‹ Des causes de la cherté actuelle de la vie rapports et observations présentés à l'Académie des Sciences Morales et PolitiquesChapitre 20 sur 27 · DES C AUSES DE LA CHERTÉ ACTUELLE DE L A VIE · texte numérisé non relu

DES C AUSES DE LA CHERTÉ ACTUELLE DE L A VIE

duction, qu'ils en aient besoin ou non, que leur entreprise . soit débile ou non, qu'elle ait été dévastée ou qu'au contraire elle soit restée intacte et ait même bénéficié des cours de guerre, on pourrait demander aux fabricants de sucre et aux cultivateurs de betteraves ainsi qu'aux représentants des sucres coloniaux, d'élaborer en commun une échelle de primes susceptibles à la fois de stimuler la production et d'encourager les progrès techniques industriels et culturaux. Ces primes, votées pour une durée de 6 ans par exemple (ou même de 9 ans si on le croit nécessaire), auraient pour but de protéger la restauration de l'industrie sucrière jusqu'à ce qu'elle soit en état de reprendre la lutte sur le marché mondial avec un outillage renouvelé; leur taux décroîtrait d'année en année, puis elles disparaîtraient complètement à une date fixe, à laquelle la santé devrait être revenue pour les entreprises viables, les seules dont on doive s'occuper, et celles-ci pourraient affronter la concurrence étrangère en envisageant même la reprise de l'exportation.

11 semble qu'avec une somme annuelle de 40 millions , égale à celle que les producteurs vont verser aux fabricants pour la présente campagne, on puisse instituer un système de primes efficace, étant donné qu'en outre des producteurs de betteraves et de cannes, il n'y aura pas beaucoup plus de 200 fabricants de sucre à primer et qu'il n'y a vraisemblablement pas lieu de s'occuper des rafïineurs, qui paraissent pouvoir vivre sans protection.

Cette somme de 40 millions se réduirait ensuite automatiquement, tandis que par le jeu du droit de douane elle se fût accrue sans cesse jusqu'à 140 millions et qu'elle eût fait disparaître à mesure la recette annuelle de 100 millions dont bénéficiait au début le Trésor.

Ainsi le consommateur français se trouverait affranchi de la redevance considérable qu'il aurait payée aux fabricants , en même temps que le progrès serait stimulé et

que la guérison de l'industrie serait hâtée par la nécessité qui se serait imposée aux industriels de se mettre en état de vivre par eux-mêmes lorsqu'après la période fixée, l'Etat aurait supprimé ses primes.

D'autre part, le public comprendrait mieux la charge qu'il paie pour la protection, et, pour nous garantir contre les abus, il faut qu'il la comprenne !

Reste l'intérêt immédiat du Trésor, qui se trouverait privé des recettes décroissantes que lui eût procurées pendant quelques années le droit de douane de 20 francs. Ces recettes ne sont pas négligeables, puisque, dans l'hypothèse que j'ai envisagée, elles seraient d'environ 100 millions la première année, pour se réduire, il est vrai, peu à peu et disparaître vraisemblablement au bout de 4 ou 5 ans. De plus, le budget aurait à faire les frais d'une quarantaine de millions pour le fonds des primes. Mais, puisque le consommateur serait affranchi d'une redevance de 140 millions incorporée au prix, on pourrait la lui faire verser à l'Etat sous forme de droit de consommation pendant un certain temps. Le budget ne subirait ainsi aucune perte au début, et il y gagnerait ensuite, puisqu'il pourrait conserver sa recette fiscale de 140 millions au lieu de voir le produit du droit de douane décroître d'année en année et passer en totalité dans les caisses des producteurs au bout de" 4 ou 5 ans.

Je m'excuse d'avoir été aussi long sur cette question de la protection sucrière; mais j'ai voulu prendre un exemple concret et une hypothèse très vraisemblable, afin de bien montrer comment la substitution de la prime au droit de douane pourrait être avantageusement effectuée pour certaines industries.

Je ne me fais toutefois guère d'illusions sur les chances de réalisation d'une pareille réforme, même en ce qui concerne les sucres. En effet, les préférences des Gouvernements sont naturellement déterminées, le plus souvent,

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par les nécessités budgétaires immédiates et par la facilité avec laquelle ils pourront obtenir les ressources nécessaires pour y faire face. Ils inclinent donc généralement vers les droits de douane, en faveur desquels ils sont vivement sollicités par les intéressés qui, connaissant mieux la technique de leur industrie, sont bien placés pour faire valoir les arguments les plus spécieux, tandis que, s'ils y substituaient des primes, ils auraient tout le monde contre eux : — le producteur qui préfère à la prime directe, apparente, la prime indirecte, non contrôlée, — et le consommateur qui, en tant que contribuable s'opposera à des augmentations de dépenses sans s'apercevoir que la charge réelle est plus lourde pour lui lorsque, dérivant du droit de douane, elle s'incorpore dans le prix du produit.

D'autre part, les industriels en général ne désirent évidemment pas que le coût de la protection qu'on leur accorde figure au budget, et certains même se flattent que telle qu'elle est assurée par le droit de douane, il n'est pas possible de déterminer la charge effective de cette protection. Et en effet lorsqu'un auteur cherche à expliquer le renchérissement produit sur une marchandise par le fait d'un droit de douane, il lui est souvent très difficile de l'établir avec précision; aussi son exposé, toujours complexe, permet des contradictions plausibles, de sorte que le public, déconcerté, hésite à conclure. Pour la question sucrière spécialement, il y a eu à certains moments une telle complication dans le fonctionnement du système de protection qu'un petit nombre de personnes seulement avait le courage de chercher à en démêler les conséquences.

Mais il ne faudrait plus que les questions de protection fussent compliquées. Les contribuables ont le droit de savoir clairement les charges qui leur sont imposées par un acte législatif, qu'il s'agisse de l'institution d'un droit de douane ou de l'établissement d'un système de

primes : ce doit être une raison de plus pour considérer la prime directe comme moins nuisible que le droit de douane.

Je livre ces quelques observations à la critique de nos confrères. Je sais toutes les objections qu'on peut y faire; cependant, je le répète, en matière de protection il ne s'agit pas de chercher la meilleure formule au point de vue économique, mais la moins fâcheuse. Le renchérissement de toutes choses, auquel nous assistons, a des conséquences si graves qu'il m'a semblé qu'il était du devoir de tous d'apporter, dans la mesure de ses moyens, des solutions positives, si imparfaites qu'elles fussent et si difficiles qu'elles pussent être à réaliser.

M. Schelle rappelle qu'il est l'un des fondateurs de la Ligue du libre échange ; il estime que la liberté commerciale définitive et complète serait plus conforme aux intérêts du pays que le régime des interdictions, des prohibitions et des obstacles douaniers. Il est persuadé que c'est justement au moment où notre industrie doit subir des transformations et des remaniements qu'elle devrait se diriger de préférence vers les fabrications dans lesquelles elle peut exceller sans protection, au lieu d'imposer aux consommateurs des majorations de prix au profit d'usines malades et de fabrications onéreuses. Il pourrait à cet égard donner de bonnes raisons. Mais il sait par expérience combien il est difficile de vaincre les préjugés; il sait aussi combien il peut être pénible pour des gouvernants d'abandonner à eux-mêmes des producteurs à qui des promesses ont été faites et à qui l'État donne depuis longtemps des béquilles.

Les économistes les plus libéraux ont toujours admis que le système des primes est, malgré ses inconvénients, moins dangereux que la protection douanière; attendu, comme l'a expliqué M. Delatour, que les primes figurent au budget et que la nation peut y renoncer dès qu'elle ne les croit plus utiles.

M. Schelle se rallierait donc au système des primes si par là on devait arriver à détruire le protectionnisme. Actuellement, il faut remédier à la cherté. Aussi, pour enlever tout prétexte aux défenseurs des interdictions, sera-t-il encore plus conciliant que son confrère et admettra-t-il au besoin que, sans modifier le régime économique , on se borne à prendre des mesures passagères. M. Méline l'avait admis pour le blé; lui-même a contresigné le 8 mai 1898 un décret qui a suspendu l'application du droit de sept francs, « L'intérêt des producteurs, a-t-il dit, doit céder devant celui de la masse des consommateurs quand les prix s'élèvent trop; le principe a toujours été reconnu; une situation* aussi exceptionnelle autorise évidemment des mesures exceptionnelles. »

Il ne s'agissait alors que du blé, il s'agit maintenant de toutes choses ; ce précédent mémorable est donc plus que jamais à retenir et à imiter.

M. Henri Welschinger. — J'ai entendu avec un vif intérêt les observations claires et sagaces de nos confrères si compétents, tels que MM. Ribot, Arnauné, Colson, R. G. Lévy, Souchon, Delatour, Schelle, d'Eichthal et autres non moins instruits et judicieux. J'ai peu de choses à ajouter après leurs discours si substantiels et je ne veux ici que jouer le rôle modeste du bon public, celui des acheteurs, des payeurs, ou pour mieux dire des victimes. — On a fait observer avec justesse que ce sont les classes moyennes qui, en ce moment, souffrent le plus. Pourjes apaiser, on leur a dit de se restreindre et de patienter, a Abstiite, sustine. » Elles le font en toute conscience et je ne crois pas qu'elles puissent faire davantage. Mais, tous les jours, c'est avec un juste effroi qu'elles voient augmenter le prix des aliments et des objets essentiels. Ces mêmes gens se privent depuis longtemps de ce qu'on appelle les mets de luxe : volaille, gibier, pâtés, patis-

série, alors qu'ils voient avec stupéfaction de petites gens acheter, sans marchander, les mets superflus. Ils boivent peu de vin et même presque plus et ils remarquent que des ouvriers et ouvrières achètent en quantité du vin à 1 fr. 75 et 2 francs le litre, et même du vin cacheté à 3 francs, 4 francs et 5 francs. Ils ne boivent plus d'eaude-vie et ils voient tous les jours, au café, de simples ouvriers commander une fine à 1 fr. 75 le petit verre. Ils diminuent eux-mêmes leur ration de café et de sucre ; ils fument moins ou pas du tout, et, malgré ces restrictions, ils ont peine à joindre les deux bouts. Là où un petit ménage dépensait 400 francs par mois, c'est à peine s'il arrive à s'en tirer avec 800 francs, et encore faut-il les gagner. Ouvriers, ils y arriveraient; mais employés et intellectuels ou plutôt intellectifs, ils n'y parviennent pas. Un bibliothécaire , un archiviste est moins payé qu'un balayeur, un apprenti, ou un petit commis de magasin. Je sais qu'on va relever leurs traitements, mais ils ont longtemps attendu, et à quel prix, et sans faire jamais grève ! Ce qui les exaspère tous, c'est que le prix de la viande et des légumes varie d'heure en heure et toujours en hausse. Même réduits à vivre en véritables moines du désert, se passant de fruits et parfois de fromage, — le beurre n'existe plus pour eux, — ils constatent que le déficit menace leur modeste ménage. Le propriétaire les traque et les augmente. Le fisc réclame ses contributions. Le tailleur, le cordonnier, le mercier, le chemisier, le charbonnier, le laitier doublent, triplent leurs prix et les ressources diminuent d'autant. On use jusqu'à la corde les vieux vêtements et jusqu'à la déchirure les vieilles semelles. Arrive un moment où il faut remplacer tout cela, et comment ne pas reculer d'effroi devant un complet de 250 ou 300 francs, une robe de 200 francs, une chemise de 20 francs, un chapeau de 30 francs, des chaussettes de 10 francs, des chaussures

de 50 et 60 francs ! C'est une augmentation de tous les instants et, pour travailler dans un bureau, dans un magasin, il faut pourtant être vêtu et chaussé proprement.

Les petits rentiers, — ce mot de rentier a l'air en ce moment d'une ironie î — touchent à peine leurs revenus et sont criblés d'impôts. Et, pour les consoler, on leur annonce de nouveaux trains et de nouvelles rames d'impôts effrayants!

Or ces braves gens ne sont ni politiciens, ni discoureurs. Mais ils raisonnent à leur façon et je les entends dire (ceci est textuel) : « Gomment se fait-il que nous soyons traités ainsi, puisque nous avons remporté la victoire? Que serait-ce si nous avions été vaincus?... On nous avait déclaré que l'Allemagne paierait nos dépenses et qu'on ne nous imposerait pas avant qu'elle eût versé une centaine au moins de milliards . Or, on ne leur demande qu'une indemnité relative et nous ne voyons pas encore la couleur de son argent- De plus, il y a des Français — sont-ce bien des Français? — qui attaquent le traité de paix, parce que les conditions leur paraissent trop brutales pour les Allemands. Le 14 avril dernier, le Congrès socialiste « a tendu une main fraternelle au peuple allemand (sic) » en le plaignant d'être trop rançonné !

<( Or, il appert que l'indemnité exigée couvrira à peine une partie de nos dettes et ne viendra nullement nous remettre à flot. On nous a fait espérer aussi que les .Alliés viendraient à notre secours, parce qu'ils ont été moins éprouvés que nous, mais rien n'est encore décidé à cet égard.

« On nous a fait entrevoir la punition, la répression des profiteurs, des meneurs, des usuriers, des accapareurs, des agioteurs. C'est à peine si quelques petits exemples et quelques petites amendes ont montré qu'il existe encore

un Code pénal. On nous promet mieux, mais la loi qu'on prépare sera-t-elle bien appliquée?... Il y a des lois anciennes qu'on pouvait mettre en action, on ne le fait pas. La Police se tait, la Magistrature ferme les yeux et les oreilles. Aussi l'usure, le maléfice, le vol, — on peut employer ce mot, — semblent triompher. »

Voilà ce qu'on entend dans les rues, dans les marchés, dans les boutiques, dans les voitures publiques, dans le métropolitain, partout.

T a On nous a dit, crient ces pauvres gens : « Travaillez |davantage I c'est le salut » ; et, quand nous voulons travailler, arrivent des grèves subites; des gréviculteurs effrontés, impunis, arrêtent brusquement le travail des usines, des ateliers, des boutiques, sans raisons sérieuses, sans aucuns motifs avouables. Les fauteurs de ce mouvement révolutionnaire exigent la loi de huit heures; on la leur donne, et ils continuent la grève. Ils réclament la démobilisation ; on *la leur accorde et ils continuent la grève. Plus on leur concède, plus ils sont exigeants. Ils interrompent le travail, alors qu'au commerce et à l'industrie la guerre a enlevé un million d'ouvriers et que la loi de huit heures restreint maladroitement la production du travail. C'est la politique qui décide les grèves nouvelles. On demande l'amnistie totale et la cessation d'une intervention armée contre les bolcheviks russes et l'on crie à la fraternité de tous les peuples qui exige le désarmement général, la socialisation internationale, le cartel interfédéral, etc. On prêche l'amour des Allemands et la cessation de toute haine à leur égard. »

Les bons Français voient avec stupeur une confédération, la C. G. 7\, former un État dans l'État et ils entendent le Gouvernement discuter avec elle, comme si elle était légalement reconnue. Il a pourtant déclaré que, si les directeurs de ce mouvement social ne se gouvernent pas eux-mêmes et ne renoncent pas à toute procédure de

violence, les conséquences de cette action seront néfastes. Malgré cet avertissement si sage, la tyrannie de la C. G. T. continue. Elle ne donne pas des conseils mais des ordres. Au lendemain de la glorieuse journée du 14 Juillet, les gréviculteurs font appel à Faction de l'étranger, de l'Italie, et même des Allemands, qui y répondent favorablement. Les grèves qui doivent avoir lieu le 21 juillet en France sont l'œuvre du gouvernement berlinois, qui est décidé à user de tous les moyens pour obtenir une revision du traité {Vorwaerts du 16 juillet). Les Anglais et les Américains s'y refusent, mais ce refus n'arrête pas les organisateurs du mouvement, qui continuent à nous menacer et se moquent des avertissements sévères qu'on leur adresse, ainsi que de la résistance des bons ouvriers... On laisse coller sur les murs des affiches insolentes et provocatrices où un intellectuel déséquilibré, entouré de soidisant anciens combattants, dit « nous voulons, — nous entendons, — nous exigeons », — comme s'ils étaient les rois et maîtres du pavé. On annonce une grève générale, puis quand on voit qu'elle va échouer, on l'ajourne pour la reprendre peu de temps après et faire vivre ainsi toute une nation dans l'angoisse et le précaire. On répand en public des menaces contre les bourgeois « qu'il faut saigner » et on les accuse d'être les auteurs et fauteurs de la vie chère. Ces menaces gagnent jusqu'aux marchands eux-mêmes, qui osent dire aux acheteurs qui se plaignent de leurs prix excessifs : ce Les ouvriers ne se plaignent pas, eux! Ils achètent tout sans compter, et cependant, ils n'ont pas de paletot comme Monsieur, ni de manteau chic comme Madame ! » Ce mauvais esprit — j'en ai été souvent témoin — est propagé partout, jusque dans les grands magasins de comestibles où l'on traite les femmes de la petite bourgeoisie avec une grossièreté et un sans-gêne sans exemple, parce qu'elles se permettent de trouver les prix exagérés.

Ce ne sont d'ailleurs partout que des actes déplorables. On se rappelle les violences commises dernièrement à la grande usine Renaud aux Moulineaux, où Ton a enlevé un contre-maître travailleur pour le jeter à la Seine. Ailleurs, on arrache des ouvriers, des ouvrières et des enfants à leurs ateliers. On les menace, on les bat. Ils vont se plaindre. On ne les écoute pas. Et après cela, on vient leur dire : « Travaillez, travaillez davantage! » Ces jours derniers, on a brutalisé à coups de bâtons et de nerfs de bœuf les ouvriers non grévistes de Firminy; à Saint-Etienne, mêmes violences sous la direction d'un Espagnol nommé Ségovia. Dans d'autres parties de la France mêmes menaces et mêmes sévices. Qu'est-ce qu'on a fait pour réprimer les malfaiteurs ? Rien.

p Nous aurons beau accumuler ici même les raisons les plus sages et les plus justes -pour démontrer les causes de la cherté de la vie, tant que le travail ne sera pas assuré et soutenu, cette cherté continuera et s'aggravera.

Il faut que le gouvernement défende le travailleur qui veut travailler. Qu'est-ce donc que gouverner?

C'est prévoir, c'est agir, c'est tenir le gouvernail, c'est naviguer même dans la tempête.

Le grand mal du régime français, à presque toutes les époques, a été l'imprévoyance et la faiblesse.

Sans faire le procès de l'État, - qui est un client ombrageux, il est permis de dire qu'à toute époque bien des agitations, bien des malheurs et des catastrophes eussent été évités si l'on eût pris à temps des mesures préventives. On s'est le plus souvent endormi sur l'oreiller commode du laissez faire et du laissez passer et l'on s'est réveillé avec la Révolution. On répète trop fréquemment le mot fameux : « Ils n'oseraient », et cependant ILS osent. On veut éviter, par exemple, une matinée agitée; on aura des journées violentes et peut-être sanglantes.

Le rôle obligatoire, nécessaire, urgent même du gouverment est donc de défendre et de soutenir les légitimes intérêts des travailleurs et par là même les intérêts de l'Etat. Il faut qu'il réprime sans retard les fauteurs d'agitations, les pêcheurs en eau trouble; il faut qu'il ferme les Bourses d'émeutes, les réunions tumultueuses, et interdise les confédérations révolutionnaires. Il ne doit pas non plus tolérer le drapeau rouge dans les rues, — comme je l'ai vu le 1 er mai au Trocadéro, — car il n'y a qu'un drapeau, celui que nous avons tous salué et acclamé le 14 Juillet.

L'aide, la sécurité, le calme sont la condition essentielle du travail producteur et rémunérateur. Si on veut remédier à l'état de choses qui nous inquiète tous, le vrai, le seul moyen est de protéger efficacement celui qui veut travailler. C'est ce que demandent tous les patriotes dont je crois être ici le modeste et sincère interprète.

Je conclus donc ainsi.

« Donnez aux travailleurs l'appui qu'ils réclament, — défendez-les sans cesse dans leur labeur quotidien, — arrêtez tous ceux qui les menacent dans l'exercice de leurs droits légitimes et appliquez-leur les justes lois, — supprimez les affiches et tracts révolutionnaires, les appels à la révolte et au désordre, — faites A^oir que la liberté, l'égalité, la fraternité ne sont pas de vains mots, — puis ouvrez largement les frontières aux matières premières et à tous les articles indispensables à la vie, — améliorez les modalités vexatoires de la perception des impôts, — multipliez à Paris et en provinces les baraques ou boutiques où le public peut acheter à un prix raisonnable les denrées du ravitaillement; — traduisez devant les tribunaux ceux qui font des trafics illicites et exigez des condamnations sévères; — et, si les peines actuelles ne suffisent pas, renforcez-les, afin que les usuriers, trafi-

quants et voleurs ne puissent pas se tirer d'affaire en payant moins qu'ils n'ont gagné illicitement ; — faites des exemples nombreux et sévères; — enfin, faites rendre à la journée de huit heures tout ce qu'elle peut rendre d'efficace, sans en abréger encore la durée, — donnez au peuple l'impression qu'il est soutenu , aidé , encouragé, défendu, gouverné, — et soyez sûrs alors que tout ce qui nous préoccupe aujourd'hui : la cherté de la vie, le souci du lendemain, le poids des charges actuelles et futures, tout cela sera rendu supportable et allégé.

On a dit : « Un peuple a le gouvernement qu'il mérite. »

Or, la masse des Français est une masse laborieuse, honnête, dévouée, patriotique, courageuse. Elle a fait preuve, dans la dernière guerre, d'une énergie et d'une endurance admirables, qui ont enthousiasmé et surpris le monde entier. Elle mérite ainsi un bon gouvernement, et par là même le calme, l'ordre, la facilité de vivre, et ce qui en découle naturellement : la prospérité.

Je demande donc, quand on arrivera à la conclusion de ce grand débat, que, dans la résolution finale nous réclamions, entre autres vœux, que le gouvernement « assure efficacement la protection des travailleurs, arrête et fasse condamner les fauteurs de troubles, ferme tous les centres d'agitation révolutionnaire, et interdise les grèves politiques », dont la masse ouvrière elle-même est la première à se plaindre, car elle en est la première victime.

Le travail ainsi défendu, la tranquillité publique assurée, la France jouira alors des bienfaits de la paix... Sinon, non.

M. le C te d'Haussonville. — Si j'interviens si tardivement dans cette discussion, ce n'est pas avec la prétention de présenter quelques considérations nouvelles. Mon incom-

pétence en matière économique m'en empêcherait. C'est en raison de cette incompétence que je voudrais poser à mes doctes confrères une question à laquelle je n'ai pu trouver moi-même la réponse. On se préoccupe exclusivement, et on a raison de la hausse de toutes les denrées qui, directement ou indirectement, sont nécessaires à la vie. Mais ce qui paraît singulier, c'est que la même hausse se fait sentir sur tout ce qui n'est nullement nécessaire. Je citerai quelques exemples. Ainsi les perles ont doublé de prix et même plus. On se marie beaucoup en ce moment. Les colliers de perles sont hors de prix. Je sais un grand-père qui, mariant en même temps deux petits fils, a trouvé fort amer d'avoir à payer deux colliers un prix exorbitant. Il en est de même des tableaux, des dessins. Une et même plusieurs ventes récentes ont montré à quels prix fantastiques peuvent s'éleveï* les moindres croquis échappés à la plume d'un peintre dont la réputation est toute récente. Je veux parler de Degas. Il en est de même des objets d'art, des bibelots qui passent à l'hôtel des ventes. Les possesseurs de tapisseries, même en province, se voient sollicités par des offres qui les surprennent. La hausse s'étend jusqu'aux livres et non pas seulement aux belles éditions qui ont toujours valu très cher, mais aux livres ayant un caractère spécial. Un de

mes amis qui est un érudit et qui recherche en particulier des plaquettes du xvi e siècle, des brochures du temps delà Ligue, me disait que l'éditeur à qui il s'adresse habituellement lui demandait le double de ce qu'il lui demandait il y a quelques années. On pourrait multiplier les exemples. Je ne découvre pas les raisons de cette hausse. Ce que j'appellerai les grandes raisons : la hausse des frets, la difficulté des transports ne s'appliquent pas. Pour certains

objets on donne de petites raisons ; pour les perles, une maladie des huîtres : pour les tableaux et dessins, l'habile réclame et les s} r ndicats de marchands. Cela me paraît de

bien mesquines explications d'un phénomène aussi général. 11 y a bien la fameuse loi de l'offre et de la demande, mais elle ne joue pas ici. Sans doute la demande augmente. 11 y a les nouveaux riches qui veulent se meubler et achètent un peu à tort et à travers. Il y a les Américains qui prétendent que tout s'achète même le goût, et ils n'ont pas tort, car c'est en contemplant de belles choses qu'on arrive à les aimer et â les imiter. Avant la guerre, les belles œuvres de peinture prenaient déjà souvent le chemin des Etats-Unis et le nombre des amateurs américains a certainement augmenté. Mais l'offre augmente aussi. Il y a beaucoup de collectionneurs qui réalisent. Je me souviens, quand j'étais jeune, d'avoir entendu citer avec un peu de raillerie ce mot de M. Duchâtel, un des derniers ministres des finances de la monarchie de Juillet : « On ne le croirait pas, les tableaux, c'est un très bon placement ». Il avait raison. Sa collection, célèbre autrefois, avait beaucoup augmenté de prix et ses héritiers n'ont pas encore bénéficié de cette augmentation car il l'a laissée au Louvre, mais il avait une vue d'avenir très juste. Beaucoup de collectionneurs avisés qui ont acheté très bon marché les premières œuvres de maîtres aujourd'hui célèbres veulent réaliser un bénéfice et mettent en vente ce qu'ils ont acheté autrefois à très bas prix. Mais il n'y a pas que les collectionneurs. Tel ou tel possesseur d'un très beau meuble qu'il comptait garder se laissera tenter par le prix élevé qui lui est offert. Il se pose même pour quelques-uns de véritables cas de conscience, principalement pour les possesseurs de tapisserie. En province, en particulier, ils sont l'objet d'un véritable siège. Tel propriétaire d'un château où il y a une belle tapisserie qu'il estimait 100 ou 200.000 francs, et qu'il comptait garder jusqu'à sa mort, laissant ses héritiers juges de ce qu'il convenait de faire, se demande, lorsqu'on vient lui offrir de cette tapisserie un million, s'il a le droit de la garder pour le plaisir de ses yeux,

alors qu'il pourrait trouver de ce million un placement très avantageux, et s'il ne fait pas tort, en agissant ainsi, à ses héritiers, car rien ne répond que les tapisseries vaudront toujours ce prix. La loi de l'offre et de la demande ne joue donc pas, l'offre semblant égale à la demande. Alors quelles sont les causes de cette hausse sans mesure dont je viens de vous citer quelques exemples ? C'est ce que je me demande sans trouver la réponse et c'est cette réponse que je sollicite de mes confrères les économistes.

M. Ribot. — Je voudrais dire deux mots au sujet de la loi de 1884 dont M. Delatour a parlé avec sévérité. La loi de 1884 a été présentée par ses auteurs comme une loi temporaire. Il s'agissait d'inciter et d'aider en même temps la culture de la betterave à sortir de la routine où elle s'était attardée et d'obtenir des rendements en sucre égaux à ceux que l'Allemagne avait atteints en substituant l'impôt sur la betterave à l'impôt sur le sucre fabriqué. En quelques années ce progrès a été accompli. L'application de la loi de 1884 était devenue trop onéreuse par les extensions qu'on lui avait données. Il n'y avait plus qu'à l'abroger et c'est ce qu'on a fait en adhérant à la Convention de Bruxelles.

M. Delatour. — Sur une observation de M. Ribot qui rappelle les conditions dans lesquelles il a fait voter la loi de 1884 sur les sucres, M. Albert Delatour répond qu'il ne se trouve nullement en désaccord avec son éminent confrère quant au principe même des primes, qui étaient effectivement nécessaires à l'industrie sucrière à cette époque, mais sur les modalités. Si les résultats en ont été fâcheux, c'est parce qu'elles ont été combinées avec le régime fiscal et qu'elles ont ainsi affecté une forme indirecte. Si l'on avait alors institué une prime directe, temporaire, dégressive, l'industrie sucrière s'en

serait aussi trouvée stimulée, mais l'inscription du montant des primes au budget eût empêché les abus.

M. Souchon. — M. le Comte d'Haussonville nous a demandé pourquoi la hausse est si forte sur les objets de collection; et M. Raphaël-Georges Lévy lui a déjà répondu qu'une des raisons est dans le fait que certains capitalistes désireux avant tout de sécurité, sacrifient des revenus pour détenir des biens certains au lieu des créances que représentent le papier. Il est tout à fait vrai qu'il se fait ainsi une curieuse régression économique. Au xvi° et au x\ii e siècle, alors que le placement mobilier était si difficile, il y avait dans toute grande fortune un vrai trésor en pierreries, que Ton considérait presque comme une nécessité. Nous revenons un peu vers une pareille conception. Mais ce n'est pas seulement par l'achat d'objets rares et précieux. Il y a quelque chose de comparable dans la vie agricole. Nos paysans ont gagné de grosses sommes. Ils ont en mains des quantités considérables de papier et éprouvent le vif désir de les employer. Aussi cherchent-ils toutes les occasions d'achat. D'abord ils se portent beaucoup plus que jamais du côté des machines agricoles. C'est, il est vrai, surtout jparce que le manque de main-d'œuvre pendant la guerre en a mieux encore montré la nécessite. C'est aussi parce qu'il est évident que les ouvriers ruraux vont rester très difficiles à trouver, et exigeront de gros salaires, bien qu'actuellement les hommes revenant dans certaines régions ne trouvent pas devant eux toutes les offres de travail très fortement rémunéré auxquelles ils s'attendaient. Nos paysans sont prêts aussi à acheter de la terre, beaucoup de terre. La conquête paysanne dans notre pays paraît sur le point de s'accentuer très fortement, et les prix des acquisitions foncières vont, selon toutes apparences, s'élever rapidement. Déjà avant la guerre, depuis la fin de la crise agricole, c'est -à-

dire depuis les toutes premières années du xx e siècle, il y avait une tendance au relèvement du prix de la terre en France. Ce relèvement n'était pas aussi grand qu'on aurait pu le supposer, en raison de la hausse déjà considérable du prix des principaux produits agricoles, notamment de la viande et des céréales. C'est que le dépeuplement de nos campagnes, la crise de main-d'œuvre étaient une gêne trop grande dans bien des exploitations et il était curieux de constater que, suivant les régions, la hausse du prix de la terre était fonction assez exacte du taux de la natalité, avec des baisses formidables, par exemple dans le bassin de la Garonne et des prix se maintenant très bien en Bretagne.

Aujourd'hui il serait prématuré et téméraire de donner des chiffres généraux. Mais on peut tenir pour certain que les ventes foncières se font déjà sur des prix très supérieurs à ceux d'avant-guerre, et que la surélévation est même considérable quand il s'agit de pièces près d'un village.

Séance du 19 juillet 1919.

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