C. Carbone
H. Hydrogène . . . 7.17
N. Azote 15.70
O. Oxygène .... 20.52
SO. Acide hyposulfureux 32.50
La masse prépondérante de carbone dont ces analyses ont établi l’existence (surtout dans le principe colorant du sang, l’hématine qui contient 66.49 % , tandis que les autres substances n’en possèdent en moyenne que 54.50 %), opposée aux petites quantités de fer trouvées dans le sang, 'autorise peulctre l’opinion que c’est le carbone et non le fer seulement, comme le suppose le célèbre Liebig, qui détermine la coloration du sang. Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas exclusives, et notre supposition résoudrait différents phénomènes encore peu compris et non expliqués.
Quoi qu’il en soit, c’est au carbone contenu dans le sang qu'il faut attribuer la vive disposition de celui-ci à se combiner avec l'oxygène de l’air. Déjà nous avons vu que le sang veineux foncé doit cire beaucoup plus carboné que le sang artériel rouge clair. Ce fait a été établi d’une manière incontestable par Michaelis d’abord, plus tard par Marcet et Macaire.
Les globules du sang (car ce sont eux plutôt que le plasma qui contiennent les trois substances organiques, l’albumine, la fibrine et le cru or) se combinent dans les poumons avec l'oxygène de l’air atmosphérique, et le carbone qu’ils renferment se transforme en acide carbonique. Par cette combustion que la science a bien pu constater, mais sans autrement connaître sa manière de procéder, le sang veineux perd de son carbone et s’échauffe légèrement; il passe à l’état de sang artériel, devient plus clair, et il conserve celte teinte jusqu’à son entrée dans les veines où il recueille du nouveau carbone. Ainsi donc, au lieu de dire que l'oxygène rend le sang artériel plus clair, on s’exprimerait avec plus d’exactitude en disant que ce sang devient plus clair par la perte de carbone.
Nous avons vu plus haut que dans les régions tropicales le sang veineux recueille dans le cours de sa circulation moins de carbone que sous des latitudes plus tempérées, la vie de nutrition en absorbant et en sécrétant moins. Nous avons vu aussi que le sang artériel en contient davantage parce qu’il ne s’en consomme que peu dans les poumons. Par conséquent il ne doit y avoir qu’une faible différence entre les quantités de carbone renfermées dans les deux espèces de sang.
Si donc un jour les progrès de la science établissent sans conteste que le carbone contenu dans le sang joue un rôle considérable dans le mystère de sa coloration, ils auront en même temps fourni à notre théorie cet argument irréfutable que nous avons dit ne pouvoir encore présenter que comme une présomption très-vraisemblable. En effet, que le carbone détermine, en partie du moins, la coloration du sang, il y aura dans les pays chauds une grande similitude de couleur entre les deux espèces de sang.
C’est aussi ce qui a lieu. Plus d’une fois en Afrique nous avons eu l’occasion de le reconnaître. Nous saignions des nègres malades; à la vue de leur sang veineux, il nous est arrivé de craindre d’avoir blessé une artère. Plusieurs médecins de nos amis qui ont parcouru d’autres pays tropicaux, p. ex. les Indes orientales, nous ont confirmé qu’ils avaient fait la même observation, non-seulement chez l’homme de couleur, mais aussi chez l’Européen immigré. Ce que j’ai remarqué, nous dit l'un d’eux, M. le docteur Yvan, médecin distingué de l’ainbassade de M. de Lagrenée en Chine; ce que j’ai remarqué pour ma part, c’est que le sang artériel des Indous et des Chinois du Sud ressemble beaucoup à celui des individus lymphatiques; il est clair et peu chargé en fibrine ’). Il a effectivement une ressemblance physique très-réelle avec le sang artériel. M. Mayer, un des physiologistes les plus remarquables de l’Allemagne, écrit ce qui suit : „Pendant une ^navigation d'environ cent jours, aucun cas notable de maladie „ne s’était présenté à bord parmi l’équipage composé de 28 „hommes. Mais peu après notre arrivée en rade de Batavia, „il éclata une affection épidémique aiguë (catarrhe contagieux) „des poumons. Je vis dans les abondantes saignées auxquelles „j’eus recours que le sang extrait de la veine du bras était ^extraordinairement rouge; si bien qu’au premier aspect et à „en juger par la couleur, je pouvais croire avoir ouvert une „artère. 1 2)“
Dans nos climats aussi, il y a en hiver un bien plus grand
1) Une îles substances constitutives du sang, qui contient du carbone.
2) Die organ. Ilewegung in ilirem Zusainmenhange mit dein Stulïwechsel.
écart dans la différence de couleur entre les deux espèces de sang qu'en été. Enfin , le sang artériel le plus clair, en opposition avec le sang veineux le plus foncé, se trouve chez les habitants des contrées les plus septentrionales de la terre.
Quand on réfléchit aux oscillations perpétuelles de la température, d’une part, aux différences de climat qui régnent entre les divers points habités du globe, oscillations et différences auxquelles l'homme qui reste stationnaire aux lieux où il est né, ou qui se déplace du nord au sud, est soumis dans le cours de sa vie; quand on voit le Russe de Saint-Pétersbourg supporter le soleil du Sénégal , le nègre du Kordofan conserver la santé au milieu des neiges de nos hivers, des voyageurs comme le capitaine Lyon hiverner avec Parry dans les régions polaires en revenant d'un long séjour à Sierra- Léone, il devient évident pour l’esprit que la nature, pour permettre ce cosmopolitisme, a dû chercher un moyen de tenir les actes de la vie en équilibre avec les modifications du milieu ambiant dans lequel le corps est appelé à vivre. Ce moyen, elle l’a trouvé en donnant au procédé de l’hématose plus ou moins d’énergie, à la combustion du carbone plus ou moins d'extension. A mesure que l’écart entre la chaleur propre de l’organisme et la chaleur du milieu ambiant s’accroît, le corps doit déployer plus de force vitale, et la différence de coloration des deux espèces de sang doit devenir plus grande. Celte différence de coloration exprime l’augmentation ou la réduction qui s’est faite dans la consommation de l’oxygène de l’air et du carbone du corps.
Dans les pays chauds, l’équilibre s’établit par une consommation réduite d’oxygène dans les poumons et par une sécré-
tion plus abondante de carbone dans les vaisseaux capillaires des artères. Peut-être même faut-il pour ces derniers organes une prédisposition spéciale, héréditaire, que nous ne connaissons pas encore et qui, pour l’étranger, ne s’acquiert que peu à peu par l’acclimatement. L’acclimatement acquis, la peau de l’étranger modifie sa teinte nationale pour prendre des tons plus foncés s’il habile les contrées se rapprochant de l’équateur, plus clairs s’il est sous l’influence d'un climat plus froid. Dans le premier cas, son sang veineux charrie moins de carbone, son sang artériel en contient davantage, et les vaisseaux capillaires de ses artères acquièrent une puissance de sécrétion qu’ils n’avaient pas primitivement au même degré. Dans le second cas, le contraire a lieu quant au sang, et les poumons deviennent plus robustes pour supporter sans inflammation la consommation d’une plus forte quantité d’oxygène. Plus ces influences climatériques, qui évidemment n’agissent qu’avec beaucoup de lenteur, se prolongent, plus la coloration de l’immigré se rapprochera de celle de l’autochlhone. Après un certain nombre de siècles , cette disposition aura jeté des racines si profondes qu'elle se conservera même pendant les premières générations chez les descendants de l’immigré, retournés dans le pays de leur ancêtre
■) On prétend qu’il existe en Guinée des Portugais immigrés en 1500, dont les descendants sont devenus aussi noirs que les nègres. Blumenbach fait mention de ce fait qui nous a été confirmé par M. le docteur Yvan. Il n’a rien d’impossible, car nous n’avons aucune donnée sur le nombre d’années qu’il faut à la peau pour perdre sa teinte nationale.
Influences agissantes sur la cause colorante.
Après avoir reconnu les causes de la formation du pigmenluni et pourquoi il se dépose, il importe de ne pas perdre de vue une circonstance qui peut favoriser ou retarder son expulsion et donner ainsi à la peau des nuances plus ou moins foncées.
Celle circonstance est celle de la desquamation de l'épiderme, phénomène qui fonctionne sans relâche, avec plus ou moins de rapidité, selon les influences extérieures qui agissent sur la peau.
Chez les nègres , la plante des pieds et la paume de la main sont beaucoup plus claires que les autres parties du corps. La peau s’y use beaucoup plus vite que partout ailleurs, et le pigmenlum y disparaît avant qu’il ait eu le temps de s’y reformer complètement.
Le même fait se produit lorsque l’humidité de l’air facilite la desquamation de la peau. Un air chaud, chargé de vapeurs d’eau, entraîne les deux conséquences suivantes : il entretient à la surface de la peau une continuelle évaporation et il donne plus d’énergie à l’activité génératrice de cet organe. Pour
contre-balancer le froid qui résulte de l’évaporation, le corps doit produire plus de calorique en brûlant plus de carbone, et il ne lui en reste guère pour former le pigmenlum. Il suit donc de ce qui précède que chez les peuples de l’Afrique centrale, à chaleur moyenne égale, ceux des régions sèches, arides, doivent présenter des teintes noires plus foncées que ceux habitant des pays où l'on trouve de la végétation et par conséquent un air à la vérité chaud, mais aussi plus ou moins chargé d’humidité. C'est aussi ce que l'observation nous apprend.
Nous disons de l’Afrique centrale, parce qu’il est évident que nous n’avons à nous occuper que de la partie de ce continent comprise entre les deux tropiques, et surtout entre le tropique du Cancer et la ligne. C’est là , d’après les cartes isolhermiques de M. le professeur Berghaus, que se trouve l’équateur de chaleur. Cet équateur traverse l'Afrique centrale environ sous le 10e degré latitude nord, rencontre sur sa route Cobbé, la capitale du Darfour, Kouka sur le lac Tchad, Kano à l’un des affluents du Niger, entre dans la Guinée supérieure, franchit l'Atlantique, longe la côte septentrionale de l’Amérique du Sud, coupe l’isthme de Panama, se croise dans l'océan Pacifique avec l'équateur géographique et revient à la côte d’Afrique près du cap Gardafui, après avoir touché sur son passage la Nouvelle-Guinée, le nord de Java sous le 8me degré sud, les côtes de Sumatra et de la presqu'île de Malabar, Pondichéry et Seringapatairi.
Dans aucune autre contrée du monde celle ligne de la suprême chaleur atmosphérique ne parcourt une aussi grande étendue de terre ferme qu’en Afrique. Aussi ce continent est-
De Muller, Coloration de la peau. 4
il la (lalrie des peuples véritablement noirs. Ils habitent des deux côlés de l'équateur, au nord jusqu’au tropique du Cancer, au sud jusque près du 18e degré, dans un pays exposé plus que tout autre à des chaleurs extrêmes, dévorantes. Une mer de feu l’enveloppe. Borné au nord et au sud par des déserts arides, les vents ne l’atteignent qu’après avoir passé sur les plaines ardentes d’Ajan et de Zanguebar, ou sur les sables brûlants du Sahara et des plateaux méridionaux.
Mais dans cette vaste étendue de terrain il y a des parties mieux arrosées que d’autres ou plus accessibles aux vents humides, et ces circonstances, déterminant un climat moins torride, influent sur la coloration des indigènes.
C’est ainsi que le Cordofan et le Taggali sont deux pays situés sous l’équateur de chaleur. Le premier présente des plaines arides sans végétation, sans ombre, desséchées par le soleil; ses habitants sont d’un noir très-foncé. Le Taggali est encore inconnu aux Européens; mais comme les esclaves qui en proviennent ont le teint brun cuivré et que, d’après leurs rapports, leur patrie ne produit ni éléphants, ni chameaux, ni autruches, mais bien des chevaux et des ânes, nous pouvons en conclure que cette contrée, sans avoir un aspect et un climat alpestres, a cependant de l'eau et des campagnes plus riantes que celles du Cordofan.
Le contraste est plus sensible et mieux établi entre le Darfour et le Ouaday. Le Darfour est sec et sablonneux; tous les voyageurs sont d’accord sur ce point, et je l’ai constaté moi-même dans les parties que j’ai parcourues. Pendant tout le temps de mon séjour à El Chœi et à Murcab, misérables villages où commence l’autorité du sultan du Darfour,
le simoun ne cessa de souffler, embrasant toutes les campagnes sur son passage. La chaleur était extrême; le thermomètre marquait à l’ombre, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, une moyenne de 45° R.; le sable dans lequel nos chameaux enfonçaient en marchant était brûlant à cuire des œufs.
Le Ouaday, au contraire, paraît être une contrée riche en eaux courantes et en végétation ; donc l’air, quoique chaud , y est aussi plus chargé d’humidité. Voici ce que je lis à ce sujet dans le Voyage du Cheyk el Tunsi :
„Le Ouaday a un peu plus de largeur que le Darfour, „mais il a moins de longueur; son territoire est d’une nature „plus généreuse : il y a en cela la différence d’aujourd'hui à „hier, du soleil à la lune, d’un parterre à un désert, du pa-
«radis au grand feu. Il y a bien, il est vrai, au Darfour quel-
„ques lieux dont le sol se rapproche par ses qualités de celui „du Ouaday; mais la plus grande partie du Darfour est une „terre sablonneuse, altérée ou presque sans eau. Mais au „Ouaday, presque partout abondent des courants d’eaux vives; «presque partout des arbres en végétation, toujours retentissants des chants des oiseaux. Depuis la province du Sabâh „ou de l’Est, c’est-à-dire la première province qui forme la «frontière orientale du Ouaday, jusqu’à la rivière qui coule à „ l’extrême limite du royaume, à l’ouest, on n’a à traverser «aucun espace pour lequel il faille s’approvisionner d’eau. A «chaque village et pendant environ vingt-deux jours qu’exige «ce trajet, on rencontre partout des puits, des cours d’eau, «des arbres, des champs ensemencés. 11 en est de même du «trajet du nord au sud.
„Le sol du territoire de Ouarah est d’une qualité excellente, ferme, ni trop dur ni trop sablonneux. Les plaines de „Tendetty, capitale du Darfour, sont au contraire d’un sable „meuble comme celui des plaines de l’Alidj en Arabie; le pied „s’y enfonce facilement, et presque sans cesse il s’en élève „des tourbillons poudreux" l).
Et plus loin je lis dans le même ouvrage :
„Les Ouadayens sont d’une structure plus robuste et d'une „taille plus élevée que les Fôriens et même que les autres «peuples du Soudan. Leur couleur est d’un noir moins foncé «que celle des Fôriens et des Baguirmiens; généralement elle «est bronzée, de nuance abyssinienne. Les noirs très-foncés «sont rares dans toute l’étendue du Ouaday. Les hommes de «petite taille y sont également assez rares. Les Fôriens sont «presque tous noirs, et peu d’entre eux sont de forte consti- «tution. Les Arabes bédouins ouadayens sont aussi d’un teint «plus clair que les bédouins fôriens; la tribu des Mahâmyd, «au nord-ouest du Ouaday, a presque la nuance claire des «Egyptiens"2).
Si du Darfour et du Ouaday nous passons dans le grand désert du Sahara où la sécheresse est extrême, nous le voyons parcouru par les Tibbouns, les Touariks et des tribus arabes nomades. Les Tibbouns, dont la ville principale est Bilma, sous le 48e ou le 19e degré, occupent la partie orientale du désert. Leur origine n’est pas encore bien connue; quelques géographes supposent qu’ils parlent un idiome de la langue des
*) Seconde parlie, cliap I, p. 239.
2) Seconde partie, chap IX, p. 400.
Touariks. Quant aux Touariks, il est à peu près incontestable qu’ils appartiennent à la môme famille que les Kabyles basanés île l'Atlas , à toutes les nations berbères que Pritchard réunit sous le nom commun de peuples atlantiques. Malgré cette parenté, les Touariks sont très-foncés, quelques-uns même sont noirs comme des nègres sans en avoir le type. Il en est de même des Tibbouns, dont le capitaine Lyon fait la description suivante :
„Les femmes des Tibbouns sont bien formées et gracieuses. Elles ont le nez aquilin, de belles dents, des lèvres „comme celles des Européennes; leurs yeux sont pleins d’expression et leur couleur du noir le plus foncé. Leurs pieds „pelits , finement attachés, ne sont pas alourdis par des masses „de cuivre ou de fer; elles ne portent à la cheville qu’un „léger anneau d’argent poli ou de cuivre pour faire ressortir „la couleur noire de corbeau de leur peau.“
On comprend à la rigueur la différence de teint qui existe, malgré la communauté d’origine, entre les Touariks noirs et les Berbères de l’Atlas, à la peau basanée, parfois blanche comme celle des indigènes du mont Aurasius, qu’à cause de leurs cheveux blonds et de leurs yeux bleus on a pris à tort pour des descendants des anciens Vandales. Les Berbères habitent plus au nord et un pays plus élevé. Mais comment expliquer la différence qui existe entre les Touariks et les Tibbouns noirs, d'une part, et, d’autre part, leurs voisins les Nubiens d’un brun clair, vivant au bord du Nil, sous la même latitude; comment l'expliquer si ce n’est par la plus ou moins grande sécheresse du sol et de l’air, occasionnant une température moyenne plus élevée ?
Le même phénomène se présente d’une manière plus frappante encore chez les Arabes nomades du désert, qu'il ne faut pas confondre avec les Tibbouns et les Touariks. Les formes des crânes, les habitudes, les mœurs, les usages, les idiomes de ces Arabes constatent leur communauté d'origine avec ceux de l'Est. Cependant, bien qu'ils ne descendent jamais en dessous du 16° degré latitude nord , ils sont devenus depuis leur immigration bruns foncés, même noirs comme des nègres, tandis que leurs compatriotes les Arabes Hassanies, par exemple, près du Nil, sous le 12° degré, sont d'un brun très-clair, presque basanés. L’identité de nationalité n’est pas contestable, et les tons plus noirs de la peau ne peuvent donc être attribués qu’aux différences climatériques. Les Arabes nomades du désert dressent leurs tentes sur un sol desséché dont la nature aride décuple l’action du soleil; les Hassanies, au contraire, sont protégés contre les effets de la chaleur par l'ombre de leurs forêts et l'humidité de leur pays, qui est telle, que, pareils aux sauvages de l’Orénoque et du Maranon, ils se mettent à l’abri des inondations dans des huttes élevées sur des pieux de trois à quatre pieds de hauteur.
Le croisement des races rend des observations analogues difficiles en Europe; il est cependant possible d'y rencontrer des phénomènes semblables. Ainsi, il est généralement reconnu que de deux nations habitant sous les mêmes latitudes isothermiques, jouissant par conséquent de chaleurs moyennes égales, celle qui a le teint le plus clair est aussi celle qui est exposée au climat le plus humide. Témoin les Anglais, les Hollandais , qui ont la peau plus blanche que les Cosaques du Don entre les mers Caspienne et d’Azow, et les Norwégiens
de Bergen qui sont plus clairs que les Russes de Moscou, bien que ces peuples que nous venons de niellre en opposition soient soumis à des chaleurs moyennes égales, savoir 8 à 10° R. pour les premiers, 4 à 5» R. pour les seconds.
Une autre influence beaucoup plus importante que celle de l’humidité de l'air est celle qui résulte du plus ou moins d’élévation du pays inter Iropical. On sait depuis longtemps que lorsqu’on gravit des montagnes très-élevées, l’état de l’atmosphère, de la température, de la végétation, correspond aux caractères que présentent les contrées situées sous les latitudes septentrionales et polaires de la terre. Si donc la coloration dépend des influences climatériques et se modifie avec elles, nous la verrons devenir plus claire avec l’élévation du sol. C’est aussi ce qui a lieu. En Europe, les Basques se distinguent de leurs voisins les Castillans par un teint plus blanc, des cheveux châtains, quelquefois blonds. Les Suisses du versant septentrional des Alpes offrent le même contraste avec les Italiens de la Lombardie.
Des différences analogues se produisent en Afrique, même sous l’équateur. Si les Gallas, au sud du Sennaar et de l’Abyssinie, sont non pas noirs, mais d’un brun très-clair, cela tient à ce qu’ils occupent des terres très-élevées. Leur pays a même des montagnes couvertes de neiges éternelles, les seules connues en Afrique. La température y a donc une moyenne relativement basse, et ses variations occasionnent chez les naturels des temps d’arrêt continuels dans la formation du pigmenlum. Peut-être même, si nous nous en rapportons à Bruce, l’humidité du climat vient-elle se combiner avec son
peu de chaleur pour motiver la coloration plus claire des indigènes. Voici du moins ce que dit cet illustre voyageur :
„Le pays sous l’équateur, au sud de l’Abyssinie, est extraordinairement haut, et le soleil s’y montre peu à cause des „pluies continuelles. Les Gallas qui habitent ces terrains ont „par conséquent une peau brune et de longs cheveux noirs; „quelques-uns d’entre eux sont complètement noirs : ce sont „ceux établis dans les vallées des pays bas.“
A ce témoignage éclatant nous en ajouterons un autre, qui a de plus le mérite de réfuter une objection possible à l’égard des Foulahs de la Sénégambie ; nous l’empruntons à Prilchard :
„Dans les parties hautes de la Sénégambie, opposées à „l’océan Atlantique et rafraîchies par les vents venant de celle „mer, sous une température réellement modérée, parfois froide, „on trouve les Foulahs à teint clair cuivré, entourés de toutes „parts de peuplades nègres qui habitent des régions moins éle- „vées. Presque sous la même parallèle, mais vers l’autre côte „d’Afrique, sont situés les plateaux d’Enarea et de Caffa, dont „les habitants sont plus clairs que ceux du sud de l’Afrique. „Mais pour éviter toute objection contre une comparaison entre „ces indigènes qui ont des cheveux lisses et les nègres qui ont „des cheveux crépus, on peut les opposer aux tribus des Dana- „kils, des Hazorlas et des Bischaris, qui leur ressemblent quant „aux cheveux et aux traits du visage, mais qui habitent les contrées basses entre les montagnes de Tigré et les rives de la mer „Rouge, et qui sont aussi noirs ou presque aussi noirs que les „ nègres. “
Comme on pourrait encore nous objecter la couleur des Hottentots et des peuples les plus septentrionaux du globe, qui
sont, les premiers, jaunes bruns au lieu d’être noirs, les seconds, jaunes et non blancs, nous sommes obligé de leur consacrer quelques lignes en passant. Il ne faut pas oublier que les Hottentots habitent du 25e au 32e degré sud, donc en dehors des tropiques, dans un pays qui rappelle les steppes de l’Asie centrale. Il y règne, d’après les lignes isolhermiques , une température moyenne égale à celle de l’Algérie et du nord de l’Égypte; il n’y a donc pas de raison pour que ses habitants soient plus foncés que ceux de l’Afrique septentrionale. Quant aux Esquimaux, Lapons, Sainoïèdes, leur coloration, opposée à celle des Norwégiens et des Suédois qui sont d’une blancheur extrême, paraît en effet très-foncée, mais elle n’est qu’accidentelle. Elle lient, non à la formation d’un dépôt pigmentai, mais à la malpropreté de ces peuples, à leur habitude de se frotter de graisse et d’huile, à leur manière de vivre dans des huttes toujours enfumées. L’épiderme seul est, dans ce cas, coloré extérieurement.
Les deux citations suivantes, empruntées, la première à l’excellent ouvrage de Charlevoix, la seconde à celui de Cranz, et reproduites par Pritchard (liv. VI, chap. 3), suffiront pour établir que rien ne justifie ce préjugé populaire d’une coloration nationale des Esquimaux.
«Leurs cheveux blonds, dit Charlevoix, leur barbe, la „ blancheur' de leur peau, le peu de ressemblance et de com- «merce qu’ils ont avec leurs plus pioches voisins, ne laissent «aucun lieu de douter qu’ils n’aient une origine différente des «autres Américains.*
Cranz est plus explicite et moins intéressé à prouver la différence d’origine, il mérite donc plus de confiance.
«Leur peau est d’un gris foncé, celle du visage brune «ou bleue; chez quelques individus le rouge transparaît. Cette «couleur brune ne paraît pas le moins du inonde naturelle — les «enfants à leur naissance sont aussi blancs que les nôtres — elle «provient probablement de la malpropreté de ces peuples. Ils «se frottent d’huile et de graisse, sont continuellement assis «dans la fumée et ne se lavent que très-rarement. Les va- «riations subites de la température, des chaleurs accablantes «succédant à un air très-froid, donnent même à l’Européen «une coloration plus brune, et peuvent contribuer à donner à «la complexion des indigènes des teintes plus foncées. Beau- «coup d’entre eux cependant ont une peau assez blanche et «des joues roses; ils pourraient vivre au milieu de nous, sur— «tout au milieu des montagnards de la Suisse , sans y être «remarqués. “
L’observation de Cranz au sujet des variations subites de la température est très-juste et mérite d’être prise en considération. Il est certain que lorsque dans les régions polaires les courtes mais ardentes chaleurs de l’été succèdent sans transition aux longs froids de l’hiver, elles doivent déterminer le carbone, contenu en grande quantité dans le sang veineux, à se déposer sous l’épiderme. Lorsque l’hiver revient, ce dépôt n’a pas eu le temps de disparaître par la desquamation, et les froids rigoureux, en ralentissant l’action de ce procédé, retiennent le pigmentum plus longtemps.
Il me reste à expliquer une dernière particularité en opposition apparente avec la théorie que j’ai émise, mais qui la confirme au lieu de la contredire.
Les indigènes de l'Afrique centrale attribuent au froid les
teintes plus foncées qu’ils remarquent dans la coloration noire, soit de leurs compatriotes, soit de peuples nègres voisins. Quelque bizarre que puisse nous paraître celte opinion, elle est fondée sur une observation très-réelle. Parmi mes serviteurs et autres compagnons de mes voyages, j’avais toujours, en Afrique, des individus de toute couleur de peau. J’ai constamment remarqué chez eux le phénomène suivant. Lorsque nous arrivions dans une contrée plus élevée et plus froide, ou lorsque la température tombait subitement, tous devenaient, après un très-court espace de temps, d'un ton plus foncé.
11 devait en être ainsi. Le refroidissement de la température créant des obstacles à l’activité de la peau, la desquamation était interrompue. Mais le dépôt du pigmenlum provenant de l’intérieur se continuait jusqu’à ce que l’excédant de carbone, présent dans le corps, fût complètement sécrété et déposé. La couche colorée ne subissant plus aucune perte par la desquamation extérieure, il devait se faire que parmi mes gens les individus au teint brun clair devenaient bruns, les bruns, bruns foncés, les bruns foncés, noirs. Cet état de choses se prolongeait jusqu'au retour d’une température plus élevée.
J’ai pu faire la même observation chez deux jeunes nègres que j'ai ramenés en Europe. L'un, nègre Denka du Nil blanc, était complètement noir; après un séjour d’un an en Europe, il était devenu brun foncé. Le second, nègre de Taggali (au sud du Kordofan), était en Afrique brun foncé : pendant le premier hiver de son séjour en Europe, il devint tout noir; depuis lors et peu à peu son teint a tant pâli qu’il n’est plus de la moitié aussi noir qu’autrefois. Chez ces deux individus, le visage est aujourd'hui beaucoup plus clair que les parties
du corps habituellement couvertes, parce que la desquamation y est favorisée par les mêmes causes qui facilitent celle de la paume des mains et de la plante des pieds.
Les observations que j’ai eu l’occasion de faire et qui ont motivé mes opinions sur les causes de la coloration de la peau, n’ont porté que sur les habitants de l’hémisphère oriental. Puissent des voyageurs qui ont parcouru le nouveau monde contribuer par leurs travaux à confirmer ou à compléter mon système! Je dois me borner dans ce premier essai à tenir compte de quelques objections qui m’ont été présentées, au point de vue américain.
Pourquoi, m’a-t-on dit, si le climat détermine la coloration de la peau, n’y a-t-il pas de nègres autochthones dans l’Amérique du Sud, principalement dans les parties situées sous les mêmes latitudes que le centre de l'Afrique?
Constatons d’abord que ces parties sont les Antilles, le Gualimala et le Mexique méridional, au nord de l’équateur de chaleur; la Guyane, le Yénézuéla, la Nouvelle-Grenade et la partie septentrionale du Brésil jusqu’à la latitude de Bahia et de Polosi, au midi de cet équateur. Or, le climat de ces contrées est rafraîchi sur les îles et les côtes par les vents de la mer, à l’intérieur du continent par les hautes montagnes des Cordilières, ou dans les plaines par d’impénétrables forêts vierges et par des fleuves gigantesques.
Deux points nous ont frappé dans les relations de voyages que nous avons parcourues pour étudier la coloration des indigènes de ces contrées intertropicales de l’Amérique.
L’un s’accorde avec notre théorie; l’autre, nous le déclarons sans hésiter, lui est en apparence contraire, et nous
n’avons pu résoudre que d’une manière incomplète la difficulté qu’il nous présente.
Les nuances des naturels de l’Amérique varient du jaune et brun olivâtre au brun foncé. Les Gouaranis du Brésil sont jaunes clairs, les Caraïbes bruns, couleur de tan, les Charruas entre le Paraguay et le Parana, et les Quichuas des Andes, depuis Quito jusqu’au 28° lat. sud, bruns foncés. Tous les voyageurs qui ont parcouru l’Amérique du Sud sont d’accord sur ce point. Ils ajoutent, sans s’être concertés, qu’en général les tribus qui habitent les régions boisées et humides sont plus claires de couleur que celles qui occupent les terrains exposés au soleil et à un air sec.
Cette circonstance, on le voit, est frappante, elle confirme ce que nous avons dit plus haut de l’Afrique.
Mais il n’en est pas de même de celle autre observation faite par M. d’Orbigny, confirmée par M. Richard Schombourg et par noire ami et collègue M. Linden qui a habité et parcouru le nouveau monde pendant plus de dix ans : c’est qu’il y a sur les plateaux des Andes, à une hauteur de plus de dix mille pieds, des peuples qui ont la peau d’un brun trèsfoncé. Comment expliquer celte anomalie? Ces peuples sontils les descendants des premiers autochthones, et les huit ou neuf siècles qui se sont écoulés depuis les premières invasions asiatiques ou océaniques en Amérique n’ont-ils pas suffi pour donner aux immigrants vainqueurs les nuances de peau des vaincus? Nous n’oserions pas l’affirmer, ne possédant aucune donnée sur le temps qu’il faut aux causes colorantes pour produire leur plein et entier effet. Nous ne le croyons pas, en nous rappelant avec quelle rapidité le teint des nègres que
nous avons ramenés d’Afrique a pâli dans nos climats, en nous rappelant aussi combien , après un an de séjour au centre de ce continent, nous-môme avions changé de couleur. Notre peau était devenue presque bronzée, comme celle des Nubiens, et plus d’une fois on nous a cru originaire de la Haute-Egypte.
Ces montagnards, nous a dit aussi M. Linden — autre contradiction avec les faits les plus habituels — sont indolents, malpropres, négligés, tandis que les habitants des plaines sont vifs, soignés, alertes. Faut-il alors chercher la cause de la coloration dans les mœurs de ces tribus, dans les habitudes de leur vie; s’enduisent-ils de graisse, comme les Esquimaux, vivent-ils au milieu de la fumée de leurs buttes, leur épiderme est-il seulement noir à l’extérieur? ce sont autant de points sur lesquels nous ne pouvons pas jeter de lumières suffisantes. Quelque exactes que l’on suppose les observations d’autrui, il est certain que dans le cas qui nous occupe, les recherches individuelles, faites sur les lieux, avec une vue et des idées d’ensemble, tenant compte de toutes les causes modificatives de la cause première, pourraient seules nous donner le mot de l’énigme.
Reste une dernière explication , celle qui nous paraît la plus plausible. Les habitants des plateaux froids des Andes ne paraissent très-foncés qu’en comparaison de leurs voisins, les naturels des plaines qui s’étendent jusqu'à la mer des Antilles et de l’Atlantique ; mais en Afrique, ils auraient le teint des Abyssiniens et des Gallas. Dans les plaines au pied des Andes, l’air est chargé d’humidité. Qui ne se rappelle l’admirable végétation des deux rives de l'Orénoque, du Maranon et de leurs affluents? Dans ces régions, l’humidité
est si extrême que M. d’Orbigny, à défaut d’observations hygrométriques, nous en donne cependant une idée en disant que les plantes de son herbier pourrissaient en un jour, bien qu'elles fussent placées dans des feuilles de papier séchées au four. Or, cette humidité, pour les causes déjà énoncées, ralentit la formation du pigmenlum et accélère sa desquamation avec l’épiderme. Les peuples des forêts tropicales du nouveau monde, soumis à son influence, doivent donc nécessairement avoir la peau claire, quelquefois presque blanche.
Les mêmes faits ne peuvent se produire sur la chaîne des Cordilières, où il ne pleut, d'après M. d'Orbigny, que pendant deux mois de l’année. Les froids des mauvaises saisons, la sécheresse de l’air, les variations de la température, surtout, enrayent l’activité de la peau, diminuent la desquamation et arrêtent sous l’épiderme, auquel il donne une teinte plus foncée, le pigmentum créé par l’influence de l’ardeur du soleil.
Action de l’intelligence sur les formes de la tête,
Dans les lignes qui précèdent, nous croyons avoir démontré que la couleur de la peau est principalement le résultat d’influences climatériques et ne peut donc pas être considérée comme un trait caractéristique des races. Nous espérons prouver de même que les formes du crâne ont des rapports intimes avec le degré de civilisation auquel un peuple est parvenu, et que par conséquent elles non plus ne peuvent justifier une division en races des habitants de la terre , à moins de classer les hommes d’après leur plus ou moins d’intelligence et de justifier ainsi, au nom de la suprématie de la raison, non-seulement tous les abus de l’esclavage, mais encore toutes les tyrannies individuelles.
Si nous admettons l’hypothèse qu'une peuplade nègre, placée sur le degré le plus infime du développement intellectuel, soit transplantée dans le nord et qu’elle y perpétue par un grand nombre de générations la même barbarie et la même ignorance dans lesquelles elle était plongée dans sa patrie, inévitablement la couleur noire de la peau de celte peuplade deviendra plus claire; mais le crâne, image et siège
des facultés intellectuelles plus ou moins développées, n'éprouvera aucune transformation. Qu’une population européenne habile les zones tropicales pendant un laps de temps embrassant de nombreuses générations, qu’elle conserve le même degré de civilisation, la couleur de sa peau deviendra noire, mais le type du crâne restera le même. Les faits historiques qui suivent et que l’auteur doit en partie aux bienveillantes communications de M. le docteur Locher, médecin distingué de la Suisse, prouveront que ces hypothèses ne sont ni fausses ni hasardées.
11 résulte des recherches les plus consciencieuses que les Barabras qui habitent la vallée du Nil dans toute son étendue en Nubie sont une branche des Nobotés, peuple nègre transplanté il y a quinze siècles par Dioclétien d'une oasis de l’Afrique occidentale dans les vallées du Nil l). Les immigrants éprouvèrent bientôt les bienfaits de la civilisation; ils se livrèrent à l’agriculture et au commerce. La civilisation agit sur les formes de leur corps, de même que le climat plus rigide changea la couleur de leur peau. Ils perdirent leurs cheveux crépus, leur teint noir foncé devint brun clair. Quant aux membres de la même famille habitant le Kordofan, qui ont partagé les progrès en civilisation et parlent la langue des Barabras, ils ont à la vérité pris des formes corporelles plus nobles, mais sans que la nuance de leur peau ait pâli. Le même fait s’est produit chez les Fongis du Sennaar; cependant chez aucune de ces deux peuplades il n’y a eu de croisement avec les nations plus septentrionales.
■) Voir Pritchard, vol. II, cliap. IX.
De Muller, Coloration de la peau.
Un exemple plus frappant encore nous est offert par les juifs, répandus sur toute la terre et auxquels une fusion avec les autres peuples est presque impossible. Cependant la couleur de leur peau s’est modifiée d’après les différences des climats qu’ils habitent. En Allemagne, ils sont blancs, même avec des yeux bleus; en Pologne, ils ont les cheveux blonds et roux; les juifs portugais ont pris la peau basanée des indigènes; enfin , en Cochinchine et sur les côtes de Malabar , nous les trouvons si noirs que rien ne les distingue des nègres de ce pays, si ce n’est leurs physionomies qui portent l’empreinte d’une civilisation plus avancée.
Les Turcs d’Europe et de l'Asie mineure nous offrent une autre preuve que la forme caractéristique du crâne peut se modifier complètement dans le cours des siècles. Ce peuple nous présente le modèle d’un type elliptique pur et ne se distingue en rien de la masse des nations européennes. Par contre , il diffère tant avec les Turcs de l’Asie centrale, que beaucoup d 'écrivains le placent au nombre des nations caucasiques, tandis qu’ils rattachent les Turcs d’Asie à la race mongole. Or, l’histoire démontre d’une manière irréfutable que ces deux peuples appartiennent au groupe de l’Asie septentrionale, avec lequel les Turcs de l’Orient conservent les relations les plus intimes, non-seulement au point de vue géographique, mais par la concordance de tous les usages de la vie. La transformation du crâne a eu lieu non chez les Turcs de l’Asie centrale , mais chez ceux de l’Europe. Ceux-ci ont perdu peu à peu le type pyramidal de leurs pères et ils l'ont échangé contre la plus belle des formes elliptiques. Or, tout en étant les représentants par excellence de cette forme, ils
sont aussi les consanguins les plus proches de ce peuple hideux, aux yeux louches, qui mène paître ses chevaux dans les steppes de la Tartarie. On a essayé d'expliquer cette métamorphose bien connue du crâne par les rapports des Turcs européens avec les Circassiennes des harems; ces rapports eussent pu opérer un changement dans les formes des classes supérieures, mais jamais dans la masse du peuple. D'ailleurs, un mélange de celle nature pouvait bien produire des types intermédiaires, des races bâtardes, mais non la transformation complète d'un type à l'autre. Quant à une fusion de tout le peuple avec les autochthones des pays conquis, il est connu qu'il ne peut pas en être question chez les Turcs.
Nous devons plutôt attribuer celle modification du crâne aux améliorations sociales, à la civilisation qui tend toujours à équilibrer toutes les anomalies des formes faciales, à niveler toutes les protubérances du crâne pyramidal ou prognatique et à les mener à la symétrie du type de l'ellipse. Les Turcs orientaux sont restés ce qu’étaient les anciens Turcs; placés sur le même degré inférieur de la civilisation, ils ont conservé le type des peuples nomades.
Les mêmes observations s'appliquent aux Magyares. Bien qu’ils ne le cèdent à aucun peuple ni en beauté physique ni en développement intellectuel, ils descendent, d’après les indications de l’histoire et de la linguistique comparée, de la grande race qui occupe l'Asie septentrionale. Ils sont du même sang que les Samoïèdes indolents , les Osliacs stupides et débiles, les Lapons indomptables. 11 y a environ mille ans, les codescendants de ces peuplades méprisées, les Magyars modernes, furent chassés par une invasion de Turcs hors de la Grande-
Hongrie, pays avoisinant l’Oural, qu'ils habitaient à celte époque. A leur tour ils expulsèrent les races slaves des plaines fertiles de la Hongrie actuelle. Par cette migration , les Magyars échangèrent un des plus rudes climats de l’ancien continent, une contrée sauvage dans laquelle l’Ostiac et le Samoïède ne peuvent s’adonner à la chasse que pendant quelques mois, contre un pays plus méridional, d’une luxuriante fertilité. Ils furent entraînés à se dépouiller peu à peu de leurs mœurs grossières et à se rapprocher de leurs voisins plus civilisés. Après un millier d’années, la forme pyramidale de leur crâne est devenue elliptique. L’hypothèse d’un croisement général de races n’est pas admissible quand il s'agit des Magyars, si fiers, vivant dans l’isolement le plus sévère. La simple expatriation ne suffit pas non plus pour modifier la forme du crâne. Le Lapon, issu du même sang que le Magyar, a comme lui aussi changé de demeure : il vit maintenant en Europe; mais il y a conservé le type pyramidal de son crâne avec sa vie de nomade sauvage.
De tous les types, celui des nègres est celui qu'on cite le plus souvent comme l’exemple d’un signe de race d’une persistance non interrompue. La physionomie des Éthiopiens actuels ressemble, dit-on, de la manière la plus frappante, aux figures antiques des tombeaux égyptiens. On prétend même que celle ressemblance se retrouve encore chez les nègres qui ont complètement modifié les conditions extérieures de leur existence par une transplantation dans un climat plus doux et au milieu de populations plus civilisées. Nous protestons de la manière la plus formelle contre cette assertion. Les
nègres conservent leur type prognalique dans un climat tempéré, aussi longtemps qu'ils ne quittent pas le dernier échelon
de la culture sociale. Si les nègres du temps des anciens Égyptiens ne diffèrent pas des esclaves noirs actuels de Cuba, cela ne prouve qu'une chose : c’est qu’au point de/vue social ils ont la même valeur. 11 est au contraire démontré que les formes du crâne les plus belles et' les plus développées de la race africaine se trouvent invariablement chez les peuplades qui sous certains rapports sont sorties de l’état de barbarie. Nous pouvons suivre graduellement ce développement de peuplade en peuplade, jusqu’à ce que nous arrivions à la fin à la côte orientale de l’Afrique, chez ces mahomélans noirs dont la beauté, l’intelligence et l’organisation politique impressionnent tous les voyageurs qui les visitent depuis Vasco de Gama. Néanmoins il existe des raisons concluantes pour admettre que tous les nègres sont issus de la même origine. Les formes les plus belles de ces Africains orientaux sont la conséquence d'un événement historique des plus remarquables, dont l’immense influence n’a pas encore été dignement Appréciée : l’introduction du mahométisme. Cette religion a rapproché de la forme elliptique les tribus soumises à ses dogmes; les peuplades nègres errant sur ses frontières immédiates doivent à leur fétichisme d’avoir conservé la triste forme du crâne progna tique.
En ce qui concerne les nègres transplantés dans un climat plus tempéré, nous devons faire observer que le temps écoulé depuis leur déplacement est beaucoup trop court pour qu’une modification sensible ait pu se produire dans la forme de leurs crânes.
La plupart des nègres des Indes occidentales ne sont-ils pas nés en Afrique, ou éloignés de la mère patrie depuis une
ou deux générations seulement? Et cependant, ces derniers, d’après les exemples curieux observés par le Dr. Hancock en Guinée, nous montrent déjà des changements notables de physionomie à mesure de leur plus grande culture intellectuelle.
Ces changements ne se bornent pas aux modifications dans la forme du crâne, dans la réduction de la saillie des mâchoires, mais ils se manifestent aussi dans l’expression générale du visage, dans les parties molles de la figure, le nez et les lèvres. Lyell, dans son dernier voyage en Amérique, apprit de beaucoup de médecins des Étals à esclaves que les nègres se rapprochaient des Européens par les formes de la tête et du corps. Celte observation s’appliquait à ceux qui avaient avec les blancs les relations les plus intimes (les rapports sexuels exceptés).
De même que l’élévation sur un échelon plus avancé de la civilisation donne au crâne pyramidal et prognatique une forme elliptique , de même, dans une mesure bien plus forte, et malheureusement en bien moins de temps, une rechute dans la vieille barbarie ramène le crâne elliptique à la forme progna tique. L’histoire nous en offre des exemples aussi tristes que décourageants.
Les peuples malayo-polynésiques, dont la patrie présente des différences si considérables de climat, de sol et de situation géographique, et qui varient si notablement par leur caractère physique, ont une origine commune. C’est ce que Cook et ses compagnons avaient déjà présumé de la ressemblance de leurs dialectes. Depuislors Marsden, Crawfurt et autres savants, mais principalement les recherches profondes et pleines de sa-
gacilé de Guillaume de Humboldt, onl fait de celle supposition une certitude ’)•
Cette grande famille de peuples qui était arrivée à un haut degré de civilisation, portait principalement un type de crâne pyramidal; mais la plupart des tribus qui la composent sont retombées dans la barbarie et l'abrutissement. Il en est résulté que la forme pyramidale a fait place à la forme prognalique, et nous la trouvons maintenant prédominante en Australie, chez les sauvages de cette partie du monde qui végètent dans la nuit de l’esprit et dans la misère du corps.
Certains habitants des districts les plus pauvres de l’Irlande nous présentent également un triste exemple de l'étiolement des formes corporelles. Il y a à peine deux siècles, ces insulaires se distinguaient par leur haute stature et la noblesse de leurs traits. Que l’on compare à ces créations idéales leurs descendants à Sligo, à Leitrim, à Mayo, quel aspect pitoyable ne nous présentent pas ces êtres misérables! Ecrasés d’une manière horrible par le besoin, les privations et la misère, ils se sont abrutis peu à peu, et ils sont descendus presque jusqu’au type nègre le plus prognatique.
') Voir l’ouvrage de Humboldt sur la langue Kawi. Prilchard, Histoire naturelle du genre humain.
Conclusion.
Mais pourquoi aller chercher nos exemples si loin , au delà des mers? Ces ventres gonflés, ballonnés, ces membres rachitiques, ces mâchoires projetées en avant, ces lèvres boursouflées et pendantes, ces nez aplatis, ces fronts fuyants et déprimés, cet idiotisme écrit sur tous les traits du visage de quelques naturels de l’Afrique, de l’Australie, et même de l’Irlande, nous les voyons au milieu de nous.
Entrons dans les caves de nos grandes cités industrielles, tanières humaines que la famine ne quitte pas, dans les chaumières de nos campagnes désolées par les fièvres endémiques, dans les salles de nos hôpitaux, réceptacles des maladies les plus répugnantes, voyons ce qu’est devenu ce type caucasique, si orgueilleux de sa suprématie, de la noblesse de ses traits, de l’éclat de son intelligence. Les êtres déchus sur lesquels la débauche et la misère ont exercé leur triste influence se sont placés en peu de générations sur le même degré que les représentants du type prognatique. Cependant les philosophes et les naturalistes qui prétendent encore divi—
ser les hommes en races différentes, sont obligés de les classer parmi les nations caucasiques. La géographie le veut ainsi.
En vérité, nous ne pourrions trouver d’argument plus saisissant contre ce système plein d’inanité d'une division quelconque de l’humanité. Toutes les anciennes barrières élevées par la science entre des races ou des variétés que l’on prétend être distinctes, sont tombées devant les progrès mêmes de la science. C’est la lance d’Achille guérissant ce qu’elle a blessé. La philosophie, la religion, l’histoire, la linguistique, l’histoire naturelle, voies si diverses dans lesquelles l’esprit humain, impatient de connaître, s’est lancé depuis le commencement du siècle avec une ardeur redoublée et toujours infatigable parce que chaque nouvelle découverte lui donnait de nouvelles forces, toutes ces sciences ont apporté leur pierre à l’achèvement de cette grande œuvre qui s’appelle la démonstration de l’unité du genre humain. La physiologie seule avait laissé dans l’ombre deux côtés de la question, dernier refuge des derniers défenseurs d’une cause désormais perdue.
Ces côtés de la question étaient les différences dans la coloration de la peau et dans les formes si variées de la tête. Ceux qui se sont occupés jusqu’à présent de ces deux problèmes ont tâché de les expliquer par des altérations semblables, observées dans le règne animal. Nous avons voulu aborder la difficulté de front, démontrer que ces différences, en apparence si radicales, se laissent ramener à deux centres uniques, à deux causes qui, loin d’établir la diversité des races, fournissent au contraire la preuve la plus directe de leur origine commune et de leur unité première.
Loin de nous cependant la prétention de croire que nous
ayons jeté sur toutes les objections possibles une lumière éclatante. Le temps, les éléments, les connaissances nous manquaient. Aussi le travail que nous avons entrepris n’est-il qu’une note et non un livre. Notre but a été d’indiquer une voie nouvelle que des hommes plus capables que nous se chargeront de parcourir. Qu’ils achèvent ce que nous avons commencé, nous nous estimerons bien récompensé.
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Nous venons de publier du même auteur les ouvrages suivants qu'on peut se procurer dans toutes les librairies de l’Allemagne et de l’étranger: