FAGES
Unité du genre humain 7
Uniformité de l'anatomie de la peau 11
La matière colorante 15
La nutrition et la respiration dans leurs rapports arec la coloration de la peau 19
Le carbone, cause de la coloration 24
Modifications de la coloration 33
Influences agissantes sur la cause colorante 48
Action de l’intelligence sur les formes de la tête 64
Conclusion
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Unité du genre humain.
La question de l’unité ou de la diversité d'origine des familles humaines qui peuplent la terre a été, depuis le milieu du dernier siècle, un des problèmes les plus agités par toutes les sciences qui s'occupent de l'homme.
Qu’on place côte à côte une négresse de la Guinée et une blanche enfant de nos climats, la Vénus holtenlole ou la misérable squavv d'un Huron et quelque type sorti des ciseaux de Phidias et de Praxitèle, dont on peut admirer encore le modèle vivant dans les campagnes de la Grèce; que J'on compare brusquement, sans transition, le Mongole, jaune comme le terrain des steppes qu'il parcourt, au noir idolâtre de l’Afrique, à l’indigène d'une foret australienne, guettant la proie que le hasard lui amène, se nourrissant de coquillages et d'insectes, de lézards et de grenouilles; ici, l'Européen au visage ovale, le Calmouck à la face triangulaire; là, le Boschesman au museau de singe; que l’on passe ainsi des êtres les plus maltraités par la nature aux créations les plus idéales de l’imagination humaine cherchant la beauté absolue, et l'on sera évidemment tenté de s'écrier avec les partisans de la diversité des races: Non, il est impossible qu’il y ait une communauté d’origine
quelconque entre ces types si divers et si opposés les uns aux autres !
Ajoutons à ces différences celles des langues parlées par toutes ces nations : quelles variétés, quelles dissemblances ! Combien de nouvelles raisons à alléguer en faveur d'une cause qui s’accorde si mal avec la tradition religieuse et historique, mais si bien avec les faits extérieurs.
Et l’anatomie donc ! Sans parler des innombrables modifications de forme que subissent le cerveau et les os de la figure, Malpighi n’avait-il pas trouvé dans le réseau qui porte son nom un organe appartenant spécialement, exclusivement aux nègres? Puis, comme si cette différence fondamentale, caractéristique, ne suffisait pas pour trace une ligne de démarcation suffisamment marquée entre cette race et les autres, quelques naturalistes n’avaient-ils pas cru reconnaître chez elle l’existence d’un os particulier, l’os in ter maxillaire? Cet os, expliquant la saillie des mâchoires des Africains noirs, les plaçait au rang des animaux et les réduisait à ne plus être qu’un échelon transitoire entre les quadrumanes et l’homme.
Quoi d’élonnant qu’en présence de tant d’arguments expliquant avec une si grande facilité un problème en apparence insoluble d’une autre manière, surtout si l’on tient compte encore de toutes les difficultés secondaires s’y rattachant : les différences morales et intellectuelles entre les peuples, les variations dans leurs usages et dans leurs mœurs; quoi d’étonnant, disons -nous, que des philosophes et des savants, tels que Voltaire, Rudolphi, Virey, Desmoulins, Bory de St-Vinccnt et autres, aient soutenu de . la manière la plus formelle la diversité primitive des familles humaines; que Cuvier lui-même
ait penché vers celte opinion, bien que sa définition du mot espèce eût dû le conduire à une conclusion tout opposée.
Or, aujourd’hui, ces arguments, qui avaient acquis une si grande consistance, ces arguments se sont considérablement affaiblis et s’affaissent tous les jours.
Les différences de langage tendent à disparaître; ces idiomes si étrangers l'un à l’autre , on les a ramenés à des racines communes, et le dernier progrès à réaliser par la linguistique — elle y arrivera indubitablement — sera de démontrer que ces racines elles-mêmes ont une souche commune. Ce qui était ainsi une preuve des plus hostiles à l’unité de l’espèce humaine, est devenu un appui réel pour cette grande et belle cause, soutenue avec tant d’énergie par les Blumcnbach, les Pritchard et les Lawrence. Plus la science des langues fera de progrès , plus cet appui deviendra inébranlable.
Quant au prétendu os intermaxillaire, il est établi maintenant et généralement reconnu qu’il n’existe pas chez l’homme, si ce n’est tout au plus à l’état d’une petite fissure semi-lunaire sur les os maxillaires, s’avançant transversalement derrière les dents incisives. Encore, celte fissure qui se trouve aussi bien chez les Européens que chez les nègres, ne se rencontret-elle que dans le fœtus et dans l’enfant; chez l’adulte, les traces en sont effacées *).
Ce que nous disons de l’os inlermaxillaire, nous croyons pouvoir le dire du réte Malpighi. Ce réseau muqueux n’existe pas en tant que réseau et par conséquent comme organe spé-
*) V. Blumenbach, traduction de Chardel, éd. 1804, p. 73, et la note du traducteur.
cial. C’est ce qui résulte, du moins, des recherches anatomiques les plus modernes, sur lesquelles nous ne tarderons pas à revenir.
Sentant ainsi le terrain de leur thèse, d'abord si solide, s'effondrer sous leurs pas; voyant peu à peu leurs arguments les abandonner et se retourner contre eux, les défenseurs de la diversité des races se cramponnent maintenant avec l'énergie d’un dernier effort aux différences que présentent les habitants de la terre dans la coloration de la peau et dans les formes du visage et de la tête.
Le petit travail que nous entreprenons aujourd’hui a pour but de les attaquer dans ces derniers retranchements.
Nous essayerons de démontrer que ces différences qu’on nous fait valoir comme radicales et inexplicables, sont simplement le résultat de deux causes externes, accidentelles, nullement inhérentes aux individus classés, et nous en conclurons que loin de pouvoir être divisée en races superposées les unes aux autres, l’humanité est une, primitivement et essentiellement une.
Ces deux causes qui ont agi d’une manière constante et continue sur l’homme pendant le cours des siècles écoulés depuis sa création, sont les conditions climatériques dans lesquelles il vit et le développement de son intelligence.
Les conditions climatériques déterminent la coloration de la peau.
Le développement de l’intelligence crée les formes de la tête.
Uniformité de l’anatomie de la peau
La structure de la peau est la même chez tous les hommes. Elle a pour base le derme, sa partie la plus interne. Le derme est blanc, ou plutôt incolore; la teinte rougeâtre qu il a pendant la vie provient des vaisseaux sanguins qui le parcourent. Il se compose, d’après les recherches les plus minutieuses des anatomistes modernes, parmi lesquels nous pouvons citer M. Flourens comme une de nos principales autorités; il se compose, disons-nous, de deux couches : l’une interne, percée de trous, de lames que M. Flourens appelle aréolaires; l’autre externe, formant une membrane continue qui se divise à son tour en deux parties. L’une est hérissée de prolongements qui plongent jusque dans les trous de la portion aréolaire : c’est la partie interne. L’autre, la partie externe, que le savant déjà cité appelle membrane pigment a le, et dont il a le premier signalé, sinon l’existence, du moins les qualités caractéristiques, est une membrane polie, d’un tissu dense, divisible en deux feuillets et revêtue ou plutôt hérissée de papilles. Ces papilles sont si nombreuses que quelques anatomistes ont voulu faire de leur ensemble un corps particulier, un corps papillaire. C’est là une erreur : loin d'être
une couche distincte du derme, ce prétendu corps papillaire n’en est que la face supérieure. La papille est précisément le signe caractéristique du derme.
L’activité vitale du derme se manifeste par la génération et la sécrétion des substances suivantes : 1) le pigmentum, 2) l’épiderme, 3) la graisse dermique, 4) la sueur et les substances que la transpiration imperceptible (perspiralio insensibilis) expulse hors du corps.
Nous n’avons à nous occuper ici que du pigmentum et de l’épiderme.
Le pigmentum ou corps pigmentai a été découvert par le célèbre anatomiste italien Malpighi. Le premier, il a signalé dans la peau du nègre, entre le derme et l’épiderme, l’existence d’une matière particulière, colorée, qu'il appela corps muqueux ou réticulaire. Il croyait ce corps disposé en réseau. Celte opinion n’a pas été confirmée par les observations des anatomistes qui sont venus après Malpighi. Aujourd’hui, il est à peu près généralement admis que le pigmentum ne forme pas une membrane proprement dite, mais n’est qu’un dépôt, un enduit de matière colorée, siège et cause de la coloration de la peau. Cette matière, sur le rôle de laquelle nous reviendrons en décrivant l’épidenne, provient des vaisseaux sanguins exhalants qui se ramifient dans le derme. Expulsée par eux, elle se dépose entre les papilles de la lame externe du derme et pénètre de là dans les couches de l’épiderme.
L’épiderme est la portion la plus externe de la peau. C’est une substance cornée, incolore, qui se forme d’un grand nombre de feuillets transparents, superposés, étroitement liés les uns aux autres. Mais tous ces feuillets se laissent réunir
en deux lames principales fixées entre elles par des prolongements réciproques. Ces deux lames sont l’épiderme externe et l’épiderme interne. Elles ont été vues par Mitchell d’abord, puis mieux décrites par M. Flourens, qui déclare les avoir retrouvées dans toutes les races humaines : dans le nègre, dans le mulâtre, dans l’Américain et dans l’homme de race blanche.
L’épiderme externe est constamment exposé à l’action de l’air et au contact des corps étrangers. De là une usure continuelle. L’épiderme externe se desquame sans cesse et doit être constamment renouvelé par l’épiderme interne. Celui-ci, beaucoup plus délicat, se rattache à la lame externe du derme et à la membrane pfgmentale par les prolongements qu’il y envoie et par les papilles du derme (papillœ coriij qui pénètrent en lui. C’est dans ce contact qu’il se reforme; car, ainsi que nous l’avons déjà vu, c’est le derme qui produit et reproduit sans cesse l’épiderme.
Entre le derme et l’épiderme, c’est-à-dire entre la face interne de l’épiderme interne et la face externe de la membrane pigmenlale du derme, se trouve le pigmenlum. Il s’y accumule et entre dans les feuillets de la lame interne de l’épiderme. Celle-ci le repousse avec ses pellicules dans l’épiderme externe. Arrivé ainsi à la surface de la peau, le pigmentum y disparaît en partie au fur et à mesure que celle-ci s’use; en partie, il y perd de sa couleur par l’influence de l’atmosphère. Il résulte de ce passage du pigmentum à travers l’épiderme que celui-ci, de nature incolore, chargé de pigmentum, présente à sa face interne une couleur bleuâtre; dépouillé de pigmentum, il est cendré. Chez le fœtus des nègres , au contraire , où le dépôt pigmentai n’a pu se
former pour des raisons que nous expliquerons plus loiq, l’épiderme est tout à fait blanc. „La peau du nègre, “ dit Flourens, „ qui plus lard se caractérise par une couche épaisse de „pigmentum, commence par être sans pigmentuin. J’ai dis— „séqué la peau d’un foetus de nègre, et je n'y ai pas vu plus „de couche pig mentale que dans la peau de l’homme „blanc.“
De tout ce qui précède il suit que la peau humaine se compose: 1) de deux épidermes; 2) d’un derme se partageant en une portion aréolaire et une membrane pigmenlale, toutes ces parties rattachées entre elles par des prolongements réciproques, et enfin 3), dans certains cas, d’un dépôt de pigmentum entre l’épiderme interne et la face externe de la membrane pigmenlale. Ce pigmentum seul est coloré.
Tous les hommes possèdent l’appareil pigmentai; mais il n’y a pas chez tous, sous toute l’étendue de la peau, de production de pigmentum. Chez l’Européen, il n’y a de pigmentum que lorsqu'il y a coloration foncée de la peau; donc, à certaines places, principalement autour du mamelon du sein, même chez les personnes à teint très-clair, et sur toute l’étendue du corps chez les hommes basanés.
La matière colorante.
Il nous reste à faire connaître la composition qualitative et quantitative du pigmentum. Malgré les recherches les plus consciencieuses, nous n’avons pu trouver d’ouvrage scientifique résolvant cette question d’une manière complète, ni suppléer à cette lacune en faisant nous-même l’analyse chimique. Nous n’étions pas en mesure d’entreprendre un travail aussi important; il eût en outre retardé de beaucoup la mise au jour de celte petite notice. A défaut de mieux donc, nous avons dû nous contenter des quelques indications suivantes:
„Ce pigmentum , disent MM. Schleiden et Schmid, professeurs à l’université de Jena ‘)î pour autant qu’on l’a constaté, va du jaune et du brunâtre jusqu'au brun noir. Il se compose d'une matière très-riche en carbone et la plupart du temps ferrifère.
M. Schlossberger, le célèbre chimiste et professeur à l’université de Tubingue, partage la même opinion et la précise davantage. D’après les renseignements verbaux que nous lui devons, le pigmentum du nègre se compose d’environ trois quarts ou neuf
>) Schleiden und Schmid, Encyclopüdie der Nnlnnvissenschaften. Braunschweig, 1850. Ht. Band, 2. Bief, p. 240.
dixièmes de carbone et d'un dixième de fer et de graisse. Voici d’ailleurs ce que le même savant écrit à l’égard du pigmentum en général dans son Traité de chimie organique ') : „Le pigmentum noir. Mélanose. Cette matière, «tantôt brune foncée, tantôt noire, est déposée à l’état normal «dans la peau du nègre et dans l'œil. Elle se trouve aussi, «toujours à l’étal normal, dans les poumons et dans les glan- «des bronchiales des hommes adultes; à l’état de maladie, dans «certains dépôts et tumeurs (p. ex., sur les membranes mu- «queuses après de longs catarrhes); souvent et en grande «quantité chez les chevaux blancs, chez lesquels elle porte
«le nom de masse mélanotique. Lorsque cette matière résulte
«de certaines sécrétions maladives, il n’est pas difficile de retrouver son origine dans le principe colorant du «sang (Blutroth). Le sang lui-même, d’ailleurs, surtout sorti «des vaisseaux sanguins, montre parfois une couleur très-voi- «sine du noir, et paraît noir lorsqu’il est complètement coagulé. «Melsens a trouvé que le pigmentum mélanotique est insoluble «dans la plupart des réactifs, même dans le protoxyde de po- «tassium; qu’il brûle sans flamme en laissant beaucoup de cendre «(ferrifère?). L’acide nitrique ne le détruit que difficilement. «Le pigmentum est extraordinairement riche en «carbone (70 à 89 o/0) ; mais il ne doit pas être considéré «comme du carbone pur, car il contient encore de l’hydrogène, de «l’oxygène et jusqu’à 3 % d’azote. Dans les cas seulement où la «poussière de charbon serait constamment aspirée en grande quantité (p. ex. , par les ouvriers des mines de charbon), il pour-
*) J. E. Schlossberger, Lehrbuch der organischen Chemie.
„rait peut-être se former dans les poumons (?) un dépôt composé exclusivement de carbone. Le corps appelé mélaïne, „c.-à.-d. le principe colorant noir de l’encre des sépias, et le noir „de l’œil paraissent être des substances analogues à la mélanose.“
Nous pouvons donc hardiment conclure de ces renseignements que le pigmenlum se compose principalement de carbone. Cette composition admise, nous ajoutons que plus le dépôt pigmentai augmente et aussi, peut-être, plus il y a de carbone dans le pigment, plus les nuances de la peau sont foncées. Le dépôt est abondant et riche en carbone chez les hommes bronzés et bruns, plus abondant et peut-être plus riche chez les nègres. Mais la structure de la peau ne varie pas; partout nous trouvons un derme et deux épidermes, et entre le derme et l’épiderme interne l’appareil pigmentai, plus ou moins chargé de pigmenlum.
Cette assertion , si en opposition avec la découverte de Malpighi, paraîtra peut-être hasardée. Avant de l’émettre, j’ai lâché de m'entourer du plus de lumières possible. Indépendamment de mes propres observations, je m’appuie sur l’autorité d’un nom que j’ai déjà eu l’occasion de citer et dont la réputation est européenne : M. Flourens. Qu’il me permette de le remercier ici de son concours et de reproduire son opinion qui confirme la mienne de point en point.
Voici ce que M. Flourens a bien voulu m'écrire à la date du 5 décembre 1852 :
„Vous m'adressez deux demandes : la première anatomique, „sur l'existence d'un dépôt incolore dans la race blanche; „la seconde chimique, sur la composition des différents pigments.
„J’avais commencé sur ce dernier point un travail que
De Muller, coloration de la peau. 2
„d'aulres recherches m’ont forcé d’interrompre; je vais le reprendre prochainement, et je me ferai un vrai plaisir de vous „en communiquer les résultats. Le peu que j’ai déjà vu ne me „permet pas de douter que la composition des différents pigments ne soit, au fond, la même.
„ Quant à la question anatomique, voici ma réponse:
„1) Je n'ai jamais vu ou su voir de dépôt qu’à l’état poloré.
„2) J’ai trouvé ce dépôt dans la peau de l'homme de pace blanche, mais en si petite quantité (si ce n’est au maine- „lon où il est très-abondant), qu’il m’a toujours été impossible „de le reconnaître autrement qu’à l’aide du microscope. Voyez „la page 524 de mon article Peau et la planche 2 de cet „ article.
„3) Je pense donc que le pigmentum existe dans toutes „les peaux (à l’état normal) et qu’il ne diffère de l’une à ,,1’autrc que par la quantité, étant très-peu abondant dans la peau blanche (si ce n’est au mamelon, ou au visage, quand le „visage est hâlé), et étant très-abondant dans la peau des races ^humaines colorées.
„Je dis peaux à l’état normal, car je n’ai point trouvé „de pigmentum du tout dans les peaux frappées d'albinisme. “
Maintenant que nous connaissons l’anatomie de la peau et la composition chimique du pigmentum, recherchons les causes qui provoquent la création de cette matière colorante et sous quelles influences elle se dépose.
La nutrition et la respiration dans leurs rapports avec la coloration de la peau.
La vie de l'homme est entretenue par les procédés de la respiration et de la nutrition.
Le second étant le moins bien connu de ces procédés, et son importance n’étant que secondaire dans ce travail, nous dirons brièvement ses différentes phases, sauf à nous étendre davantage sur les phénomènes de la respiration.
Le procédé de la nutrition se compose d’un ensemble de fondions qui ont pour but la conservation du corps en assimilant à sa substance les aliments dont il se nourrit.
La première fonction de la nutrition est la digestion; les organes dont elle se sert sont la bouche, le pharynx, l’œsophage, l’estomac, l’intestin grêle et le gros intestin. Les aliments reçus dans la bouche descendent par déglutition dans l’estomac, en traversant le pharynx et l'œsophage, après avoir été broyés par les dents et mêlés à la salive. L’action contraclive de l’estomac, celle des sucs gastriques, peut-être aussi une fermentation chimique — car un voile couvre encore ces questions — réduisent les aliments mâchés à une pâle molle,
de couleur grisâtre, le chyme. Après un séjour de trois ou quatre heures dans l'estomac, les aliments passent dans l'intestin grêle. Là, surtout dans le duodénum, se mêlant aux sucs bilieux et pancréatique, et au fluide intestinal, le chyme se change en chyle et en résidu. Le chyle, la partie nutritive, est saisi par les parois de l’intestin grêle et les vaisseaux qui viennent y aboutir; le résidu est rejeté après son passage dans le rectum.
Le chyle est pompé dans les vaisseaux chylifères , passe dans les glandes mésentériques et arrive au canal thoracique qui le verse dans la veine sous-clavière gauche , où il se mêle au sang veineux.
A côté du chyle, sur la résorption et le cours duquel il reste encore bien des points à éclaircir, il se forme une autre substance, encore moins connue : la lymphe. On sait qu’elle existe, quelle est résorbée, qu’elle suit des vaisseaux particuliers; mais sa formation et son utilité pour l’économie animale sont encore plus ou moins un mystère. Bornons-nous à constater ici que la lymphe, ainsi que le chyle, aboutit au sang veineux par le canal thoracique.
Après ces fonctions de digestion et de sécrétion viennent celles de la circulation du sang, qui complètent le procédé de la nutrition. Le sang veineux, chargé de chyle et de lymphe, entre par les veines caves dans l'oreillette droite du cœur, puis dans le ventricule droit, et passe de là , par l'artère pulmonaire, dans les poumons, tissu spongieux formé par une quantité innombrable de vaisseaux capillaires et de vésicules.
Dans les poumons, le sang veineux se rencontre avec l’air atmosphérique. A ce contact, il devient sang artériel, rentre
sous cette forme par les veines pulmonaires dans l’oreillette, et ensuite dans le ventricule gauche du cœur, qui, en se contractant, le pousse par la grande aorte dans toutes les artères du corps. Celles-ci se dispersent et s'éparpillent en vaisseaux capillaires qui se relient aux vaisseaux capillaires des veines également éparpillées et qui vont en s’élargissant et en se réunissant. Après avoir perdu, par une affinité inexplicable, mais constatée, ses dernières qualités nutritives dans les vaisseaux capillaires des artères, le sang rentre dans les veines, y reprend du chyle et achève ainsi sa circulation.
Les modifications que le sang subit dans les poumons en devenant sang artériel, de veineux qu’il était, sont trop variées pour que nous puissions les examiner en détail. Ce qu’il nous importe de constater, c’est que le sang veineux perd considérablement du carbone qu’il renferme. Sa couleur rouge brune devient rouge écarlate, son odeur plus forte; sa température augmente; enfin, sa pesanteur spécifique tombe de 1051 à 1049.
Le procédé de la respiration, dont nous avons maintenant à nous occuper, consiste dans l'introduction et l’expulsion alternatives de certaines quantités d’air atmosphérique dans les poumons et dans les modifications que cet air y subit.
Chaque mouvement respiratoire se compose de trois temps: l’inspiration de l'air, son expiration et une pause entre ces deux actes.
L’inspiration a lieu par la contraction du diaphragme qui descend dans la cavité du ventre, étend celui-ci et allonge la cavité pectorale. En même temps, les muscles intercostaux soulèvent les côtes. Celles-ci, en changeant leur position obliquement inclinée contre une position plus transversale, pous-
sent le sternum en avant et élargissent la cavité de la poitrine. Ces mouvements produiraient dans cette partie du corps un vide atmosphérique, si au même instant l’air n’y pénétrait par la bouche et par les narines, et ne venait remplir les poumons.
Dans l'expulsion de l'air , les muscles tendus du ventre, en se rétrécissant, font remonter le diaphragme dans la poitrine et abaissent les côtes soulevées ainsi que le sternum. La cavité du thorax se rétrécit de nouveau; les poumons sont comprimés et l’air inspiré est expulsé.
Arrivé dans les poumons, l’air pénètre dans les vésicules pulmonaires et dans les parois des vaisseaux capillaires. 11 se met ainsi en communication avec le sang veineux venu du cœur par l'artère pulmonaire. Dans ce contact, l’air, qui, on le sait, se compose de 21 parties d’oxygène et de 79 parties d’azote, perd de son oxygène, soit à peu près un septième, lequel se trouve remplacé par de l'acide carbonique; il y a même plus d’oxygène disparu qu’il n’y a d’acide carbonique acquis. L’azote n’a pas subi de changements.
A sa sortie, l’air est saturé de vapeur d'eau. Celte eau provient en partie des membranes muqueuses du nez, de la bouche, du pharynx, mais principalement des poumons, et surtout des vaisseaux de la circulation pulmonaire; — enfin, l'air expulsé a toujours changé de température, si, dès avant l'inhalation, il n’avait pas la meme température que le sang. Était-il plus froid que celui-ci, il est après l’exhalation plus chaud; était-il plus chaud, la respiration le refroidit.
Les chimistes et les physiologistes ne sont pas d'accord sur la manière dont s’opèrent dans les poumons les modifications de l’air et la combustion de son oxygène avec le carbone du
sang veineux. Le fait seul est constaté. Les uns croient que l’oxygène de l’air se réunit directement au sang; les autres, qu'il se borne à lui enlever son carbone; d’autres sont disposés à admettre que les deux phénomènes ont lieu à la fois. Quant à la théorie de combustion émise par Lavoisier, Laplace et Prout, elle est convaincue d’erreur depuis longtemps. D’après ces chimistes, le sang exhalerait dans les vésicules pulmonaires un liquide contenant du carbone et de l’hydrogène. Ces deux corps, changés par l’oxvgène de l’air en acide carbonique et en eau, seraient expulsés sous ces nouvelles formes. Or, l’on sait aujourd’hui que l’oxygène en disparaissant ne se combine qu'avec le carbone pour former l’acide carbonique, tandis que l'eau est un résidu des poumons.
Le carbone, cause de la coloration.
L'union chimique de l’oxygène de l’air avec le carbone du sang veineux, donnant lieu à une véritable combustion, développe dans l'homme et dans tous les animaux supérieurs une source de calorique qui leur est propre et qui est indépendante du milieu dans lequel ils vivent. C’est ce qu’on appelle la chaleur animale. Cette chaleur est entretenue sans interruption pendant toute la vie dans chacune des parties du corps, où le sang artériel peut atteindre et porter avec lui l’oxygène recueilli dans l'acte de la respiration.
Le frottement des différentes parties du corps entre elles, la circulation du sang, le roulement des petits globules qu’il renferme, enfin, les phénomènes de la nutrition, constituent peut-être une seconde source de calorique très-secondaire dans tous les cas, et que nous pouvons perdre de vue dans ce travail.
La température de la chaleur animale de l’homme n'est pas fixe, elle varie d’après les tempéraments, d’après les sexes, l’âge, la température du milieu ambiant, etc.; mais on peut en général estimer sa moyenne à 37.5° R. Cette chaleur reste
la même, à peu de différence près, sous toutes les latitudes. Ce n’est qu’à cette condition que l’homme peut lutter contre les influences de la température extérieure, c’est-à-dire supporter de très-grandes chaleurs, vivre près du pôle, lorsque le thermomètre tombe à 32° R. sous zéro; près de l’équateur, où il n’est pas rare qu’il marque 40u R. à l’ombre. En effet, l'habitant des zones glacées répand incontestablement beaucoup plus de calorique dans l’air ambiant que l’homme qui vit sous des latitudes tempérées, et ce calorique, perdu à l’extérieur, ne pouvant faire défaut au corps, il doit être d’autant plus vite rétabli par la source interne que la perte a été plus rapide, c’est-à-dire que la température ambiante est plus basse. Entre les tropiques l’opposé a lieu. La température de l’atmosphère ambiante est souvent plus élevée que celle du sang, et celuici s’échaufferait trop , si l’air respiré par les poumons n’y était pas refroidi et ramené à la température moyenne de 37.5° R.
Le nombre des unités caloriques qui se dégagent pour donner à la chaleur animale, sous toutes les latitudes, la température moyenne de 37.5° R. est déterminé par l’énergie de la combustion pulmonaire, c’est-à-dire par la quantité d’oxygène absorbé dans l’acte de la respiration, d’une part, et, de
l’autre, par la masse de carbone servant de matière à combustion dans les vaisseaux pulmonaires.
Or, ces quantités d’oxygène et de carbone varient beaucoup. Elles se règlent, pour le carbone, d’après la nature de l’alimentation; pour l’oxygène, d’après la fréquence et la force des aspirations et la densité de l’air. Voilà pourquoi les animaux chez lesquels les mouvements de la respiration se succèdent avec une plus grande rapidité, et qui se
trouvent dans un milieu plus riche en oxygène , présentent une température plus élevée que ceux qui respirent plus lentement et qui, par conséquent, à volume égal du corps à réchauffer, absorbent moins d'oxygène dans le même espace de temps
Chez l’homme, qu'il habile les contrées polaires ou les régions torrides, il n’exisle aucune différence dans le nombre de ses aspirations. Elles s'élèvent sous tous les climats à 19 ou 20 par minute. Mais la quantité d’oxygène aspirée se réglant aussi d’après la densité de l’air, et celle-ci étant déterminée par la température extérieure, il s’ensuit que près des pèles, chaque aspiration apporte plus d’oxygène aux poumons et que dans un temps déterminé, à nombre égal d’aspirations, l’homme y consomme plus d’oxygène que sous l’équateur.
La chaleur du sang ne pouvant pas considérablement s’écarter de la moyenne de 37.5° R., ainsi que nous l’avons dit, l’oxygène aspiré doit trouver pour le développement de celte chaleur une quantité proportionnée de carbone. Il en résulte que la consommation de carbone dans les poumons est
■) Le nombre des aspirations ne détermine pas chez tontes les classes des animaux la température plus élevée du sang. Le nombre des aspirations se répétant dans une minute est, par exemple, moins considérable chez les oiseaux (153/4) <iue chez les mammifères (275/7). C’est plutôt la rapidité de la circulation du sang qui est décisive, attendu que l’absorption de l’oxygène a lieu, chez les oiseaux, non-seulement par la respiration à l’aide du bec, mais aussi par les autres voies respiratoires : les os creux des bras et des pattes. Voilà pourquoi le terme moyen des pulsations chez les oiseaux est de 151 ‘/à Par minute, tandis qu’il ne dépasse pas 96 */7 chez les mammifères. De là résulte aussi que la température moyenne de l’oiseau est de 40° à 40°5 C., tandis que celle d’un mammifère n’est que de 37° à 38° C.
plus considérable chez l'homme du Nord que chez le méridional et que l’introduction de ce corps doit se faire chez le premier avec plus d’abondance. Aussi, que voyons-nous?
L’habitant du Midi prend non-seulement moins de nourriture en général, mais aussi des substances alimentaires qui sécrètent des matières moins riches en carbone. Le Groenlandais, le Lapon, leSamoïède, les Esquimaux, consomment en grandes masses de la graisse, de l’huile de poisson, du suif, de l’eau-de-vie, substances qui toutes contiennent beaucoup de carbone et d’hydrogène. Ils se trouvent ainsi à même de céder une grande quantité de calorique à l’air ambiant, et quand il leur en manque, ils peuvent en créer par une absorption plus considérable d’aliments très-carbonés.
Mais cette différence d’alimentation ne suffit pas pour rétablir l’équilibre. Entre les tropiques, l’air atmosphérique est si dilaté par la chaleur, que la quantité d’oxygène qui à chaque inspiration pénètre dans les poumons ne suffit pas, à beaucoup près, à consumer le carbone qu’il y rencontre. Voilà pourquoi, dans le Midi, le corps repousse instinctivement les substances trop chargées de carbone, comme la viande. Cependant, il ne peut pas se passer de nourriture, et les végétaux qu’il absorbe contenant également du carbone, bien qu’en moindre quantité, il est obligé de sécréter par des voies extrapulmonaires celui qui n’a pas pu être recueilli dans l'acte de la combustion. Nous verrons plus loin quel usage la nature fait de cet excedant de carbone, après avoir essayé de préciser d'une manière plus claire et plus sensible, à l’aide de chiffres, les variations que le climat détermine dans la consommation de l’oxygène.
Celle consommation se réglant nécessairement d'après la
densité de l’air, il s’agit de déterminer celte densité d’après la formule bien connue:
1,3 gramme X ^7 -fT. X
T exprimant la température en degrés centigrades, H la hauteur barométrique en centimètres de mercure, F la force élastique de la vapeur d’eau saturante à la température T, réduite dans la proportion des indications de l’hygromètre.
Toutefois, comme les indications moyennes du baromètre et de l'hygromètre ne sont connues que pour quelques points du globe, qu’elles n’influent que médiocrement sur le résultat total, et enfin que, même calculée d’après ces indications, la densité ne serait pas d’une exactitude incontestable, nous pouvons, à notre point de vue, ne tenir compte que de la première partie de la formule
D = 1.3 gr. X
et l’appliquer à différents points de la terre, dont la température moyenne est bien connue.
C’est ainsi que la température moyenne d’Ustjansk. en Sibérie, sous le 70°, 55, est de — 16° C. Celle du Cap Nord d’Europe, sous le 71°, de 0° C. Celle de Bruxelles, sous le 50°, 51, de . . + 10° C.
Et celle de Cobbé en Darfour, sous le 14°, de + 26° C. DoncàUstjansk le poids d’un décimètre cube d'air est de 1,3829 gr.
Au Cap Nord, de 1,3000
A Bruxelles, de 1,2532
A Cobbé, de 1,1846
Cela bien compris, recherchons quelle quantité d'air les poumons consomment en un jour.
D'après Menzies (Magendie, II, pag. 242), la quantilé d’air qui entre dans la poitrine à chaque inspiration s'élève à 655 centimètres cubes. Groodwin admet qu’après une complète expiration les poumons contiennent encore 1,786 centimètres cubes. Menzies porte ce chiffre à 2,923. Enfin Thomson pense qu'on est très-près de la vérité en fixant à 4,588 centimètres cubes l'air habituellement renfermé dans les poumons. Chaque inspiration apporte et chaque expiration enlève à cette quantité 655 centimètres cubes. Si nous comptons 20 inspirations par minute, l'air inspiré et expiré dans cet intervalle s'élèvera à 13,100 centimètres cubes, ce qui fait par heure 786 décimètres cubes et par journée 18,864 décimètres cubes.
Ce chiffre admis, ces 18,864 décimètres cubes d’air pèseront donc à Ustjansk 26,087 grammes, au Cap Nord 24,523 grammes, à Bruxelles 23,630 gr., et à Cobbé 22,345 grammes.
L'oxygène contenu dans l’air atmosphérique s’y trouvant dans le rapport de 21 à 100, les habitants des quatre localités nommées consomment respectivement 5,478 grammes, 5,150 gr., 4,968 gr. et 4,694 gr. d'oxygène.
Or, comme il faut 72.33 parties d’oxygène pour brûler 27.67 parties de carbone, à conditions égales, le Sibérien d’Ustjansk devra brûler par jour au moins 2,096 grammes de carbone, tandis que le nègre vivant sous une température moyenne de 26 degrés ne pourra en consommer dans les poumons que 1,795 gr., soit une différence quotidienne de 1,301 grammes à sécréter par des voies extrapulmonaires ').
1) Les chiffres donnés ci-dessus pour représenler le poids de l’oxygène employé dans la respiration n’ont évidemment aucune valeur
D'où nous concluons que, dans les pays chauds, à chaque inspiration:
1° Le sang veineux perd moins de carbone et qu’une plus grande quantité de celle substance passe dans le sang artériel;
2° Que ce surplus de carbone qui reste dans le sang artériel par suite de la consommation réduite, doit être expulsé hors du corps par une voie extrapulmonaire.
A cet effet, les artères conduisent le carbone excédant dans les vaisseaux sanguins du derme. Exhalé par ceux-ci, nous le retrouvons sous forme de pigmentum, comme matière colorante, entre le derme et l’épiderme * *).
mathématique. Nous avons été obligé de nous passer des indications moyennes du baromètre et de l’hygromètre; mais en admettant même qu’elles nous eussent été connues, nous ne fussions pas arrivé à des résultats incontestables. Pour obtenir cette donnée d’une manière exacte, il faudrait instituer aux différents lieux de la terre des expériences régulières et directes sur la densité de l’air aux différents mois de l'année et aux différentes heures du jour et de la nuit.
Nous répétons donc, ainsi que nous le disions avant de commencer ces calculs, qu’ils doivent être considérés seidcment comme étant destinés à donner une idée approximative et surtout sensible des énormes différences que la consommation de l’oxygène et du carbone subit en vingt-quatre heures dans l’acte de la respiration d’après les différents climats.
*) C’est au centre du continent africain, loin de toute civilisation, loin surtout des livres qui eussent pu nous mettre sur la voie, que celte théorie sur la coloration de la peau s’est présentée pour la première fois à notre esprit. Elle nous est venue, non dans le bien-être du cabinet, entouré des ressources habituelles de la
Celle théorie, sur laquelle nous insistons, parce qu’elle nous appartient en propre et que nous croyons être le premier
science, mais sous la tenle du voyageur, au milieu de l’immensité des déserts, n’ayant pour maître et pour guide que le grand livre de la nature. Revenu en Europe, et obligé de consulter ce qui avait déjà été écrit sur le problème de la coloration, ne fùt-ce que pour constater notre droit de premier occupant, nulle part nous ne l’avons trouvé résolu comme nous venons de le faire. Ce n’est pas que les hypothèses manquent. L’un accorde beaucoup à l’influence du climat et du soleil ■), sans autrement spécifier cette influence; l’autre à la bile 2); un troisième à je ne sais quel mélange de suc nerveux et d’un liquide sécrété par les papilles nerveuses et artérielles des téguments communs 3). Seul, le grand Blumenbach a été sur les traces de ce que nous croyons être la vérité.
„La cause prochaine, dit-il 4), de la teinte noire et brûlée des „dernières couches des téguments communs doit s’attribuer à une surabondance de carbone dans l'économie animale, rejetée au «dehors avec l’hydrogène par l’action du derme; l’oxygène de «l'atmosphère le précipite (?), et il vient se fixer dans le réseau «muqueux de Malpighi.
«Cette couleur semble tenir aussi à l’action des vaisseaux san- «guins du derme, qui séparent et fixent le carbone. “
Mais Blumenbach, dans l’état de la science, à l'époque où il écrivait (Priestley et Lavoisier venaient seulement de découvrir l’oxygène et l’hématose qu’il détermine dans les poumons), ne pouvait pas connaître la cause de cette surabondance de carbone. Il l’attribua à la puissance des fonctions du foie et des téguments communs, organes dont l'énergie, d’après lui, serait singulièrement augmentée par la chaleur du climat. Cette puissance, se combinant avec l’action de l’atmosphère qui précipite le carbone sécrété, déterminerait ainsi la coloration de la peau.
*) Buffon , Histoire naturelle, t. 111. Zimmermann, Géographie des Menschen. s) Barrère, Dissertation sur la cause de la couleur des nègres .
3) Le Cat, Traité de la couleur humaine.
4) Blumenbach , De l’unité du genre, humain , traduction Cliardel , § 44.
à l’émettre, trouvera sa confirmation dans les développements que renferment les chapitres suivants.
Pour donner une idée du peu d’importance qu’on a attaché à l’hypothèse de Blumenhach, aujourd’hui perdue de vue et tombée dans l’oubli, il nous suffira de dire que M. Chardel, homme de science, traducteur de son ouvrage, l’a complètement négligée. Dans l’introduction qu’il ajouta à son travail, il en revient à attribuer la coloration de la peau à différentes causes secondaires, mais principalement au soleil qui carbonise les premières couches des téguments communs i). L’action directe du soleil n’est certes pas à nier, mais elle n’est que secondaire et insuffisante pour expliquer les différents phénomènes qui se rattachent à la coloration de la peau.
*) «On peut en général distinguer deux genres de coloration: l’une dépend de «l’action immédiate du soleil, qui carbonise les premières couches des téguments «communs; elle disparaît lorsqu’il cesse d’être aussi ardent, et n’est pas héréditaire ; «l'autre est au contraire un effet des tempéraments, et se propage plus ou moins longtemps de race en race, suivant que la constitution a subi des changements plus ou «moins intimes.**
(Chardel , Discours préliminaire itu traducteur.)
«Quand on réfléchit que la couleur des peuples va toujours prenant des teintes ,,plus foncées à mesure qu’on approche davantage du midi, on demeure convaincu „que le climat est la cause la plus générale de la coloration de la peau et que l'action du soleil en détermine surtout les effets. Nous le voyons même, indépendamment de toute autre cause, tendre continuellement à priver la peau de la couleur blanche ,,qui lui est naturelle; et si les rayons de l'astre qui nous éclaire brunissent bientôt le teint le plus éclatant, ce qui est un pas fait vers la couleur des peuples ,, d’Éthiopie, leur action continuée pendant des milliers de siècles peut bien le faire ,, enfin passer décidément au noir, et donner à la peau la densité et l’épaisseur qui ,, distinguent celle des nègres. Cette texture plus serrée et cette augmentation ,, d’épaisseur pourraient bien contribuer pour quelque chose à la couleur noire en di- ,,minuant la transparence de la peau.“
(Idem.)
Modifications de la coloration
Nous avons déjà dit que la peau d’un fœtus de nègre est blanche Aussi les enfants de tous les hommes de couleur sontils très-clairs en naissant. Avant leur naissance, aucun excédant de carbone ne pouvait se déposer sous la peau, attendu que le fœtus n’a pas de mouvements respiratoires; le larynx et la trachée-artère, dans lesquels le liquor amnii a pénétré, sont encore insensibles, jusqu’à ce que*, avec la naissance, le sang s’oxyde dans les poumons, et que, devenu sang artériel, il vienne agir comme excitant sur la cervelle et la moelle médullaire prolongée, de façon à produire immédiatement les mouvements respiratoires.
Si un enfant nègre vient au monde dans la froide saison, il lui faut, pour devenir noir, plus de temps que si sa naissance tombe dans la saison d’été. C’est une conséquence naturelle de ce fait, que, chez les enfants nés dans la froide sai-
') Voir, page 10, la citation empruntée à M. Flonrens : Anatomie générale de la peau et des membranes muqueuses.
De Muller, coloration de la peau.
son, une si grande quantité de carbone doit être employée pour produire la chaleur animale, que dans les premiers temps il n’y a pas d’excédant pour former le dépôt du pigmentum
Un événement arrivé en Europe expliquera ce phénomène mieux encore. Vers la fin de l’automne de l’année 1822, à Copenhague, des parents nègres mirent au monde un enfant qui, à sa naissance, était, comme de coutume, de couleur claire. Au lieu de devenir noir après trois ou quatre semaines, cet enfant resta blanc pendant tout l'hiver; on croyait déjà pouvoir douter avec raison de la paternité du nègre. Mais dès que, l’année suivante, les chaleurs de l’été se firent sentir, la matière carbonique commença à se déposer sous la peau, et cette opération marcha avec tant de rapidité qu’après quatre semaines l’enfant était devenu complètement noir.
Les femmes des habitants des zones torrides ont toujours le teint de la peau plus clair que les hommes. On a déjà
■) Il est un fait acquis : c’est qu’en Afrique les indigènes sont glacés au moindre refroidissement subit de la température; refroidissement que l’homme du Nord, nouvellement arrivé dans le pays, ne ressent pas. Ce phénomène provient sans doute de ce que le sang veineux du nègre , contenant beaucoup moins de carbone que celui de l’Européen, l’oxydation qui se fait dans les poumons est momentanément insuffisante pour remplacer le calorique perdu à l’extérieur. . Le contraire a lieu en Europe. Les nègres s’y plaignent facilement de chaleurs accablantes ; moi-même j’éprouvai cette sensation pendant le premier été que je passai en Europe, après un séjour de plusieurs années en Afrique, où cependant le thermomètre s’élevait beaucoup plus haut. Dans ce cas, l’oxygène, aspiré plus abondamment au milieu d’un air plus dense chez nous qu’en Afrique, provoque une plus vive oxydation et dégage ainsi une plus grande masse de calorique.
attribué ce fait à ce que les femmes vivent plus à l’ombre et dans l'intérieur des maisons. Bien que ce séjour prolongé dans une température moins élevée puisse exercer quelque influence, il n’est cependant pas la cause principale de cette coloration moins foncée de la peau. Par des observations plus sérieuses, nous avons trouvé que cette différence de couleur entre les deux sexes ne persiste que pendant les années de la menstruation. Nous pouvons donc presque en conclure que celte évacuation de sang, régulièrement périodique, enlève au corps une partie du carbone qui se dépose sous l’épiderme comme matière colorante avant les premières règles et pendant les années qui suivent l’époque où la menstruation cesse.
Lorsque le derme des nègres a été détruit par de profondes blessures, la cicatrice reste longtemps blanche. 11 faut aux vaisseaux sanguins du derme détruits le temps de se reformer et de sécréter peu à peu le carbone qui leur est apporté.
Nous trouvons également un dépôt de matière colorante à la cervelle et dans les parties internes du corps qui sont entourées d’os et à l’abri de l’action immédiate du soleil. C’est ainsi, par exemple, que chez les nègres les téguments qui enveloppent la cervelle contiennent la même couche de couleur noire que l’épidenne Cela provient de ce que le carbone poussé hors de la cervelle vers les parties externes du corps a rencontré un obstacle dans la boîte osseuse du crâne.
■) Dictionnaire des sciences médicales, Tonie XXI, page 257.
Dans nos climats, le foie paraît être l’émoncloire principal par lequel l'économie animale se débarrasse d'une surabondance de carbone qui pourrait devenir dangereuse pour la santé. Cela résulte pour nous de la couleur propre aux ictériques , aux personnes dont le tempérament est bilieux ou cholérique, enfin dans ce fait que les maladies du foie, hypertrophie ou inflammation, sont plus fréquentes en été qu'en hiver, donc lorsque le corps consume moins de carbone dans les poumons. Les maladies pulmonaires, maladies d'oxygène, sont au contraire prédominantes en hiver. Or, qu’arrive-t-il lorsqu'on transplante un méridional dans un pays froid, un habitant du Nord dans une contrée tropicale? Si l’acclimatement ne se fait pas, si les organes spéciaux de l’un et de l'autre conservent leurs prédispositions natives, surtout si les immigrés suivent obstinément un régime d'alimentation illogique, en opposition avec les besoins du corps, mais en conformité avec d’anciennes habitudes, le méridional meurt d'une phthisie, et l’homme du Nord d'une maladie du foie. Citer des exemples serait superflu; les faits abondent.
Chez nous encore, aux premières chaleurs de l’été , il se montre souvent dans la peau des personnes très-blanches des taches qu'on appelle éphélides. Ces taches résistent à tout remède extérieur, parce qu’elles sont le résultat d'un dépôt de matière colorante carbonique sécrétée par petites quantités sous l’épiderme. Mais ces taches s’écaillent peu à peu avec l'épiderme et disparaissent dès qu’il ne se forme plus de nouveaux dépôts de carbone.
Indépendamment des éphélides, nous pouvons encore faire mention d’une autre espèce de taches qu'on remarque quelque-
fois dans les peaux blanches, répandues sur les diverses parties du corps, principalement chez les femmes pendant la grossesse l) , ou bien encore chez celles qui n’ont jamais été réglées 2). Évidemment les influences ordinaires auxquelles on rattache la coloration des nègres ne peuvent expliquer celle coloration accidentelle et locale, tandis que notre théorie y trouve une nouvelle confirmation. Avec la grossesse, la menstruation s’arrête; le carbone évacué avant la conception avec le sang de la matrice, s’il est ordinairement très-abondant, doit chercher d'autres issues. C’est alors que nous le retrouvons déposé entre le derme et l’épiderme. Après les couches, ou lorsque les règles se rétablissent, celle sécrétion charbonneuse cesse, et l’épiderme, se renouvelant, rend bientôt à la peau sa blancheur habituelle.
Une maladie assez peu connue nous fournit enfin une dernière et éclatante preuve à l’appui de notre système : on l’ap-
!) Camper, Kleinere Schriften , tli. I, png. 47.
„De nos jours, une pareille métamorphose s’est renouvelée annuellement dans la personne d’une dame de distinction, d’un beau „teint et d’une peau fort blanche. Dès qu’elle était enceinte, elle „commençait à brunir, et vers la fin de sa grossesse, elle devenait „une véritable négresse. Après ses couches, la coideur noire dis— paraissait peu à peu. Sa première blancheur revenait, et son „ fruit n’avait aucune teinte de noir."
(Bomare, art. Nègre.) „Une paysanne des environs de Paris, „nourrice de son métier, a régulièrement le ventre tout noir à „cliaque grossesse, et cette couleur se dissipe par l'accouchement."
(Le Cat., I. c., page 141.) Une autre a toujours la jambe gauche noire dans celte circonstance.
2) Jac. Yonge, Vh'd. Transact., vol. XXVI, p. 425.
pelle la mélanose ou la nigrescentia. Laennec l'a décrite le premier. Elle provient d’une disposition maladive du sang, lequel sécrète un pigment noir et le dépose dans les différents tissus et organes du corps. Le dépôt affecte des formes trèsdiverses : tantôt il se présente parsemé par petites parties dans les organes attaqués; tantôt il s’y réunit en masses plus considérables et distinctes. 11 donne ainsi à ces organes, dans le premier cas, un aspect marbré, tiqueté, strié, marqué de taches plus ou moins étendues. Dans le second cas, il crée des tumeurs foncées qui atteignent souvent de fortes dimensions et qui se compliquent parfois d’ulcères purulents.
Le pigment sécrété est une masse homogène, soluble dans l’eau et dans l’esprit-de-vin. Il teint le linge, le papier en noir, comme la meilleure encre de Chine. Cependant, sa couleur n’est pas toujours d'un noir très-parfait, elle varie du brun clair et du jaune brun au brun foncé et au noir. Les causes de celle coloration ne sont pas encore bien connues; on l’attribue aux modifications que peut subir la substance qui lie entre eux les corps constitutifs du pigmentum sécrété. Cette matière intermédiaire se compose d'albumine et de fibrine.
La mélanose peut se développer dans toutes les parties du corps, internes ou externes; mais elle affecte principalement les poumons et les yeux. Les premiers, à l’état normal, sécrètent continuellement du carbone par la décomposition de l’air inspiré. Les seconds forment toujours le pigmentum noir de la rétine. Mais les tissus cellulaires paraissent être, d’après Laennec, les organes les plus favorables au dépôt de la matière mélanolique, le sol sur lequel elle naît de préférence.
On la trouve souvent entre le derme et l'épiderme, sous les membranes muqueuses, dans ces membranes, comme dans le diaphragme, le péritoine et le péricarde, dans les enlères muqueuses du conduit intestinal, dans les membranes fibreuses, dans le périoste, dans la dure-mère, dans les tuniques vasculaires des artères, des veines et des vaisseaux lymphatiques, et enfin dans les organes drusiques, le thymus, la rate et le pancréas. Elle n’est pas rare dans le foie et si fréquente dans les glandes des bronches, que plusieurs médecins refusent même de voir dans ce dernier phénomène un état de maladie.
N’oublions pas de dire que la maladie peut être constitutionnelle et la conséquence d’une affection générale du corps, d’une mauvaise préparation et circulation du sang, ou simplement locale, sans influence sur le bien-être de celui qui en est atteint, et qu’elle n’empêche même pas l’organe attaqué de fonctionner très-régulièrement. Ce dernier état répondrait par analogie à l’état de l’homme dont la peau est naturellement colorée.
Thénard a analysé le premier la substance mélanotique; il a trouvé qu’elle se composait principalement de carbone. Ce résultat s’accorde avec celui obtenu par Pearson dans ses re- . cherches sur le pigment noir des glandes bronchiales. D’après Lassaigne, elle se compose de fibrine, d’albumine, de chlorure, de carbonate de sodium, de phosphate de chaux et d'oxyde de fer; d’après Barruel, d’hématosine (le principe colorant du sang) et de fibrine — chacun de ces corps séparé — de phosphate de chaux, de fer et de différents corps cimentants. Une analyse de Foy, opérant sur la matière mélanotique d'un cheval, a donné les résultats suivants :
Albumine 15.00
Fibrine 6.25
Un principe très-riche en carbone, probablement du cruor transformé . 31.40
Eau 18.75
Oxyde de fer 1.75
Phosphate de chaux 8.75
Muriale de potasse 5.00
Carbonate de sodium 2.50
Chlorure de sodium 3.75
Carbonate de chaux 3.75
Carbonate de magnésie 1.75
Tartrate d'oxyde de sodium .... 1.75
11 résulte de ces diverses analyses que le principal corps constitutif de la masse mélanolique est une matière colorante extraordinairement riche en carbone. Elle ressemble donc beaucoup , nous osons même dire qu’elle est identique au pigmentum que nous trouvons, à l’état sain du corps, chez l’homme blanc, dans la rétine de l’œil et autour du mamelon du sein; chez le nègre ou l’homme à peau foncée, dans l’appareil pigmentai.
Celte identité devient surtout très-vraisemblable lorsque, après avoir reconnu que dans les deux cas il s’agit de la sécrétion d’un principe très-carboné hors du sang, on étudie les causes premières de la mélanose. Les mêmes influences qui déterminent, d’après nous, la coloration nationale de la peau, sont aussi celles qui donnent naissance à la sécrétion anormale du pigmentum mélanotique. Heusinger dit formellement que la
mélanose provient d’une surabondance de carbone, soit dans certains organes, soit dans toute la masse sanguine, et que celte surabondance peut être déterminée ou par une production trèsforte de carbone ou par une excrétion trop restreinte.
On rencontre donc la mélanose principalement chez des individus à tempérament colérique ou mélancolique, chez lesquels le sang veineux prédomine par suite de perturbations dans la circulation du sang, perturbations qui contrarient et restreignent la transformation du sang veineux en sang artériel. Elle résulte aussi de la suppression ou des interruptions du flux hémorrhoïdal ou menstruel, ce qui retient dans le corps le sang veineux chargé de carbone (qu’on se rappelle ce que nous avons dit de la menstruation des femmes européennes et africaines). La grossesse, l’allaitement, une sécrétion vicieuse ou supprimée de la bile prédisposent à la maladie. Elle ne se développe ordinairement qu'avec l’âge, lorsque le caractère veineux du sang est plus prononcé, et de préférence chez la femme; c’est du moins ce qui résulte des observations de Boyer, de Roux, de Liston et d'autres. Enfin, la mélanose est plus fréquente en été par les fortes chaleurs qu’en hiver. Elle se présente souvent chez les ouvriers qui absorbent en grande quantité des liqueurs alcooliques , ou qui travaillent continuellement dans un air très-chaud et très-sec, et dans les pays chauds, chez les immigrants non acclimatés.
Si l'opinion que nous professons sur la coloration de la peau est conforme à la vérité, qu’elle soit normale comme chez le nègre ou anormale comme dans la mélanose, il doit y avoir une connexité intime entre ce phénomène et la nature du sang, sa coloration et les fonctions qu'il remplit dans l’économie
animale. En examinant ces diverses fonctions et la composition de ce liquide, nous y trouverons peut-être, si pas une nouvelle et dernière preuve à ajouter à toutes celles que nous venons d'énumerer, du moins de fortes présomptions en notre faveur. On voudra donc bien nous permettre quelques explications à ce sujet.
Au point de vue chimique, le sang se compose, abstraction faite de sels et de graisse dont nous n'avons pas à nous occuper, d’environ 80% d'eau, plus, de trois corps organiques qui ont la protéine pour base.
Ces trois corps sont l’albumine, la fibrine et le eruor.
Une analyse élémentaire de l'albumine et de la fibrine a donné les résultats suivants:
A 1 b il m i n e :