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mesure où elle a su constamment renfermer la violence naturelle de ses sentiments et de ses penchants, non seulement un préservatif aux maladies nerveuses, mais elle trouve encore à tous les sacrifices qu’elle s’impose le dédommagement le plus doux et le plus capable de flatter le cœur d’une honnête femme; je veux parler de l’estime publique, dont elle obtient les suffrages, et du respect, de l’amour et de la confiance qu’elle inspire à sa famille : avantages immenses que les femmes ne perdent que par l’ignorance où ellés sont de la nature de leurs attributions, et sur lesquels, si j’avais les talents nécessaires, j’aimerais à fixer l’attention des observateurs, dans la conviction intime où je suis que, sans elles, on ne pourra jamais apporter dans les mœurs la plus simple amélioration.
SUPPRESSION DES RÈGLES
Le désordre menstruel peut-il être regardé comme une des causes physiques les plus nombreuses de l’aliénation mentale ? î^’est-il au contraire que le résultat de l’affection primitive de l’encéphale’.
La première opinion appartient à Hippocrate; elle a régné pendant des siècles, et elle est encore aujourd’hui la plus accréditée. On n’aura point lieu de s’eu étonner, si l’on réfléchit à tout l’ascendant qu’a dû nécessairement exercer un homme qui, dès l’enfance de l’art, avait pour ainsi dire embrassé dans son vaste cerveau l’immense étendue de l’horizon médical.
La seconde opinion, émise par deux de mes condisciples, MM. Falret et Georget, n’a point en sa faveur l’autorité des temps ; mais elle est fondée sur l’observation de la nature, et elle
’ Mémoire couronné au concours ouvert, par M. Esquirol, à l’hospice de la Salpêtrière, en 1822.
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doit opérer une conviction profonde dans l’esprit de tous les hommes de bonne foi, et assez dégagés de préjugés pour secouer le joug des vieilles autorités, quelque imposantes qu’elles puissent être. Disons cependant, après avoir payé un juste tribut d’éloges à ces auteurs, que l’opinion qu’ils ont consignée dans leurs ouvrages eût trouvé moins de détracteurs, eût été plus universellement adoptée, si, ne se bornant pas à une proposition générale, ils l’eussent fortifiée de faits plus nombreux, et s’ils eussent auparavant démontré, comme nous allons nous efforcer de le faire, que le cerveau, loin d’être influencé par l’état particulier de la matrice considérée lors des deux grandes époques de la puberté et du temps critique, influence au contraire à tel point les fonctions départies à cet organe, / qu’on doit être surpris de ce que les médecins n’aient point été plus tôt frappés de cette vérité, et qu’ils n’en aient point tiré les conséquences rigoureuses et nécessaires que nous soumettons à nos lecteurs.
Les auteurs eux-mêmes, malgré les efforts que l’esprit de système leur a fait faire, n’ont pu méconnaître la grande influence qu’exerce le cerveau sur les phénomènes qui se manifestent lors de la puberté. Leur aveu n’est pas suspect, et
je dois m’en servir pour consolider mon opinion. Tous ont écrit « que l’époque de la première apparition des règles n’est pas la même pour tous les individus. L’éducation, la manière de vivre, le genre d’occupations, les affections morales, sont en général les causes des nombreuses variétés qu’on remarque à cet égard".» Les observations suivantes appartiennent à Cabanis; elles militent à tel point en faveur de notre opinion , qu’on est tout surpris qu’il ait pu les faire et les imprimer sans renoncer à l’idée contre laquelle nous nous élevons aujourd’hui. On ne peut par des faits plus positifs en démontrer l’absurdité.
« Dans les animaux qui vivent séparés de tous ceux de la même espèce, la maturité des organes de la génération arrive un peu plus tard; loin des objets dont la présence pourrait la hâter par l’excitation de l’exemple ou par certaines images qui réveillent la nature assoupie, l’enfance se prolonge; mais elle cesse enfin, meme dans la solitude la plus absolue; et le moment des premières impressions de l’amour n’en est souvent que plus orageux. Les choses se passent de la même manière dans l’homme, avec cette seule
Dictionnaire des sciences médicales.
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différence que ses organes étant plus parfaits, sa sensibilité plus exquise, ses facultés plus nombreuses, et les objets auxquels elles s’appliquent plus étendus et plus variés, les changements qui s’opèrent alors en lui présentent des, caractères plus remarquables, modifient plus profondément toute son existence. Comme l’imagination est sa faculté dominante, comme elle exerce une puissante réaction sur les organes génitaux, l’homme est celui de tous les êtres vivants connus dont la puberté peut être le plus accélérée par des excitations vicieuses, et son cours ordinaire le plus interverti par toutes les circonstances extérieures qui font prendre de fausses routes à l’imagination. Ainsi, dans les mauvaises moeurs des villes, on ne donne pas à la puberté le temps de paraître ; on la devance, et ses effets se confondent d’ordinaire avec l’habitude précoce du libertinage. Dans le sein des familles pieuses et sévères, où l’on dirige les facultés et l’imagination des enfants vers les idées religieuses, on voit souvent chez eux la mélancolie amoureuse de la puberté se confondre avec la mélancolie ascétique. Et pour l’ordinaire aussi elles acquièrent l’une et l’autre, dans ce mélange, un degré considérable de force; quelquefois même elles produisent les plus funestes
explosions, et laissent après elles des traces ineffaçables.
» On a singulièrement exagéré l’influence que peut avoir la matrice sur l’organisme en général et sur le cerveau en particuber. Van-Helmont, non content d’adopter sans examen l’opinion des anciens, rencbérit encore sur eux tous. « C’est par la matrice seule,, dit-il, que la femme est ce quelle est : Propter solum uterura mulier est id quod est.»
Platon compare cet organe à un animal vivant dans un autre animal, maîtrisant toutes les actions de l’économie, brûlant de se repaître de la liqueur du mâle, et la digérant pour en former un nouvel individu.
Dans des temps moins reculés , Montaigne a donné une nouvelle force à çette opinion :
« De même aux femmes le leur,, comme un animal glouton et avide auquel, si l’on refuse les aliments en sa saison, il forcène, impatient de délai. »
Jeue me perdrai point en vains raisonnements pour démontrer que l’utérus n’imprime pas au sexe toutes ses modifications distinctives. L’exposition des nombreux phénomènes qu’on observe à l’époque de la puberté va déjà nous en fournir la preuve. - ,
SUPPRESSION DES RÈGLES
Mais avant de tracer ce tableau aux yeux de mes lecteius, je ferai remarquer que, précédemment à cette époque même, par conséquent avant que l’utérus puisse, dans Fhypotbèse que nous combattons , soumettre à son empire les actions et les affections de la femme, les deux sexes, souvent confondus dans les jeux dont on amuse leur enfance, ont cependant des caractères distinctifs tellement prononcés qu’on ne peut se méprendre en les voyant. A quoi peut tenir une pareille différence ? Pourquoi et comment se fait-il que la jeune fille impubère ait déjà toutes les manières de son sexe, qu’elle en possède l’esprit délié, la gentillesse et les grâces ? D’où lui vient cette sensibilité profonde qui l’expose à tant d’infortunes? Si, comme je l’ai déjà dit, on fait attention à la délicatesse de l’organisation delà femme, à l’état particulier de son système nerveux ; si on tient compte de l’influence de l’éducation qu’on lui donne, et qui tend a développer outre mesure les organes auxquels tant de précieuses facultés sont départies ; si nous considérons encore la place qu’elle occupe, le rôle auquel elle est appelée dans la société, les préjugés et les institutions vicieuses auxquels elle est asservie, nous n’aurons plus recours, pour l’explication des différents phéno-
mènes qu’elle présente dans le cours de son existence, à l’influence de l’utérus, et nous aurons bientôt, à l’aide de ces aperçus, trouvé la solution du problème.
Une observation très curieuse, consignée par le professeur Caillot dans le second volume des Mémoires de la société médicale de Paris, prouve mieux que tous les raisonnements qu’on pourrait accumuler jusqu’à quel point les caractères du sexe sont indépendants de l’influence de l’utérus. « Une femme naît, croît et s’élève avec toutes les apparences extérieures de son sexe ; arrivée à l’âge de vingt à vingt-un ans, elle veut obéir au penchant qui l’entraîne : vains désirs ! efforts superflus! elle n’avait rien au-delà de la vulve, d’ailleurs bien conformée. Un petit canal, dont l’orifice n’offrait que deux lignes et demie de diamètre, tenait la place du vagin, et se terminait en cul-de-sac à un pouce de profondeur.
Les perquisitions les plus exactes, faites en introduisant une algalie dans la vessie urinaire et le doigt indicateur dans le rectum, ne purent faire rencontrer Tutérus. Le doigt introduit dans l’intestin sentait distinctement la convexité de la sonde placée dans la vessie, de manière qu’il était évident qu’aucun organe analogue à l’utérus ne séparait le bas-fond de ce viscère de
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la paroi antérieure du rectum. La jeune personne n’avait jamais été sujette à l’évacuation périodique qui accompagne ou précède l’époque de la puberté. Aucune hémorrhagie ne suppléait à cette excrétion ; elle n’éprouvait aucune des indispositions qu’occasione la non-apparition des règles; elle jouissait, au contraire, d’une santé florissante. Rien ne lui manquait des autres caractères de son sexe : son sein était peu développé. Parvenue à l’âge de vingt-six à vingt-sept ans, elle est devenue sujette à des pissements de sang assez fréquents. »
Je pourrais encore, à l’appui de notre opinion , consigner ici les faits qui se trouvent dans le précieux ouvrage de M. Gall sur la physiologie du cerveau, et qui démontrent, de la manière la plus positive, non seulement que le penchant aux plaisirs de l’amour subsiste dans l’absence des parties génitales, mais encore qu’il survit à la destruction même de ces parties ; mais l’étendue de mon travail ne comportant pas ces détails, j’arrive à la description des phénomènes qui signalent dans les deux sexes l’époque de la puberté, et je prie mes lecteurs de fixer leur attention sur leur ordre de succession.
Dans le premier âge de la vie, la nature n’est occupée que du développement et de la conser-
vation de l’individu. Les changements qui s’opèrent dans l’organisme se font lentement, sans secousse, et n’impriment aucune modification bien tranchée à la constitution physique et morale des deux sexes. Mais lorsque ce travail est achevé, le cerveau, qui jusqu’alors avait l’eeu passivement une foule d’impressions, prend un degré d’énergie dont se ressentent les facultés intellectuelles, les dispositions et les penchants départis à chaque individu. Le cervelet, suivant la remarque de Sœusmering, devient à cet organe comme un est à cinq, tandis que dans l’enfance il n’en fait que la septième partie. Les organes de la génération, soumis à son empire, se développent en raison de son volume et de son énergie; un nouvel ordre de fonctions vient alors animer la scène et tout préparer pour le grand oeuvre de la reproduction.
Vers le commencement de la puberté, vers cette époque si remarquable de la vie, l’adolescent , qui entre dans cet âge que l’on a comparé au printemps de l’année, éprouve une chaleur nouvelle qui le pénètre ; il ressent une agitation intérieure qui lui était inconnue ; un mélange de douleur et de plaisir s’empare de son cœur ; sa tète se remplit d’illusions ; ses incertitudes, ses craintes sont remplacées par des rêves de bon-
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heur. Ces rêveries remplissent son âme : ses plaisirs ordinaires ne lui suffisent plus ; souvent ils le fatiguent et l’ennuient. Les occupations qu’il aimait lui deviennent indifférentes ou pénibles; la société l’incommode, la présence même de ses amis l’importune ; une mélancolie qui le charme l’entraîne dans la solitude; il se plaît à errer à l’ombre des bois , ou à s’abandonner, sur le bord d’un ruisseau ou sur le sommet d’une roche escarpée, à. tous les mouvements de son coeur et de son inspiration. Si une tendresse douce et éclairée, si une sagesse indulgente, ne viennent à son secours et ne dirigent pas par la raison , -embellie de tous les charmes du sentiment, cette confusion d’idées, de désirs, de sensations et de vœux , son esprit exalté peut l’entraîner dans plus d’un précipice; et là jeune fille innocente, dont le système nerveux est plus mobile, a souvent plus besoin encore, vers cette époque orageuse, de trouver un asile dans le sein d’une mère aussi bonne que prudente.
Comment cette description, qui appartient pi’esque tout entière aux .médecins dont nous combattons l’opinion, ne leur a-t-elle pas fait au moins soupçonner la vérité ? comment des observations semblables ont-elles pu les conduire à subordonner l’action du cerveau à l’influence
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des organes génitaux? Peut-on donner au contraire , je ne dis pas de son indépendance, mais de sa suprématie, des témoignages plus nombreux et plus éclatants ?
Il n’est point de mon sujet d’indiquer ici les changements nombreux qui s’opèrent dans tout l’organisme à cet âge de la vie. Ces importants phénomènes n’ont point échappé d’ailleurs aux philosophes et aux médecins, et iis en ont meme retracé la peinture avec toutes les grâces et tous les charmes du style; mais, dominés par l’idée que nous nous efforçons de réfuter aujourd’hui, ils n’ont pu ou n’ont pas voulu voir que les organes de la génération, qui éprouvent alors dans les deux sexes des modifications bien connues, ne sont point les seuls dans l’économie à recevoir une puissante influence, qu’ils ne font vraiment que participer au mouvement général, et qu’ils ne peuvent être , comme tous les autres appareils extérieurs, que des instruments à l’aide desquels le cerveau législateur accomplit ses desseins.
Si je connaissais moins l’esprit humain, si je ne savais pas son orgueil et ses faiblesses, j’aurais peine à concevoir comment une idée si simple, si naturelle, et qui tout entière repose sur l’observation, a pu trouver tant de détracteurs. Pour nous , qui cherchons autant qu’il est pos-
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sible à ne point nous en laisser imposer par l’autorité des noms célèbres, et qui ne reconnaissons pour vrai que ce qui est susceptible d’une démonstration rigoureuse, continuons à invoquer les secours de l’expérience, et prouvons par de nouveaux faits la vérité de notre assertion.
Suivant la diversité des causes à l’influence desquelles ils ont été soumis, les deux sexes présentent souvent entre eux, à l’époque de la puberté, des contrastes frappants qu’il ne nous est point permis de passer sous silence. Pour ne parler ici que de la femme, par exemple, qui n’a pas observé la différence qui existe sous ce rapport entre la robuste villageoise, dont le teint frais, le caractère enjoué, les fonctions régulières annoncent la paix de l’âme et l’inactivité du cerveau, et ces jeunes filles sans vigueur, dont les chairs molles et décolorées, la susceptibilité, les inégalités d’humeur, des souffrances presque continuelles, et tous les désordres de la menstruation, expriment avec tant de vérité les inquiétudes de l’esprit et l’ébranlement profond de tout le système nerveux ?
C’est ici que se place naturellement l’observation d’Hippocrate relative au désordre mental dans lequel la puberté peut jeter les jeunes filles. « On les voit invoquer les plus grands
maux, dit ce grand médecin. Elles parlent de se jeter dans les puits, de s’étrangler, comme de choses préférables à leur situation. Quelquefois même, sans être effrayées par des spectres, elles trouvent un certain plaisir à s’occuper de la mort. Lorsqu’elles reviennent à elles-mêmes , elles font des vœux à Diane. Les femmes suspendent, dans les temples , leurs bijoux avec leurs habits les plus précieux, trompées par les prêtres qui leur ordonnent d’agir ainsi’. »
Quelque profond que soit le respect dont je suis pénétré pour Hippocrate, quelque véné^ ration que m’inspire un talent observateur porté à un si haut degré, je ne puis m’empêcher cependant de signaler et de combattre en même temps l’erreur dans laquelle ce grand homme est tombé en subordonnant Faction du cerveau à la puissance des organes génitaux, erreur d’autant plus difficile à détruire que le monde médical , sur la foi de son nom , Fa adoptée sans aucune restriction. Je dois faire remarquer aussi que ces observations générales, confirmées chaque jour par l’expérience, ne sont ordinairement fournies, à moins d’une disposition héréditaire, que par des femmes qui sont fréquemment soumises
’ De his quœ ad virgines spectant, liberfoes.-
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aux effets de toutes les causes morales les plus capables d’ébranler l’organisme et d’aliéner l’entendement. L’éruption des règles, de même que leur suppréssion, entre dans le but de la nature. Les organes chargés d’exécuter ces fonctions ne sont point assujettis à des lois particulières; leurs phénomènes doivent être et sont effectivement en harmonie avec tous les autres appareils auxquels sont départies des fonctions ni moins importantes ni moins nécessaires, et dont la puissance et l’énergie se trouvent également en rapport avec le reste de l’économie.
Pour revenir aux différences que présentent souvent entre eux les adolescents, je demanderai, dans la comparaison que nous avons précédemment établie, comment des dispositions si contraires peuvent se manifester ? Pourquoi l’un de ces enfants paraît-il un être privilégié? Pourquoi la nature semble-t-elle avoir traité l’autre en marâtre? Gardons-nous de supposer ici, pour l’explication de ces différents phénomènes, des contradictions dans l’ordre des choses : observons bien plutôt, comme nous l’avons déjà dit, la diversité des causes qui ont modifié l’organisme, et ce qui nous semblait énigmatique cessera de nous paraître difficile à concevoir.
Dans les grandes villes, et surtout dans les
capitales , les enfants sont exposés à l’influence de mille causes morales qui tendent à vicier l’organisme par la prédominance funeste qu’elles font acquérir au système nerveux : je ne répéterai point ce que j’ai dit au commencement de cet ouvrage ; j’y renvoie mes lecteurs. J’insisterai seulement ici sur les effets intellectuels et moraux que produit la lecture des romans , et je laisserai parler le docteur Falret, qui, dans son excellent ouvrage sur le suicide et VhjpocJiondrie, en a parfaitement bien étudié l’influence et signalé les dangers.
Si un goût sévère, dit ce médecin , une morale épurée, ne président point au choix des livres dont la jeunesse fait le sujet de ses méditations et de ses entretiens, l’exercice de l’intelligence peut devenir une cause de mort volontaire. Dans l’enthousiasme d’une imagination exaltée, dans le délire des sentiments, causé par les tableaux d’une perfection qui n’est point accordée à la nature humaine, à combien d’idées fausses les hommes se confient, que de peines ils se préparent 1 Ils trouveront le monde méchant pour l’avoir imaginé trop bon ; ils le haïront pour l’avoir trop aimé. Le résultat est encore plus fâcheux, si leur sinistre prédisposition est favorisée parla lecture des écrits des apôtres
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du suicide : ils finissent par se croire sous le joug impérieux de la nécessité ; et dès lors le néant devient leur espoir, et le tombeau leur asile.
A cette cause puissante, et comme en faisant partie, il faut joindre la fréquentation des spectacles. C’est là que tout est mis en usage pour produire de fortes impressions sur l’âme des spectateurs, soit qu’on y rende avec une effrayante énergie les passions les plus violentes, soit que, pour frapper à la fois tous les sens, on y représente ces fêtes pleines de volupté*, où l’homme élevant, pour ainsi dire, son semblable dans des régions inconnues, le place en un instant dans un lieu de délices, de féerie et d’amour, pour l’abandonner presque aussitôt, et le laisser retomber dans la sphère orageuse où l’a placé la nature.
Après avoir passé de cette manière le temps précieux de l’adolescence et vicié la plus heureuse organisation, on devient enfin membre actif du grand corps social ; les peines inséparables de la vie achèvent alors de détruire les illusions qu’on s’était formées , et portent d’autant plus aisément, dans ces jeunes têtes, le trouble et la confusion, que, vivement frappées
* Allusion au grand Opéra.
de ces nouvelles impressions, elles s’étonnent d’avoir à supporter les coups de la fortune.
L’orgueil, qui s’est trouvé dans les circonstances les pins favorables pour acquérir un développement prodigieux, les soutient un instant dans la lutte; mais bientôt elles succombent, impuissantes qu’elles sont à réagir contre les calamités auxquelles elles n’étaient point préparées. Le désordre des autres fonctions se lie à celui du cerveau, et présente à l’observateur un tableau d’autant plus déplorable qu’oii est forcé d’avouer que l’homme seul est, dans cette circonstance, l’artisan de ses propres malheurs.
J’ai dit dans mon introduction que chaque organe, considéré dans son état physiologique et pathologique, avait ses rapports et ses influences , et qu’il pouvait conséquemment modifier ou déranger les fonctions. de ceux qui ont avec lui les sympathies les plus étroites, ou qui, par des circonstances singulières, sont les plus prédisposés à un état morbide. J’ai dit que je ne pouvais prétendre à affranchir le cerveau de cette loi générale, et c’est ici le lieu de le répéter encore ; mais après avoir fait cette indispensable et juste concession, je dois dire aussi qu’on a fait de cette loi une application trop étendue; on n’a point .assez senti
SUPPRESSIOiS DES RÈGLES. Il 5
que l’action de nos organes ( chacun d’eux considéré isolément ) n’est point égale ; qu’il existe une énorme différence entre les sympathies que peuvent éveiller les foyers centraux de la vitalité et celles qui peuvent être mises en jeu par de simples appareils extérieurs, et qu’envisagée sous ce rapport, la puissance des organes génitaux a été portée beaucoup au-delà de ses limites : en voici des preuves irrécusables.
Des enfants de cinq, six, sept, huit, neuf ou dix ans, chez lesquels les parties génitales n’ont encore aucun développement, éprouvent cependant un penchant déterminé pour l’autre sexe , et, dans l’impossibilité de se satisfaire, se livrent arec une espèce de fureur à l’onanisme. Il n’est pas de praticien qui n’ait été consulté pour quelques uns de ces enfants, dont la nature a été le premier séducteur, et qui, dans les collèges et les pensions, menacent les moeurs et la santé de leurs condisciples. Un examen superficiel avait pu seul faire croire que les actes auxquels ils s’abandonnent devaient être toujours attribués aux circonstances extérieures , tenaient à une espèce de dépravation morale, et accusaient la négligence des chefs d’institution ; car dans cette hypothèse les effets en seraient généraux, et l’on ne pourrait expliquer la vio-
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lence de ce même penchant chez des enfants soumis à une éducation particulière, et soustraits avec le plus grand soin à toutes les causes capables d’allumer les sens et d’exciter l’imagination.
L’eunuque, dépouillé de presque tous les caractères de son sexe, n’en recherche pas moins les plaisirs de l’amour. « Le malheureux, dit Roussel, survivant à sa nullité, voit encore dans la femme, sinon le bonheur, du moins une image du bonheur ; il tourne en frémissant autour de ce fantôme ; il s’attache à lui ; il ne peut s’en séparer, et jouit au moins de ses tentatives, au défaut de la véritable jouissance. »
Qui ne connaît l’histoire d’Abeilard ? Mutilé à la fleur de ses ans, vivant dans la solitude la plus sauvage, au milieu des exercices d’une austère piété, Héloïse est constamment présente à sa pensée. Lisez ses lettres ; elles ne sont point d’un maître, d’un confesseur, d’un homme froid et insensible : elles sont d’un homme qui a aimé et qui aime encore, qui l’avoue, et qui ne sait consoler sa maîtresse qu’en lui racontant tout ce qu’fl. souffre, tout ce qu’il lui en coûte d’étre séparé d’elle. ( Zimmermann. )
L’homme adulte, épuisé par l’abus des plaisirs, et le vieillard, sont quelquefois dans un aussi
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déplorable état : des désirs violents les consument, et les organes de la génération, inertes et flétris, ne peuvent servir leur volonté.
Dans les considérations auxquelles nous nous sommes livré précédemment, on a vu que toutes les causes qui rendent la puberté précoce et orageuse sont celles qui mettent l’encéphale prématurément et trop violemment en exercice ; les causes qui provoquent à l’acte générateur, qui éveillent et rendent plus impérieux les désirs, étant les mêmes, je m’abstiens de les énumérer , et je fais seulement remarquer en passant la multitude et la force des objections que le système de nos adversaires laisse absolument sans réponse.
Quand il s’agit de chercher à connaître la nature de l’homme et par conséquent le siège et la source de ses sentiments et de ses penchants , on ne doit rien négliger pour arriver à un aussi beau résultat; mais, comme on le sait bien,.on ne scrute point une pareille matière sans aborder et toucher parfois des sujets délicats. Sans doute il faut les traiter avec décence, réserye et dignité : néanmoins un médecin ne doit pas porter trop loin les scrupules ; il peut, dans quelques circonstances, enfreindre les usages populaires pour servir avec plus d’avantage la
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science et la vérité. Maintenant que l’on connaît sur cet objet ma profession de foi, je rentre dans mon texte, et je vais prouver par de nouveaux faits qu’il est peu d’organes dans l’économie qui soient plus subordonnés aux affections de l’âme que ceux de la génération.
Le bruit, la frayeur, la crainte, en paralysent l’action. Au moment où les désirs sont les plus violents, où l’imagination ne peint que bonheur et volupté, un souvenir, un mot équivoque, un soupir mal interprété, suffisent à l’instant même pour détruire le charme et glacer tous les sens.
Le silence, le mystère, les complaisances de l’objet aimé, tout ce qui laisse l’esprit dans la tranquillité, favorise au contraire les fonctions de ces organes et en augmente l’énergie.
Mille exemples prouvent qu’un homme trop fortement épris perd, par la vivacité de sa passion, la faculté d’en posséder l’objet; qu’après avoir épuisé presque toutes ses forces dans le feu des désirs et les illusions d’un bonheur anticipé , le trouble qui l’émeut à la seule vue du bonheur présent achève d’en dissiper le reste, et n’en laisse plus pour la réalité ; et qu’ainsi, contraire à lui-même, l’amour éperdu s’éteint à force de transports, et s’anéantit par son propre excès.
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Catxille soupire pour Lesbie : au souvenir de sa maîtresse, son esprit, échauffé par mille images voluptueuses, ne connaît plus de félicité que par la possession de tant de charmes. Catulle plaît, Lesbie cède ; mais le moment de la victoire est celui de la faiblesse et de l’humiliation : rendu avant de combattre, Catulle se cherche et ne se trouve plus ; il s’étonne de s’échapper à luimême. Affligé d’avoir tant promis, confus de tenir si peu, et de n’accorder à l’amour que le prix que l’on garde à la haine, il gémit d’un triomphe qui le couvre de honte ; et consumé désormais de l’ardeur et des vains efforts de sa flamme, adorateur sans culte et sans offrandes, il s’éloigne avec désespoir d’une beauté que ses ser^ ments et sa froideur ont doublement outragée.
Je n’examine point si ce tableau, que l’on doit à M. PerCy, dont l’Institut déplore en ce moment la perte, offre dans l’expression trop d’abondance et de coloris. Qu’il plaise à quelques lecteurs, qu’il alimente l’esprit satyrique et frondeur de quelques autres, ces différences individuelles dans la manière d’étre affecté ne me regardent pas, et sont entièrement étrangères à mon objet. J’ai cité cette observation, parcequ elle fait voir, de la manière la plus positive, le rôle important que joue le cerveau dans l’acte de la
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reproduction ; parcequ’elle s’ajoute conséquemment avec avantage à toutes les preuves que j’ai déjà données, et que je ne pouvais réellement en choisir une plus intéressante, tant sous le rapport de l’homme qui en a fourni le sujet, que sous celui de l’auteur qui nous l’a communiquée.
Dans les sciences, et dans la médecine surtout, les observations des poètes ne sont d’aucune valeur aux yeux de quelques personnes ; quelque fondée que soit la crainte dé voir, dans des études sévères, substituer à des faits rigoureux les illusions et les produits de l’imagination, il faut cependant se dégager de tout préjugé, rendre à chacun ce qui lui appartient, prendre la vérité partout où elle est, et reconnaître que plusieurs d’entre eux ont montré dans leurs écrits unè con-*naissance assez approfondie de la nature de l’homme, pour qu’on ne ptiisse, sans ignorance, sans orgueil ou sans mauvaise foi, récuser dans toutes les circonstances leur autorité et démentir leur témoignage.
Ce sont les poètes, par exemple, qui, les premiers , ont fait remarquer que la séduction des Heux entre pour beaucoup dans l’amour, et qu’il y a des conseils de volupté jusque dans l’air embaumé qu’on respire. Armide , parmi toutes les surprises qu’elle ménage au jeune Renaud, pro-
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digue les fleurs et leurs parfums autour de lui ; c’est aussi parmi les fleurs que Milton a placé la couche des deux premiers époux du monde.
Rousseau, qui appelait l’odorat le sens de l’imagination , a fait la même remarque. « Le doux parfum d’un cabinet de toilette, dit-il dans son Émile, n’est pas un piège aussi faible que l’on pense; et je ne sais s’il faut féliciter ou plaindre l’homme sage et peu sensible que l’odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.
Ces observations ingénieuses, faites par des hommes qui ne voulaient ni créer ni défendre un système, donnent à mon opinion une force nouvelle ; elles mettent au grand jour la dépen-r dance immédiate où se trouve être, des systèmes nerveux supérieurs, l’appareil érectile de la génération; et comme elles sont incontestables, elles vengent les littérateurs du mépris que certains hommes ont toujours manifesté pour leurs compositions.
Maintenant que, par des faits incontestables, nous avons démontré combien l’opinion qui subordonnait le cerveau aux organes de la génération était exagérée, voyons si la suppression des règles est cause oü effet de l’aliénation mentale , et continuons, pour la solution de cette question, à puiser nos preuves dans l’observa-
tion rigoureuse des phénomènes de la nature.
Au commencement de ce chapitre, j’ai fait entendre que l’apparition des règles était une des circonstances les plus importantes de l’époque de la puberté, mais que je ne regardais cependant pas cet écoulement périodique comme tout-à-fait indispensable pour signaler cette époque. Ici l’observation ne nous contredit point encore. On a vu des femmes parvenir à leur complet développement , et devenir enceintes sans jamais avoir été réglées. Rondelet et Joubert en citent des exemples. Le docteur Maigrier a connu une femme malade à l’hospice Cochin, qui n’était réglée que lorsqu’elle devenait grosse. Remarquons bien que, dans toutes ces circonstances, il n’est point fait mention de troubles nerveux, et que, par conséquent, si la première opinion, qui fait dépendre l’aliénation mentale, ou toute autre maladie nerveuse, d’une irrégularité dans la menstruation, avait quelque fondement, il est assez difficile de concevoir comment, à plus forte raison, l’absence totale de cet écoulement n’apporterait pas dans le cerveau, ou le système nerveux en général, les désordres les plus graves et les plus singuliers.
Les difficultés se multiplient encore pour les fauteurs de cette opinion , si à toutes ces con-
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sidérations nous ajoutons que c’est également à dater de cette époque orageuse que le jeune homme est le plus exposé à tomber dans les égarements de la raison. Cette objection me paraît forte et solide, et, à moins de recourir aux subterfuges les plus misérables, on sera forcé de reconnaître que le cerveau, organe, siège, condition matérielle de l’intelligence , des passions et des affections, n’est point trouble dans ses fonctions par la suppression d’écoulements auxquels tous les individus ne sont pas indistinctement soumis, et qu’il faut nécessairement admettre, pour l’explication satisfaisante de ces nombreux phénomènes, des causes plus directes, plus générales, par l’influence desquelles les deux sexes sont également et aussi puissamment modifiés.
Cela est si vrai, qu’on voit tous les jours des filles et des femmes ressentir, pendant la menstruation , des émotions morales assez vives pour occasioner l’aliénation mentale, et cependant cet écoulement, que l’on met toujours en première ligne, et dont on regarde la suppression comme cause indispensable de tous les accidents, n’éprouver dans son cours aucune interruption.
La suppression des règles dépend tellement de l’affection primitive du cerveau, que, dans
les cas d’aliénation mentale où ce symptôme vient à s’ajouter aux autres, tous les moyens que l’on tente pour rappeler l’écoulement sont infructueux tant que l’affection de l’encéphale persiste dans son état aigu. Lorsqu’au contraire l’irritation de cet organe s’affaiblit, lorsqu’il entre en voie de guérison, les règles r^ommencent à couler; mais le bien-être du cerveau a précédé et n’a pas suivi leur rétablissement, comme le croient encore tant de médecins distingués. Il arrive alors ce qu’on observe d’ailleurs à la terminaison de toutes les autres maladies aiguës qui frappent un organe important, c’està-dire qu’une détente générale s’opère dans l’économie, au moment où l’organe, dont la lésion primitive avait éveillé des sympathies plus ou moins nonabreuses, revient à son état normal.
PREMIÈRE ORSERVATI.OJf.
Une demoiselle âgée de 3o ans, d’un tempérament nerveux, d’une constitution délicate, d’un caractère doux et sensible, est abandonnée pai' son amant; elle devient triste, maigrit beaucoup : les menstrues coulent mal, et sont irrégulières, peu abondantes; elle est tourmentée par la constipation et des coliques.
SUPPRESSION DES RÈGLES
Quelques mois après, on lui vole le fruit de son travail et de son économie; les menstrues se suppriment: son enfant meurt; le chagrin est à son comble; les menstrues ne paraissent point, et la fureur la plus violente éclate après dix jours : la malade délire sur toutes sortes d’objets. Elle est conduite à la Salpétrière, le 1 3 octobre 18oi. Cheveux noirs, peau brune, les yeux hagards, le visage très rouge, quelquefois pâle ; haleine fétide , lèvres noires ; agitation extrême, cris, frayeurs, menaces, rire convulsif; elle jure, elle frappe, elle méconnaît ses parents et ses amis. Malgré le désordre de toutes ses idées, elle reste déconcertée de se trouver dans l’hospice : elle est plus calme; nuit agitée ;*constipation opiniâtre.
i 5 et i6, bains tièdes: calme, colique, frisson fugace, pâleur instantanée de la face.
18. La malade écoute les avis et les conseils, témoigne un peu de confiance, délire moins; déjections alvines très pénibles, sommeil léger, apparition des menstrues.
19. Rémission très marquée ; elle marche nupieds ; suspension des menstrues ; coloration de la face, les yeux brillants ; malaise général, inquiétude, défiance, délire momentané. Bains de pieds, boisson aromatique : sommeil, retour des
menstrues, qui coulent abondamment. Les jours suivants, la malade éprouve tous le soirs un peu de chaleur fébrile, suivie de sueur abondante. Le mois suivant, les menstrues parurent sans effort et sans orage, et cette personne fut rendue à sa famille après quelques jours, éprouvant souvent des accès hystériques très violents