I. Des causes des migrations des oiseaux
Le besoin d’une nourriture abondante, une des principales causes des migrations irrégulières des insectes, parait ne pas être sans quelque influence sur les passages de certaines espèces d'oiseaux. On concoit que les races insectivores qui habitent les pays tempérés ne peuvent y demeurer pendant l'hiver sans s’exposer à périr de faim. Pour échapper à un aussi triste avenir, ces espèces abandonnent les lieux où naguère elles trouvaient à remplir leurs conditions d'existence. Elles vont chercher ailleurs ce qu’elles ne peuvent plus espérer de rencontrer dans les lieux de leur naissance.
Cependant, tandis que les becs-fins {principalement les sylvia nattererii et suecica Temm.), les rossignols, les fauvettes et une foule d’autres oiseaux nous quittent l'hiver; par suite peut-être de cette cause, d’autres espéces vieñnent nous consoler de leur absence. Ainsi les troglodytes, les
rouges-gorges (sylvia rubecula Temm.), les becs-fins véloce et mélanocéphale (sylvia melunocephala et ruja Temm.), le roitelet à triple bandeau (regulus ignicapillus Temm.) trouvent, l’hiver dans nos champs, assez de petits insectes pour substanter leur frêle organisation, nourriture qui ne peut suffire aux premiers.
Le besoin d’une alimentation convenable se lie avec les variations de la température pour déterminer certaines espèces d'oiseaux à se transporter d’un climat dans un autre. En effet, une multitude d’espèces, après avoir passé le printemps et l’été dans les climats méridionaux, s’en éloignent vers la fin de l’automne ct vont dans des contrées plus chaudes éprouver l’influence d’une température qu'ils ne rencontrent plus dans les régions qu'ils habitaient primitivement. D’autres, qui vivent dans des contrées plus froides que les pays tempérés, fréquentent uniquement les côtes et les rivages du midi de la France. pendant l'hiver. Lorsque cette saison est passée, ils se réunissent de nouveau pour aller tous ensemble regagner les régions polaires. Ils espèrent y trouver une température analogue à celle qu’ils viennent de quitter et plus de sécurité pour vaquer à leur reproduction.
Les becs-croisés, parmi les passereaux, qui se nourrissent de préférence des sommités des tiges des pins,
et qui, à raison de cette circonstance, ont été nommés
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pinpiniers dans le midi de la France, nous donnent quelquefois de pareils exemples. On les voit nicher et se reproduire dans le nord de l’Europe dans la rude saison de l'hiver. Ils arrivent ensuite en été vers les régions méridionales et vers le cercle arctique.
D’après la marche de la température à la surface terrestre, on conçoit pourquoi les migrations qui en dépendent sont si régulières que les oiseleurs dans certains cantons comptent sur le passage des becsfins, comme sur le revenu d’une rente dont le terme échoit à chaque semestre. Ils calculent aussi d’avance l’époque et les chances de ce passage. L'époque précise venue, ces oiseaux arrivent en bandes si nombreuses et si serrées que la lumière en est pour ainsi dire interceptée.
Cette cause n’influe pas toujours sur les migrations des oiseaux; car les espèces erratiques ne changent pas assez de latitude pour éprouver des variations notables dans le climat des nouvelles contrées où elles se rendent. D'un autre côté, l’époque des inondations ou du débordement périodique des fleuves de l'Amérique détermine les migrations des canards. On « cependant de la peine à se rendre compte, par l'effet de cette seule cause, des voyages si courts que l’on voit avoir lieu chez les alouettes, les merles et les loriots. Ainsi les premiers de ces passereaux arrivent
en Hollande à trois époques différentes, éloignées au
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plus les unes des autres de quinze à dix-huit jours. Cet espace de temps parait peu considérable pour que, dans ce faible intervalle, la température ait varié d’une manière sensible.
Quant aux pinsons et à une foule d’autres espèces, rien n’est aussi régulier que leurs passages. Ils arrivent constamment dans le midi de la France soit au 15 octobre, soit vers le 15 du mois de novembre ou quelques jours du moins ayant la Toussaint, Une fois qu'ils se trouvent dans nos contrées, ils ne les quittent plus qu’au retour du printemps, c’est-à-dire vers le commencement du mois de mars. Les pinsons, comme certaines espèces d’alouettes, ne nichent jamais dans les contrées méridionales de la France. Les premiers n'y chantent même pas; ils semblent ne retrouver leurs voix que lorsqu'on les élève et qu’en les tenant dans des piéces échauffées, on leur distribue une nourriture convenable et abondante.
Quoique les pinsons ne nichent pas dans le midi de la France, il n’en est pas de même dans des contrées qui en sont peu éloignées, comme les environs de Lyon. Quant aux alouettes, ilarrive parfois qu’une variété on une espèce plus petite y niche. Cette variété est connue dans le midi sous le nom particulier d’alouette des palüs, ou de paludengue. 1] en est de même de certains individus des cailles, qui, ne pouvant supporter les fatigues d’un long voyage, séjournent l'hiver dans
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nos contrées méridionales et recoivent par suite le nom d’hivernenque.
Ces faits et une foule d’autres prouvent combien les circonstances sous lesquelles se trouvent les oiseaux modifient leurs habitudes, même dans ce qu’elles semblent avoir de plus essentiel. Mais ce qu'elles ne paraissent pas avoir le pouvoir de faire, c’est de chanser les habitations que se sont choisies les espèces. Nous verrons plus tard, qu’il en est ainsi chez les poissons. On peut néanmoins citer parmi les oiseaux la calandre qui se trouve en assez grand nombre sur le littoral de la Méditerranée, et ne se retrouve pas dans les environs de Toulouse, quoique cette ville ne soit pas à une grande distance de cette mer. Du reste, d’après ce que nous avons déjà dit, on concoit que les alouettes, qui se montrent en si grand nombre dans les campagnes du midi de la France, en disparaissent totalement au printemps pour n’y revenir que vers la fin de l’automne.
Les provinces méridionales de la France se font remarquer par le petit nombre d’espèces qui y nichent habituellement. La plupart des oiseaux que l’on y rencontre sont de passage. Pour en donner un exemple, nous dirons que sur trois cent trente ou trois cent cinquante espèces au plus qui fréquentent ces contrées, à peine sur ce nombre yen a-t-il soixante qui y fassent leurs nids. Parmi celles-ci, on ne peut guère citer des
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oiseaux de proie, si ce n’est quelques espèces nocturnes du genre des hiboux et, parmi les diurnes, les cathartes et quelques faucons.
C’est surtout parmi les passereaux de l’ordre des insectivores que se trouvent le plus grand nombre d'oiseaux qui font habituellement leurs nids dans le midi de la France. Tels sont particuliérement les fauvettes, les saxicoles, les pies-grièches, les ortolans, les bruants et les moineaux. On peut encore citer, parmi les gallinacés, les perdreaux et les cailles qui nichent constamment dans les provinces méridionales, tout comme les vanneaux, les avocettes et les flamants, parmi les échassiers. On peutencore signaler, parmi les palmipèdes, les monettes, les hirondelles de mer, les goëlans et le canard commun.
Comment expliquer par le seul effet de la température cette particularité que nous présente le pinson (fringilla cælebs) qui demeure en France et en Allemagne toute l’année, et se répand constamment aux mois d'octobre et de novembre en troupes innombrables en Hollande, où cependant il ne niche jamais ? Cet oiseau ne trouverait-il pas dans ce pays, pendant la belle saison, tout ce qui peut lui être nécessaire aussi bien qu’en Belgique, en Allemagne et en France ?
Ces migrations, dont le but est si difficile à deviner, quoiqu'elles soient à peu près régulières et constantes,
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sont ce que les chasseurs appellent le passage des 61seaux. Ces passages durent plus ou moins longtemps, selon les espèces, dont plusieurs semblent se disperser en tribus qui partent aussi chacune à des époques différentes.
Ils n’ont presque rien de commun avec les courses plus ou moins irrégulières auxquelles se livrent certaines espèces pour trouver ailleurs une température plus chaude et une nourriture plus abondante que celle qu’elles rencontrent dans les lieux de leur naissance.
Ainsi, tandis que les alouettes, les pinsons et une foule d’autres espèces prennent leurs quartiers d'hiver dans les provinces méridionales de la France, d’autres, au contraire, y arrivent constamment au printemps. Elles y font leurs nids, et en repartent lorsque la ponte est opérée. Ges oiseaux nous quittent donc avant que les premiers nous arrivent, comme pour nous dédommager de la perte des seconds.
D’autres espèces, qui habitent des pays plus chauds que les régions méridionales de la France, les quittent au printemps pour venir dans nos contrées où elles restent peu de temps. Les oiseaux qui offrent cette particularité sont tous de petites espèces; tel est le pipit à gorge rousse (anthus rufogularis Brisson). Quoique habitant la Syrie et l'Egypte, ce pipit nous
arrive parfois au mois d'avril en petites troupes. Il
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fait entendre un petit cri semblable à celui du pipit farlouse, dont il a le vol. Comme il demeure peu de temps dans nos contrées, on se demande quels peuvent être les motifs qui ont porté ces oiseaux à exécuter d’aussi longues courses.
Ce pipit est encore venu nous visiter en 1842. Il à apparu dans le midi de la France comme les années précédentes, accompagné de sa femelle. Cette espèce ( anthus rufogularis Brisson } voyage donc par couple ; elle parait passer d’une manière réguliére dans les contrées méridionales, quoiqu elle n'ait été indiquée par aucun ornithologiste , comme propre à la France. Ce qui confirme cette supposition, c'est que depuis l’époque à laquelle il est arrivé parmi nous, M. Lebrun l’a constamment vu revenir, et déjà pendant trois années consécutives. Les observations qu’il a faites sur cet oiseau ne remontent pas au delà de l’année 1840.
Les visites de cette espèce dans les contrées méridionales remontent probablement à une époque plus reculée. Si jusqu'à présent ses voyages sont restés inapercus, cette circonstance tient probablement aux petites dimensions de ce pipit qui en rendent l'observation plus difficile.
On ne saurait deviner les motifs qui les portent à se déplacer. La température ni le besoin d’une nourriture abondante ne peuvent les y déterminer ; si ces
petits oiseaux entreprennent d'aussi longs voyages, ils le font par suite d’un instinct naturel ou d’un penchant irrésistible qui les porte à changer constamment de climats.
Cette humeur voyageuse est l'apanage de presque tous les pipits. Ainsi, le spioncelle (anthus aquaticus Vieïllot), trés-répandu dans toute l’Europe, pousse ses excursions jusqu’au Japon d’une part, etde l’autre, jusque dans l'Amérique méridionale. D’un autre côté, certaines espèces de ce genre ont deux époques de passage dans nos contrées. L’une au commencement d'avril, et l’autre vers les premiers jours du mois de septembre, ce qui prouve leurs habitudes coureuses. Elles sont encore confirmées par les mœurs d’autres espèces, dont les unes arrivent dans le Midi vers les premiers jours du mois d'octobre, y passent l'hiver, pour en repartir au printemps. Les autres, encore plus volages, arrivent vers les premiers beaux jours, pour n'y rester que quelques instants.
De pareilles mœurs sont également communes à une infinité d'oiseaux, parmi lesquels nous citerons les alouettes, et particuliérement celle à hausse-col noir (alanda alpestrie Linn.). Cette espèce habite le nord de l’Europe , de l'Asie et de l'Amérique ; elle porte ses tribus en Allemagne, en Hollande, et quelquefois Jusque dans le midi de la France, où son apparition est tout à fait accidentelle. Quant aux autres espèces,
répandues pour la plupart dans toute l’Europe, elles traversent, à l’époque de leurs migrations, la Méditerranée, se rendent en Syrie, en Egypte, en Morée, et enfin dans toute l'Afrique. L'époque de leurs passages dure plus ou moins longtemps, quelquefois même jusqu'à vingt-cinq ou trente jours. Elle à lieu au commencement du printemps. Lorsque ces alouettes passent l'été dans nos régions, elles y nichent le plus ordinairement, et y veillent à l’éducation de leurs petits.
Le rollier vulgaire (coracias garrula Linn.) opère également deux passages accidentels dans le midi de la France, l’un en mai et l’autre en octobre. Cette espèce vit habituellement en Afrique, où elle fait son nid. Elle s’aventure quelquefois dans le nord de l’Europe, où elle est plus rare qu'ailleurs. L'Afrique est évalement la patrie du guêpier Savigny (merops Savigny ); il se répand dans la Nubie, l'Egypte ou le Sénégal. Cet oiseau s’égare néanmoins avec les autres guêpiers dans les contrées méridionales de la France, à la suite d’orages violents. Cette circonstance en amena deux individus, le 41 mai 1832, dans les environs de Montpellier (Hérault). Ils furent portés à M. Lebrun que nous avons eu l’occasion de citer.
Nous avons déjà parlé des causes qui portent certains oiseaux insectivores à aller chercher dans d’au-
tres cantons un genre de nourriture qui leur manque
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dans celui qu’ils abandonnent, mais nous avons omis de distinguer les espèces qui ont cette habitude, en insectivores proprement dits et en vermivores. Ces derniers vivent à peu présuniquement de larves d'insectes et de petits vermisseaux. Aussi, dès que la sécheresse arrive ou que l’herbe est tellement épaisse qu'ils ne peuvent pas trouver avec facilité la nourriture qui leur convient, ces oiseaux nous quittent. Ils se retirent pour lors dans les marais ou les lieux humides, où ils peuvent encore rencontrer les vermisseaux qu'ils recherchent avec avidité.
L'aspect qu’un soleil brülant donne pendant l’été aux campagnes du midi de la France semble les y déterminer, tout autant que le besoin de nourriture. Ainsi les rossignols habitent rarement les lieux incultes et arides. Il leur faut de la verdure et des arbres, et ils la recherchent jusqu’à ce qu'ils l’aient rencontrée. D'après cette circonstance, on est peu étonné de voir toutes ces espèces quitter le midi de la France dès que les arbres commencent à jaunir ct ont leurs feuilles flétries. Ils fuient d’autant plus vite vers des régions plus tempérées que les chaleurs de l'été ont été plus fortes et plus vives. Rien ne peut alors les retenir. Les mers ne sont point pour eux un obstacle qui puisse les empêcher d'abandonner au plus tôt un pays où ils ne peuvent plus trouver de quoi
satisfaire aux exigences de leurs conditions d'existence.