‹ Des causes conditionnelles et productrices des idées, ou, De l'enchainementChapitre 6 sur 19 · DES PROPRIÉTÉS ET DES PHÉNOIÉNES DE L'AIE · texte numérisé non relu

DES PROPRIÉTÉS ET DES PHÉNOIÉNES DE L'AIE

J'appelle cause conditionnelle d'un phénomène^ la propriété (ou la faculté) que ce phénomène suppose , et qu'il suppose nécessairement ; car le phénomène n'est pas autre chose que cette propriété en tant qu'elle se manifeste actuellement par une cause efficiente. En sorte qu'on peut toujours dire que le phénomène existait en puissance, ou virtuellement , dans sa cause conditionnelle.

Ainsi, par exemple, la fusion^ d'un corps, par l'action de la chaleur, suppose nécessairement que ce corps est fusible. Or c'est cette propriété, la funbilité, que j'appelle cause conditionnelle , ou condition nécessaire de la fusion. Et je dis que ce phénomène , la fiision, n'est que la fusibilité en acte, et qu'avant de se manifester, il existait en puissance dans cette propriété.

Bien que cela paraisse aussi simple qu'évident, comme c'est là un de mes principes fondamentaux

en philosophie , et que j'y attache une très-grande importance , j'entrerai à cet égard dans quelques détails, en cherchant d'abord à bien caractériser le phénomène.

Vulgairement parlant , on ne désigne sous le nom de phénomènes que les faits surprenants et extraordinaires. Mais les savants et les philosophes donnent à ce terme une extension beaucoup plus grande : ils nomment phénomène tout événement, quel qu'il soit, toute action , ordinaire ou extraordinaire, n'importe de quelle nature , tout changement , toute modification , en un mot , tout ce qui survient , tout ce qui arrive dans le monde , soit physique , soit moral ou intellectuel.

Une action , un événement , un fait , est le plus souvent, pour ne pas dire toujours, composé de plusieurs autres plus simples , qui coexistent ou se succèdent sans interruption sensible , de manière à ne former, pour ainsi dire , qu'un seul tout, qu'un seul fait.

À la rigueur, tout phénomène simple est instantané. S'il paraît ordinairement avoir une certaine durée , cela provient ou de ce qu'il est suivi d'une manière d'être qui dure au moins quelques instants, et que l'on confond mal à propos avec le phénomène lui-même , ou de ce qu'il se compose en eflfet de plusieurs phénomènes plus simples séparés les un» des autres par des intervalles de temps dont chacun séparément est tout à fait insensible, mais qui tous ensemble forment une durée appréciable.

Examiné de bien près , et en dernière analyse , un phénomène simple est un changement subit qu'é^ prouve actuellement une substance ou quelqu'une de ses propriétés ; c'est le passage instantané d'une manière d'être à une autre.

Qu'il vienne à pleuvoir un moment , ce sera déjà un fait très-complexe , et il y aura ici tout à la fois coexistence et succession de phénomènes ; car la chute de chaque goutte d'eau est un phénomène à part , et, tout mouvement de gravitation étant accéléré, il y a réellement dans la chute de chaque goutte de pluie une suite non interrompue de changements ou de phénomènes distincts ; puisqu'à chaque instant elle passe d'une vitesse acquise à une vitesse plus grande, ou d'une manière d'être à une autre.

Le passage du repc^ au mouvement ou du mou* vement au repos de tout corps mobile ; les transformations successives qu'éprouve un corps mou ; la fracture , la pulvérisation d'un corps fragile ; la liquéfaction d'un corps fudble ; les vibrations d'un corps élastique; l'attraction ou la répulsion de deux corij^électnsés , sont des phénomènes simples ou peu complexes , qui , avec beaucoup d'autres du même genre , font l'objet des études du physicien et du diimiste : et ces phém^nènes , nous croyons les conce- voir assez bien. Il en est d'autres moins simples et qui s'expliquent plus difficilement : telles sont les fonctions régulières et toutes les maladies des plantes et des animaux ; telles sont aussi nos actions volon-taires. Enfin , il en est qui semblent tout à fait in-

compréhensibles, quoique très-simples en apparence et peut-être en réalité : ce sont les modifications que nous éprouvons nous-niémes, en tant que doués de sensibilité et d'intelligence , et que l'on nomme sensations, sentiments, idées, volitions.

Il est à remarquer que les phénomènes dé la première classe , je veux dire ceux qui appartiennent au règne minéral ou à la matière brute , ne peuvent se reproduire que par une cause semblable ou analogue à celle qui les avait d'abord fait naître , et qu'ils ne se reproduisent pas avec plus de facilité à la deuxième, à la centième fois qu'à la première : tandis qu'il en est tout autrement des phénomènes intellectuels , ou des idées. Par exemple , que l'on fasse fondre cent fois le même morceau de plomb , l'action du feu et le même degré de chaleur seront aussi nécessaires à la centième fois qu'à la première : au lieu que l'idée que j'ai acquise de cette opération, en la voyant pratiquer, pourra se réveiller dans mon esprit par la seule présence ou de l'opérateur, ou du creuset dont il se sera servi , ou de tout autre objet qui n'aura avec cette opération qu'un simple rapport de convention ou de circonstance ; et cette idée reiiaitra d'autant plus facilement , qu'elle se sera plus souvent renouvelée.

Cette différence caractéristique entre les phénomènes de rintelligence et ceux de la matière, est une des plus considérables parmi celles qui distinguent ces deux ordres de phénomènes. Je dois cependant faire observer que , sous le rapport où nous envisageons ici les choses , les sensations ne peuvent pas

être entièrement assimilées aux idées, ni les phénomènes des corps bruts à ceux de la matière organisée, il s'en faut beaucoup : car les sensations ne peuvent se reproduire que par la cause même qui les a produites , en quoi elles di£Fèrent essentiellement des idées ; et le corps organisé est susceptible de contracter certaines habitudes, en vertu desquelles ses mouvements deviennent de plus en plus faciles , ce qui , sous ce rapport, le place bien au-dessus de la matière brute.

Ce sont les phénomènes , c'est-à-dire les modifications qu'une substance éprouve ou les actions qu'elle exerce , qui nous révèlent les propriétés dont elle est douée ou qui la constituent , et rigoureusement parlant, nous n'apercevons jamais*que des phénomènes : une substance qui n'agit sur nous par aucune de ses propriétés , et sur laquelle nous ne pouvons agir actuellement , est pour nous comme si elle n'était pas. Mais, en elle-même, une propriété où une substance n*a pas besoin, pour exister, de se manifester actuellement par quelque phénomène ; au lieu qu'un phénomène suppose nécessairement l'existence de certaines propriétés, et, par conséquent, d'une substance. Les vibrations sonores qui viennent frapper nos sens ne seraient point possibles sans un corps doué d'élasticité ; mais ce corps et cette élasticité n'ont pas besoin pour exister de se manifester par des vibrations, ni par aucun autre phénomène. Qu'on ne s'imagine donc pas que les propriétés des corps ni celles de l'âme , ne sont que de simples dispositions sans aucune réalité, ou que ces dispositions

n'oat rien de réel; et encore moins , que ces propriétés cessent d'être ou d'exister avec les phénomènes qui les révèlent y ou par lesquels elles se manifestent. S'il en était ainsi , on ne voit pas pourquoi, soumis aux mêmes causes , le marbre ne fondrait pas comme le plomb ^ et pourquoi le plomb ne vibrerait pas comme le bronze.

Tout phénomène est une modification actuelle produite dans une substance par l'action d'une autre substance (à moins que la première n'ait la faculté de se modifier elle-même) ; et la nature d'un phénomène dépend tout aussi bien de la manière d'être ou des propriétés passives delà substance qui subit cette modification , que de la manière d'agir de celle qui la ptoduit.

Toute modification y tout changement y tout j^é^ nonïène^ a donc deux causes : l'une qui est dans l'agent y et que l'on nomme cause efficiente ou productrice; l'autre qui est dans le sujet ou le patient , c'est-à-dire dans la substance modifiée^ et que j'appelle cause conditionnelle : et je le répète y de la nature de ces deux causes dépend celle du phénomène.

Qu'un même corps y considéré dans une seule de ses propriétés, ou sous une seule de ses faces, soit soumis successivement à l'action de plusieurs causes l»roductrices différentes, il en résukera tout autant de modifications ou de phénomènes, et les différences qui distin^eront ceux-ci les uns des autres ne dépendront que de cellei^ de leurs causes efficientes.

Mais qu'une même cause productriee, ou efficiente, agisse sur différents corps ou sur les diverses propriétés d'un même corps, les différences qui existeront entre les phénomènes ne dépendront alors que de celles de leurs causes conditionnelles, c'est-à-dire des manières d'être ou propriétés des corps sur lesqueb la cause efficiente agit. D'où il suit avec évidence , que les deux causes contribuent également à la nature de l'effet produit. Cest ainsi , par exemple, que le son dépend tout à la fois des vibrations de l'air, qui en sont la cause efficiente , la cause proprement dite, et du sens de l'ouie, qui en est la cause ^conditionnelle.

Il ne faut donc pas soutenir, comme l'a feit Descartes, qu'un phénomène existe tout entier dans sa cause efficiente , et qu'il ne peut pas être plus parfait que cette cause. D'où il résulterait que les sensations des sons et des couleurs ne sauraient être plus parfaites que les vibrations de l'air et del'éther. Je crois l'ofHnion de Descartes primitivement fondée sur l'idée tout à fait feusse que l'on s'est faite de la communication du mouvement, phénomène dans la considération duquel on ne tient point compte de la cause conditionnelle.

Toutes nos sensations, tous nos sentiments, toutes nos idées, en un mot, tous les phénomènes qui se passent danB notre âme, ont immédiatement, ou ont eu originairement leurs premières causes hors de nous, et ces causes existent dans les corps, ou dans les rapports, directs ou médiats, prochainsou éloignés, qui se trouvent entre eux , soit qu'on les considère

comme objets purement matériels , ou bien comme êtres vivants, intellectuels et moraux. Mais comment apercevrions-nous ces rapports, comment ces objets agiraient-ils efficacement sur nous, si nous n'étions pas constitués de manière à recevoir, à sentir et à connaître leur action? Ces phénomènes, quoique produits, originairement ou actuellement, indirectement ou immédiatement, par des causes extérieures , ont donc leurs cames conditionnelles dans Fâme même, ou pour mieux dire, dans certaines propriétés de Fâme , qui préexistent à ces phénomènes et devancent toute sensation et toute idée.

A la vérité, ces propriétés, qui constituent l'âme ,^ se développent et se fortifient elles-mêmes par l'exercice. Mais comment pourraient-elles être mises en jeu, si déjà elles n'existaient pas? Un enfant qui vient de naître ne sait point encore marcher ; mais Tapprendrait-il jamais , s'il n'était pas conformé pour cela? Ici, on peut le dire, il n'y a que le premier pas qui coûte, et ce premier pas serait absj3lument impossible , si l'homme par sa nature n'était pas doué de la propriété de se mouvoir , de la faculté locomotive. Or il en est de même de la marche de l'esprit. Toutes nos connaissances, toutes nos idées sont acquises, il est vrai ; mais jamais nous ne pourrions acquérir aucune idée , ni éprouver aucun sentiment, si l'âme, de sa nature, n'étsût pas douée de certaines propriétés ou facultés particulières , qui distinguent l'homme de la brute et surtout des êtres inanimés. Toute propriété ou faculté de l'âme est donc innée et tient à son essence même; quoiqu'il soit vrai de

dire, que sans une cause quelconque, cette propriété ne se manifesterait point.

Le phénomène n'est, pour ainsi dire , que la propriété elle-même mise en jeu par une cause efficiente : c'est la propriété en acte , comme la propriété est le phénomène en puissance. La propriété peut donc, sans se manifester, exister avant et après le phénomène actuel. Soutenir que le phénomène peut être ayant la propriété qui en est la cause conditionnelle, et qu'il peut faire naître ou engendrer cette propriété, ce serait dire que l'effort d'un ressort bandé peut produire l'élasticité , au lieu qu'il est évident que ce phénomène, ou cet efiTort, suppose déjà l'élasticité dans le corps sur lequel la cause efficiente agit ; quoiqu'il soit bien certain que , sans la cause qui tient le ressort tendu , cette propriété que l'on nomme élasticité ne manifesterait son existence en aucune manière.

On reconnaît le phénomène à ce qu'il se montre actuellement, qu'il dépend toujours d'une cause efficiente, ou productrice, soit instantanée, soit permanente, suivant qu'il est lui-même instantané ou continu , et qu'il a toujours une durée finie , quoiqu'il puisse se renouveler sans interruption ; tandis que IsL propriété a par elle-même une existence permanente , et tout à fait indépendante des diverses causes qui peuvent' la mettre en jeu.

Ainsi , il ne faut pas confondre les phénomènes de l'âme avec les propriétés ou facultés de l'âme, qui en sont les causes conditionnelles ; la sensation , avec la sensibilité physique ; le sentiment en général , avec

I O CAUSE^ONDITIONNELLE.

la sensibilité morale; le seirtiment du juste ou de rinjuste, avec le sens du juste et de l'injuste ; Tidée en général avec l'entendement; l'idée du juste et de l'injuste, ou toute autre idée de rapport avec le jugement ; le souvenir, avec la mémoire ; l'attention, Motion de l'âme, avec l'attention (ou l'attentivité) , fa-cuite de l'âme, ^i vertu de laquelle cette action s'exerce; la volition, avec la volonté; et ainsi du reste. Les méta{diysiciens n'ont pas sufiBsamment distingué ces choses, et de là provient une partie de leurs en*eurs, et la confusion ou l'obscurité qui règne dans quelques-uns de leurs écrits.

Il ne faut pas non plus confondre l'idée proprement dite , l'idée qui se présente à l'eiq^rit , soit qu'dle s'y montre ou non pour la première fois, avec l'idée acquise mais qui n'est pas actuellement présente à la mémoire. Celle-ci peut être considérée comme une forme, une détermination particulière de la propriété qui est la cause conditionnelle de l'idée proprement dite. Elle n'est point la propriété en acte, mais elle parait être quelque chose de plus que le phénomène en puissance. On pourrait la comparer à un tableau caché par un voile, de sorte que, pour avoir ce tableau devant les yeux , il ne serait pas nécessaire de le reproduire , de le peindre de nouveau, il suffirait de tirer le voile qui le masquait.

Concevez maintenant qu'une telle peinture , ou son idée , au lieu d'avoir été originairement produite par une cause efficiente, ait été peinte, en quelque sorte, dans l'âme par la nature elle-même, et à notre insu , avant même que nous fussions nés, vous

aurez dans cette peinture une image assez fidèle de ce que certains philosophes entendent par une idée innée, idée qui pourra d'ailleurs, disent-ils, ne jamais se présentera l'esprit, ou ne s'y présenter que fort tard. Une idée actuelle est , dans tous les cas , un phénomène , puisque l'âme est réellement modifiée du moment qu'elle en est affectée; une idée, soit acquise, soit innée , serait une des formes dont est susceptible la propriété qu'elle suppose, forme qui lui aurait été donnée, soit par une cause efficiente naturelle, soit par le Créateur lui-même.

PBOPRIÉTÉS DE l'aME.

Les propriétés constitutives de Fâme sont ou actives ou passives. Ces dernières , dont nous parlerons dans les paragraphes 2 , 3 et 4 , sont assez nombreuses et de diverses natures ; car Fâme peut être affectée , ou modifiée involontairement, de plusieurs manières toutes dîfierentes.

Les autres, en vertu desquelles l'âme peut ogitr , soit sur le corps , soit sur elle-même , se réduisent toutes, en dernière analyse, à la volonté, ou plus particulièrement , à l'attention , si l'on ne considère l'âme que comme pensante : car la réflexion, la contemplation , la méditation , ne sont que différentes manières d'être attentifs ; et l'attention elle-même n'est qu'une manière de vouloir. Encore nous arrivet-il quelquefois d'être attentifs malgré nous , ou tout au moins sans nous en apercevoir ; d'où il faudrait conclure , ou que l'attention n'est pas toujours volontaire , ou qu'il peut nous arriver de vouloir, ou d'agir , sans y penser ; que nous n'avons pas toujours conscience de nos actes internes, ce qui nous ferait dire, tantôt que l'on veut sans y faire attention, et tantôt que l'on est attentif sans le vouloir , ce qui est la même chose. Mais, en tout cas, il n'en existe pas moins entre les propriétés passives de l'âme et ses propriétés actives, que, plus spécialement, on nomme

ses facultés , une distinction très-réelle , qu'il importe de bien établir.

Nous savons tous y que pour voir un objet , il suffit d'avoir cet objet devant les yeux et de jouir de la lumière : que pour cela nous n'avons besoin de faire aucun effort; que souvent même nous voyons certaines choses malgré nous, et qu'il en est beaucoup que nous voudrions ne point voir ; comme il y a des sons que nous voudrions ne pas entendre, des odeurs, ne point sentir.

D'un autre côté , il nous arrive assez fréquemment de regarder sans rien voir, je veux dire de ce que nous voudrions voir; comme il nous arrive d'écouter sans rien entendre.

Voir et regarder sont donc deux choses tout à fait différentes, pour ne pas dire diamétralement opposées : et remarquez bien que l'âme est passive en tant qu'elle voit, ou qu'elle reçoit les impressions des objets visibles; qu'elle est active, au contraire, qu'elle veut, lorsqu'elle regarde.

Toutefois, pour voir beaucoup d'objets , et surtout pour les bien voir, il faut regarder : sans doute leur existence, non plus que les sensations qu'ils produisent , ne dépendent pas de nous , de notre volonté ; mais nous pouvons les rechercher , et les considérer sous toutes leurs faces : en regardant , nous ne ferons pas naître dans un corps des qualités qu'il n'a pas ; mais nous pourrons y en découvrir quelquesunes qui nous auraient échappé , et conséquemment n'auraient pas existé pour nous, sans cette action volontaire : et ce que je dis de l'action de regarder.

I 4 PHOPfilÉTÉS DE L ÂME.

on peut le dire aussi de celles d'écouter , de flairer, de goûter et de palper. Il est évident , dis-je , que sans ces actes volontaires , nous n'aurions que des idées très^uperficielles, très*peu exactes, très-incom^ plètes , des objets extérieurs , et que nous n'en pourrions connaître qu'un bien petit nombre, ou même , à la rigueur , que nous n'eu pourrions connaître au** cun : comme aussi, réciproquement, sans ces objets extérieurs, ou bien encore, sans la capacité, ou la propriété passive, de les voir, de les entendre , de les sentir, il ne nous servirait de rien d'écouter, de regarder, etc. Mais cela ne détruit pas la différence que nous avons reconnue entre ces opérations de l'esprit, ces actes volontaires, et leui« résultats, c'e6t-à*-dire les sensations qui nous affiactent , ou entre les propriétés actives et les propriétés passives de l'âme.

Or nos actions volontaires et intellectuelles ne sont toutes que Tattention elle-même. Regarder , écouter, flairer , etc. , c'est être attentif. Quand nous regardons, nous concentrons plus ou moins notre sensibilité sur l'organe de la vue , en le dirigeant vers l'objet visible, et notre entendement sur les sensations ou les idées qu'il fait naître en nous. Si nous écoutons, c'est sur l'organe de l'ouïe, et sur les sons ou les idées des sons, que l'attention se porte.

Mais ce que je dois faire observer surtout, c'est que nous pouvons, sans porter notre attention sur aucun objet extérieur, ni sur aucun de nos organes matériels, la concentrer dans l'âme elle-même, pour considérer des idées déjà acquises, des souvenirs.

PROPRIÉTÉS DE l'aMB. 1 5

Ainsi , je contemple en ce moment Fidée d'un objet, sans qu'il soit devant mes yeux : je ne jouis point de sa vue, je n'en ai point la sensation ; je n'en ai que la connaissance , que l'idée pure ; et je porte actuellement mon attention sur cette idée. Imaginons, si vous voulez, qu'il existe en nous, avec un organe qui lui soit propre , un sixième sens , destiné à rece^ voir toutes les idées, de quelque nature qu'elles soient , comme les sens proprement dits reçoivent les impressions des objets extérieurs : je dirai alors que mon attention se porte exclusivement sur cesens interne et sur l'organe qui s'y rapporte. Mais ce sixième sens, ou cette manière de sentir, ne sera toujours, comme les sens extérieurs, qu'une propriété purement passive ; tandis que l'attention est une propriété active, une faculté, une puissance , ou Y action qui s'exerce en vertu de cette faculté, et par laquelle l'âme, si je puis me servir de cette ex«pression, r^arde les modifications qu'elle éprouve, je veux dire ses sensations et ses idées.

Je n'ai fait mention jusqu'ici que de la simple at* tention et des idées directes qu'elle amène ou qu'elle nous fait découvrir. Je dois dire un mot des idées réfléchies et de la réflexion elle-*méme.

Les idées réfléchies, que l'on peut aussi appeler idées de rapport, sont celles qui naissent du rappro* chement et de la comparaison d'autres idées : telles sont, par exemple', celles de grandeur, de vitesse, de di£Ëérence, d'égalité, de ]^iorité, de succession. On comprend aisément qu'en effet, ce ne sont là que des rapports existant entre les choses : que, par con-

I 6 PROPRIÉTÉS DE l'aME.

séquent, toute idée réfléchie , toute idée de rapport^ suppose que l'on a considéré plusieurs objets à la fois ou l'un après Tautre.

La réflexion n'est que l'attention appliquée successivement et alternativement à différents objets, à différentes idées. Quand l'esprit s'arrête quelque temps sur une même idée, qu'il la contemple, il n'est presque pas possible que cette idée n'en rappelle ou n'en suggère pas une autre. L'attention est ainsi renvoyée, ou réfléchie, de la première sur la seconde ; elle l'est ensuite de celle-ci sur la première ou sur une troisième ; et de là naissent toutes sortes d'idées complexes, d'idées de rapport et de jugements.

Il en est de même dans la comparaison, c'est-àdire lorsque l'esprit cherche , en quelque sorte, le rapport qui peut exister entre deux objets, entre deux idées, auquel cas l'attention se porte simultanément sur les deux idées.

Quant à la contemplation et à la méditation, elles ne sont, Fune qu'une attention simple, l'autre qu'une attention réfléchie, mais toutes deux profondes et soutenues.

Le mot attention a deux valeurs. Il représente, d'une part, Vaction d'être attentif, et de l'autre, la faculté en vertu de laquelle cette action s'exerce, faculté qu'il conviendrait peut-être mieux de désigner par le mot attentivité. Supposons qu'on la nomme ainsi, il y aura entre l'attention et l'attentivité, la même différence qui existe entre la sensation et la sensibilité, entre l'action et l'activité.

La même observation pourrait s'appliquer aux au-

PROPRIÉTÉS DE l'aME. I 7

très termes que nous venons de définir, et notamment au mot réflexion, auquel il conviendrait de substituer celui de ré flexibilité, toutes les fois que l'on veut parler de la faculté , et non de l'action de réfléchir, qui seule devrait être appelée réflexion.

On voit donc que toutes les facultés de l'âme, ou, en un mot, que son activité comme substance pensante, se réduisent à la seule attentivité, et que tous ses actes intellectuels, ses opérations comme on dit, peuvent être ramenés à la simple attention.

Quant à ses propriétés passives, ou celles en vertu desquelles elle peut être affectée, modifiée, bon gré mal gré, ou mue de diverses manières, rien n'empêcherait de les comprendre toutes sous le nom commun de sensibilité, sauf à distinguer, comme nous allons le faire, trois sortes de sensibilités, que nous nommerons physique, intellectuelle et morale ; et à sous-diviser encore chacune d'elles en plusieurs 5en.s, ou manières de sentir. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce mot sensibilité n'est ici qu'une dénomination commune : car les propriétés passives de l'âme, étant de nature toute différente, ne semblent pas pouvoir être ramenées à une propriété unique dont elles ne seraient toutes que différents modes.

La première espèce de sensibilité est celle au moyen de laquelle nous recevons, par l'intermédiaire de nos organes, l'impression des objets matériels, et que, pour cette raison, l'on nomme sensibilité physi-

l8 PROPRIÉTÉS D£ l'aME.

que. Ces impressions^ en tant que nous en avons conscience^ sont ce que l'on appelle nos sensations, parmi lesquelles il faut ranger la faim^ la soif, et toutes les jouissances comme toutes les douleurs produites dans l'âme par certains mouvements dans le corps. Et autant on peut compter d'espèces de sensations, autant il y a en nous de sens, ou de manières de sentir, qui sont le toucher, la vue, Toine, l'odorat, le goût. A chacune de ces propriétés de l'âme , qui d'ailleurs ne sont toutes que des modifications du toucher, répond un organe matériel, tel que l'oreille pour l'ouïe, les yeux pour la vue, et le reste.

Sous la dénomination de sensibilité intellectuelle, nous comprendrons aussi diverses manières d'être ou de sentir, diverses propriétés passives, telles que l'entendement, la conception, le jugement, la raison, l'imagination, l'abstraction, la mémoire, et la conscience métaphysique, ouïe sens intime. Ici, sentir, s'appelle cormaître, et les impressions ou les modifications de l'âme, ne s'appellent plus sensations; on les nomme idées, souvenirs, connaissances, no^ tions, pensées. Il est à remarquer que l'âme ne reçoit ces impressions, ou qu'elle n'est modifiée par elles, en un mot, qu'elle ne peut connaître, qu'à l'aide de l'attention.

Si le mot entendement était en usage dans le sens propre , il serait ou devrait être employé pour désigner la propriété de l'âme par laqueUe elle éprouve ces sortes de sensations que l'on appelle sons. Mais

Propriétés de l ame. i g

on ne remploie jamais qu'au figuré^ et on lui donne plus ou moins de valeur, ou même des significations toutes différentes. Ainsi les uns comprennent sous cette dénomination toutes les propriétés passives de l'intelligence ; d'autres, au contraire, mais très-improprement, toutes ses propriétés actives, toutes ses facultés (auxquelles s'adapterait mieux, s'il était français, le nom d'écoutement, que celui d'entendement). Dans le premier sens, c'est-à-dire dans le sens passif, l'entendement ne différerait point de ce que j'ai cru devoir nommer, pour éviter toute équivoque, sensibilité intellectuelle. Nous le prendrons ici dans un sens plus restreint, mais également passif, et nous désignerons par ce mot, la propriété par laquelle nous recevons ces impressions, ou éprouvons ces modifications que l'on nomme idées, et non seulement les idées des sons, mais toutes espèces d'idées ou de notions, de quelque nature qu'elles soient. ^

La conception, pour dire à peu près ce qu'elle est, ou ce qu'elle me paraît être, car je n'attache d'ailleurs aucune importance à toutes ces définitions particulières, plus ou moins arbitraires pour la plupart , et sur lesquelles les métaphysiciens sont peu d'accord; la conception, dis-je, ne diffère de l'entendement, qu'en ce qu'elle suppose, ou plutôt, en ce que les choses que l'on considère nécessitent, chez un même individu, un plus haut degré d'attention ou de réflexion. On pourrait dire aussi que, par l'entendement, nous avons l'idée d'une chose, et que, par la conception, nous en avons la connaissance, si l'une

20 PROPRIÉTÉS DE l'amE.

diffère de l'autre, 11 en est, au reste, de la conception comme de toutes les propriétés passives de l'intelligence ; elle est d'autant plus parfaite, ou plus étendue, qu'elle exige moins d'attention : en sorte qu'un homme pourrait être, sous ce rapport, très-supérieur à un autre, quoique chez celui-ci l'attention fût beaucoup plus développée et plus habituellement en exercice. Il est en effet des hommes capables des plus grands efforts d'attention, et qui n'en sont pas moins d'une conception très-laborieuse.

Le jugement, qu'on pourrait appeler le sens du vrai, est la propriété en vertu de laquelle nous apercevons les rapports qui existent entre les idées qui se présentent à notre esprit ou que nous avons comparées entre elles, et discernons ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est juste de ce qui ne l'est pas, etc. (1).

On donne aussi le nom de jugements aux propositions qui expriment ces rapports en les affirmant, et à ces rapports eux-mêmes.

Parmi ceux-ci, il en est de si simples, qu'ils frappent notre esprit , sans que nous ayons besoin de faire aucun usage de la réflexion pour les saisir ; et dans ce cas, si les idées que l'on compare sont trèsgénérales et très-abstraites , comme par exemple , quand on dit que la partie est moins grande que le tout, ces jugements simples, pourvu qu'ils soient des vérités nécessaires, ou dont le contraire impliqueirait contradiction, sont appelés (mornes.

(1) Le jugement se prend quelquefois pour la comparaison , qui paraît être, du moins dans beaucoup de cas, une condition de la perception actuelle de quelque rapport. G^est dans ce sens que Ton dit : jugez, pour dire : compares ; comme on dit aussi : voye%^ pour dire : regardez.

La justice a, en quelque sorte, ses axiomes comme la vérité.

Ces axiomes, ou plus généralement ces rapports simples, agissent, pour ainsi dire, sur l'esprit comme les objets matériels agissent sur les sens; et l'homme est fait de manière qu'il ne lui est pas plus possible de ne pas sentir ou apercevoir ces rapports , que de ne pas être frappé par une lumière éclatante qu'il a devant les yeux. C'est pourquoi nous disons qu'ils sont évidents par eux-mêmes. Ces rapports, ou ces vérités, ces jugements, ces propositions, sont bien véritablement pour \ entendement y ce qu'un son pur et éclatatit est pour \ouie.

Quant aux jugements ou rapports moins simples ou moins évidents que ceux dont je viens de parler, nous ne pouvons les connaître en général, et nous en assurer, qu'à l'aide de l'attention et de la réflexion. Pour bien juger, il faut comparer, ou considérer trèsattentivement les choses ou les idées dont on veut connaître les rapports. Les hommes ne prennent pas toujours cette peine, et, s'appuyant sur de simples apparences, qui souvent sont trompeuses, il est une foule de jugements qu'ils forment à la hâte, et pour ainsi dire, à leur insu; d'autres qu'ils admettent sans examen, sur la foid'autrui. Parmi ces jugements que l'on nomme préjugés, il en est beaucoup qui du moins ne sont pas vrais à la rigueur, ou qui ne le sont qu'en partie, ou dans un certain sens, s'ils ne sont pas tout à fait faux. Aussi arrive-t-il fréquemment que des hommes , que des nations tout entières, admettent comme vrai ou comme juste, ce qui en

soi est manifestement faux ou souverainement injuste ; et réciproquement, regardent comme faux ou comme injuste, ce qui est vrai, ou ce qui n'a rien d'injuste en soi. Mais il ne faudrait pas conclure de là, que nous ne sommes point capables de discerner le vrai du faux, le juste de Finjuste ; encore moins que la justice et la vérité sont purement arbitraires et n'ont rien d'absolu.

On dit de quelqu'un qu'il manque de jugement , ou qu'il a le jugement faux, lorsque habituellement il croit apercevoir entre les idées qu'il compare, ou sur lesquelles il porte simultanément son attention, des rapports de convenance ou de disconvenance qui ne s'y trouvent pas , ou qui ne sont pas exactement vrais. Saisir du premier coup d'œil un grand nombre de rappoils, vrais ou apparents, c'est avoir de l'esprit; ne voir que des rapports exactement vrais, ou discerner le vrai du faux, c'est avoir du jugement, c'est avoir l'esprit juste. Mais nous jugerons nécessairement mal, nous avancerons des assertions fausses, nous commettrons mille bévues, soit dans nos discours, soit dans notre conduite, si nos idées ellesmêmes sont fausses, inexactes, incomplètes, c'està-dire, si elles ne sont en rien ou si elles ne sont qu'en partie conformes à leur objet, et c'est ce qui n'arrive que trop souvent.

Quant à la raison^ elle ne sera pour nous que la capacité de raisonner, celle.de sentir, d'apercevoir un certain rapport entre deux jugements, ou de tirer un troisième jugement de deux autres dans lesquels il se trouve implicitement renfermé. On donne à ce

PROPRIÉTÉS DE L AME. a 3

troisième jugement le nom de coméquence, ou cehii de conclusion : les deux premiers s'appellent prémisses : le plus général se nomme encore majeure, et le moins général mineure. U est rare que dans nos raisonnements, la conclusion ou Tune des prémisses ne soit pas supprimée^ mais alors elle est toujours sousentendue.

La rais<Hi9 dans un autre sens, est la qualité d*un homme raisonnable, et Ton nomme plus particulière* ment ainsi celui qui a coutume de réfléchir et de raisonner avant que d'agir, surtout dans les affaires les plus importantes de la vie, ce que tous les hommes ne font pas : et c'est à bon droit que l'on dit, de celui qui se laisse guider en toute occasion par ses penchants ou un aveugle jnstinct, comn^ font les enfants et les insensés , qu'il est déraisonnable, ou manque de raison.

Le raisonnement est l'opération , l'acte de l'esprit qui raisonne, opération qui suppose à la fois la faculté de raisonner et l'attention ou la réflexion.

On donne aussi le nom de raisonnement au résultat de cette opération. C'est en ce sens que l'on dit d'un raisonnement , qu'il est bon ou mauvais.

L'imagination, qui est peut-être la propriété la plus inégalement partagée , se compose, en quelque sorte , de plusieurs autres. Avoir de l'imagination, c'est se rappeler facilement les idées des choses sensibles, surtout celles qui se rapportent au sens de la vue; c'est se les représenter vivement comme si elles étaient présentes, comme si elles touchaient nos sens ; c'est apercevoir entre ces idées des rapports

plus OU moins éloignés , et les lier de manière à en former un seul tout; c'est concevoir ainsi des idées composées^ plus ou moins extraordinaires, quelquefois des êtres fantastiques qui n'ont aucun modèle dans lanature, ou bien une suite d'événements merveilleux ou de circonstances miraculeuses. Cette propriété est la plus brillante de toutes , lorsqu'elle est épurée par le jugement, la raison , le bon goût, et dirigée par la réflexion.

Bien qu'aucune autre ne semble dépendre plus qu'elle de l'organisation physique , qu'elle ait pour frères les songes, fils du sommeil, et qu'elle soit mère de la folie; c'est elle néanmoins qui a le plus de tendance à se croire immatérielle, et qui élève le plus haut ses prétentions. La raison, qui aurait, sans contredit, le plus de droits à cette prérogative , plus modeste et moins confiante, ose à peine la réclamer pour elle-même.

Par Yabstraction, ou la faculté d'abstraire et de généraliser nos idées, nous considérons séparément, et détachées de leur sujet, des qualités qui se trouvaient naturellement réunies ; comme par l'imagination, nous réunissons en un seul tout concret, ce qui était épars, ou ce que nous avions abstrait de sujets divers. L'abstraction et l'imagination sont donc, sous quelque rapport , deux propriétés contraires.

La mémoire, ou la liaison des idées, sur laquelle elle se fonde, est cette propriété en vertu de laquelle une idée déjà acquise par un moyen quelconque est reproduite, ou se réveille avec plus ou moins de fa-

PROPRIÉTÉS DE l'aMEv 25

cilité, soit par quelque mouvement du cerveau ou autre circonstance inaperçue, soit par la présence à Fâme d'une autre idée avec laquelle l'idée rappelée, que Ton nomme souvenir, a quelque rapport de liaison naturelle ou artificielle, de convention ou de circonstance.

Si, après avoir entièrement perdu de vue tel objet qui avait frappé nos sens, ainsi que Fidée sensible qu'il avait produite , nous revoyons quelque partie seulement de ce même objet ; ce que nous voyons actuellement pourra rappeler l'idée de l'objet tout entier; et cette idée pourra à son tour rappeler celle d'un autre objet, qui coexistait avec le premier, ou qui lui avait immédiatement succédé ; qui se trouvait à côté de lui, soit dans Vespace, soit dans le temps. Or tout ce que nous avons vu ou entendu, toutes les impressions que nous avons reçues pendant la durée de notre existence passée, soit sensations, sentiments, idées simples ou de rapport ; tous les jugements et raisonnements qui se sont succédés dans notre esprit, ne forment, pour ainsi dire, qu'un seul tout, qu'une seule chaîne; et cela serait vrai à la rigueur, si nous avions conservé une idée également nette, également distincte, également forte, de chacune des choses qui ont existé pour nous, ou qui se sont passées en nous ou autour de nous. Alors, il ne nous serait presque pas possible d'être actuellemait affectés par l'une de ces choses, ou d'en avoir l'idée, sans nous rappeler tout le passé, et sans le voir, des yeux de l'âme, dans le même ordre, dans le même rapport de succession et d'arrangement.

26 PROPRIÉTÉS DE l'aME.

qu'il s'est présenté à notre esprit. Mais il n'en ^t point ainsi : le plus grand nombre des anneaux de cette chaîne sont brisés ou entièrement usés , et il n'en reste plus que des chaînons épars et d'inégale force, qui toutefois semblent conserver entre eux une liaison imperceptible. On conçoit ainsi comment les idées se rattachent quelquefois , par des rapports plus ou moins éloignés, souvent inaperçus, à une infinité d'autres, qui toutes peuvent les reproduire. De là vient, sans doute , que, ne voyant pas comment elles renaissent, nous nous figurons qu'elles se représentent d'elles-mêmes, ou que nous pouvons les rappeler à notre gré, ce qui n'est point. Les efforts que nous faisons pour nous rappeler quelque chose, ou quelque idée, consistent uniquement en ce que nous fixons notre attention sur d'autres idées, ou d'autres choses, avec lesquelles nous savons ou nous nous souvenons que la première a quelque rapport, jusqu'à ce qu'il plaise à cette idée de se représenter, ou que nous désespérions de la rappeler ; car, encore une fois, cela ne dépend pas de nous. Ce qu'il parait y avoir d'actif dans la mémoire, et l'on peut en dire autant de toutes les autres propriétés intellectuelles, n'est donc que l'attention elle*mème, avec laquelle il ne fout pas les confondre.

Quelles que puissent être nos dispositions naturelles ; quel que soit le degré de mobilité, ou de sensibilité dont notre âme est douée, nous avons souvent besoin d'employer de grands efforts d'attention, de concentrer toute notre activité , ou toute notre sensibilité en vertu de cette activité, de donner

à l'âme^ si l'on peut ainsi parler^ le plus haut degré de tension , pour la rendre capable de concevoir, d'enfanter de nouvelles idées , sous l'influence de leurs causes productrices, ou même de se rappeler seulement des idées acquises: heureux encore quand nos efforts ne sont pas infructueux, ne sont pas absolument impuissants. Toutes choses égales d'ailleurs, et en général , ces efforts deviennent moins pénibles, comme aussi njioins nécessaires, à mesure que l'esprit est plus accoutumé à un pareil exercice ; puisqu'il devient par là plus capable de juger, de connaître et de se ressouvenir.

Enfin, la conscience métaphysique (qu'il ne faut pas confondre avec la conscience morale), est la propriété par laquelle l'homme sait qu'il sent et qu'il connaît, et a le sentiment et l'idée de lui-même, ou se connaît lui-même, et comme sujet pensant, et comme objet de sa pensée, et comme substance susceptible de modifications diverses, mais au fond toujours la même.

C'est aussi par la conscience, ou du moins par une espèce de conscience, qu'il peut connaître que le souvenir d'une idée est en effet un souvenir , une idée renouvelée, ou que l'idée qu'il se rappelle actuellement l'avait déjà affecté dans d'autres circonstances et à une époque antérieure à celle où il se trouve ; ou, en d'autres termes, qu'il reconnaît l'identité de l'idée avec son souvenir, c'est-à-dire de l'idée primitive avec l'idée reproduite , sans cependant les confondre Tune avec l'autre. Cette reconnaissance, qui diffère autant de l'idée même, que

celle-ci diffère delà sensation, est ce que Ton nomme réminiscence. Quand un souvenir, une idée rappelée ou renouvelée , n'est pas accompagné de réminiscence, nous croyons nécessairement l'avoir pour la première fois ; et c'est pourquoi nous nous approprions quelquefois , sans le savoir et très-innocemment, des idées qui ne nous appartiennent point.

En vain nos idées se reproduiraient-elles mille et mille fois, sans la réminiscence tout se réduirait pour nous au moment présent : nous recommencerions à chaque instant une nouvelle existence ; nous n'aurions aucune idée ni du passé ni de l'avenir, ni de notre existence même. C'est par la réminiscence que nous avons l'idée de notre moi, ou de la continuité et de l'identité de notre être, sous les diverses modifications qu'il subit.

Mais comment pouvons-nous distinguer deux idées qui elles-mêmes sont identiques? Peut-être par la dififérence des idées accessoires qui les entourent; par celle des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Tout change autour de nous, et nousmêmes, en demeurant identiques au fond, nous changeons à chaque instant, soit physiquement, soit intellectuellement , soit moralement : il n'est donc presque pas possible, qu'une idée se présente à nous plusieurs fois dans des circonstances absolument semblables, ou accompagnée des mêmes idées accessoires. Or une différence plus ou moins, sensible entre les circonstances, ou entre les idées accessoires qui entourent l'idée principale lorsqu'elle se forme, et celles qui l'accompagnent lorsqu'elle se reproduit,

en faisant mieux ressortir l'identité de Vidée première avec l'idée reproduite, empêche aussi, sans doute, que nous né confondions l'une avec Tautre.

Telles sont les propriétés passives les plus remarquables de l'intelligence auxquelles j'ai donné le nom commun de sensibilité intellectuelle, et qui ne sont toutes, peut-être, que des modifications de l'entendement ou de la conception.

L'intelligence est l'ensemble de toutes les propriétés intellectuelles, tant actives que passives, et dans un degré plus ou moins élevé. La faculté de penser peut être considérée comme une propriété générale et, en quelque sorte, absolue, qui tient à la nature de l'âme, et qui est la même chez tous les hommes : l'intelligence est une propriété relative, qui dépend, je crois, et de l'organisation physique, et de l'exercice même de la faculté de penser , par conséquent, de l'éducation et de l'instruction. L'intelligence est la capacité, plus ou moins grande, de réfléchir, de comparer, de raisonner, de juger, de concevoir, de discerner, de se ressouvenir, de prévoir, etc. Celui-là est doué d'une grande intelligence qui, d'une part , sent vivement, et juge aussi promptement que sûrement; et qui de Tautre, est capable de réfléchir longtemps et profondément sur un même sujet.

Il me reste à parler des propriétés affectives que je comprends sous la dénomination commune de sensibilité morale: dénomination impropre,insufiisante, et que je n'emploiequ'à défautde terme plus convenable.

3o PROPRIÉTÉS DE L AME.

La sensibilité morale est, en général, la propriété par laquelle Tâme subit ou éprouve ces sortes de modifications que Ton nomme, ou que j'appelle senti-ments ; et par ce mot sentiments, j'entends ces émettions de plaisir ou de peine qui résultent des rapports que les choses ont entre elles et avec nous. Or, autant il y a d'espèces de rapports hors de nous, autant il y a en nous de sens, ou de propriétés, en vertu desquelles ils agissent sur notre âme, et dont une seule, à la rigueur, peut être appelée sens moral.

Les deux premières espèces de rapports, ceux qui s'éloignent le plus des rapports moraux proprement dits, sont ceux qui existent entre les choses sensibles, dont les unes frappent l'ouïe, et les autres la vue.

Et d'abord, lorsque plusieurs sons différents se font entendre à la suite les uns des autres ; indépendamment de la simple sensation, agréable ou désagréable, que chacun fait naître séparément, il résulte des rapports qu'ils ont entre eux, ou de la manière dont ils se succèdent et de leur valeur relative, une autre modification dans l'âme ; et c'est ce que j'appelle sentiment. Pourquoi les mêmes sons, lorsqu'ils se suivent, ou sont arrangés, si l'on peut ainsi dire, de telle ou telle manière, produisent-ils en nous un sentiment agréable, et pourquoi un sentiment contraire ou moins agréable, dans tel autre ordre de succession? A cela nous ne pouvons rien répondre, si ce n'est que l'homme est fait de telle façon, ou que telle est sa nature, ou enfin, qu'il'est doué d'une propriété telle, que dans la première circonstance, il doit éprouver un sentiment de plaisir.

PROPRIÉTÉS DE l'aME. 3 I

et dans la deuxième, un sentiment plus ou moins pénible. Si c'est là un mystère impénétrable à notre intelligence, c'est qu'en effet nous ne saurions pénétrer dans notre nature intime, laquelle nous ne pouvons connaître que par ses attributs ; et la propriété dont il s'agit, et qu'on pourrait nommer sens de rharmome, ou du beau musical, n'est ni mieux ni moins bien connue que toutes celles qui constituent, pour nous , la nature de chaque chose, et notamment l'essence de l'âme.

Il en est de même de celle en vertu de laquelle nous éprouvons un sentiment agréable en voyant des coiT[)s diversement figurés ou de diverses couleurs, arrangés dans un certain ordre, et suivant certaines proportions, qui sont, en quelque sorte, pour la vue, ce que la mesure est pour l'ouïe. D'où vient que nous prenons plaisir à voir les dessins réguliers, symétriques, que forment les petits corps diversement colorés et figurés jetés au hasard dans un caléidoscope, et qui sont de différentes grandeurs, mais sans être hors de certaines proportions les uns par rapport aux autres ? Nous ne saurions dire pourquoi. Nous appelons bizarre ou de mauvais goût, ce qui fait naître en nous un sentiment contraire à celui dont je viens de parler, mais sans trouver hors de nous rien qui puisse au fond justifier notre blâme; parce qu'il n'a véritablement sa raison qu'en nous-mêmes, c'est-àdire dans une de nos manières de sentir, dans une des propriétés de l'âme, dans le sens du beau matériel.

Les rapports que les choses sensibles peuvent

avoir ou avec Fusagepour lequel elles sont destinées^ ou avec nos habitudes et nos penchants^ ou enfin^ avec les idées qu'elles réveillent en nous^ produisent aussi des sentiments plus ou moins agréables ou désagréables; et ceux-ci se rapprochent peut-être davantage des sentiments moraux proprement dits.

Sans parler des manières de sentir, ou propriétés à l'aide desquelles nous éprouvons, ou sommes susceptibles d'éprouver des sentiments d'amour ou de haine, de sympathie ou d'antipathie, et une infinité d'autres, je me bornerai à dire un mot du sens moral par excellence, que l'on pourrait aussi appeler, du moins dans certains cas, le sens du juste et de l'injuste, ou du bien et du mal.

Si une action qui n'est que rigoureusement juste n'excite point en nous un sentiment d'admiration, nous devons nous en féliciter ; c'est une preuve que nous en voyons habituellement de semblables ; et nous sommes alors dans le cas de celui qui ne sent pas le prix de la santé parce qu'il en jouit habituellement. Mais il est certain qu'en général toute action juste, et à plus forte raison toute action vertueuse, ou qui va au delà du juste, en un mot, que toute bonne action, supposé d'ailleurs que nous n'y soyons intéressés en aucune manière, excite en nous un sentiment agréable, un sentiment de bonheur plus ou moins vif; et que nous éprouvons un sentiment contraire à la vue ou au récit d'une mauvaise action, et particulièrement d'une action injuste. D'où cela provient-il? Je promets de vous l'apprendre, quand vous m'aurez dit pourquoi vous êtes agréablement

OU désagréablement affecté par telle forme de vase ou telle suite de sons/ en faisant abstraction des rapports que ces choses pourraient avoir avec telles ou telles idées qu'elles réveilleraient en vous.

C'est cette propriété, cette manière de sentir, ce sens précieux, que les moralistes doivent principalement s'attacher à développer et à diriger. Mais ils ne le feront jamais naître chez les hommes qui en sont naturellement dépourvus ; de même qu'on ne saurait inspirer le goût de la musique à ceux qui ont l'oreille fausse. Et malheureusement, comme il est des aveugles et des sourds-muets de naissance, il est aussi des hommes chez lesquels le sens moral est au moins très-obtus, s'ils n'en sont pas entièrement privés. Il faut bien se contenter avec ceux-ci, de leur démontrer qu'il est de leur intérêt d'être justes et vertueux ; ce qui du reste est incontestable, du moins si l'on n'entend pas .uniquement parler d'un intérêt temporaire et purement matériel, et que l'on prenne ce mot dans l'acception la plus étendue. On peut être juste et faire le bien par divers motifs, c'est à savoir, par force, ou par nécessité, par crainte, par habitude, par devoir, par intérêt, et enfin, par inclination, ou par amour pour la justice, pour le bien même, c'est-à-dire, en vertu du sens moral. Ceux qui sont chargés de l'éducation de la jeunesse ne doivent pas perdre de vue ces considérations.

Ce que j'ai dit du sentiment du juste .et de l'injuste, on peut le dire aussi du sentiment du devoir (si l'on peut appeler sentiment ce qui dérive directement de l'intelligence). Qu'un homme soit sourd à

34 PROPRIÉTÉS DR l'aME. .

ce sentiment, tous vos efforts ser(Hit inutiles pour lui persuader que naturellement il se trouve obUgé en quoi que ce puisse être.

Je suis bien loin, sans doute, d'avoir fait connaître toutes les propriétés de Fâme, et à peine ai-je effleuré celles qui ont été mentionnées : mais je crois en avoir dit assez pour faire sentir la différence qui existe entre les trois espèces de sensil»lités, que j'ai nommées physique, intellectuelle et morale, ainsi qu'entre i^s propriétés passives et les propriétés actives, ou facultés de l'âme.

n serait peut-être plus curieux qu'utile, mais en tout cas fort intéressant, d'avoir une (^finition exacte et adéquate de chacune de ces propriétés en particulier considérée dans toute son étendue et dans toutes ses modifications, ce qui exigerait une étude très^profonde, que je n'ai point -foite. J'ai donc provisoirement donné ou accepté plusieurs définitions qui peuvent être incomplètes, ou même fautives. Des réflexions fort judicieuses de quelques métaphysideas, et celles que j'ai faites moi-même sur diffé^ rentes opérations de l'esprit, me prouvent du moins que cette partie de la psychologie laisse beaucoup à désirer.

Page 1