idée de cause dans celle de changement , ou de phénomène, lequel peut être défini, une modification de substance. En sorte qu'il ne serait point contradictoire qu'un corps ne fût pas pesant, ou qu'une modification de substance, un changement n'eût point de cause.
Pourquoi donc, tandis que cette proposition, tout corps est pesant, est, ajuste titre, regardée comme n'étant que de vérité contingente, veut-on que cette autre proposition, tout changement a une cause, soit de vérité nécessaire?
C'est que celle-ci, dit-on, n'est point fondée sur l'expérience. « L'expérience peut bien nous apprendre qu'un changement a une cause; mais l'expérience ne nous apprend pas qu'il en est ainsi nécessairement. »
Non, en vérité, ni l'expérience, ni rien au monde ne nous apprend cela. Comment donc savons-nous que tout changement suppose nécessairement une cause? C'est, dit-on , que l'idée de cause est une notion à priori , une idée innée.
Mais quand cela serait, comment résulterait-il de
là, nonnseulement que tout changement aune cause, mais qu'il en a une nécessairement?
D'ailleurs , si l'expérienoe , de» l'aveu même de Kant, peut nous apprendre qu'un changement a> une cause 9 de même qu'elle nous apprend qu'un corps est pesant, comment l'idée de cause ne pent^Ie pas nous être donnée par l'expérience? Ces assertions ne sont-elles pas contradictoire? Et si la notion de cause nous vient de l'expérience, ne feît-on pas une pétition de principe en soutenant que le jugement qui la contient est une vérité nécessaire et à priori ?
En tout cas, il serait facile de démontrer directe^ ment, en s' appuyant sur des observations conduantes, que cette propositioin, tout changement sujqpose une cause efficiente , n'est point admise universelle-ment comme une \évité nécessaire , d'où l'on peut conclure qu'elle ne l'est* point, et qu'ainsi, elle ne diffère point, sous ce rapport, de cette autre proposition, tout corps est pesant.
Le vulgaire voit chaque jour des changements sans soupçonner qu'ils aient une cause, sans comprendre même qu'ils puissent en avoir une : et bien des philosophes sont dans ce cas, puisqu'ils soutiennent qu'il y a des idées innées, et des voUtions qui ont en elles leur point de départ, ce qui est en effet admettre des phénomènes sans cause; tandis que, d'un autre côté, ils donnent une cause efficiente auK substances comme aux phénomènes, et font voir par là qu'ils n'ont de la cause proprement dite qu'une notion fausse, laquelle, par conséquent, ne peut pas être innée.
Tout cela ne m'empêche pas d'être persuadé, qu'il n'existe un très-grand nombre de vérités nécessaires, et par là même universelles, sur lesquelles on ne disputera jamais , comme , par exemple , que tout triangle a trois côtés. Mais les jugements qui expriment de telles vérités sont tous , me semble-t-il , des jugements analytiques, fondés sur le principe de contradiction. Ainsi , Ton peut très-bien soutenir que le rapport de causalité n'est que de vérité contingente, sans rejeter pour cela les mathématiques pures et les autres sciences théorétiques, qui, selon Kant, sont toutes fondées sur des jugements synthétiques à priori.
Voilà ce qu'aurait pu répondre le célèbre Hume à l'observation suivante. « Kant remarque, dit M. Cousin , que si Hume , au lieu de s'en tenir au principe de causalité, eût examiné tous les autres principes nécessaires , tous les jugements synthétiques à priori, il aurait peut-être reculé devant les conséquences rigoureuses de son opinion. En effet, si Hume rejette la notion de nécessité impliquée dans le principe de causalité , il aurait dû la rejeter aussi des autres prindpes qui la renferment également, il aurait dû rejeter tout jugement synthétique à priori, c'està-dire les mathématiques pures et la haute physique , conséquence extrême , qui peut-être aurait retenu cet excellent esprit sur la pente du scepticisme.»
Je suis charmé de penser comme cet excellent esprit, tout en regrettant de n'être point d'accord avec l'illustre Kant, et avec M. Cousin, qui voit de la même manière que lui.
Bien que la notion de cause, selon moi, ne soit point innée , et que le premier phénomène qui se présentera, sans sa cause, ne suffira pas pour suggérer cette idée , l'homme n'en est pas moins porté, comme par instinct, à demander ou rechercher, non la cause des phénomènes, mais plus généralement la raison de tout ce qu'il voit, et surtout de ce qui l'étonné, de ce qu'il n'avait pas vu encore, et même de la cessation de ce qu'il avait l'habitude de voir et qu'il ne voit plus.
Cela est fondé tout à la fois sur un principe inné et sur l'expérience, c'est-à-dire, d'une part, sur la curiosité, qui est un attribut , ou si je puis m' exprimer ainsi, un instinct de la raison ; et de l'autre, sur ce qu'il est à peine né, qu'il agit, bon gré mal gré, ou que la natyre agit en lui, par certains rno^i/^; que toutes ses actions, soit involontaires ou volontaires, soit spontanées ou réfléchies, sont motivées, ou ont une cause dont il a bientôt Fidée confuse. Le mot pourquoi est un des premiers qu'il ait entendus et dont il fasse usage. Remarquez cependant qu'il ne fera aucune question relativement aux choses qui se passent journellement sous ses yeux, quoiqu'il n'en sache pas la raison ; tandis que si tel phénomène, pour la première fois, cesse de se manifester, il demandera aussitôt pourquoi. Il faudra alors lui apprendre comment ce phénomène avait une caujse, et comment, cette cause n'existant plus, ce phénomène a par là cessé d'exister.
Cette curiosité, cet attribut de l'âme est toutefois, comme les autres attributs , très-inégalement par-
tagé entre les hommes ; et tandis que les uns ne demanderoiU la raison de rien , d'autres voudront sa^ voir la raison de tout ce qui existe, substances, propriétés, phénomènes, rapports ; ils demanderont non-seulement pourquoi telle chose est, mais encore pourquoi elle est dételle manière plutôt que de toute autre.
Ceux-ci, selon toute apparence, deviendront un jour philosophes, s'ils ne le sont déjà : et alors, ils iront peut-être jusqu'à se demander quelle est la raison de l'existence de Dieu, question à laquelle il n'y a rien à répondre. Ils pourront rechercher la raison de l'existence du monde ; et , quoique cette question soit également insoluble, rien du moios ne les empêchera de faire à cet égard quelque conjecture: par exemple, ils supposeront que le monde a été créé par Dieu, en comparant peut-être la création à une cause efficiente, et l'univers à un phénomène : mais, s'ils ont le jugement sain, et qu'ils se soient fait une idée exacte de la cause efficiente , ou pjpoductrice, ils ne confondront pas les termes de cette comparaison, et se garderont bien de dire, comme le font ceux qui prétendent que la notion de cause est innée, et qui néanmoins en ont une idée si fausse^ que l'univers doit avoir une cause, et que, par corf,séquent, il a été créé*
Quoi qu'il en soit, en jugeant des phénomènes dont les causes sont ou inconnues ou occultes , d'après ceux qu'ils voient avec leurs causes, ils penseront que tout phénomène a la raison de son existence dans une cause productrice, ou efficiente, et qu'ainsi, tout
3l>M HAST.
phénomène, tout changement, toute modification de substance, implique une cause efficiente, ou productrice : de même que la cessation d'un phénomène a sa raison dans Fanéantissement ou la disparition de sa cause.
Il est certain, de toute manière, que nous sommes, en général, bien persuadés, qu'il n'y a point de phénomène sans cause. Mais on veut que ce soit là une vérité nécessaire, et un jugement synthétique à priori; parce qu'il est, dit-on, fondé, non sur le principe de contradiction comme les jugements analytiques, mais sur un autre principe inné, qui est la notion de cause. Or, d'une part , il est pour moi de là dehfiière évidence, que la notion de cause nous est donnée indirectement par l'expérience sensible, et de l'autre, j'ai fait voir que la distinction entre les jugements à priori et à po^eriori est purement imaginaire.
n. Maintenant, de ce que l'on nierait qu'il existe des jugements, soit synthétiques, ou même analytiques, à priori, c'est-à-dire fondés sur des idées innées, des notions ou dés principes à priori (autres que nos facultés), s'ensuivrah-il que, par là même, on rejetterait toutes les vérités nécessaires f
n me semble que l'on prend , ou que l'on peut prendre ce mot dans deux acceptions un peu différentes. Pour moi, une vérité nécessaire est celle dont lé contraire impliquerait contradiction , je n'en ï'econnais point d'autres. Mais telle chose pourrait impliquer contradiction en soi, ou absolument, sans im-
pliquer contradiction dans mon esprit , et réciproquement. Par exemi^e, la matière ne peut pas être tout à la fois pénétrable et impénétrable ; cela impliquerait contradiction et en soi et dans mon esprit. Supposons qu'elle soit impénétrable et que je la conçmve comme telle : il serait encore contradictoire pour mon esprit comme en soi, ou absolument, que deux corps occupassent en même temps le même et identique espace. Mais si^ la matière étant impénétrable, je la conçois comme pénétrable^ ou si je la crois telle d'après certaines considérations, je pourrai soutenir que deux corps ne s'excluent pas réciproquement du même lieu ; et cette assertion, contradictoire en soi, n'impliquera point contradiction dans mon esprit.
On peut donc distinguer deux sortes de nécessités : l'une sJ)solue , réelle, qui dérive de la nature même des choses, que nous ne connaissons guère ; l'atrtre relative, conditionnelle, logique, qui dépend de fe manière de les envisager, de les concevoir, ou des définitions qu'on en donne.
Tout cotp^ est étendu est une vérité nécessaire dans le sens absolu, et il serait contradictoire' en soi qu'il en fût autrement, si, dans la réalité, il est impossible qu'un corps existe sans â;endue, et à plus forte raison, si c'est l'étendue elle-même qui con- Btituele corps. •
Tout corps est étendu est, en tout cas , une vérité nécessaire dans le sens relatif, conditibtmel et logique, pour celui (fui accepte cette définition, le àorps est une chose étendue, et à phis forte raison pour ce-
3a 4 KANT.
lui qui ne conçoit pas le corps sans l'étendue : c'est une vérité nécessaire en ce qu'elle est une conséquence rigoureuse d'une définition ou d'une conception; c'est un jugement analytique, en ce qu'il serait contradictoire, pour l'un comme pour l'autre, qu'il y eût des corps sans étendue, ou plus directement, en ce que la notion d'étendue entre nécessairement dans celle de corps.
Mais remarquez bien que plusieurs philosophes ont soutenu, d'une part, qu'il n'y< a point jde vide dans la nature, et d'une autre , que^ les corps sont composés de monades, ou de points sans étendue : or, comme nous ne saurions concevoir que dei^ parties sans étendue qui ne laisseraient aucun intervalle entre elles pussent former quelque chose d'étendu, nous devrions admettre, comme une conséquence inévitable de cette doctrine, que l'étendue n'est qu'un phénomène psychologique, produit par les corps extérieurs, mais qui n'a rien dans les corps qui lui ressemble : d'où il suivrait que les corps ne sont réellement pas étendus. D'après quoi il semble qu'en physique, nous ne pouvons recevoir aucune vérité comme nécessaire dans le sens absolu.
Nous savons que les corps $mt pesants; mais nous ignorons comment et pourquoi ils pèsent, et s'ils pourraient cesser de peser, ou plus généralement de s'attirer les uns les autres, sans cesser d'exister ; parce que leur nature intime ne nous est point connue, et que nous ne sam'ions dire si cette propriété dérive ou non de leur nature: nous ne
pourrions donc pas affirmer que, dans la réalité, les corps ne sont p^§ nécessairement pesants.
D'un autre côté, comme l'idée de pesanteur n'est pas renfermée dans l'idée que nous avons de l'étendue impénétrable, qui, pour nous, constitue le corps, et qu'ainsi, il n'impliquerait point contradiction dans notre esprit, que les corps ne fussent pas pesants , quoique peut-être cela fût contradictoire en soi , nous ne regardons pas non plus comme une vérité nécessaire dans le sens relatif cette proposition, tout corps est pesant, proposition qui n'est ici qu'un jugement synthétique.
Mais cette même proposition deviendrait une vérité nécessaire dans le sens relatif, et un jugement analytique, fondé sur le principe de contradiction, pour celui qui, d'après sa manière de voir, d'envisager les choses, accepterait cette définition du corps, bonne ou mauvaise , le corps est une substance éten^ due et pesante, de manière que, pour lui, d'après la définition même, un corps, en perdant cette dernière propriété , cesserait d'être un corps , sans peut-être cesser pour cela d'exister absolument , sans cesser d'exister comme substance étendue.
• Il paraît que Kant lui-même , dans l'un de ses ouvrages, prétend que la matière n'est qu'un phénomène, résultant d'une combinaison de forces attractive et répulsive, de manière que, d'après cette conception , l'idée d'attraction entre nécessairement dans celle de matière , de sorte qu'il serait contradictoire qu'un corps pût exister sans cette force, dont la pesanteur n'est qu'une modification. Mais les mé-
laphysiciens ont, souvent, deux logîqu^^et le même fait ou le même principe est, pour eux^ vrai ou faux^ suivant lea circonstance^.
Si paripiles propriétés par lesquelles je distingue une substance métallique des autres espèces de corps, je comprenais Télasticité sans aucune restriction , je ne pourrais pas soutenir qu il ne serait pas contradictoire qu'un métal ne fui pas élastique ; car, comme on pourrait en dire autant de toutes les autres propriétés accidentelles qui constituent F essence relative de cette espèce de corps, il s'ensuivrait qu'il ne serait pas contradictoire qu'un métal ne fôt pas un métal, ^insi, quoique l'idée d' plasticité nœ soit pas renfejrmée dans celle de «orps en général, elle Test dans celle de métal (ji'après la définition : d'où il suit que si, admettant cette définition comme bonne, je dis que (mi métal est élastique; quoique cela ne smt peut-être pas vrai en soi, je forme un. jugement ana* ly tique, et j'énonce une vérité nécessaire, dans le sens conditionnel et relatif, une vérité d'une nécessité logique. .
Ces deux propositions, toute cause prodmi un changement, et tout changement a une cause, sont trèsprobablement deux vérités d'une nécessité absolue; car, sans doute , il qe serait pas possible qu'une cause pût exister, cotnme telle , sans opérer aucun changement, et qu'un diangement, un phénomène n'eût point de c^use.
En tout cas , et c'est là ce qui importe , ces deux propositions di0érent entre elles , en ce que la première est un jugement analytique et une vérité né-
cesiSaire, d'une nécessilé logique; au ]ie^ que la deuxième ^st un jugement synthéUqilPy qui n'est^ pour nous, quoi qu'en dis^ Kant, que de vérité contingente.
^n effet, comme l'idée que nous avon^ de la cause elpciente est celle d'une action, ou de ce qui produit un changement, une modifica tipa dans une subs^nce^ et qu'on ne peut définir la cause qfie par le cb^pgefï)ent , dont l'idée est ainsi renfermée dans Q§{le de cause , il ip[)pliqueraît contradiction dansuptre esprit qu'ope cause m produisit p^s un changement quelconque : donc tCHite cause produit nécessairement i)n changement, une modification, un phénomène,
lirais comme , au contraire, l'idée de cause ^'est pas renfermée dans l'idée de changement ; qu'(m ne définit pas le changement par la cause, quojque sans doute tout changement ait une cause, il ne s^^ait p^t contradictoire^ pour ppus, qu'il n'en eiljit p$^. Mmiy cette vérité n'ast point d'une nécessité logique, elle n'est poÂnt nécessaire dm^ ^^ ^^^ relatif, %n(nqn'e\\é]e sçH vrai^embhblemmt dans le iiens âbsplu. Lia proposition qui l'exprinie n'est donc point un jugement anal3rtique, fondé sur le principe de contradiction : c'est, comme le dit Kftut, tin jugement synthétique, et par cela même, selon moi, i^e vérité contingente. , *
Quelque^runs soutiendront pent-éfre qu'ils ne conçoivent pas plus un changement sans4^use, qu'un oorps sans ^eadue* Ëh feien ! supposé qu'ils ne se fassent pae iUustOn, ce qui me priait impossible , j'âcccwderài =q»e, pour €fux, la ppf^posiniop dont il
s'agit sera d'une vérité nécessaire dans le sens relatif : mais il me parait clair qu'alors ils feront un jugement analytique, tout comme ceux qui, partant de cette définition, bonne ou mauvaise, que le corps est une chose pesante, ou de cette conception, vraie ou fausse , qu'un corps ne saurait exister sans pesanteur, soutiendraient à bon droit que tout corps est nécessairement pesant.
Ainsi, tel jugement, qui est synthétique si l'on part de telle définition , devient analytique s'il est fondé sur telle autre définition, ou conception. En tout cas , il me semble que la nécessité ne s'attache qu'aux seuls jugements analytiques , par cela même qu'eux seuls sont fondés sur le principe de contradiction.
Je regarde donc comme fausse cette assertion exagérée ou exclusive , que toutes nos connaissances sont des jugements , ou sont fondées sur des jugements synthétiques , même les vérités mathématiques, ce qu'il nous faut maintenant examiner.
Cette proposition : dans tout triangle, les trois an-' gles sont égaux à deux droits, est , dirait Kant, un jugenfient synthétique, parce que l'idée de cette égalité n'est pas renfermée dans l'idée de triangle , et que l'on peut concevoir un triangle indépendamment de cette propriété mathématique , ou sans y penser, même sans la connaître ; ou penser d*un côté aux trois angles d'un triangle, et de l'autre à deux angles droits , sans apercevoir aucune liaison nécessaire entre ces quantités : on n'affirme pas , dans ce jugement , le même du même , en vertu du principe
de contradiction; car^ dirait-il, les deux termes du rapport ne sont point identiques (dans notre conception).
Voyons d'abord, sans nous arrêter aux vues et aux procédés de l'esprit, ce que la proposition renferme en elle-même.
Comme il est très-certain que les trois angles d'un triangle équivalent à deux angles droits, que ces quantités sont égales, et par conséquent Identiques (car en fait de nombre je ne vois aucune difiPéience entre l'égalité et l'identité), il est évident que cette vérité est d'une nécessité absolue, et qu'il serait contradictoire en soi qu'il en fut autrement, ce dont nous avons pour garant la raison universelle; que par conséquent, cette proposition en elle-même, ou si vous l'aimez mieu^, au regard de Dieu, est un jugement analytique.
Voyons ce qu'elle est par rapporta vous.
Ou vous savez que les trois angles d'un triangle équivalent à deux droits, ou vous l'ignorez. Dans ce dernier cas, en disant que tout triangle a ses angles égaux à deux droits, vous ne savez pas ce que vous dites, votre jugement n'est ni analytique ni synthétique, votre jugement, ou plutôt votre proposition, n'est^pas un jugement; il ne vous est ni permis ni possible de juger ; et dès lors, ce ne serait pas merveille qu'un jugement contraire n'impliquât pas contradiction dans votre esprit.
Si cette vérité vous est connue, vous pouvez l'avoir apprise de deux manières : ou parce qu'on vous l'a révélée, ou parce que vous en avez vu ou trouvé
33o KANT.
par voAis-méine la démofistratk»!. Dans le psemier cas, vous croyez^ vous ne jugez pas ; vous pouvez être persuadé de ce qu'on vous a dit^ vousn^en êtes point convaincu ; vous pouvez en avoir une certitude morale, fondée sur la science et la sincérité reconnues de celui qui vous a instruit, vous n'en avez point une certitude métaphysique, ou mathématique ; yous n'en pouvez donc pas jugeré
Enfin, si cette proposition vous est rigoureusement et mathématiquement démontrée, elle doit être pour vous l'équivalent d'un axiome, d'une vérité évidente par elle-même, comme chacune des propositions par lesquelles vous avez dû passer pour arriver à celle-là : et dès lors, il inapliquerait contradiction dans votre esprit, comme il s^ait contradictoire en soi, que les trois angles d'un triangle pris ensemble fussent plus grands ou plus petits que deux droits : cette vérité e^t donc pour vous d'une néocttsité logique, comme elle est en sm d'une nécessité absolue. La démonstration qui l'établit est ellemême fondée, comme toutes les démonstrations mathématiques, sur des axiomes, qui sont des vérités nécessaires, et sur des définitions, qui équivalent à des vérités démontrées ou évidentes par ellesmêmes, pour celui qui les a trouvées bonnes, ou acceptées comme telles. Ainsi, quoiqpe la propri^ mathématique dont il s'agit n'entre pas j^s dans la définition du triangle, que la pesanteur dans la définition du corps, que la cause (fems> la définition du phénomène, nous ne pourrions pas concevoir le triangle dépouillé de cette propriété ; mus ne
pourrions pas soutenir sans contradiction , dès que cette propriété nous est connue, qu'un triangle pût exister sans elle ; comipe nous pouvons concevcHr, ou du moins soutenir sans contradiction, qu'un corps pourrait exister sans pesanteur, et un phénomène sans cause. D'où je conclus que la proposition dobt â s'agît, pour celui qui en a reçu ou trouvé la démonstration, est un jugement fondé sur le principe de contradiction, conséquemment un jugement analytique, et par suite, une vérité nécessaire. Seulement on peut dire, que ce n'est pas là un jugement analytique immédiat : mais de ce qu'il n'est que médiat, s'ensuit-il qu'il ne soit qu'un jugement synthétique? Une analyse cesse-t-elle d'être une analyse, dès qu'elle ne se fait pas du premier coup, ou sans opération intermédiaire ?
Ceci peut s'appliquer aux axiomes de la géométrie, qui peuvent facilement être ramenés à des propositions identiques : par exemple, puisque c'est un axiome, ou une vérité évidente par elle-même, que deux quantités égales à Une troisième sont égales entre elles, dire que deux quantités sont égalés à une troisième, c'est dire en d'autres termes qu'elles sont égales entre elles; et conséquemment l'énoncé de cet axiome revient à celui-ci : dfeux quantités égales entre elles sont égales entre elles. Ainsi, cet axiome est bien un jugement analytique, quoiqu'il ne soit pas absolument immédiat.
On se trauve encol'e à peu près dans un cas semblable, quand, par des conséquences rigoureuses tirées de la définition des notnbres, on parvient à sa-
voir que sept et cinq font douze. Alors cette proposition^ que Kant nous donne comme un jugement synthétique, par la raison qu'il n'y a point identité (apparente et immédiate) entre plusieurs nombres et leur somme, devient, pour celui qui la connaît, un véritable jugement analytique, dont le contraire impliquerait contradiction, et par cela même, par cela ^eul une vérité nécessaire, d'une nécessité logique, comme elle est en soi d'une nécessité absolue. Si ce jugement était synthétique, il devrait en être de même de celui-ci : sept et un font huit. Or qu'est-ce que le nombre 8 ? C'est le nombre 7 augmenté d'une unité. On définit donc 8 par 7 h- 1 . Les deux termes du rapport sont ici évidemment identiques. Il impliquerait donc contradiction dans notre esprit, que sept et un ne fissent pas huit. D'où il suit que cette proposition sept et un font huit, est un jugement analytique, et une vérité nécessaire, d'une nécessité logique. Or la seule différence que je puisse reconnaître entre les deux jugements dont il est ici question, c'est que l'un e^t immédiat et l'autre médiat.
m. Si l'on voulait soutenir que tout jugement, sans exception, est par lui-même synthétique,comme on pourrait le penser en considérant les choses d'une certaine façon, je ne m'y opposerais point ; parce qu'alors, la distinction que l'on établit, sous ce rapport, entre nos jugements n'existant plus, la question serait sans importance, et se réduirait à une dispute de mots, puisqu'elle ne porterait que sur
des manières différentes d'envisager les noémes choses.
Or, si nous nous plaçons au point de vue de Kant, en nous renfermant strictement dans ses principes, nous verrons en effet que tout jugement est synthétique; car ce qu'il appelle jugements analytiques ne sont que des propositions frivoles, et non de véritables jugements, comme il est facile de le démontrer.
Pour qu'un jugement soit analytique, selon Kant, il faut que les deux termes du rapport soient identiques. Or, pour qu'ils soient rigoureusement identiques, il ne faut, ni aller au delà de la définition de la chose dont on parle, comme sans doute Kant lui-même le pensait, ni rester en deçà, ce dont il ne serait peut-être pas convenu.
Par exemple, quand on dit que tout corps est étendu, il semble bien que l'on forme un jugement analytique, puisqu'il suffit d'analyser le sujet pour avoir l'attribut, et Kant lui-même donne ce jugement comme analytique.
Cependant, si le corps est défini, une substance impénétrable et étendue ; en disant que tout corps est étendu (à moins que l'on n'envisage le corps que sous ce point de vue, comme s* il n'avait que ce seul attribut), on reste en deçà delà définition, et il n'y a plus identité entre l'attribut et le sujet : conséquemment, suivant les principes de Kant, pris à la rigueur, ce jugement devrait être synthétique.
Si l'on disait seulement, que le corps est ce qui est impénétrable , ou résistant, on en donnerait une définition incomplète, mais suffisante, parce que l'im-
péoétrabilité ne se coiiçoit paà sâiis l'étendue, il semble doue encore ici y aroir un jugement analy-tique dans la propositioa doQt il s'agit* Cependant, comme ce jugement n'est pas immédiat, et que ce n'est plus ici la d^nition du corps, oti le corps d'après sa définition, que j'aHalyse, mais ma propre pensée, dans laquelle Tidée d'étendue se ti'ouire liite à celle d'impénétrabilité, bien qœ d'ailleofs elle ne lui soit point identique; nous n'aurons donc encore, d'après les mêmes principes, dans cette proposition, tout corps est étendu (coname dans celui-ci, tout corps est durable), qu'on jugement synthétique.
Eùfin, soit que l'on fasse consister le eorps dans la seule étendue, comme l'a fait Desïcartes, et comme le fait Kant, ou M. Omsin, qui prétend qu'on ne saurait concevoir \sl notion d'étendue sans celle de corps ; soit que l'on n'envisage le coi'ps que sous le rapport de son étendue, en faisant abstraction de ses autres attributs, et qu'en conséquence on en donne cette définition : le corps est une chose étendue; la proposition, tout corps est étendu, pourra, seulement alors, dans les principes de Kant, être considérée comme un jugement analytique, parce qu'id seulement, sans passer les limites de la définitiôti, elle la rempUt tout entière, et qu'en conséquence les dejDK termels çrat parfaitement et rigoureusement idestiques. Or, oùil y a véritablement identité, ilhe saurait y avcnr en réalité qu'mi é(ï*e Unique, qu'ittie seule dÉose^^ sorte i^e si, d'après la définition cî-^dessus, l'on ^t que tout corps tsst étendu, c'^t comme si l'on disait que toute étendue est étendue,
que tout corps est corps ; ce qui n'est, ^ommé je Tai avancé, qu'une proposition frivole, et non un jugement : car tout jugetkiént suppose deux termes bîéiï distincts, et ici il n'y en a qu*un ; il n'y a que le seul sujet (ou son attribut essentiel) deux .fois nommés, ce qui ne permet aucun jugement; d'autant plus que l'analyse du sujet ne donne que le sujet luimême, et que cette analyse, si elle-même est possible, ne peut conduire à rien. Ne se contenterait-on pas de sourire au lieu de répondre, à celui qui vous demanderait si tout corps est étendu, après vous avoir dit, qu'il entend par corps l'étendue elle-même?
Les axiomes de la géométrie n'étant point des jugements analytiques immédiats , ou dont les deux termes nous sont donnés immédiatement comme identiques, quoique nous les jugions tels, sans opération intermédiaire, il semble que Kant , pour être conséquent , aurait dû les ranger parmi les jugements synthétiques , tout aussi bien que les autres vérités mattiématiques , dont ils diffèrent d'ailleurs , en ce qu'ils n'exigent aucun terme moyen ou démonstration pour se montrer à nous comme des vérités nécessaires. Cependant « il faut , dit M. Cousin , distinguer deux sortes de vérités géométriques , trop souvent confondues; les unes, qui sont les vrais principes de la géométrie , senties définitions , c'està-dire des jugements syntWétiquès àpnori; les autres sont lés axiomes, qui sont purement analytiques et ne sottt peut-être que diverses faces du principe de contradiction. »
Oélte derniè^re assertion me paraît vraie. Quant
aux définitions ^ elles ne sont peut*être pas des ]u-gements proprement dits : car, par exemple, dire qu'un triangle est une figure qui a trois côtés, ou trois angles, ce n'est pas énoncer une vérité, c'est dire simplement que l'on est convenu d'appeler triangle une telle figure , de même que Ton est convenu d'appeler cercle , une surface engendrée par une ligne droite (appelée rayon) dont une extrémité est fixe, dans un point que l'on nomme centre; et circonférence la courbe décrite par l'extrémité mobile de cette droite*
D'ailleurs , énoncer une vérité , tîe n'est pas juger ; et je ne pense pas non plus que toutes nos connaissances soient des jugements. Pour juger , il faut avoir consulté ou l'expérience , ou le calcul , ou le raisonnement, ou la réflexion. Je puis savoir , par exemple, mais non pas juger, que l'or est ductile, si je n'en ai pas fait l'épreuve ; de même , je puis savoir, sans pouvoir juger , que dans un triangle rectangle , le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres côtés , si je n'en ai pas vu la démonstration.
Au reste, cette diflférence dans nos connaissances acquises n'en apporte aucune dans nos jugements ultérieurs, en tant qu'ils sont fondés sur ces connaissances. Par exemple, supposé, ou que j'aie découvert, reconnu ou cru reconnaître, d'après ua nombre limité d'expériences bien ou mal faites , et jugé , à tort ou à raison , que tout métal est ductile , auquel cas, la ductilité, dès ce moment, entrera, pour moi , dans la définition de cette espèce de corps ;
ou bien que la connaissance empruntée que j'avais de la substance métallique , d'après la définition qu'on m'en avait donnée , renfermait déjà l'idée de ductilité : il est certain que, dans les deux cas, je jugerai, par moi-même et nécessairement , que l'or, étant un métal, doit être ductile (ce qui par hasard est vrai , quoique la définition, ou le principe d'où je suis parti, ne le soit pas dans sa généralité) ;.et cette proposition , l'or est ductile , sera , pour moi , si je puis m' exprimer ainsi , une vérité nécessaire d'une nécessité de second ordre, ou subordonnée, je veux dire , d'une nécessité relative qui tirera toute sa force de la définition contingente de la substance métallique : car, en effet, si tous les métaux étaient ductiles , ou si nous appelions métal une substance pesante , ductile , etc. , il impliquerait contradiction dans mon esprit que l'or, étant un métal, ne fût pas ductile (à ce titre) ; en sorte que ce jugement , l'or est ductile (fondé sur la définition des métaux en général) paraît être un jugement analytique, d'autant qu'il suffit ici d'analyser le sujet pour avoir l'attribut. Mais, comme il n'impliquerait pas contradic* tion dans mon esprit, même quand l'expérience prouverait que tout métal est ductile, qu'aucun même ne le fût , cette proposition , For est ductile , ne serait toujours qu'une vérité contingente ; et il semble aussi que cette proposition, considérée en ellemême , ou indépendamment de la définition des métaux en général, n'est qu'un jugement synthétique, puisque , dans ce point de vue , la notion de ductilité n'entre pas nécessairement dans celle de métal. Ce-*
pendant 9 si l'expérience a prouvé que l'or en particulier jouit en effet de cette propriété , et qu'en conséquence on doive la faire entrer dans la définition de ce corps , et si , partant de cette définition ou de ridée que j'ai de l'or, j'avance ou afiBrme que ce métal est ductile, ne suis-je pas dans le même cas que si, partant de l'idée, ou de la définition, du corps en général , je soutenais que tout corps est étendu?
Gomme il ne s'agit pas ici de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais des procédés de l'esprit , ou de la manière dont nous jugeons, il importe peu qu'une chose implique ou non contradiction en soi , et qu'une vérité soit nécessaire ou non dans le sens absolu : ce qu'il faut considérer est si telle chose implique ou non contradiction dans notre esprit , et si telle vérité est nécessaire d'une nécessité logique et relative, soit que cette vérité repose elle-même ou sur une autre vérité nécessaire, ou seulement sur une vérité contingente.
Je suis entré dans ces détails, dans ces chicanes, si l'cm Veut, pour engiager les philosophes à examiner de nouveau, et sous toutes ses &oes , la question de savoir si , en effet , nos jugements doivent être partagés en analytiques et synthétiques , et si, dans oe cas , la distinction entre ces jugements est bien telle que Kant l'a établie.
On pourrait à ce sujet discuter d'abord les ques^ tions suivantes :
l"" Toutes les vérités néc^saires ne sont^elles point ,des jugements analytiques, immédiats ou médiats ,
et toutes les vérités contingentes, des jugements synthétiques?
2° Tous nos jugements ne sont-ils point analytiques, à l'exception des seuls jugements particuliers dont les termes nous sont donnés directement par l'expérience sensible?
3° Tous les jugements sont-ils, au contraire , synthétiques (1), à l'exception de ceux (si on peut les appeler jugements) dont les termes sont parfaitement et complètement identiques, de iaiçon qu'il noyait en réalité qu'un seul terme?
4" Ou faut-il regarder comme analytiques tous les jugements dont l'attribut est logiquement renfermé dans le sujet, mais n'est pas le sujet tout entier) de manière pourtant qu'il suffise d'analyser le sujet pour avoir l'attribut? Voilà sans doute ce que veut Kant ; mais :
5° Qu'est-ce qu'analyser un siyetî Est-ce analyser la chose dont on s'occupe, prise avec tout ce qu'elle contient? Est-ce seulement analyser la définition de la chose, ou la chose d'après sa définition, qui n'est presque jamais adéquate?
6'' Gomment faut-il définir une chose? Sa définition doit-elle comprendre tous ses attributs indistinctement, j 'entends tous ceux qui nous sont connus : par exemple, la pesanteur, qui est une propriété générale des corps, doit-ellQ entrer dans leur définition ?
T Ou ne faut-il définir une chose que par ses attributs essentiels ; et, comme ses attributs peuvent
(i) On pourrait soutenir que tput ju^amei^t, sans aucuaâ exo^ption, est synthétique, si Ton entendait seulement par juger, reconnaître pour vrai et affirmer un fait que Ton apprend ou découvre par soi-même.
être essentiels ou dans le sens relatif ou dans le sens absolu, ne faut-il la définir que par ces derniers?
8^ Enfin, qu'est-ce qu'un attribut essentiel dans l'un et dans l'autie sens? Est-ce celui sans lequel une chose ne saurait exister ou comme telle, ou absolument ? Est-ce celui sans lequel la chose ne saurait être conçue ?
Nous ne saurions dire, le plu9 souvent, quels sont les attributs sans lesquels une chose ne saaxTBit exister, surtout s'il s'agit de son existence absolue : mais, sans doute, cela n'importe guère, puisqu'il n'est question que des seuls procédés de l'esprit, et ne devons-nous considérer que ceux sans lesquels on ne saurait la concevoir. C'est ici qu'il faut distinguer l'essence relative de l'essence absolue. Par exemple, nous ne saurions concevoir l'or, considéré comme or, comme substance particulière, sans plusieurs propriétés jointes à l'étendue impénétrable, et qui ensenible constituent son essence relative, en sorte que, sans elles, cette substance particulière cesserait d'exister comme telle : mais nous pouvons très-bien concevoir l'or, comme matière, sans aucune de ces propriétés, à l'exception de la dernière, qui seule constitue, pour nous, et vraisemblablement en soi, l'essence absolue de la matière, ou du corps en général.
Cependant, nous pouvons penser à l'étendue sans penser à l'impénétrabilité, à la résistance de la matière : mais dès que nous connaissons la matière comme telle, ou que nous savons ce que c'est que la résistance, ou l'impénétrabilité, nous ne saurions concevoir le corps sans cette propriété essentielle.
puisque c'est elle-même qui le constitue, et nous ne pourrions pas dire qu'il ne serait pas contradictoire que le corps ne fiit pas résistant. De même nous pouvons penser à une figure de trois côtés, sans penser ni au nombre ni à la valeur de ses angles ; mais dès que nous connaissons les propriétés qui constituent le triangle, et qui sont toutes également essentielles, nous ne pourrions pas non plus soutenir, sans contradiction, qu'il pourrait avoir plus ou moins que trois angles, et que ces trois angles, pris ensemble, fussent plus grands ou plus petits que deux droits. Il semble donc, encore une fois, que ce jugement, tout triangle a ses trois angles égaux à deux droits, est un jugement analytique, tout aussi bien que celui-ci, tout corps est résistant ; ou que, si l'un des deux est synthétique,rautre l'est pareillement.
Il me reste à faire une dernière question. Dans la supposition que l'on réponde d'une manière satisfaisante aux difficultés, réelles ou imaginaires, que je viens de soulever, et que l'on prouve clairement que le principe de Kant est aussi facile dans ses applications que vrai en lui-même , je demande quels avantages la métaphysique en pourra retirer, et quelles vérités cette lumière pourra nous faire découvrir?
Il est à remarquer que nos jugements et nos raisonnements ne reposent point en général sur les vérités d'une nécessité réelle ou absolue, que nous ne connaissons point comme telles, sauf quelques principes abstraits, qui, évidents par eux-mêmes et garantis par la raison universelle, peuvent seuls être regardés comme des vérités nécessaireb dans le sens
le plus absolu. Car même cette proposition, tout corps est étendu, n'est peut-être une yérité nécessaire que dans le sens relatif, conditionnel et logique , puisque des philosophes ont même nié l'étendue des éléments de la matière (comme d'autres nient leur impénétrabilité absolue). D'ailleurs, en partant d'un principe vrai en lui-même, ou universellement reconnu pour tel, nous pouvons encore très-mal raisonner, comme raisonner très-juste en partant d'un principe faux. Dans ce dernier cas, nous arrivons nécessairement à une conclusion fausse en elle-même, quoique légitime comme conséquence ; et la fausseté de la conclusion nous feit quelquefois reconnaître celle du principe. Mais ce qu'il y a de déplorable, c'est qu'en raisonnant mal (et pour qu'un raisonnement soit mauvais, il suflSt que la plus imperceptible considération nous ait échappé), il peut arriver que, l'inexactitude même du raisonnement corrigeant la fausseté du principe, on arrive à une conclusion vraie ou vraisemblable; et l'on peut aussi arriver à une telle conclusion, en partant d'un principe qui, sans être entièrement faux, n'est pas vrai dans sa généralité. Quant aux principes mêmes de nos jugements et de nos raisonnements, ils ne smt guère moins incertains, ou sujets à contestation : ces principes sont d'abord, il est vrai, quelques vérités évidentes par elles-mêmes, nommées axiomes, mais qui sont en très-petit nombre, et qui, seules, ne peuvent conduire à rien ; ensmte, les définitions, sur lesquelles les hommes ne sont pas toujours d'accord; en troisième Heu, les préjugés, vrais ou faux, qui leur
sont communs, et qui sont la source de beaucoup d'erreurs ou d'incertitudes; enfin, leurs opinions particulières, leurs manières de concevoir, d'envisager les mêmes choses ; ce qui varie à l'infini.
Telle est la base, ou plutôt la pierre d'achoppement de la philosophie.
Ce sont ces observations directes, si simples et si justes, qui retiennent dans le doute les bons esprits, les esprits consciencieux, les esprits à la fois humbles et sévères, exempts de la vanité de faire parler d'eux aux dépens de la vérité, n'aimant, ne recherchant qu'elle, sans écouter ni l'ambition , ni l'intérêt, ni la' crainte, si ce n'est celle d'embrasser des erreurs ou des chimères.
Cependant, si les bons esprits doutent, tous ceux qui doutent ne sont pas pour cela de bons esprits. Plusieurs ont érigé le doute même en système ; ils se sont fait un principe de n'avoir aucun principe ; ils n'hésitent point, ils sont décidés à douter de tout, ou pour mieux dire à ne rien croire ; et tournant dans un cercle vicieux, ils emploient le raisonnement pour prouver, qu'on ne peut rien prouver par le raisonnement. De là vient qu'on a rangé, mais à tort, le scepticisme parmi les doctrines philosophiques. Hume, qui était un excellent esprit, n'aurait sans doute jamais embrassé cette doctrine prétendue. Le scepticisme, tel qu'il vient d'être défini, n'est pas une doctrine philosophique, ce n'est qu'une extravagance : le scepticisme comme je l'entends est la philosophie même.