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Leur instinct rongeur parait peu développé ; aussi ne les voit-on jamais couper les branches ni les rameaux des arbres. Plutôt fouisseurs, ils se rapprochent beaucoup par leurs habitudes des rongeurs talpiformes. La température du corps de ces animaux est assez élevée ; d’après les observations de M. Martins, elle n’est pas moindre, en terme moyen, de + 39°, 5. Les femelles ont huit mamelles, et portent de cinq à neuf petits. Le dernier de ces deux nombres paraît le plus constant, quoique M. Martins n'ait trouvé que cinq fœtus dans celles qu'il a ouvertes : du reste, les lemmings paraissent avoir deux portées, l’une en juillet et l’autre en octobre.
Probablement cette grande fécondité, et un instinct naturel auquel ces quadrupèdes ne peuvent résister, sont la cause des voyages auxquels ils se livrent toutes les fois qu'une excessive multiplication les y contraint. Sans doute les pressentiments d’un hiver rigoureux, ou le manque de nourriture, peut bien pousser certains individus à changer de canton; mais ces transports accidentels d’un lieu à un autre ne sauraient être assimilés à ces voyages entrepris par la population entière, et malgré tous les dangers qui la menacent. On ne saurait assigner à des actes aussi extraordinaires des motifs aussi légers. On ne peut guére les expliquer avec quelque vraisemblance que par un instinct aveugle partagé par (ous. Cet instinct
les porte à traverser de grandes distances, sans s’embarrasser des obstacles ni des dangers qui pourront s'opposer à l’accomplissement de leurs desseins.
Sans doute l'instinct qui pousse ces animaux à se déplacer pour aller mourir de faim, de fatigue, ou de la dent cruelle des carnassiers, sur les plages inhospitalières d’un pays inconnu, peut paraitre bien extraordinairé, et contre l'intérêt de ceux qui ne savent y résister. Cette dure condition, inexplicable au premier apercu, tient néanmoins à la police de la nature et à l'harmonie qu’elle doit maintenir entre le nombre et les justes proportions des espèces animales. Si elle a placé un pareil instinct dans le cerveau des lemmings, comme de tant d’autres animaux, ne serait-ce pas pour mettre un obstacle et un contrepoids à leur trop grande multiplication. Sous ce point de vue, les carnivores ont aussi leur utilité ; ils empêchent, par leur action constante sur les herbivores, les inconvénients qui seraient résultés de leur excessive fécondité.
Il ne faut pas croire pourtant que les migraticns aient généralement opéré la distribution que l’on reconnait aux races actuelles. En effet, l’ane, le cheval, le bœuf et Le coq, ne sont point venus en Europe, comme on l'a prétendu, des contrées centrales de l'Asie. Ces espèces, qui se trouvent dans nos climats,
yontpris naissance et n y sont pas arrivées d’ailleurs ;
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ce n'est pas parce qu'elles ont subi l'influence de
l’homme, où par suite de leur instinct, qui les y a
amenées, qu'on les y rencontre. Leurs restes, ensevelis dans les limons des cavernes à ossements du midi de la France, déposent assez le contraire (4); ces débris annoncent, d’une manière irrécusable, que la véritable patrie de tous ces animaux est aussi bien dans nos régions que dans les plaines et les montagnes de l'Asie, où la plupart existent encore à l’état sauvage.
On peut en dire autant du chien, dont les restes se rencontrent, comme ceux des espèces que nous venons de mentionner, dans les contrées méridionales et dans les mêmes circonstances. Probablement de ces chiens humatiles sont provenues toutes les races qui abondent parmi nous, et non d’une espèce asiatique, que l’on a supposé trop facilement en avoir été la source et l’origine.
Ces espèces sont loin d’être dans nos contrées comme les chevaux et les bœufs que nous avons transportés avec nous en Amérique et en Australie. Elles s’y trouvent, parce qu’elles y avaient vécu lors des
(1) Ces animaux, surtout le cheval, ont de lout temps vécu en Europe ; car non-seulement leurs débris sont amoncelés en nombre immense dans les cavités souterraines, mais ils se trouvext dans les terrains tertiaires
marins supérieurs dans un grand nombre de localités.
= rhgye.
derniers temps géologiques. Sous le rapport de leurs habitations actuelles, elles n’ont rien decommun avec les rats, les surmulots, les souris et la blatte orientale , qui se montrent maintenant partout où l’homme a porté ses pas. On peut encore moins les considérer comme le résultat des migrations qu’elles auraient pu opérer par suite de cet instinct si généralement répandu chez les animaux.
Les loups et les renards, les espèces terrestres les plus répandues, puisqu'ils habitent depuis la zone torride jusqu'à la zone glaciale, n’en voyagent pas moins. À la vérité, leurs excursions, ou, 5i l’on veut, leurs passages sont toujours accidentels. Ils sont toujours déterminés par des circonstances particuliéres , dont il est facile de reconnaitre l’influence.
Tels sont ceux qui, au dire de Raoul Glaber, eurent lieu en 1033, par suite de la famine et de la peste qui désolérent la France à cette époque, alléchés qu'ils étaient par le nombre des cadavres laissés sur le sol sans sépulture. T'unc e cadaveribus mortuorum passim præ multitudine sepultur& carentibus lupi adescati post longum tempus predam cepere ex hominibus (Glaber Rodulph. ist. 1v, 4).
De pareilles circonstances paraissent s’être reproduites à diverses époques. On a vu souvent des loups se réunir en grandes troupes et désoler les campagnes
fort loin des lieux de leur départ. Ainsi, dans l'hiver
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rigoureux de 4818 , les départements de la Drôme et de l'Isère furent en quelque sorte inondés de loups. Ils parcouraient les campagnes en nombre fort eonsidérable, et donnaient l’épouvante à toutes les populations.
Ces animaux, qui avaient tous quitté les montagnes et les forêts, causérent de grands ravages dans les plaines qu'ils parcoururent. Les passages ou les déplacements de carnassiers aussi redoutés, quelque curieux qu'ils soient, n’ont cependant rien de commun avec les voyages accidentels des oiseaux et des poissons. Malgré leurs irrégularités , ceux-ci ont des retours assez fréquents, pour ne pouvoir pas être assimilés à des excursions aussi incertaines que celles dont nous nous occupons.
Si nous avons parlé de ces déplacements de loups, c’est afin de ne rien omettre de ce qui a quelque rapport avec le phénomène des migrations, d'autant qu'ils se lient avec les faits suivants.
D’après Apollinarius Sidonaris, l'institution des Rogations, due à saint Mamert, évêque de Vienne, aurait été déterminée en partie par les ravages que des troupes immenses de loups affamés faisaient en Dauphiné. Les cerfs oubliaient leur timidité naturelle ; effrayés autant que les hommes, ils venaïent chercher un asile auprès des habitations et jusque sur les places publiques. Nunc stupenda foro cubilia collo-
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cabat audacium pavenda mansuetudo cervorum (Apollin. Sidon. Epist. vir, 1).
Sans doute ces événements qui se passaient en Dauphiné en 448, époque de l'institution des Rogations, ne se renouvellent presque plus de nos jours par suite de l'accroissement de la population. L'homme y a mis obstacle en empêchant la multiplication des animaux nuisibles ; mais ils n’en sont pas moins curieux à recueillir. Ils prouvent que les loups se livrent aussi, dans certaines circonstances, à des passages accidentels, ce qui résulte encore des faits qui se sont passés dans les mêmes cantons du Dauphiné en 1818.
On peut en dire de même des excursions de ces troupeaux de loups qui, dans le mois d’août 1842, ont désolé les communes d’Yville, d’Anneville et de Berville, en Normandie. Ces animaux paraïssaient provenir de la forêt de Manny. Leur nombre était si considérable, et leur voracité si grande, qu'ils causérent de grands ravages dans toutes ces communes ; ils y dévorèrent une immense quantité de bestiaux. La présence des hommes ne les effrayait pas : ces loups luttaient et s’élançaient même sur eux, lorsqu'on voulait les empêcher d’emporter la proie dont ils s'étaient emparés.
Les mammifères dont nous venons denous occuper sont lom d’être les seuls qui se livrent à de longs voyages. Si nous devons ajouter foi aux observations
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de M. Ogilby (Mammalogy of the Himalaya), les singes qui habitent le Bengale et les provinces septentrionales de l'Inde anglaise se livreraient également, à de certaines époques de l’année, à d’assez longues excursions. Ces animaux sont bornés à deux espèces : l’entelle (semmopithecus entellus) et le rhesus (macacus rhesus).
Les singes paraissent s'élever pendant les grandes chaleurs sur les montagnes de l'Himalaya à une hauteur fort considérable. Ils redescendent ensuite dans les plaines au commencement de la saison rigoureuse. Leurs excursions, qui sembleraient avoir une certaine périodicité, ont un assez grand intérêt dans l’histoire de ces animaux. C’est du moins le seul exemple de ce genre qui ait été signalé jusqu’à présent parmi ceux de cette grande tribu. Il peut avoir une certaine valeur en géologie, puisque l’on présume pouvoir juger du climat et de la température de l’Europe durant la période tertiaire, par la présence, dans les terrains de cette époque, des os fossiles de gibbons et de macaques. Les débris de ces quadrumanes s’y trouvent associés à des pachydermes et à d’autres animaux des latitudes tropicales.
L’entelle, appelé /ungour par les habitants des hautes montagnes de l’Inde, se voit quelquefois à une élévation de 3,000 à 4,000 mètres. On le rencontre
dans les forêts de pins desenvirons de Chour, et mème
jusqu’à la région des neiges perpétuelles. Cette espèce paraît assez robuste pour franchir ces montagnes. Ce fait a été confirmé par Trall et plusieurs autres voyageurs. Aussi Turner assure avoir vu une grande troupe de ces singes dans le Boutan, où ils jouissent de la part des habitants de la même vénération qui leur est accordée par les Hindous. Le docteur Boyle a trouvé l’entelle très-communément aux environs du Hurdwar en avril, et à Tuen et Manna, à 3,000 mètres d’élévation, vers le commencement d'avril ou à la fin de mai. Ces déplacements, quelque remarquables qu’ils soient, ne sauraient être comparés au phénomène des migrations; tout au plus peuventils l'être aux passages auxquels se livrent une foule d'oiseaux et de poissons.
Ils n’en présentent pas moins un véritable intérêt ; ils annoncent que les habitudes voyageuses sont plus communes et plus répandues chez les mammiféres qu'on ne serait tenté de le supposer. Peut-être, par suite de ce penchant naturel aux animaux, le tigre royal ( felis tigris ), qui vit en Asie depuis l'extrémité de l’Indostan jusqu'aux steppes des Kirghises sur un espace de 40° de latitude, prolonge de temps en temps et en été ses incursions cent lieues plus au nord. Il reste à savoir si ce carnassier exécute ces voyages avec une certaine régularité, ou si, au contraire, ils sont
tout à fait accidentels. Ces excursions dénotent chez
eux une faculté instinctive analogue à celle qui est si développée chez les oiseaux et les poissons.
Des motifs non moins impérieux portent les ours blancs (uwrsus maritimus), qui habitent les contrées les plus septentrionales du globe, principalement les terres voisines du cercle polaire, à quitter ces froïdes régions. Ces animaux les abandonnent pour aller chercherailleursune nourriture que leur terre leur refusait. Pressés par la faim, les ours blancs se jettent à la mer en troupes nombreuses. Ils franchissent souvent plus de soixante lieues, plongent avec une étonnantefacilité, et poursuivent sans relâche les poissons, les phoques et les cétacés. Ils abordent ainsi dans quelqueile déserte, plus ou moins éloignéedes lieux qu’ils habitaient primitivement et y demeurent tant qu’ils trouvent à y satisfaire leur voracité et leurs appétits.
Ces voyages, évidemment forcés, ne sauraient être comparés aux passages des animaux voyageurs et encore moins à leurs migrations. On assure que plusieurs de ces ours affamés arrivent quelquefois portés sur des glacons flottants jusque sur les côtes de l'Islande ou de la Norwége. Ce fait, füt-il exact, ne change en rien les motifs qui les ont portés à abandonner des lieux où ils ne trouvaient plus les racines, les bourgeons, les fruits, les bois, ni les animaux herbivores propres à assouvir leurs appétits gloutons.
Il parait qu’en 1812 des troupes considérables
d'ours, chassés des lieux qu'ils habitaient primitivement par le défaut de nourriture, se répandirent dans diverses provinces de la Russie. Ce rassemblement, tout à fait accidentel, ne peut être comparé aux excursions plus ou moins régulières des animaux, et particulièrement des poissons et des oiseaux.
D'un autre côté, on voit dans les temps de sécheresse des troupes de dix et même de cinquante mille antilopes à bourses (antilope euchore) arriver de l’intérieur de l’Afrique dans les environs du Cap, escortées de lions, d’hyènes et de léopards. Ces animaux marchenten colonnes serrées, précédées par une avantsarde qui est toujours dans un état d’embonpoint particulier. Le corps d'armée est moins bien nourri, et l’arrière-garde est maigre, parce que les pâturages disparaissent dès les premiers rangs. Les derniers sont obligés de déterrer les racines pour ne pas mourir de faim. Au retour, l’arrière-garde engraisse parce qu’elle part la première, tandis que l’avant-sarde, qui a pris cette fois le rôle inverse, maigrit au contraire, ne trouvant plus rien à manger lors de son passage, les premiers ayant tout dévoré.
Ainsi réunis en grandes troupes, rien n’effraye plus ces antilopes naguère si timides. Lorsque quelque danger les menace, ces animaux se pressent les uns contre les autres, forment un grand cercle, et présen-
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tent leurs cornes à ceux qui tentent de les assaillir. Ils savent même parer avec beaucoup d'adresse les coups de pierre qu'on leur lance afin de désorganiser leurs bataillons et de s'emparer de quelques - uns d’entre eux.
On assure que ces animaux présagent le mauvais temps par leurs bonds et leurs sauts plus fréquents alors qu’à l'ordinaire. Les gazelles (antilope dorcas) ont à peu près les mêmes habitudes que les antilopes à bourses. Elles se répandent également en troupes innombrables depuis l'Arabie jusqu’au Sénégal ; elles sont souvent dans leurs excursions la pâture des lions et des panthères. IL est facile de saisir le but qui porte ces cerfs à entreprendre ces voyages ; c’est presque toujours le besoin d’une nourriture appropriée à leurs conditions d'existence ou celui de l’eau qui leur manque dans les lieux qu'ils habitent, ou toute autre circonstance du même genre.
Si,malgré tous les efforts de l’homme, certaines espéces ne quittent jamais les lieux qui les ont vues naïtre, d’autres, au contraire, l’ont suivi partout. Parmi ces derniéres, on peut citer le rat domestique (mus rattus Linn.). Les navigateurs qui, sous la direction de l’infortuné Dumont-d’Urville, ont fait avec lui le tour du globe (du 7 septembre 1837 au 6 novembre 1840), ont retrouvé cette espèce dans toutes les parties du monde. Ce n’est point par suite des migrations qu'elle est si