FIN
TBADUCTION DE M. TISSOT.
Matière et forme de la connaissance.
Dans toute connaissance, il faut distinguer la ma^ tière, c'est-à-dire l'objet , ef la forme , c'est-à-dire la manière dont nous connaissons l'objet. — Un sauvage, par exemple, voit de loin une maison dont l'usage lui est inconnu : cet objet lui est, à la vérité, représenté comme il pourrait l'être à un autre homme qui le connaît déterminément comme une habitation appropriée à l'usage de l'homme. Mais quant à la forme, cette connaissance d'un seul et même objet est difiTérente dans chacun d'eux : dans l'un c'est une simple intuition , dans l'autre c'est intuition et concept en mêjiïe temps (Logique, p. 43).
* Depuis plus de trois ans, j'avais écrit mon article sur Kant (d'après celui de M. Cousin), lorsque j'ai lu, tout récemment, les ouvrages dont ces extraits ont été tirés.
On s'étonnera peut-être, ou que, d'après cette lecture, je n'aie point modifié mon article, auquel effectivement je n'ai rien changé; ou que je me sois décidé à y joindre ces extraits, car en effet mon amour-propre n'y trouvera guère son compte.
Maisje dois dire d'abord qu'une grande partie de cet article (la moitié à peu près) avait déjà été publiée en 1842 (dans mes Tablettes philosophiques); et je rappellerai, en second lieu, que je n'ai pas eu tormellemeni l'intention de réfuter Kant, mais seulement, comme je l'ait dit, de proposer quelques doutes sur ses doctrines, et que je suis fort loin d'être persuadé d'avoir raison contre lui. Quant à la publication de ces extraits ; d'une part, j'ai pensé qu'elle était absolument nécessaire pour éclairer le lecteur et le diriger dans l'examen des importantes questions qui y sont traitées; et, d'une autre part, j'ai voulu donner une preuve de bonne foi et d'équité, en laissant Kant se défendre lui-même contre de légères attaques, si l'on veui considérer comme telles mes observations. •
Le concept est opposé à l'intuition : car c'est une représentation générale , ou de ce qui est commun à plusieurs objets , par conséquent une représentation en tant qu'elle peut être contenue dans plusieurs choses différentes
Il faut distinguer dans tout concept la matière et IsL forme. — La matière des concepts est rofejet, leur forme est la généralité.
lie concept est on enàpirigtie on pur. -—Un concept pur est celui qui n'est pas pris de l'expérience , mais qui provient aussi de l'entendement quanta la matière.
L'idée est nn concept rationnel dont l'objet ne peut se rencontrer dans l'expérience.
Le concept empirique provient des sens par la comparaison des objets de l'expérience, et ne reçoit de l'entendement que la forme de la généralité. — La réalité de ce concept repose sur l'expérience réelle , dont il procède quant à la matière ou contenu. — C'est à la métaphysique à rechercher s'il y a des concepts intellectuels purs, qui, comme tels , procèdent uniquement de l'entendement sans l'intervention de l'expérience (Id., p. 143).
Tous les concepts sont , quant à la matière, ou donnés ou formés. Les premiers sont donnés ou à priori ou à posteriori.
Tous les concepts donnés empiriquement, ou à posteriori, s'appellent concepts d' expérience jcenx qui sont donnés à priori, s'appellent notions.
La forme d'un concept, en tant que représen-
Ution discursive, est toujours formée, ou factice (Id. , p. 147).
Les éléments essentiels de tout jugement sont la matière et la forme. La matière consiste dans des connaissances données et liées par l'unité de la conscience en un jugement. La fonne du jugement consiste , au contraire, dans la détermination de la ma* nière dont les difiPérentes représentations , comme telles, ap|>artiennent à une conscience unique
La différence des jugements, par rapport à leur forme, est de quatre espèces : la quantité, la (pialité , la relation et la modalité, ce qui donne précisément autant de sortes de jugements (Id. , p. 162).
Les prémisses constituent la matière du raisonnement ; la conclusion , en tant qu'elle contient la conséquence, en constitue la forme (Id., p. 199).
Oonnaissanoes à priori et à posteriori.
Nul doute que toutes nos connaissances ne commencent par l'expérience Nulle connaissance en
nous ne précède l'expérience , et toutes commencent avec elle.
Mais , quoique toutes nos connaissances commencent avec l'expérience , ce n'est point à dire qu'elles en procèdent toutes
C'est donc , pour le moins , une question qui demande à être examinée de près , et qui ne peut se résoudre au premier aperçu , que celle de savoir s'il y a une connaissance indépendante de l'expérience,
et même de toute impression des sens. On appelle cette sorte de connaissance une connaissance à priori, et on la distingue des connaissances empiriques , qui ont leur source à posteriori, c'est-à-dire dans Texpérience.
Toutefois cette expression n'est pas encore assez déterminée pour faire comprendre parfaitement tout le sens de la question précédente. Car, on dit bien de plusieurs de nos connaissances, dérivant de l'expérience , que nous en sommes capables , ou que nous les possédons à priori,, par la raison que nous ne les obtenons pas immédiatement de l'expérience, mais d'une règle générale que nous avons cependant tirée elle-même de l'expérience. C'est ainsi que l'on dit de quelqu'un qui mine les fondements de sa maison, qu'il devait savoir d priori qu'elle s'écroulerait; ou, en d'autres termes , qu'il ne devait pas attendre l'événement de la chute pour en être certain. Mais cependant il ne pouvait réellement savoir ce fait qu'à posteriori : ne fallait-il pas , en effet , que l'expérience lui fit voir que les corps gravitent, et tombent quand ils sont abandonnés à leur propre poids?
Nous entendrons donc par connaissances à priori, non celles qui ne dépendent point de telle ou telle expérience , mais celles qui ne dépendent absolument d'aucune. A ces connaissances sont opposées les connaissances empiriques , qui ne sont possibles qu'à posteriori, c'est-à-dire par l'expérience. Parmi les connaissances à priori, celles-là s'appellent pures, qui ne contiennent rien d'empirique. Ainsi, par exemple, ce principe : tout changement a une cause.
est un principe à priori , mais non pas pur, parce que l'idée de changement ne peut être fournie que par l'expérience.
C'est ici le lieu de chercher une marque à laquelle nous puissions distinguer sûrement une connaissance pure d'une connaissance empirique. L'expérience nous apprend , à la vérité , que quelque chose est de telle ou telle manière ; mais elle ne nous apprend pas qu'il ne puisse en être autrement. Premièrement donc y toute proposition qui ne peut être conçue qu'avec la conception de la nécessité qu'il en soit .ainsi , est un jugement à priori. Si, de plus, cette proposition n'est pas dérivée d'une autre proposition qui ait elle-même une valeur nécessaire , elle est alors absolument à/)non. Secondement, l'expérience ne donne jamais ses jugements pour essentiellement et strictement universels, mais ils sont seulement d'une généralité supposée et comparative (au moyen de l'induction) ; ce qui veut dirje proprement qu'on n'a pas remarqué jusqu'ici d'exception à telle ou telle loi de la nature. Ainsi, un jugement pensé dans une rigoureuse universalité , c'est-à-dire de telle sorte qu'aucune exception n'est possible, ne dérive point de l'expérience , mais est absolument valable à priori. L'universalité empirique n'est donc qu'une extension arbitraire de valeur, concluant d'une valeur donnée dans la plupart des cas, à une valeur pour tous les cas; comme, par exemple, dans cette proposition : tous les corps sont pesants. Au contraire, dans le cas où une stricte universalité appartient essentiellement à un jugement , alors cette universalité in-
dique une source particulière pour ce jugement , savoir : la faculté de connaître à priori. La nécessité et la généralité absolue sont donc les caractères certains d'une connaissance à priori, et se tiennent indissolublement l'une et l'autre.
Maintenant, il est très-facile de prouver qu'il y a réellement dans les connaissances humaines de ces jugements nécessaires, universels , dans l'aeeep* tion stricte du mot, et par conséquent des ^jugements purs à priori. En veut-on un exemple pris des sciences? il n'y a qu'à jeter un coup d'oeil sur les propositions mathématiques. Si, au contraire, l'on en veut un qui soit pris de l'usage commun de l'entendement, le principe que tout changement requiert une cause, peut en servir. Il y a plus, c'est que, dans ce dernier exemple, le concept d'une cause emporte si évidemment le concept de la nécessité de sa liaison avec son effet, et celui de la stricte généralité de la règle , que le concept de cause disparaîtrait complètement si , comme le fait Hume , on voulait le dériver de la fréquente liaison de ce qui suit avec ce qui précède, et de l'habitude (par conséquent de la nécessité purement subjective) d'associer les représentations que nous acquérons par là {Critique de la raison pure, tome I, p. 35-39).
Jugements analytiques et synthétiques.
Tous les jugements sont de deux sortes : analytiques et synthétiques. Un jugement analytique est celui dans lequel je ne dis du sujet que ce que son idée contient déjà , et que je puis en tirer par analyse.
Un jugement synthétiqi^ est celui dans lequel j'at^ tribue au sujet un prédicat que j'ajoute au concept , et que je ne dérive point par analyse. Par exemple, quand je dis : Tor est un métal jaune , le jugement est analytique ; mais si je dis : For n'est pas sujet à la rouille 9 lejugement est synthétique. Les jugements analytiques servent à expliquer la chose ; ils sont d'une grande importance : toute la philosophie en est remplie. Toute la morale se compose presque uniquement de jugements analytiques.
Tous les jugements analytiques sont des jugements à priori , parce que le prédicat est tiré du concept du sujet. Tous les jugements analytiques résultent du principe de contradiction. Un jugement synthétique , au contraire, ne se fonde pas sur le principe de contradiction. Les jugements synthétiques peuvent être divisés : T en jugements à posteriori ou d'expérience; 2^ en jugements à priori... On peut faire voir par une multitude d'exemples qu'il y a réellement des jugements synthétiques d prix)ri. Toutes les mathématiques démontrent le fait ; l'arithmétique et toute la géométrie se composent presque uniquement de jugements synthétiques à priori. On demande si ces sortes de jugements se rencontrent aussi en philosophie? — Oui , ils se forment de concepts ; tandis qu'en mathématiques ils ont lieu par la construction des concepts. La philosophie tout entière est pleine de jugements analytiques : car il faut que tout y soit analysé {Leçons de métaphysique, p. 76) •
Il faut procéder analytiquement en métaphysique,
puisqu'il s y agit uniquement d'expliquer des connaissances obscures. Il faut prendre le contre-pied des mathématiques...
Les principes des mathématiques sont des définitions ; tandis que ce sont d'autres espèces de propositions en métaphysique (Logique, p. 346).
Cette science est encore très-imparfaite, très-incertaine , parce qu'on a méconnu le procédé qui lui est propre : il n' est i^s synthétique , comme pour les mathématiques , mais analytique. Aussi rien de plus facile que les mathématiques , et rien de plus difficile que la métaphysique. Dans les unes on commence parles définitions, tandis quon finit par là dans l'autre (Id., p. 349).
Toutes les définitions sont analytiques ou synthétiques. — Les premières sont- des définitions d'un concept donne; les secondes sont des définitions d'un concept /orme (1). (Id., p. 232).
Les définitions mathématiques sont toutes synthétiques : les définitions philosophiques sont , au contraire , analytiques. Ici le concept des choses est tout donné , mais confusément ou sans détermination précise. Toute définition qui paraît synthétique en philosophie, n'est qu'une définition de mots, une explication grammaticale , mais noii une définition philosophique ou d'idées : autrement on invente, on ne définit pas (Id., p. 344).
(1) On le forme en le définissant {note du traductetir) .
L'identité des concepts dans les jugements analytiques peut être ou explicite ou implicite. Dans le premier cas, les propositions sont virtuellement vi^ des ousans conséquences, car elles sont sans utilité et sans usage. Telle est, par exemple, la proposition suivante : L'homme est homme. Car si je ne sais rien dire de l'homme si ce n'est qu'il est homme, je n'affirme rien de lui.
Les propositions implicitement identiques, au contraire, ne sont point vaines ou sans conséquences : car elles développent par une explication le prédicat, qui était implicitement compris dans le concept du sujet (îd., p. 182.)
Même sujet.
Dans tous les jugements, le rapport du sujet au prédicat peut être de deux sortes : ou l'attribut B appartient au sujet A' comme quelque chose d'y contenu (d'une manière cachée) ; ou bien B est complètement étranger à l'idée A, quoique, à la vérité, en liaison avec celte idée. Dans le premier cas, le jugement est ana/^^i(/ue; dans le second^ synthétique. Les jugements analytiques sont donc ceux dans les-^ quels l'union de l'attribut avec le sujet est conçue par identité ; ceux au contraire dans lesquels cette liaison est conçue sans identité doivent être appelés jugements synthétiques. On pourrait encore appeler les premiers, jugements explicatifs, et les seconds, extensifs ; parce que ceux-là n'ajoutent rien au sujet par l'attribut, mais seulement décomposent ce sujet en idées partielles, qui déjà y oi)t été conçues, quoi-
que obscurément, tandis que, au contraire, les derniers ajoutent à l-idée du sujet un attribut qui n'y était pas encore conçu, et qui n'aurait pu en être dérivé par aucune décomposition. Quand je dis, par exemple : tous les corps sont étendus, c'est un jugement analytique ; car je ne suis point obligé de sortir du concept de corps pour y trouver unie l'étendue ; je n'ai qu'à le décomposer, c'est-à-dire qu'il suffit d'avoir conscience de la diversité que nous pensons toujours dans ce concept pour y trouver l'attribut dont il s'agit. C'est donc là un jugement analytique. Au contraire, quand je dis : tous les corps sont pesants, ici l'attribut est quelque chose de totalement différent de ce que je pense en général par le simple concept de corps. L'adjonction d'un tel attribut donne donc un jugement synthétique.
Les jugements d'expérience , comme tels, sont toujours synthétiques ; car il serait absurde de fonder un jugement analytique sur l'expérience, puisque, pour former un pareil jugement, je n'ai pas besoin de sortir de mon concept , ni par conséquent de recourir, à cette fin, à aucun témoignage de l'expérience. La proposition : un corps est étendu, est une proposition à priori et non un jugement d'expérience. Car avant de m'adresser à l'expérience, j'ai déjà toutes les conditions de mon jugement, dans le concept ; il ne me reste qu'à tirer de ce concept l'attribut, d'après le principe de contradiction , et à devenir en même temps conscient de la nécessité du jugement, nécessité que l'expérience ne m'apprendrait jamais. Au contraire, quoique primitivement je ne com-
prenne pas du tout dans le concept de corps en général Tatlribut de pesanteur, ce concept de corps indique cependant un point de vue particulier de Texpérience, une portion, pour ainsi dire, de Texpérience totale à laquelle je puis ajouter encore; ce que je fais en reconnaissant par Tobservalion la pesanteur des corps* Je puis d'avance connaître analytiquement le concept de corps par les caractères d'étendue, d'impénétrabilité, de figure, etc., qui tous sont pensés dans ce concepts Mais, si maintenant j'étends ma connaissance et que je reporte mes regards vers l'expérience qui m'a fourni ce concept de corps, j'y rencontre toujours aussi la pesanteur réunie aux caractères dont je viens de parler, et je la joins par conséquent d'une manière synthétique^ comme attribut au concept de corps. C'est donc sul* l'expérience que se fonde la possibilité de la synthèse de l'attribut pesanteur avec le concept de corps, parce que ces deux concepts, quoique pas renfermés l'un dans l'autre , à la vérité , appartiennent cependant l'un à l'autre, comme parties d'un tout, c'est-à-dire de l'expérience» qui n'est elle-même qu'une union synthétique contingente d'intuitions. Mais dans les jugements synthétiques à priori, ce moyen manque absolument. Si je dois quitter le cou* cept A pour connaître un autre concept B comme lui étant uni, sur quoi m'appuierai-je, et comment la synthèse sera-troUe possible? Je n'ai plus ici l'avantage de retourner ensuite sur mes pas dans te champ de l'expérience. Soit cette proposition : tout ce qui arrive a sa cause* Dans le concept de qudque
chose qui arrive, je pense, à là vérité, qu'il y a quelque chose que précède un temps, et de là nous tirons des jugements analytiques. Mais le concept d'une, cause est absolument étranger au concept précédent, et indique quelque chose d'entièrement différent de ce qui arrive, et qui par conséquent n'est pas compris dans cettedernière représentation. Car comment attribuerais-je en effet à ce qui arrive en général quelque chose qui en est entièrement différent, et comment connattre que le concept de cause, quoique n'y étant pas compris, s'y rattache cependant, et même nécessairement? Quel est ici l'inconnu = X, sur lequel s'appuie l'entendement quand il croit découvrir hors du concept A un attribut étranger B, qu'il pense cependant appartenir à A? Ce ne peut être une donnée de l'expérience, puisque le principe en question unit le concept d'effet à celui de cause, non-seulement dans une très-grande généralité^ mais encore avec l'expression de la nécessité, et par conséquent à priori et d'une manière purement intellectuelle. C'est sur ces sortes de principes systématiques, c'est-à-dire extensifs, que portent toutes nos connaissances spéculatives d priori ; car les jugements analytiques sont, à la vérité, très-importants et nécessaires, mais seulement pour obtenir cette clarté d'idées requises pour une synthèse sûre et étendue, qui seule peut réellement ajou ter à nos connaissances. Les jugements mathématiques sont tous synthétiques. Cette vérité, quoique certainement incontestable et très-importante par ses imites, semble avoir échappé jusqu'ici à la sagacité des analystes de la
raison humaine^ et même être très-contraire à leur attente. Car, comme on trouvait que les raisonnements des mathématiciens procèdent suivant le prin-^ cipe de contradiction (ce qu'exige naturellement toute certitude apodictique), on se persuadait aussi que les principes étaient également reconnus en vertu du principe de contradiction : en quoi Ton se trompait indubitablement ; car, si une proposition synthétique peut être considérée suivant le principe de contradiction, ce n'est qu'autant qu'on présuppose une autre proposition synthétique d'où la cootradic^ tion puisse résulter, mais jamais en elle-même.
Il faut remarquer, avant tout, que les propositions mathématiques proprement dites sont toujours des jugements à priori, et non des jugements empiriques, parce qu'elles emportent la nécessité qui ne peut résulter de l'expérience. Ceci est surtout incontestable si l'on ne considère que les mathématiques pures,donl; la conception exige qu'elles ne contiennent aucune connaissance empirique, mais seulement une connaissance pure àpriori.
On pourrait peut^tre croire au premier abord que k proposition 7 + 5 = 12 est une proposition simplement analytique, qui résulte de l'idée de la somme de sept et de cinq, suivant le principe de contradiction. Mais, si l'on regarde de plus près, on trouve que la conception de la somme de sept et de cinq ne contient autre chose que la réunion de deux nombres en un seul ; ce qui n'emporte point du tout la pensée de ce qu'est cç nombre unique composé de deux autres. Le concept d^ douze n'est nullement conçu^
par eelfl seul que je pense dans mon esprit cette union de sept et de cinq ; et je puis décomposer mon concept en autant de nombres possibles que je voudrai, sans que pour cela j'y trouve le nombre douze* n faut donc quitter ces concepts et recourir à une intuition qui corresponde à l'un des deux nombres, comme à ses cinq doigts, et ajouter successivement à ridée de sept les cinq unités données en intuition. Car je prends d'abord le nombre sept ; et, recourant aux doigts de ma main comme à autant d'intuitions pour signifier le nombre cinq, j'ajoute successivement à sept, en les détachant de l'image totale qui les représentait, les unités que j'avais auparavant réunies en intuition, au moyen de mes doigts, pour former le nombre cinq, et je vois résulter de cette opération complexe le nombre douze. Par l'addition de sept à cinq, j'ai, à la vérité, Fidée d'une somme qui = 7 -h 5, mais non pas l'idée que cette somme est égale au nombre 12. La proposition arithmétique est donc toujours synthétique ; ce qui s'aperçoit plus clairement encore lorsqu'on prend de plus grands nombres ; car alors il est évident que, de quelque manière que nous retournions nos idées^ nous ne pouvons jamais former une somme par le moyen seul de la décomposition, sans recourir à l'în^ tuition.
Un principe quelconque de la géométrie pure n'est pas plus analytique qu'un principe arithmétique
Quelques principes supposés par les géomètres sont, à la vérité, analytiques , et reposent sur le principe de contradiction; mais aussi ils ne servent,
DES OUVRAGES DE RANT. SSg
comme propositions identiques , qu'à Tenchainement de la méthode^ et n'ont aucune valeur comme principes. Tels sont, par exemple, les axiomes a =a, un tout est égal à lui-même ; (a + 6) > a , ou le tout est plus grand que la partie. Et cependant ces axiomes , quoique valables en tant que purs concepts , ne sont reçus en mathématiques que parce qu'ils peuvent être représentés en intuition. Ce qui nous fait généralement croire que l'attribut, dans ces sortes de jugements apodictiques , se trouve déjà faire partie de notre concept , et que le jugement est par conséquent analytique , c'est tout simplement l'ambiguïté de l'expression ; savoir, lorsque nous sommes obligés d'ajouter un certain attribut à un concept donné , et que cette nécessité tient déjà au concept lui-même. Mais la question n'est pas : que devonsnous ajouter parla pensée à un concept donné, mais qu'y pensons-nous réellement, quoique obscurément? Mais alors on voit que l'attribut adhère nécessairement à ce concept , non pas comme pensée dans le concept même, mais au moyen d'une intuition qui doit s'ajouter au concept.
La physique contient, comme principes, des jugements synthétiques à priori...
Il doit aussi y avoir des connaissances synthétiques à priori dans la métaphysique, quand même l'on considérerait cette science seulement comme cherchée jusqu'ici , et non comme faite , mais indispensable pourtant, parla nature de la raison humaine. La métaphysique ne s'occupe pas seulement de la décomposition des concepts que nous faisons à priori
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des choses; mais nous voulons étendre notre connaissance à priori, et les jugements qui ajoutent aux concepts donnés quelque chose qui n'y était pas contenu servent à cet effet. Ce n'est qu'au moyen de jugements synthétiques à priori que nous allons si loin que l'expérience ne peut nous suivre; par exemple , dans la proposition : le monde doit avoir un premier principe , etc. La métaphysique se compose donc , du moins qtwnt à son but, de propositions purement synthétiques à priori. {Critiqiie de la raison pure, iy p. 45-54.)
Les axiomes , en tant qu'ils sont immédiatement certains^ sont des principes synthétiques d pnori. Or un concept ne peut être uni à un autre synthétiquement, et cependant immédiatement , parce que, pour que nous puissions sortir d'un conoept , dépasser sa sphère , il nous faut une connaissance intermédiaire. Or, comme la philosophie n'est simplement que la connaissance rationnelle par concepts ^ on ne peut trouver en elle aucun principe qui mérite le nom d'axiome. (Id. Il, p. 339.)
En philosophie, on ne peut imiter les mathématiques en commençant par des définitions, si ce n'est par forme d'hypothèse ou d'essai. Car, puisqu'elles ne sontqile des décompositions des concepts donnés , ces concepts, quoique confus encore, précèdent donc , et leur exposition imparfaite est antérieure à l'exposition parfaite , de telle sorte (^ue nous pouvons conclure plusieurs choses de quelques signes obtenus par une analyse encore imparfaite, avant d'être
parvenus à une analyse intégrale , c'est-à-dire à une définition. En un mot, en philosophie , la définition , comme clarté reconnue , devrait plutôt suivre le travail que le commencer. Au contraire , en mathématiques , nous n'avons aucun concept qui précède la définition ; celle-ci donnant tout d'abord le concept lui-même, on peut et l'on doit toujours commencer parla définition.
Les définitions mathématiques ne peuvent jamais être erronées (du moins quant au contenu , si ce n'est quant à la forme) ; carie concept étant d'abord donné par la définition, il ne renferme précisément que ce que la définition veut que Ton pense par ce concept. Les définitions analytiques peuvent au contraire être erronées de beaucoup de manières , soit parce qu'elles mêlent aux concepts des signes qu'ils ne contiennent réellement pas , soit parce qu'elles manquent de l'exactitude qui constitue l'essence d'une définition , attendu que l'on ne peut être parfaitement certain de la perfection de sa décomposition. La méthode des mathématiques n'est donc pas praticable en philosophie. (Id., p. 337.)
Sspace et temps.
L'espace n'^st pas un concept empirique dérivé d'intuitions extérieures. Car, pour que certaines sensations soient rapportées à quelque chose d'extérieur à moi (c'est-à-dire à quelque chose qui est dans un lieu de l'espace autre que celui où je me trouve), et même pour que je puisse me représenter les choses comme extérieures à moi , et les unes à
362 KXTRAITS
côté des autres 9 mais comme gisant en différents lieux j la représentation de l'espace doit déjà être posée en principe. D'oii il suit que la représentation de Tespace ne peut dériver des rapports du phénomène extérieur par l'expérience , mais que l'expérience elle-même n'est possible que par cette représentation.
L'espace est une représentation nécessaire à pnort, qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures. On ne peut jamais concevoir qu'il n'y ait aucun espace, quoiqu'on puisse fort bien penser qu'aucun objet n'y est contenu. L'espace est donc considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non comme une détermination qui en dépende. C'est donc une représentation à priori qui est le fondement nécessaire des phénomènes extérieurs...
L'espace est représenté comme une grandeur infinie donnée. On doit , à la vérité , concevoir tout concept comme une représentation contenue dans une multitude infinie de représentations possibles , différentes , dont il est comme le signe commun , et qui , par conséquent , les contient toutes : mais aucun concept ne peut, comme tel, être considéré comme contenant lui-même une infinité de représentations; et cependant l'espace est conçu de cette manière , car toutes les parties de l'espace sont toutes ensemble dans l'infini : par conséquent la représentation primitive de l'espace est une intuition àpriori, et non un concept...
La géométrie est une science qui ^termine syn-
thétiquemeot , et cependant à priori , les propriétés de l'espace. Quelle doit être maintenant la représentation de l'espace pour que la connaissance de la géométrie soit possible? EUle doit être originairement une intuition ; car d'un simple concept ne peuvent sortir des propositions qui outre-passent ce concept ; ce qui cependant arrive en géométrie. Mais cette intuition doit se trouver en nous à priori, c'est-à-dire avant toute perception d'un objet ; elle doit par conséquent être pure et nullement empirique , car des propositions géométriques sont toutes apodictiques , c'est-à-dire liées à la conscience de leur nécessité ; par exemple : l'espace n'a que trois dimensions...
L'espace n'est autre chose que la forme des phénomènes du sens extérieur , c'est-à-dire la condition subjective de la sensibilité , sous laquelle seulement l'intuition extérieure est possible pour nous, à priori; et, comme la capacité d'être affecté des objets précède nécessairement dans le sujet toutes les intuitions de ces objets , on comprend aisément comment la forme de tous les phénomènes peut être donnée dans l'esprit avant toutes les perceptions réelles , par conséquent à priori, et comment encore , en sa qualité d'intuition pure dans laquelle tous les objets doivent être déterminés, elle peut contenir avant toute expérience les raisons ou principes des rapports de ces objets. {Critique de la raison pure , tome 1 , page 71-75.)
Le temps n'est pas un concept empirique fourni par l'expérience ; car la simultanéité ou la succession
ne tomberait pas même sous Tobservation , si la représentation du temps ne leur servait de fondement à priori. Ce n'est que sous cette supposition du temps que Ton peut se représenter la simultanéité des choses ou leur succession.
Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. On ne peut, par rapport aux phénomènes en général , supprimer le temps, quoiqu'on puisse très-bien faire abstraction des phénomènes dans le temps. Le temps est donc donné à priori. En lui seulement est possible toute réalité des phénomènes. Ils peuvent tous être anéantis par la pensée , mais le temps lui-même (comme condition commune de leur possibilité) ne peut être détruit.
Sur cette nécessité à priori se fonde également la possibilité des principes apodictiques touchant les rapports ou les axiomes du temps en général, tels que : le temps n'a qu'une dimension ; les différents temps ne sont pas ensemble, mais successivement (de la même manière que différents espaces ne sont pas successifs mais simultanés). Ces principes ne peuvent se tirer de l'expérience ; car elle ne donnerait ni une généralité sans restriction , ni une certitude apodictique. (Id., p. 79.)
Le concept de changement , celui de mouvement (comme changement de lieu) ne sont possibles que par et dans la représentation du temps. (Id., p. 81.)
Il est nécessaire d'expliquer notre opinion aussi clairement que possible, par rapport aux "qualités^
fondamentales et à la nature de la connaissance qui nous vient des sens en général , afin de prévenir tout malentendu à ce sujet.
Nous avons donc voulu dire que toutes nos intuitions ne sont que des représentations de phénomènes; que les choses que nous percevons ne sont pas en elles-mêmes telles qtie nous les percevons; que leurs rapports ne sont pas essentiellement non plus ce qu'ils nous paraissent être ; et que si nous supprimons notre sujet , ou simplement même la qualité subjective des sens en général , toute propriété , tout rapport des objets dans l'espace et le temps , Tespace et le temps eux-mêmes disparaîtront ; car ils ne peuvent pas exister en eux-mêmes comme phénomènes, mais seulement en nous. Mais quelle peut être la nature des choses en soi , indépendamment de toute notre capacité (réceptivité) : c'est ce qui nous est complètement inconnu. Nous ne connaissons que notre manière de les apercevoir , qui est tout à fait propre à notre esprit, et qui ne doit pas être nécessairement celle de toutes les créatures intelligentes , quoique , à la vérité , elle soit celle de l'espèce humaine. C'est à cette manière de percevoir que nous devons uniquement nous attacher. L'espace et le temps en sont les formes pures ; la sensation générale , la matière. Mais nous pouvons connaître l'espace et le temps à priori , c'est-à-dire avant toute perception actuelle ; et c'est pour cela qu'on les appelle intuitions pures. La sensation, au contraire, est ce qui est connu à posteriori , et qu'on appelle intuition empirique. Ces formes de temps et d'espace
appartiennent absolument et nécessairement à notre sensibilité y quelle que puisse être la nature de nos sensations ; mais les sensations peuvent être trèsdiverses. (Id. , p* 93.)
Tous les objets, par rapport à l'espace et au temps, ne sont donc que* de simples phénomènes, et non des choses en soi , à les considérer suivant la manière dont ils sont donnés. On peut dire à priori beaucoup de choses de la forme des objets, mais rien du tout concernant ce qu'ils sont en tant qu'ils doivent servir de base à ces phénomènes. (Id., p. 101.)
Si je fais abstraction de toute existence des choses, il reste encore cependant la forme de la sensi- Ulité, c'est-à-dire Y espace et le temps : car ce ne sont pas là des propriétés des choses, mais des propriétés de notre sens ; ce ne sont pas des qualités objectives, maisbien des qualités subjectives L'espace et le temps sont les conditions de l'existence des choses ; ce sont des intuitions particulières et non des concepts. Ces intuitions ne portent sur aucun objet ; elles sont vides, ce sont de simples formes des intuitions. L'espace et le temps ne sont pas des dioses mêmes, ni des propriétés, ni des qualités des choses, mais la forme de la sensibilité. La sensibilité est la réceptivité, la capacité d'être aflfecté..,. {Le* çons de métaphysique, p. 1 20.)
Oatégoriet.
Si nous faisons abstraction de tout contenu dans un jugement en général, et que nous n'y considérions que la forme seule de l'entendement, nous
trouverons alors que la fonction de la pensée peut être ramenée à quatre titres, dont chacun comprend trois moments ou degrés. Ils peuvent très-bien être représentés dans le tableau suivant.
Quantité des jugements
Qualité
Géaéraux ,
Aiïirmatifs,
Particuliers,
Négatifs,
Singuliers.
Limitatirs.
. . Relation
Modalité
Catégoriques ,
Problématiques ,
Hypothétiques,
Assertoriques ,
Pisjonctifs.
Apodictiques.
{Critique delà
rowonjmre,!, p. 130.)
Il y a précisément autant de concepts purs de V entendement qui se rapportent à priori aux objets de l'intuition en général, qu'il y a dans la table précédente de fonctions logiques dans tous les jugements possibles. Car l'entendement est complètement épuisé, et toute sa faculté parfaitement reconnue et mesurée par ces fonctions. Nous appellerons ces concepts catégories, d'après Aristote.
T«bl« des oatégovîeff»
. . . . Dl QUANTITÉ
.... De QUALITÉ
Unité,
Réalité,
Pluralité ,
Négation ,
Totalité.
Limitation.
.... De RELATION
.... De modalité
D* inhérence et de substance
Possibilité, — impossibilité.
i^stantia et mccidens) ;
Existence^ — non-existence.
De causalité et de dépendance
Nécessité, — contingence.
{cause et effet) ;
De communauté
{réciprocité entre l'agent et le
patient).
Tel est Finventaire de tous les concepts originairement purs de la synthèse que l'entendement renferme en lui-même à priori, et à cause desquels on rappelle entendement pur, parce que ce n'est que par ces concepts seuls qu'il peut comprendre quelque chose dans la diversité de l'intuition, ou en penser l'objet. (Id., p. 140.)
Les catégories sont des concepts qui prescrivent des lois à priori aux phénomènes, par conséquent à la nature, comme ensemble de tous les phénomènes. (Id., p. 201.)
Nous ne pouvons penser un objet que par le moyen des catégories, comme nous ne pouvons connaître aucun objet pensé que par le secours d'intuitions correspondantes à ces concepts catégoriques. Or toutes nos intuitions sont sensibles, et cette connaissance, en tant que son objet est donné, est empirique. Mais la connaissance empirique est l'expérience. Par conséquent aucune connaissance à priori n'est possible en nous que par rapport aux objets dont l'expérience est en elle-même possible.
Mais cette connaissance qui ne se borne qu'aux objets de l'expérience n'en est pas pour cela tirée tout entière ; mais les intuitions pures et les concepts intellectuels purs sont aussi des éléments de la connaissance qui se trouve en nous à priori. Or il n'y a que deux moyens de penser l'accord nécessaire de l'expérience avec les concepts de ses objets : ou l'expérience rend ces concepts possibles, ou ces concepts
rendent Texpérience possible. Le premier de ces moyens n'a pas lieu pour les catégories (non plus que pour les intuitions pures), car elles sont des concepts à priori, par conséquent indépendants de Texpérience (la reconnaissance d'une origine empirique tendrait à une espèce de génération équivoque). Reste donc seulement le second cas, savoir : que les catégories contiennent, du côté de l'entendement, les principes de la possibilité de toute expérience en général (Id., p. 204).
C'est une chose très-remarquable que nous ne pouvons apercevoir la possibilité d'aucune chose d'après la catégorie seule, mais que nous devons toujours avoir une intuition pour faire voir en elle la réalité objective du concept intellectuel pur
Mais il est plus remarquable encore que, pour comprendre la possibilité des choses par les catégories et pour en prouver la réalité objectivey nous avons toujours besoin , non-seulement d'intuitions,
mais encore d'intuitions extérieures (/d., p. 333
et 336.)
Causes occasionneUes des concepts.
Nous avons déjà deux espèces de concepts bien différents, qui s'accordent néanmoins en ce que les uns et les autres se rapportent complètement à priori aux objets; savoir : les concepts d'espace et de temps comme formes de la sensibilité, et les catégories comme concepts de Tentendement. Si nous en vou-r lions chercher la déduction empirique, ce serait
peine perdue, parce que leur caractère propre consiste précisément à se rapporter à leurs objets sans rien devoir à la représentation de ces objets par l'expérience. ••
Cependant Ton peut chercher dans Texpérience, par rapport à ces concepts, comme par «apport à toute connaissance, sinon le principe de leur possibilité, du moins les causes occasionnelles de leur naissance ou manifestation, puisque les impressions des sens fournissent la première occasion de développer toute la puissance cognitive par rapport à elles, et de constituer l'expérience qui contient deux éléments très-différents, savoir : une matière pour la connaissance et qui est fournie par les sens, et une certaine forme pour ordonner cette matière, laquelle forme dérive de la source interne de l'intuition pure et de la penséey deux choses qui, à l'occasion des premières, entrent en exercice et produisent les concepts. Cette recherche des premiers efforts de notre faculté de connaître , pour s'élever des perceptions particulières aux concepts généraux, est sans aucun doute de la plus grande utilité, et c'est au célèbre Locke qu'on a l'obligation d'en avoir le premier ouvert le chemin. Mais une déduction des concepts purs à priori n'aura jamais lieu de cette manière; car elle est tout à fait opposée à cette marche, parce que, relativement à leur usage futur, qui doit être entièrement indépendant del'expérienoe, ils doivent avoir à produire un tout autre extrait de naissance que celui qui les ferait dériver de l'expérience (Cn- Uqtie de la raison pure, I, p. 153).
DES OUVRAGES PE KANT. Sy I
Leibnitz a dit : « Le plus grand trésor de Fâme consiste dans des représentations obscures qui ne de^ viennent claires que par la conscience qu'elle en a.» Si nous pouvions connaître tout à coup et d'une manière immédiate par un rapport surnaturel toutes nos représentations obscures et le domaine entier de l'âme, nous serions pour nous*mêmes un sujet d'étonnement : nous admirerions les trésors de notre âme et la richesse des connaissances qu'elle renferme. Quand, à Faide d'un télescope, nous portons nos regards sur les corps célestes les plus éloignés de nous, le télescope n'a pas ici d'autre usage que d'exciter en nous la conscience des innombrables corps céles^ tes qui ne peuvent être perçus à l'œil nu, conscience, du re^e, qui est déjà obscurément dans notre âme. Si l'homme pouvait avoir consdence de tout ce qu'il aperçoit dans les corps au moyen du microscope, il aurait alors de tous les corps une grande connaissance qu il possède déjà réellement, mais dont il n'a pas conscience.... il y a donc dans le champ des représentations obscures un trésor qui constitue l'abime profond des connaissances humaines que nou$ ne pouvons pas sonder {Métaph., p. 2&9).
La première source de connaissances est dan8 k matière que nous fournissent les sens* La seconde source de connaissances consiste dans la spontanéité de l'entendement. Quand une fois l'homme a la matière, il peut toujours se foire de nouvelles représentations; par exemple, lorsqu'il est une fois en posses8k)n de la représentation de. couleur, il peut se
former de nouvelles pepréscnlalions par le mélange de couleurs, et obtenir ainsi des résultats qui n'existent pas dans la nature. Mais on ne peut pas se représenter de nouveaux sens, parce que la matière nous manque. Les sens sont donc un principe nécessaire de la connaissance.
Mais nous avons aussi un principe de connaissance par des concepts, qui ne retiennent absolument rien des sens ; c'est-à-dire que nous avons des connaisrsances des objet* sans être aflTectés par les sens, et ce sont des concepts intellectuels. Il y a donc des concepts sensuels et des concepts intellectuels. Nous pouvons donc dire qu'il n'y a rien dans l'entendement, pour ce qui regarde la matière, qui n'ait été dans les sens ; mais quant à la forme, il y a des connaissances, les intellectuelles, qui ne sont pas un objet des sens. Mais les concepts mêmes de l'entendement, quoiqu'ils ne soient pas tirés des sens, apparaissent pourtant à l'occasion de l'expérience : par exemple, personne n'aurait le concept de cause et d'efifet, s'il n'avait pas perçu des causes par expérience; nul homme n'aurait le concept de vertu, s'il n'avait jamais vécu qu'avec de vrais fripons. Les sens constituent donc le fond de toute connaissance, quoique toutes les connaissances n'aient pas en eux leur origine. Bien qu'ils ne soient pas un prindpium essendi, ils sont cependant une conditio sine quâ non. Mais d'où viennent-ils dans l'entendement? On ne doit pas les regarder comme incréés et non produits : car ce serait mettre fin à toutes recherches, et par conséquent très-peu philosophique. S'ils sont innés,
alors ils sont autant de révélations. — Crimus a eu la tête remplie de pareilles extravagances, et il était aussi heureux qu'il pouvait se l'imaginer. Les concepts sont le produit naturel de l'entendement à Toc* easion de l'expérience; car l'entendement forme , à l'occasion del'expérience et des sens, des concepts qui ne sont pas tirés des sens, mais de la réflexion sur les sens. — Locke s'est ici grandement trompé, lorsqu'il croyait tirer tous les concepts de l'expérience, quand il les tirait de la réflexion appliquée aux objets des sens. Ainsi, quant à la matière, tout provient des sens ; quant à la forme, toutes nos représentations viennent de l'entendement, mais sans être innées à l'entendement : elles apparaissent par la réflexion à l'occasion de l'expérience {Métaph., p. 219).
Si nous considérons tous les attributs possibles, quant à leur matière, qui peut être conçue en eux à priori, nous trouvons que quelques-uns d'eux représentent une existence, d'autres une simple nonexistence.....
Or personne ne peut penser déterminément une négation sans avoir posé pour fondement l'affirmation contraire. L'aveugle-né ne peut se faire la moindre représentation des ténèbres, parce qu'il n'en a aucune de la lumière ; le sauvage ne peut se faire une idée de la pauvreté, parce qu'il n'en a aucune de l'opulence ; l'ignorant n'a aucun concept de son ignorance, parce qu'il n'en a aucun de la science. Tous les concepts des négations sont donc dérivés, et les
réalités contiennent les données, et pour ainsi dire la matière transeendentale de la possibilité et de la détermination universelle de toutes choses {Critique de la raison pure, II, p. 175).
Oonoepts de cause e% de substanee.
Hume, prenant les objets de l'expérience pour des choses en sm, faisait fort bien de tenir pour faux le concept de la cause comme connaissance à priori; car il ne peut y avoir aucune connaissance à priori des choses en soi {Critique de la raison pratique. Voyez Principes de la morale, p. 304).
Dans l'analytique transeendentale, nous avons tiré la proposition : tout ce qui arrive a une cause, de la seule condition de la possibilité objective d'un concept de ce qui arrive en général ; si bien que la détermination d'un événement dans le temps, par conséquent cet événement lui-même comme appartenant à l'expérience, serait impossible s'il n'était soumis à cette règle dynamique. Tel est donc aussi le seul argument possible ; car, par cela seul qu'un objet est destiné au concept par le moyen de la loi de la causalité, l'événement représenté vaut objectivement, c'est-à-dire est vrai {Critique de la raison pure, II, p. 397).
Quand on conclut de Texistence des choses dans le monde à leur cause, ce n'est point là faire un usage naturel de la raison, mais un usage spéculatif, parce que le premier de ces usages ne rapporte pas à une cause les choses mêmes (substances)^ maisseu-
DES OUVRAGES DE RANT. 3jS
lement ce qui arrive, par conséquent leurs états, comme empiriquement fortuits* De savoir si la sub-* stance même (la matière) est contingente, quant à l'existence, c'est une question qui n'appartient qu'à la connaissance rationnelle spéculative. Mais quand même il ne s'agirait que de la forme du monde, de son mode d'union et de sa vicissitude, et que je voudrais en conclure une cause totalement différente du monde, ce serait encore un jugement delà raison purement spéculative, parce qu'ici l'objet n'est pas un objet d'une expérience possible. Mais alors le principe de la causalité, qui n'a de valeur que dans les limites du champ de l'expérience, et qui, hors de là, est sans usage, même sans signification, serait tout à fait détourné de sa destination [Critiqtœ de la raison pure, II, p. 240).
Le simple concept du moi qui est immuable, mais qu'on ne peut absolument pas décrire, en tant qu'il exprime et distingue l'objet du sens interne, est le fondement de beaucoup d'autres concepts : car ce concept du moi exprime :
l"" La substantialité. — lia substance est le premier sujet de tous les accidents qui s'y rattachent; mais ce moi est un sujet absolu auquel peuvent appartenir tous les accidents, tous les attributs, et ce qui ne peut être le prédicat d'aucune autre chose. Ainsi, le moi exprime donc le substantiale : car ce substratum qui est inhérent à tous les accidents est le substantiale. C'est le seul cas où nous puissions immédiatement percevoir la substance : nous ne
pouvons percevoir le substratum, et le premier sujet d'aucune chose; mais je perçois immédiatement en moi la substance. Ainsi^ le moi n'exprime pas seulement la substance, mais aussi le substati" tiale. Il y a plus encore : c'est que le concept que nous avons en général de toutes les substances, nous l'avons emprunté de ce mm. C'est le concept primitif des substances {Métaph., p. 206).
La causalité conduit au concept d'action, celui-<;i au concept de force ou de faculté, et par là au concept de substance...
Là où est l'action, par conséquent l'activité et la force, là aussi est la substance, et dans celle-ci seule doit être cherchée la source féconde des phénomènes. C'est bien : mais s'il faut expliquer à ce sujet ce que l'on entend par substance, et que l'on veuille éviter un cercle vicieux, la réponse n'est pas si facile. Comment conclure de l'action à la perma^ nenee de Tagent, ce qui est cependant un critérium essentiel et propre de la substance {phcenomenon) ? Mais d'après ce que nous avons dit plus haut, la question n'est point embarrassante, tout insoluble qu'elle puisse être par la manière ordinaire (de traiter ces concepts par l'analyse seule). Le mot action* désigne déjà le rapport du sujet et de la causalité à l'effet. Or, comme tout effet consiste dans ce qui arrive, par conséquent dans le muable qui caractérise le temps sous le rapport successif, le dernier sujet de ce qui change est le permanent, comme substratum de toute vicissitude, c'est-à-dire la substance. Car,
suivant le principe de causalité, les actions sonttoujours le premier fondement de toute vicissitude des phénomènes , et ne peuvent , par conséquent, se trouver dans aucun sujet qui change lui-même, parce qu'autrement d'autres actions et un autre sujet seraient nécessaires pour déterminer ce changement. La force du sujet actuellement en action en démontre donc, comme critérium empirique suflfî-^ sant, la substantialité, sans qu'il soit nécessaire d'en rechercher avant tout la permanence par les perceptions comparées ; ce qui d'ailleurs ne pourrait se faire par ce moyen avec le détail nécessaire pour établir la stricte généralité du concept. Car, que le premier sujet de la causalité de toute naissance et de toute mort ne puisse lui-même (dans le champ des phénomènes), ni naître, ni mourir, c'est là une conséquence certaine qui aboutit à la nécessité empirique et à la permanence dans l'existence, par conséquent au concept d'une substance comme phénomène [Critique de la raison pure, I, p. 291).
Nécessité.
La nécessité absolue est celle qui doit être connue à priori simpliciter. 11 faut ajouter encore quelque chose à la pensée; c'est-à-dire qu'il faut y ajouter l'intuition de quelque chose de réel, ou la perception.. La perception est la représentation du réel. La connaissance de l'existence d'une chose n'est donc jamais possible sans Texpérience : ou je connais les choses uniquement par expérience, ou j'en connais les raisons en partant de l'expérience. La nécessité
378 EXTttAITS
absolue est donc tout à fait impossible à connaître, quoique nous n'en voyions pas Timpossibilité. La connaissance de la nécessité est^ par conséquent, une connaissance hypothétique. Toutes les choses ont une nécessité dérivée , que je peux connaître à priori secundùm quid par des principes de l'expérience. Est nécessaire ce dont Topposé est impossible ^ est possible ce qui s'accorde avec les règles de la pensée ; est contingent ce dont l'opposé est possible. Ce sont là des définitions nominales , de pures définitions de mots. La possibilité logique, la réalité et la nécessité sont connues par le principe de contradiction. La nécessité logique ne prouve pas l'existence d'une chose. Mais la possibilité logique n'est pas, ainsi qu'on l'a fait voir, la possibilité réelle. La possibilité réelle est l'accord avec les conditions d'une expérience possible. La liaison d'une chose avec l'expérience constitue la réalité. Cette liaison, entant qu'elle peut être connue à priori, est la nécessité. Celle-ci, comme on l'a fait voir, est toujours hypothétique. Nous avons un concept logique de la nécessité absolue. La nécessité peut être divisée en réelle et en logique. La nécessité logique absolue des jugements est toujours une nécessité hypothétique des prédicats des jugements , ou une nécessité subordonnée à des conditions antérieures. La nécessité réelle absolue n'est explicable par aucun exemple. La nécessité hypothétique est seule concevable {Métaphysique, p. 101).
&aisoii pure.
De tout ce qui précède résulte l'idée d'une science
DES OUVRAGES DE KaNT. 879
particulière qu'on peut appeler Critique de la raison pure; car la raison est la faculté qui fournit \^^ principes de la connaissance à priori. La raison pure est donc la faculté qui donne les principes à l'aide desquels on connaît quelque chose absolument à priori. Hnorgane delà raison pure serait l'ensemble des principes au moyen desquels toutes les connaissances pures à priori pourraient être acquises et réellement constituées. L'application étendue d'un tel organe donnerait un système de la raison pure. Mais comme ce serait beaucoup de demander un pareil système, et qu'il reste encore à savoir si l'extension de notre connaissance est possible , nous pouYons considérer la science du simple jugement critique de laraisonpure , de ses sources et de ses bornes , comme la propédeutique ou science préliminaire du système de la raison pure. Cette propédeutique ne serait pas une science, mais seulement une critique de la raison pure. Son utilité, sous le rapport de la spéculation, serait purement négative, et ne servirait pas à l'extension , mais à l'épuration de notre raison , qu'elle garantirait de l'erreur; ce qui serait déjà un grand avantage. J'appelle connaissance transcendentale celle qui , en général , s'occupe moÎ0«des objets que de la manière de les connaître, en tant que cette manière de connaître doit être possible à priori. Un système de ces concepts s'appelle Philosophie transcen-dentale [Critique de la raison pure , I, p. 60).
L'entendement ne peutjamais faire un usage transcendental de tous ses principes à priori; il ne peut
38o EXTRAITS
même employer ses concepts qu'empiriquement.
C'est là un principe qui, s'il peut être connu avec conviction , tend aux plus graves conséquences. L'usage transcendental d'un concept dans un principe consiste en ce qu'il se rapporte aux choses en général et en soi, mais l'usage empirique ne se rapporte qu'aux seuls phénomènes, c'est-à-dire aux objets d'une expérience possible. Et l'on conçoit par ce qui suit que ce dernier usage est le seul qui puisse avoir lieu. Il faut d'abord pour tout concept la forme logique d'un concept en général (de la pensée), et ensuite la possibilité de lui soumettre un objet auquel il se rapporte. Sans cet objet il n'a pas de sens et manque de contenu , quoiqu'il puisse toujours renfermer la fonction logique servant à former un concept avec certaines données. Or un objet ne peut être donné à un concept autrement que dans l'intuition ; et , quand même une intuition pure est possible à priori avant l'objet , cependant elle ne peut recevoir son objet , et par conséquent sa valeur objective, que par l'intuition empirique dont elle est la forme. Tous les concepts , et avec eux par conséquent tous les principes , quoique à priori, se rapportent cependant à des intuitions empiriques , c'està-dire à des données pour l'expérience possible. Autrement, ils n'ont aucune valeur objective, et ne sont qu'un vrai jeu, soit de l'imagination, soit de l'entendement , avec les représentations respectives de l'une ou de l'autre de ces facultés. Qu'on prenne seulement pour exemple les concepts mathématiques, et d'abord même leurs intuitions pures. L'cs-
pace a trois dîmensions ; d'un point à un autre point on ne peut tirer qu'une ligne droite, etc. Quoique tous ces principes et la représentation de l'objet qui compose cette science soient absolument produits à priori dans l'esprit, ils ne signifieraient cependant rien si nous ne pouvions toujours faire voir leur valeur dans les phénomènes (objets empiriques). II faut donc amsi rendre sensible un concept particulier, c'est-à-dire exposer en intuition l'objet qui lui correspond, parce que sans cet objet le concept resterait (comme on dit) sans aucun sens, c'est-à-dire sans signification , sans valeur. Les mathématiques satisfont à cette condition parla construction de la figure, qui est un phénomène perceptible aux sens (quoique donné à priori). Le concept de quantité cherche dans la même science son expression ; sa valeur , dans le nombre; celui-ci dans les doigts^ dans des tables à calculer, ou dans des points et des lignes placés sous les yeux...
La môme chose a lieu aussi avec toutes les catégories et les principes qui s'en forment ; c'est ce qui résulte également de ce que nous n'en pouvons absolument définir réellement une seule, c'est-à-dire de ce que nous ne pouvons rendre intelligible la possibihté de leur objet, sans nous rabattre sur les conditions de la sensibilité, par conséquent sur la forme des phénomènes, comme les conditions auxquelles ces catégories doivent par conséquent être restreintes comme à leur unique objet. En effet, si Ton fait disparaître cette condition, toute valeur, tout sens, c'est-à-dire tout rapport à l'objet disparaît, et l'on ne peut con-
cevoir alors par aucun exemple ce que peut être l'objet propre de ces concepts.
La réalité ne peut être définie par opposition
à la négation qu'en pensant un temps (comme l'ensemble de toute existence) qui est plein de réalité ou qui en est vide. Si je fais abstraction de la permanence (qui est une existence de tout temps) , il ne me reste, pour le concept de substance, que la représentation logique de sujet, que je crois réaliser en me représentant quelque chose qui peut avoir lieu simplement comme sujet ( sans être attribut de
rien) Quant au concept de cause (abstraction faite
du temps dans lequel quelque chose succède à une autre chose suivant une règle), je ne trouverais rien dans la catégorie pure, si ce n'est qu'il y a quelque chose d'où l'on peut conclure à l'existence d'une autre chose, et alors, non-seulement on ne pourrait pas distinguer par ce moyen la cause et l'effet, mais encore, comme il faut, pour que ce raisonnement soit possible, des conditions dont je ne sais absolument rien, ce concept n'aurait alors aucune détermination par rapport à la manière dont il cadre avec un objet. Le prétendu principe : tout accident a une cause, se présente ici assez gravement, il est vrai, comme ayant sa valeur en lui-même ; mais si je demande ce que Ton entend par accident, l'on répond : ce dont le non-être est possible. Mais est-il possible de savoir à quoi l'on reconnaît cette possibilité du non-être, si ce n'est en se représentant dans la série des phénomènes une succession, et dans celle^i une existence qui suit la non-existence (ou réciproquement);
en se représentant par conséquent un changement ? Car, que la non-existence d'une chose ne soit pas contradictoire en soi, c'est là une pauvre aptitude à une condition logique, qui est, à la vérité, nécessaire pour le concept, mais qui n'est pas à beaucoup près suffisante pour la possibilité réelle. En effet, de ce que je puis supprimer par la pensée toutes substances existantes, sans être contradictoire avec moimême, je n'en puis cependant pas conclure la contingence objecîtive dans leur existence, c'est-à-dire la possibilité de leur non-existence en elles-mêmes, . . Personne n'a donc pu définir que par une tautologie manifeste la possibilité, l'existence et la nécessité, en voulant tirer cette définition du seul entendement pur. Car ceux qui substituent la possibilité logique du concept (lorsque ce concept ne se contredit pas lui-même), à la possibilité tvsinscenAenlale des choses (lorsqu'un objet répond au concept), se font une illusion dont les inhabiles seuls peuvent se contenter. En un mot, tous ces concepts ne peuvent être prouvés par rien, ni leur possibilité réelle établie, si l'on supprime toute intuition sensible (la seule que nous ayons) ; car il ne reste alors que la possibilité logique seule, c'est-à-dire que le concept (la pensée) est possible. Mais ce n'est pas du concept qu'il est question, mais seulement de savoir si ce concept se rapporte à un objet, et si, par conséquent, il signifie quelque chose (/d., p. 343-348).
Lorsque notisappliquons notre raison, non simplement à l'usage des principes de l'entendement con-
cernant les objets de rexpériencc, mais que de plus nous nous efforçons de l'étendre au delà des bornes de cette dernière, alors naissent des théorèmes dialectiques qu'on ne peut ni espérer ni craindre de voir confirmésou contredits par Texpérience, et dont chacun d'eux est non-seulement sans contradiction en lui-même, mais trouve même dans la nature de la raison les conditions de sa nécessité; seulement, par malheur, le contraire a aussi de son côté des raisons d'affirmation aussi bonnes et aussi nécessaires (Id. II, p. 17).
Le paralogisme logique consiste dans la fausseté d'un raisonnement quant àla forme,quel qu'en soitdu reste le contenu ou l'objet. Mais le paralogisme transcendental a une raison transcendentale de conclure faussement quant à la forme. Un tel paralogisme a donc son principe dans la nature de la raison humaine, et emporte avec lui une illusion inévitable, quoiqu'elle puisse être reconnue (Id. , I, p. 445).
L'issue de toutes les tentatives dialectiques de la raison pure, non-seulement confirme ce que nous avons déjà prouvé, savoir, que tous nos raisonnements qui tendent à sortir du champ de l'expérience possible sont illusoires et sans fondement ; mais elle nous apprend en même temps cela de particulier, que la raison humaine a un penchant naturel à sortir de ces bornes, que les idées transcendentales ne lui sont pas moins naturelles que les catégories à l'entendement, quoique avec cette différence que, tan-
dis que nous sommes conduits par ces dernières à la vérité, c'est-à-dire à l'accord de nos concepts avec leur objet, les idées opèrent au contraire une simple mais inévitable apparence, dont l'illusion ne peut être évitée que par la critique la plus sévère (Id., II, p. 247).
Âiijsi la raison pure, qui ne semblait nous promettre d'abord rien moins que l'extension des connaissances au delà de toutes les bornes de l'expérience, si nous la comprenons bien, ne contient que des principes régulateurs ; principes qui, à la vérité, prescrivent une unité plus grande que celle que Tusage empirique de l'entendement peut atteindre, mais qui, par cela même qu'ils placent si loin la borne de l'approximation de cet usage, élèvent son accord avec lui-même, par l'unité systématique, au plus haut degré ; tandis que si on les entend mal et si on les prend pour des principes constitutifs de connaissances transcendentales, par une apparence à la vérité brillante, mais illusoire, une opinion et une prétendue science produisent alors des contradictions et des disputes éternelles.
Ainsi toute connaissance humaine commence avec des intuitions, va de là à des concepts, et se termine avec des idées. Quoiqu'elle ait, par tapport à ces trois éléments,des sources de connaissances à priori, qui, au premier aspect, semblent dédaigner les bornes de toute expérience, une critique coniplète persuade cependant que toute raison dans Fuaage spé^
culatif ne peut jamais, avec ses éléments, dépasser le diamp de l'expérience possible, et que la destination propre de cette faculté de connaître est de ne se servir de toutes les méthodes et des principes de ces méthodes, que pour poursuivre la nature jusque dans ce qu'elle a de plus intime, d'après tous les principes possibles de l'unité, du nombre desquels celui des fins est le principal ; mais jamais pour sortir des limites de la nature, hors desquelles rien n'apparaît à nous que l'espace vide (Id., p. 309).
Philosophie.
Parmi toutes les sciences rationnelles (à priori) , il n'y a que les mathématiques qui soient susceptibles d'être apprises ; mais jamais la philosophie (à moins que ce ne soit historiquement) ; en matière de raison, on ne peut tout au plus qu'apprendre à
philosopher, c'est-à-dire à exercer le talent de
la raison en recherchant des principes généraux de cette raison, dans quelques cpiestions, mais cependant toujours avec réserve du droit de la raison d'examiner, de confirmer ou de rejeter ces principes, même dans leur source {Critique de la raison pure, II, p. 448, 449).
Il ne faut pas enseigner des pensées, mais à peu-- ^er; il ne faut pas porter l'élève, mais le conduire, si l'on veut qu'à l'avenir il puisse marcher de luimême.
C'est surtout la philosophie qu'il ne faut pas apprendre, mais il faut apprendre à philosopher. La
philosophie n'est point une science historique ^ pas plus que les mathématiques. D'ailleurs , pour apprendi'e la philosophie, il faudrait qu'elle fût : quel est le livre qui la contient? Qu'on le montre.
• . L'auteur^ en philosophie^ ne doit
donner son livre que comme une occasion de réflexions et d'exerciees philosophiques, et non comme un type du jugement {Logique, p. 349).