DE L’ALIÉNATION MENTALE
Maintenant que nous connaissons la nature et le siège des maladies mentales, et que nous avons considéré le mode d’action de leurs cau-r ses, nous allons nous occuper de la partie la plus intéressante de leur histoire : je veux parler du traitement de ces affections.
Dans toute maladie, se proposer de modifier l’organe altéré, de manière à le ramener à son état physiologique, tel doit être le but constant des efforts du médecin. Dans l’aliénation mentale, c’est sur le cerveau essentiellement et primitivement lésé qu’il faut spécialement diriger les ressources de la thérapeutique.
On peut agir sur cet organe de deux manières, directement ou indirectement : les moyens directs sont les moyens intellectuels et moraux de nos devanciers, ou bien encore, en d’autres termes pour nous , les nioyens directs ne sont
TRAITEMENT
autre chose que l’exercice ou le repos que l’on fait prendre au cerveau, ou simplement à quelques unes de ses parties.
Tout ce que la thérapeutique emprunte à la physique proprement dite , tels que médicaments , douches, saignées, moxa, vésicatoires, rentre dans ce qu’on appelle les moyens indirects.
Dans l’état actuel des connaissances, les moyens indirects ou physiques ne sont pas en crédit pour le traitement des maladies mentales. Je sais qu’on en a abusé, je sais que, sans distinction, sans lumière, sans réserve, on en a fait en quelque sorte une application banale à la masse des aliénés ; mais, d’après la conviction qu’a fait naître en moi l’observation Journalière de ces malades, et certains faits dont j’ai été témoin dans les hôpitaux , ou que j’ai vu rapportés par des auteurs dignes de foi, je ne puis m’empêcher de croire et de dire que l’emploi m’en paraît trop négligé. Une autre considération non moins importante frappera nos lecteurs. Aujourd’hui que nous connaissons le siège de la maladie, et que nous commençons à apprécier le mode d’altération de l’organe affecté, aujourd’hui qu’il ne reste aucun doute sur la corrélation qui subsiste entre l’état pathologique du cerveau et les troubles.intellec-
DE l’aliénation MENTALE. Sqo tuels et moraux qui caractérisent l’aliénation, nous pensons que cet organe ne doit plus être séparé du reste de l’économie, et que l’on peut adopter pour les lésions cérébrales ou méningiennes, particulièrement lorsqu’elles sont passées à l’état chronique, les moyens dont l’expérience a mille et mille fois montré les avantages dans les affections à peu près identiques de tous les autres organes. Que les médecins donc s’attachent à bien constater l’état du cerveau : les indications curatives se présenteront d’elles-mêmes , et se multiplieront en raison de la sagacité et du génie de l’observateur.
De tous les moyens que la médecine peut fournir à la thérapeutique des maladies mentales, je n’en connais pas de plus puissant que l’isolement ; son influence sur le cerveau est tout à la fois active et passive. Les développements dans lesquels je vais entrer vont expliquer ma pensée.
Avant d’indiquer comment l’isolement agit d’une manière immédiate et active sur le cerveau des aliénés, faisons connaître par opposition la situation dans laquelle se trouvent, au milieu de leur famille, le plus grand nombre de ces infortunés. La comparaison que l’on pourra facilement établir entre ces deux modes d’exis-
TRAIÎEMËKT
tence servira peut-être à cette partie encore peu avancée du traitement des maladies cérébrales.
Lorsqu’une personne a perdu la tête, si le délire iie s’étend pas à toutes sortes d’objets, s’il ïi’est pas accompagné de fureur ou d’une grande agitation, il reste presque toujours des doutes dans l’esprit des parents sur le véritable caractère de l’affection : le malade raisonne-t-îl avéc justesse sur un certain nombre de points, en voilà assez pour éloigner toute idée d’aliénation. c Ce n’est qu’une idée, s’écrie de concert la famille, il sera facile de lui en démontrer la fausseté.» En partant de ce principe, ôn emploie toutes les ressources de l’argumentation; les parents ou les amis intimes, qui, par leur énergie morale, leurs succès dans le monde, Ou l’étendue de leurs connaissances, obtiennent lé pins de confiance ou exercent le plus d’autorité dans la famille, viennent à tour de rôle ou tous ensemble discuter avec le malade, ne doutant pas un seul instant qu’il ne se rende bientôt à la raison et à la vérité , dont ils se regardent avec bonbomie comme les interprètes et les représentants ; et les discussions continuent jusqu’au moment où, par cette logique intempestive, le malade, excité chaque jour dans le sens de son délire, et ayant
DE l’aLIÉHATION MENTALE. SgS
fait à chaque nouvelle attaque des efforts intellectuels incroyables pour motiver sa conduite et ses discours , arrive à un tel degré d’exaltation qu’il finit, par ses emportements ou la fixité de ses idées, par effrayer, fatiguer ou confondre tous ceux qui, à force de constance et de prétendues bonnes raisons, croyaient pouvoir redresser son entendement, ne voulaient pas croire à l’existence de la folie , et qui avec les meilleures intentions possibles l’ont mis dans un état voisin de l’incurabilité.
Ce n’est pas toujours là le tableau que présente une famille qui veut garder près d’elle un de ses membres aliéné : il est quelquefois tout-àfait différent : seulement les moyens opposés que l’on croit devoir employer conduisent absolument aux mêmes résultats : on va s’en convaincre aisément.
Que ces hommes qui s’attachent à déprécier dans leurs écrits l’espèce humaine aillent observer la conduite que tiennent beaucoup de personnes avec leurs parents aliénés, ils reviendront bientôt de leur opinion trop exclusive ; ils remarqueront souvent qu’il est impossible de porter plus loin que ne le font quelques uns de ces individus les attentions, la bienveillance , le dévouement et l’expression de toutes les. autres qua-
TRAITEMENT
lités qui peuvent honorer nos semblables , et ils s’affligeront seulement avec nous de ce que des sentiments si profonds, si désintéressés, si respectables , ne soient pas plus éclairés, puisque leur manifestation ne peut, comme le moyen précédent, qu’être préjudiciable aux infortunés qu on veut cependant à tout prix soulager ou guérir.
- Dans les circonstances dont nous parlons, l’aliénation n’est point contestée; on s’étudie au contraire à en bien saisir, le caractère, afin d’éviter au malade toute impression qui ne serait pas en rapport avec les penchants ou les sentiments qui le préoccupent ou qui le dominent violemment. On ne peut, à ce sujet, se faire une idée de la condescendance de quelques parents. Si je rapportais certains faits qui sont à ma connaissance, je suis persuadé qu’on ne voudrait pas les croire, tant la conduite des individus qui les ont fournis, et qui croyaient bien faire, était ridicule et extravagante ! J’en fais donc grâce à mes lecteurs. Qu’il nous suffise d’assurer, sans crainte d’être démenti par les médecins qui vivent comme nous au milieu de ces malades , et qui ont des relations multipliées avec leurs parents, que, dans une famille où il y a un aliéné, fréquemment la tête en délire
DE l’aliénation mentale. 397 gouverne à un tel point la maison, qu’elle annule les puissances intellectuelles qui par hasard voudraient s’y faire entendre. Quelle est la conséquence d’une abnégation si peu raisonnée et si mal entendue? La voici : le malade, obtenant satisfaction pleine et entière, et presque à chaque instant répétée, de ses volontés, fait acquérir, par cet exercice soutenu, une force démesurée aux facultés qui sont déjà trop énergiques; il se fortifie dans les idées que tout le monde entretient, et dont* rien d’extérieur ne contre-balance l’action; l’irritation de la partie cérébrale affectée s’étend de jour en jour davantage, ou devient plus profonde; et ce n’est encore ici qu’après avoir échoué dans l’emploi de tous ces moyens, que l’on s’avise enfin de réclamer les secours d’un médecin éclairé.
Puissent ces vérités arriver à la connaissance des parents des malades ! Si elles font impression sur leur esprit, ils n’en resteront pas moins bienveillants; mais ils comprendront peut-être qu’il est quelquefois très utile de substituer la raison aux sentiments les plus honorables en^eux-mêmes, et, mieux instruits sur leurs devoirs et les intérêts des infortunés qu’ils désirent si ardemment servir , ils pourront puissamment contribuer à rendre les guérisons plus faciles et plus nombreuses.
TRAITEMENT
Les considérations suivantes, que nous devons au professeur Esquirol, donnent tout le poids de leur autorité à celles que nous avons présentées.
« Souvent la cause de l’aliénation mentale, dit-il, existe au sein de la famille ; elle prend sa source dans des chagrins, des dissensions domestiques, des revers de fortune, des privations, etc.; et la présence des parents et des amis irrite le mal, souvent même sans qu’ils s’en doutent.
Quelquefois un excès de tendresse entretient la maladie. Un mari se persuade qu’il ne peut faire lé bonheur dé sa femme ; il prend la résolution de la fuir , et menace de terminer son existence, puisque c’est le seul moyen de rendre sa femme heureuse. Les pleurs de sa femme, sa contenance triste , sont autant de nouveaux moyens qui persuadent à cet infortuné qu’il ne peut rien faire de mieux que de se détruire. »
«Cet autre malheureux, devenu toüt-à-coup maître de la terre, dicte des ordres souverains à tout ce qui l’environne; il prétend être obéi aveuglément de ceux qu’il a coutume de voir céder à ses volontés, par respect ou par affection. Sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques , sont des sujets: ils ont toujours obéi; comment oseraient-ils être désobéissants? Il est
DE L’ALlÉ-NâiTIOîr MEKTALE. Sgg
dans ses états; il commande en despote; il est prêt à punir avec la dernière sévérité quiconque osera faire la moindre remontrance. Ce qu’il exige est impossible; n’importe, il le veut ; les volontés des grands de la terre doivent-elles rencontrer des obstacles invincibles? L’affliction de sa famille, le chagrin de ses amis, l’empressement de tous, leur déférence pour ses volontés et ses caprices, la répugnance de chacun pour le contrarier, par la crainte d’exaspérer ses fureurs, tout ne contribue-t-il point à le confirmer dans ses idées de puissance et de domination? Enlevez-le à ses prétentions, en le transportant hors de chez lui, hors de son empire ; éloigné de ses sujets, entouré d’objets nouveaux, il recueillera ses idées, dirigera son attention pour se reconnaître lui-même, et pour se mettre en rapport avec ses commensaux. »
Tels sont, pour la guérison, les obstacles et les inconvénients du séjour des aliénés dans leur famille. Observons maintenant les effets qu’ils retirent de l’isolement dans une maison qui leur est consacrée.
L’aliéné, séparé de sa famille, se trouve déjà par cela même soustrait, dans la majorité des cas, aux causes qui ont provoqué le développement du délire, et qui par leur action journa-
TE.A 1 TEMEITT
4oo
lière l’entretiennent et tendent à le perpétuer ; ajoutons à cet avantage que, dans un établissement destiné au traitement de ces affections, on a pris pour les malades une foule de dispositions relatives au caractère de l’aliénation qu’ils peuvent présenter. Un aliéné , par exemple , dont le délire s’étend à toute sorte d’objets , dont la sensibilité générale est augmentée , dont les sens très irritables transmettent au cerveau des impressions vives et multipliées, peut y vivre loin de toute excitation, dans le silence, le recueillement et le calme intellectuel et moral si nécessaire à son état. Jamais dans une maison particulière, où l’on aura cherché à isoler le malade à grands frais , on ne pourra trouver toutes les choses extérieures aussi convenablement disposées. Si l’agitation de l’aliéné va jusqu’à la fureur, vous serez obligé, pour sa propre conservation , ou pour échapper à sa violence, d e lutter pour ainsi dire corps à corps avec lui et de le maintenir par des liens dans une im’ mobilité presque absolue sur sa couche ; ce com- : bat singulier, cette contrainte douloureuse, que vous prolongez en raison des obstacles que vous avez surmontés et de l’effroi que le malade vous a inspiré, augmentent nécessairement les symptômes. Dans une maison d’aliénés , les soins sont
DE l’aLI^UATION MENTALE. Ij^Ql
mieux entendus, les domestiques mieux exercés, et, je le répète, toutes les dispositions sont mieux prises.Un malade, dans le cas de celui dont nous parlons, a presque toujours une rémission par le premier effet de l’isolement ; en présence des objets nouveaux qui frappent, pour ainsi dire, tous ses sens à la fois, il fixe son attention, s’étonne, et cherche la signification de ce qu’il voit se passer autour de lui : c’est le moment où le médecin peut avec plus de facilité obtenir sa confiance ; retombe-t-il dans ses divagations et ses fureurs, est-il dangereux pour lui-mérae ou pour ceux qui l’entourent, on fait paraître dix ou douze hommes à ses yeux, et devant un aussi grand appareil de force, il est rare que ce malheureux ,-qui allait tout détruire ou tout bouleverser, ne se calme à l’instant et ne suive à la lettre les ordonnances qu’on lui prescrit ; disons en outre que, pendant le temps que dure l’agitation, il peut être mis à l’écart dans des endroits spacieux, ombragés et tranquilles , où il peut se livrer sans danger et avec avantage au mouvement que la nature semble impérieusement lui commander.
Les mélancoliques ou monomanes n’ont pas moins besoin que les maniaques de vivre dans l’isolement. La plupart de ces infortunés présentent
4o2 traitement
avec le trouble de leur intelligence, ou une exaltation, ou un affaiblissement, ou une perversion telle dans leurs facultés affectives ^ que la séparation d’avèc les personnes qui involontairement ont excité ces passions, cette indifférence, ou ces baines ^ est de première nécessité. La satisfaction que l’on chercherait à procurer à des sentiments si démesurés, à des affections si peu motivées, ne pourrait, ainsi que l’expérience l’a déjà démontré bien des fois, qu’aggraver l’état du ma-* îade. Ges aliénés sont d’autant plus dangereux, quils jouissent, sous une multitude de rapports , de la raison la plus saine, et que, recueillis en eux-mêmes, réservés jusqu’à la défiance, ils ca*chent avec le plus grand soin leurs projets , et qu’ils emploient toute sorte de moyens ingénieux pour en assurer l’exécution. Presque tous ces actes épouvantables dont on parle depuis quelques années, et dont quelques uns, soumis au jugement des jurisconsultes et des médecins, ont été considérés comme le produit de l’aliénation mentale, ont été exécutés par des monomanes.
Une réflexion toute naturelle , et qu’on ne trou-* vera peut-être pas déplacée, puisqu’elle peut serv vir à ces malades, se présente ici sous ma plume ; c’est que, d’après les atrocités de ce genre, qui semblentmultiplier encore aujourd’hui, l’in-
DE l’ ALIÏA'ATIOK 3IENTALE. l{00
térêt social s’ajouté àux motifs que nous avonsi fait connaître pour demander et exiger l’isole-r ment de pareils infortunés, ,
Encore un des grands avantages de risolement dans une maison spécialement destinée au trai-? tement des affections cérébrales, c’est que, dans un établissement de cette nature, tout est subor-*donné à des règlements invariables; les malades se lèvent, se promènent, se couchent à des heures déterminées ; les repas se prennent avec la même régularité. Personne ne peut, à moins d’une in^ disposition, se soustraire à l’ordre établi. Le ma* lade qui ne veut point obéir est obligé de motiver son refus; son médecin est son juge. Le médecin est pénétré de respect pour le malheur; il est plein de bienveillance, son instruction est pror fonde, et sa raison facile à contenter. Si l’aliéné n’est point fondé dans ses demandes ou ses réclamations , si quelques particularités s’engagent pas le médecin à composer avec l’opiniâtreté qu’il manifeste, le règlement s’exécute;et l’impression intellectuelle et morale qui en est la conséquence arrête souvent le désordre de la pensée , ou distrait fortement de ses préoccupations celui qui, absorbé dans un seul sentiment, se montrait insensible à toutes choses.
L’assujettissement rigoureux aux règles con-
4o4 traite me jNT
sacrées est aussi utile aux aliénés qu’aux enfants qu’on veut discipliner. Dans les petites comme dans les grandes circonstances, ce sont toujours elles qu’il faut invoquer. Le médecin, le premier, doit s’en montrer l’esclave, pour que les malades, qui sont presque tous susceptibles sous le rapport de l’orgueil, soient bien convaincus qu’ils ne sont pas le jouet des passions du des caprices d’un homme. Les résistances continuelfts et régulières que trouvent ainsi ces têtes désordonnées dans les objets extérieurs, impriment au cerveau des mouvements uniformes ; et quoiqu’il soit vrai de dire que l’aliénation rend les impressions de ces résistances moins avantageuses qu’elles ne le seraient chez l’homme en bonne santé, on ne doit pas moins les considérer comme des puissances directrices et tutélaires.
On doit d’autant moins hésiter à isoler un malade, que les soins qu’un aliéné reçoit au sein de sa famille sont comptés pour rien : ainsi que l’a fait observer M. Esquirol, chacun fait son devoir en s’empressant autour de lui ; hors de chez lui, les soins qu’on lui prodigue sont appréciés, parcequ’ils sont nouveaux, parcequ’ils ne sont pas rigoureusement dus. Les prévenances, les attentions, la douceur, agiront sur lui, parcequ’il a moins de droit de les attendre de gens
DE l’aLI^HATIOU mentale.
qu’il ne connaît pas. Qu’un homme exercé et habile profite de cette disposition, qu’il commande la confiance et l’estime par un ton ferme et assuré, bientôt l’aliéné trouvera dans cet inconnu un homme qu’il faut ménager, ou à la bonté duquel il faut s’abandonnér.
On a fait quelques objections contre l’isolement, elles sont jugées dans l’esprit de la plupart de nos confrères ; mais comme elles paraissent avoir encore toute leur force dans l’opinion du monde et de quelques médecins même, je crois devoir en entreprendre la réfutation.
On craint qu’un aliéné au milieu de ses compagnons d’infortune n’aggrave son état.
Si les personnes qui font cette réflexion avaient plus de circonspection dans l’esprit, elles iraient étudier les aliénés avant de donner des conseils pour leur direction, elles apprendraient alors que dans les hôpitaux et les établissements particuliers bien dirigés, on n’a point d’inconvénients à redouter de la réunion des malades; elles sauraient que des divisions sont établies non seulement pour les sexes, mais encore pour classer, suivant le caractère de l’aliénation, les infortunés qu’on y envoie subir un traitement ; elles sauraient que les malades turbulents, malpropres , furieux ou convalescents, habitent
'fRAÎTEMElST
dès quartiers séparés qui présentent eiix-mémes des sous-divisions, et qu’ils ne peuvent conséquemment en aucune manière se porter préjudice, et elles verraient en même temps que l’on ne rassemble sous le même toit et dans lé même cercle que tous ceux qui peuvent -, autant que possible , réagir avec avantage les uns sur les autres. Je dis autant que possible ; car c’est chose digne de compassion et tout à la fois d’un bien haut intérêt que d’observer un certain nombre d’aliénés réunis dans un même endroit. Semblables- à des hommes bien portants, mais passionnés à l’excès, ils sont morts à tout ce qui les entoure , i’égoïsnle les isole tous ; ils sont Seuls au milieu du monde; Heureux ceux qui peuvent être frappés par quelques uns des ta^bleaux comiques ou bizarres qu’ils ont quelquefois souS les yeuxl Cette vue les fait réfléchir sUr “leur état, sûr leur position nouvelle et extraordinaire ; en outre de cela, la privation de leur liberté, l’ennui, le désir de revoir les objets de leur affection, sont autant de causes morales et -intellectuelles qui peuvent rendre de jour en jour les préoccupations moins fortes , et qui, en les contraignant à vivre à l’exlérieur, les dispose à s’oublier eux-mêmes et à ressaisir insensiblement l’existence intellectuelle et
Dï: L’ALlilfATlON MENTALE.
morale qu’ils avaient en quelque sorte perdue.
Quelques uns de ces malades sont tellement concentrés en eux-mêmes, et ont si peu de rai-»' son , que souvent ils n’apprécient point le lieu dans lequel on les a mis et les personnes dont ils sont entourés.
On craint aussi que les aliénés séparés de leur famille ne s’en affligent et n’empirent ainsi leur état. O n répond à cela par une vérité d’observa*tion : c’est que presque tous ces malades , particulièrement les monomanes, offrent une telle perversion dans les qualités affectives, qu’ils sont, dans la grande majorité des cas, insensibles à la séparation ; si par hasard ils n’y sont point indifférents, il ne faut point s’en affecter, puisque, par cela même, le médecin a un moyen de plus pour agir vivement sur leur esprit.
Quelques personnes ont pensé , suivant le docteur Georget, qu’il était encore à craindre qu’on n’abusât, contre la liberté individuelle, de séquestrer les aliénés. Si la liberté d’action doit cesser dès l’instant que la liberté morale n’existe plus, il faut, en effet, être bien certain de ne détruire l’une que lorsque l’autre l’est déjà. Dans un établissement public, surveillé par une administration supérieurè, un pareil abus n’est pas à craindre; or il est difficile de croire
4o8 TRAITEMENT
que dans un établissement particulier un médecin voulût se prêter à des manœuvres aussi viles qu’odieuses.
Un séjour plus ou moins prolongé dans un établissement n’est point le seul moyen A'isoler les aliénés dans le sens attaché à cette locution usitée : on peut encore les soustraire avec autant de facilité à l’action des causes qui les ont rendus malades, et leur faire éviter tous les inconvénients que nous avons fait connaître, et qui résultent des rapports qu’ils conservent avec leur famille , en les faisant voyager. Les impressions nouvelles et forcées qu’ils reçoivent, par ce changement total dans leur manière de vivre, peuvent opérer une diversion puissante dans les idées ou les sentiments exclusifs qui les préoccupent. Les voyages ne sont Ordinairement conseillés que dans la convalescence des affections mentales ; mais je crois que c’est trop en restreindre l’emploi, et qu’on pourrait s’en servir avec le plus grand avantage chez les monomanes, à quelque période de leur maladie qu’on veuille les considérer. Cette idée, qui perce dans les écrits de notre vénérable Pinel , et qui lui a été suscitée , tant par la lecture la plus approfondie des auteurs anciens que par sa longue expérience et ses profondes méditations , me paraît
DE l’aUIÉNATIÔN MENTALE. 4^9
devoir fixer lattention des praticiens. Je suis sûr que l’application qu’on en pourrait faire (et nous avons déjà en faveur de cette opinion les observations bien connues des premiers temps de la médecine et l’autorité du grand bomme dont nous parlions à l’instant même ) fournirait à la thérapeutique des affections cérébrales une de ses ressources les plus puissantes et les mieux entendues. Je ne vois à cela qu’une difficulté, elle est dans l’exécution. Les malades doivent être accompagnés et guidés dans leurs voyages par un homme versé dans ces études spéciales et accoutumé à vivre avec ces infortunés ; et parmi ceux qui pourraient hardiment se charger d’un rôle aussi délicat, il en est très peu qui puissent se dérober aux occupations que leur réputation multiplie tous les jours autour d’eux. Mais ayons le plaisir et l’avantage d’entendre sur le sujet qui nous occupe notre Hippocrate moderne:
ce Une connaissance profonde de la nature de l’homme et du caractère général des mélancoliques j dit-il, a toujours fait vivement sentir la nécessité de leur communiquer des ébranlements profonds , de faire une diversion puissante à leurs idées sinistres, et d’agir par des impressions énergiques et long temps continuées sur tous
4lO TBAITEMENT
leurs sens externes. De sages institutions de ce genre ont fait une partie de la gloire des anciens prêtres d’Égypte. Jamais peut-être on n’a déployé pour un but plus louable toutes les ressources industrieuses des arts, les objets de pompe et de magnificence , les plaisirs variés des sens , l’aseendant puissant et les prestiges du culte.
» Aux deux extrémités de l’ancienne Ég}'^ptej qui était alors très peuplée et très florissante, continue cet observateur, il y avait des temples dédiés à Saturne, où les mélancoliques se rendaient en foule , et où des prêtres, profitant de leur crédulité confiante, secondaient leu? guérison prétendue miraculeuse par tous les moyens naturels que Fbygiène peut suggérer:
jeux , exercices récréatifs de toute espèce institués dans ces temples , peintures voluptueuses, images séduisantes exposées de toutes parts aux yeux des malades ; les chants les plus agréables , les sons les plus mélodieux charmaient souvent leurs oreilles ; ils se promenaient dans . des jardins fleuris, dans des bosquets ornés avec un art recherché,; tantôt on leur faisait respirer un air frais et saluhre sur le Nil, dans des bateaux décorés, et au milieu de concerts champêtres ; tantôt on les conduisait dans des îles riantes, où, sous le symbole de quelque divinité
DE l’aLIÉîîATIOIî MENTALE. 4* *
protectrice, on leur procurait des spectacles nouveaux et ingénieusement imaginés, et des sociétés choisies. Tous les moments étaient enfin conférés à quelque scène comique, à des danses grotesques, à un système d’amusement diversifie et soutenu par des idées religieuses. Un régime assorti et scrupuleusement observé, le voyage nécessaire pour se rendre dans ces saints lieux , tles fêtes continuelles instituées à dessein le long de la route , l’espoir fortifié par la superstition , l’habileté des prêtres à produire une diversion favorable et à écarter des idées tristes et mélancoliques , poüvaient-ils manquer de suspendre le sentiment de la douleur, de calmer les inquiétudes, et d’opérer souvent des changements salutaires, qu’on avait soin de faire valoir pour inspirer la confiance et établir le crédit des divinités tutélaires ? » ( Nosograph, phil ., tom. 94, 5 ® édition. )
S’il peut m’être permis d’exposer une opinion contraire à celle de plusieurs de mes devanciers, je dirai qu’on ne doit pas chercher à agir sur l’intelligence des aliénés. Ce n’est point par des raisonnements qu’on peut frapper leur esprit. Sous ce point de vue, ils ressemblent encore à la masse des individus qui jouissent de l’intégrité de leurs facultés ; c’est-à-dire qu’il est très rare
TRAITEMENT
que la raison serve de principe et de guide à leurs déterminations ; ils obéissent presque toujours à la voix beaucoup plus impérieuse des intérêts , des sentiments , des penchants, des passions, pour employer une expression plus généralement répandue : aussi n’est-ce qu’en se servant de ces moyens énergiques que les anciens médecins sé sont acquis beaucoup de réputation dans le traitement des maladies mentales. La première indication qu’il y ait donc à remplir , particulièrement chez les mélancoliques ^ ce doit être, si je ne me trompe, de s’attacher à connaître, par des renseignements précis, les facultés qui, par leur prédominance, donnaient à l’aliéné, avant sa maladie, un caractère déterminé, si toutefois, par leur exaltation, elles ne caractérisent pas ellesmêmes le délire. En mettant en jeu ces qualités affectives, que l’état morbide du cerveau semble avoir fait disparaître, vous avez la certitude qu’elles répondrontfacilement à vos excitations, et que, si vous persistez dans vos efforts, vous rappellerez leur activité et parviendrez ainsi à balancer la puissance désordonnée de celles qui, par leur action démesurée, avaient troublé l'harmonie des opérations cérébrales et entraîné l’aliénation.
Tels sont les moyens principaux qui agissent directement sur le cerveau, telles sont les res-
DE l’aliénation mentale.
sources qu’une connaissance approfondie de la physiologie de cet organe peut fournir à la thérapeutique des maladies mentales.
Au commencement de ce chapitre j’ai fait entendre que l’emploi des moyens indirects pour le traitement des maladies mentales me paraissait beaucoup trop négligé, et c’est ici le lieu de rappeler notre opinion. Les affections cérébrales exigent,.comme toutes les autres lésions de l’organisme , les ressources les plus énergiques de là médecine; il faut dans cette circonstance , comme dans toutes les autres, s’efforcer de modifier l’état pathologique du cerveau ou de ses membranes par des médications soutenues et bien dirigées.
Depuis vingt-cinq ans, la médecine mentale, grâce à l’impulsion donnée par MM. Pinel et.
Esquirol, a fait des progrès sensibles. La partie de la thérapeutique qui a pour objet l’administration des remèdes proprement dits, ou le traitement médical, repose sur des principes bèaucoup plus fixes. Les indications à remplir sont plus faciles à saisir et bien mieux déterminéesj Des idées populaires , des procédés purement empiriques, certains faits isolés ne forment plus, comme au temps qui précédait l’époque de ces deux hommes illustres, la base du traite-
TRAITEMEKT
ment des aliénés ; mais il faut dire aussi qu’en s’élevant avec tant de force et de raison contre les méthodes empiriques et presque barbares de leurs contemporains, ces médecins ont porté trop loin la réserve, le doute et l’expectation. Aujourd’hui , ce n’est plus l’imagination qui cherche à opposer des moyens extraordinaires et violents à une maladie inconnue dans ses caractères, c’est l’esprit d’observation introduit dans toutes les autres branches de la médecine , que l’on applique enfin aux lésions cérébrales*, et qui cherche à reconnaître , par l’étude des causes et l’exàmen des symptômes, non seulement l’organe altéré, mais encore son mode où son degré d’altération. Tout doit donc autoriser à adopter, pour le traitement de la folie, les .principes généraux de la thérapeutique : c’est au médecin qu’on appelle auprès du malade â en modifier l’application suivant l’âge, le sexe , la force de l’individu , etc. , etc. Tous ceux qui désireraient des détails sur l’emploi de ces moyens généraux, tels que la saignée, les sangsues, les ^purgatifs, les douches, les bains, les exercices musculaires, etc., en trouveront de fort étendus et de très intéressants dans les ouvrages de MM. Pinel, Fodéré, Esquirol, Georget et Falret.
Quant à la manière dont j’ai envisagé mon
DE l’aliêitation mentale.
sujet, relativement à l’influence des causes physiques, telles que la suppréssion des règles, les suites de couches , etc. , sur la production des maladies mentales, je n’ai point à faire d’article particulier pour le traitement, puisque j’ai démontré que dans toutes ces circonstances on avait pris l’effet pour la cause : on doit seulement s’efforcer de rappeler l’écoulement mem struel pour débarrasser l’économie de la quantité de sang qui resterait en surcharge. Quand on échoue dans les tentatives, on y supplée par des évacuations artificielles.
Chez, les femmes, à la suite des couches, quand il y a suppression des lochies et du lait, on retire de bons effets de l’administration de doux purgatifs ; on excite aussi, avec non moins d’avantage, une transpiration abondante ; l’application d’un vésicatoire à la nuque n est pas moins efficace.
Ayant également, par l’interprétation des faits, et contre l’opinion de mes adversaires, placé dans l’encéphale le siège de l’hystérie, de la nymphomanie et du satyriasis, je n’ai qu’une chose à dire à ce sujet, c’est de diriger les moyens curatifs sur l’organe affecté.