DES CAUSES DE IL A CHERTE ACTUELLE DE LA VIE
conditions de l'offre et de la demande. Il n'a pas semblé que Ton pût en accuser, au début, l'inflation de la circulation, car celle-ci ne s'est vraiment produite que dans la dernière phase de la guerre, tout au plus à partir de 1917. Jusqu'alors une bonne partie des émissions nouvelles remplaçait simplement les monnaies métalliques thésaurisées ou subvenait aux besoins nouveaux résultant du développement des affaires au comptant, conséquence de la restriction du crédit. Au contraire, dès le commencement des hostilités, la demande a grandi pour beaucoup de marchandises ou denrées. D'autre part, l'offre est devenue moindre, par suite tout à la fois de la diminution de la production nationale et de l'impossibilité de recourir utilement, dans bien des cas, à la production étrangère; en même temps, le prix de revient des marchandises offertes s'est élevé en raison des difficultés de la production et des transports, de la rémunération plus coûteuse du travail manuel, de la hausse du change. En temps normal, les hauts prix décourageant la consommation et stimulant la production, la cherté qui résulte du jeu de l'offre et de la demande trouve dans ce jeu même des freins naturels. Ces freins n'ont pu jouer. Les circonstances de la guerre ont fait obstacle à l'accroissement de l'offre. Les consommations publiques et privées n'ont pas été restreintes, l'Etat obtenant par l'emprunt des moyens de paiement grandissant comme ses dépenses et l'énormité de ses paiements fournissant à nombre de particuliers des facultés d'achat sans cesse amplifiées. Bientôt, la hausse s'étant accentuée, les salariés ont réclamé une rémunération plus forte, en rapport avec la cherté plus grande de la vie. La majoration des salaires a contribué à relever les prix de revient. Une nouvelle hausse des prix de vente s'en est suivie. Elle était déjà manifeste quand l'expansion de la circulation fiduciaire a été poussée jusqu'à l'inflation.
Personne n'a mis en doute que l'abondance des billets
DES CAUSES DE LA CHERTÉ ACTUELLE DE LA VIE. lli
exerce une action sur le prix des marchandises. Mais il y a deux manières de concevoir le mécanisme de cette action. D'après l'opinion la plus générale, l'augmentation du volume de la circulation en diminue le pouvoir d'achat ; le renchérissement des marchandises serait donc causé par la dépréciation de l'instrument des échanges. Une autre explication vous a été présentée. La multiplication des billets — ainsi que celle des espèces métalliques — agit certainement comme adjuvant ou comme stimulant de la demande ; l'intensité plus grande de celle-ci suffit à provoquer la hausse des marchandises; il n'est donc pas besoin, pour l'expliquer, de recourir à l'hypothèse d'un amoindrissement de la valeur du billet. On ne préfend aucunement que le billet ne puisse être déprécié. Il l'est quand il n'inspire plus confiance. Dans ce cas, son abondance contribue à réduire sa puissance d'acquisition, mais de façon indirecte, en ajoutant aux inquiétudes du public concernant la possibilité de recevoir un jour le remboursement du billet en espèces métalliques. C'est le grave péril que nous font courir les émissions excessives de la fin de 1918 et de 1919. On n'oserait affirmer que nous y avons échappé, et que le dommage n'est pas déjà réalisé.
Lés causes de la cherté de la vie étant multiples, le remède ne peut être unique. Il n'y a pas de panacée pour tous les maux, ni pour un même mal dont les sources sont diverses. Un traitement rationnel ne doit pas s'attaquer à l'une ou à quelques-unes d'entre elles seulement. Il n'est pas aussi superflu qu'on pourrait le croire, et qu'il le faudrait, d'ajouter que l'effort doit porter de préférence sur les causes principales et non sur les secondaires et surtout s'appliquer aux causes mêmes du mal et non à ses manifestations.
L'empirisme administratif n'est que trop enclin à commettre cette dernière erreur. Oublieux des expériences cependant fameuses de la Révolution, il prétend modérer les prix, tantôt par voie d'autorité en imposant un maximum , au vendeur, tantôt en soutenant ou en suscitant la résistance de l'acheteur par la publication de cours dits normaux, et, dans l'un et l'autre cas, en écartant des opérations d'achat et de revente, particulièrement pour les articles d'importation, les personnes qu'il répute suspectes de se livrer à des spéculations abusives. Taxations, suggestions, réglementations, entraves à la liberté du commerce, même appuyées de poursuites judiciaires, sont dépourvues d'effet ou, plutôt, produisent des effets très différents de ceux qu'on se promet. La hausse qu'on prétend comprimer continue, car sa cause demeure. C'est celle-ci qu'il faudrait atteindre. Si l'insuffisance de l'offre à un prix modéré cessait, si l'intensité de la demande se réduisait, aucune spéculation à la hausse ne serait possible. Tant que les conditions de l'offre et de la demande ne sontpas modifiées, la hausse persiste. Loin d'être enrayée par les restrictions apportées à la liberté du commerce, elle n'est et ne peut être qu'activée. En effet, le nombre des vendeurs est moindre ; ceux qui restent se détournent des marchés publics, où leur sont imposés des prix arbitrairement et souvent inexactement fixés, et le consommateur est privé des garanties que lui assureraient, plus que le contrôle administratif, la concentration et la confrontation en un même lieu de la généralité des offres et des demandes; enfin, le volume total de l'offre se réduit, la production s'écartant des marchandises taxées et se portant sur celles où les bénéfices ne sont pas soumis à un contrôle et à une limitation. La réquisition fournit, il est vrai, un moyen d'assurer le fonctionnement de la taxe. Mais cet expédient, sans parler des risques auxquels il expose les finances de l'État, implique un système de distribution administrative
des produits que vicie le défaut de compétence commerciale des bureaux. De plus, Teflicacité en est toute provisoire, car "T effet restrictif de la taxe sur la production ne tarde pas à se manifester avec une intensité d'autant plus grande que la taxe est plus étroitement appliquée.
Avec le rétablissement de la liberté des transactions, ces causes secondaires de la cherté seraient éliminées. Le supplément de hausse dont elles sont l'origine, disparaîtrait. Mais on se leurrerait en croyant que toute cherté cesserait. Les prix élevés persisteront tant que dureront les phénomènes qui en sont les causes fondamentales : intensité de la demande; insuffisance relative de l'offre; élévation du prix de revient des produits; inflation.
L'inflation fiduciaire a tenu dans la discussion la grande place qui lui est malheureusement due. Quel que soit le mode de l'action exercée sur les prix par une émission excessive, cette action est certaine et puissante. Une réduction du volume de la circulation est donc éminemment désirable. Il ne serait pas, à la vérité, sans inconvénient qu'elle fût rapide et brusque. Il conviendra qu'elle soit graduelle. L'essentiel est qu'elle ait lieu dans un temps prochain et que, pour commencer, l'inflation ne s'aggrave plus. C'est sur ce point qu'il est besoin d'insister aujourd'hui. Tous nos confrères l'ont fait. Tous jugent indispensable de mettre un terme aux dépenses auxquelles il ne peut être pourvu que par l'emprunt à la Banque de France et l'extension de la circulation. L'unanimité des avis exprimés sur ce point par les membres de l'Académie doit être un avertissement pour les imprudents qui ne paraissent pas se rendre compte du désastre dont est menacée toute l'économie nationale. Certes, il ne faut pas jeter l'alarme. Mais il est indispensable d'éclairer l'opi-
nion, qui est sollicitée et pourrait être entraînée par des faiseurs de projets, dont quekjues-uns ont exercé une profession ou des fonctions qui leur valent une réputation de financiers. N'a-t-on pas recommandé, pour résoudre le problème budgétaire, le remplacement des emprunts publics, dont le taux d'intérêt est élevé, par des emprunts aux banques d'émission, dont la charge est plus légère? Est-il besoin de dire que cette sorte de consolidation à rebours entraînerait une nouvelle et formidable augmentation de la circulation ? On devrait bien comprendre que la confiance a des limites et que le crédit du billet n'est pas infrangible quelque abus qu'on en fasse.
Si le dégonflement de la circulation fiduciaire est une condition nécessaire de rabaissement des prix, elle ne suffirait pas à l'assurer. Il est indispensable en outre que les conditions de l'offre et de la demande soient modifiées. Sur ce point encore, les avis exprimés devant vous ont été unanimes.
Il faudra beaucoup de temps pour que cessent les circonstances qui empêchent la production nationale, malgré le stimulant des hauts prix, de reprendre son ancien cours et d'atteindre au niveau des besoins. L'ennemi nous a porté un coup terrible en ravageant nos départements du Nord et de l'Est, en y détruisant tout l'outillage d'une agriculture et d'une industrie qui comptaient parmi les principales sources de la richesse nationale. L'œuvre de la restauration sera longue. Elle est seulement ébauchée. La reconstruction des voies ferrées détruites s'achève à peine ; celle des voies d'eau est encore en cours. La difficulté des transports a certainement retardé la reconstruction industrielle et agricole de ces malheureux départements. Il a été démontré, par les rapports présentés à
leurs États Généraux, que l'organisation défectueuse de l'administration et ses mauvaises méthodes ont fait perdre beaucoup de temps. On a trop réglementé. Au lieu de se borner à soutenir l'initiative des intéressés, l'Etat a voulu agir lui-même ; il lui est arrivé trop souvent de ne pas agir autant ou comme il l'aurait fallu. Espérons que la manifestation imposante du sentiment et des vœux des populations du Nord et de l'Est et l'action de leurs délégués hâteront le moment où la puissance économique du pays sera restaurée en entier.
Dans les régions épargnées parla guerre, la production est gênée par l'insuffisance des moyens de transport. Les industriels ne reçoivent que difficilement et à grands frais les matières de leurs fabrications ; les agriculteurs rencontrent les mêmes embarras pour se procurer outillage, semences et engrais, les commerçants pour obtenir et mettre à la disposition des consommateurs denrées agricoles, et articles manufacturés. La crise des chemins de fer sera nécessairement longue; elle durera tant que n'auront pas disparu les conséquences du défaut d'entretien des voies pendant la guerre, qu'il n'aura pas été pourvu au déficit du matériel roulant, que la formation professionnelle du personnel nouvellement recruté ne sera pas achevée. Il est d'un intérêt capital que cette crise puisse être abrégée ; les fausses mesures qui la prolongeraient retarderaient d'autant le relèvement économique du pays.
Enfin, sur le territoire tout entier, il y a une crise de la main-d'œuvre. Deux millions de Français dans la force de l'âge sont morts ou ont perdu, par suite de blessures ou d'infirmités, une partie de leur force productive. L'effectif des travailleurs manuels, cruellement réduit, n'est pas bien utilisé. Les organisations du temps de guerre n'ont pas été dissoutes ou transformées aussi vite que l'aurait demandé l'insuffisance de la main-d'œuvre. Beaucoup d'ou-
vriers ne retournent pas volontiers à leurs anciens métiers, où ils craignent de recevoir une rémunération moindre. Certains préfèrent chômer provisoirement ; ils y sont engagés parfois par des allocations mal comprises. En môme temps, le rendement du travail s'est réduit, du moins dans l'industrie, car les agriculteurs se sont remis à cultiver la terre avec leur ardeur traditionnelle. Finalement, le vote de la loi de huit heures est venu diminuer encore la somme du travail effectif dans les établissements industriels et commerciaux. Pour réparer les maux de la guerre, la main-d'œuvre doit être réajustée aux besoins du temps de paix; il faut, pour atténuer l'effet de pertes irréparables, que les survivants redoublent d'efforts. La tâche est immense, non seulement dans les régions dévastées, mais dans la France entière où durant cinq années, rien n'a été entretenu, où tous les approvisionnements de l'industrie, du commerce et des particuliers ont été consommés. La perspective est dure. Mais notre peuple n'est pas au bout de son courage; il est trop intelligent pour ne pas comprendre que, s'il s'abandonnait à une lassitude morale très compréhensible après la tension de volonté qui l'a soutenu pendant la lutte, les conditions de son existence ne pourraient qu'empirer.
L'augmentation des quantités produites ne suffirait pas à modérer les prix, si la production n'était pas rendue moins coûteuse.
Les éléments de la majoration actuelle des prix de revient ont été indiqués de façon très précise dans la discussion.
Les matières d'un grand nombre de fabrications ont enchéri. Elles ont été plus demandées, car les besoins des industries se sont accrus à raison de la nécessité de rem-