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LES TROIS PHASES DE L’ORGANISATION SOCIALE

A diverses reprises, dans les premiers volumes de PÉvolution de l’Humanité, nous avons rencontré , effleuré le problème du facteur social : voici que nous abordons ce problème délibérément et le prenons , en quelque sorte, corps à corps . C3est le social en tant que social que ce livre a pour objet essentiel d3introduire dans Vexplicalion historique.

Que Vélude de l3 élément social, du rôle de cet élément, appartienne à Vhisloire; que la sociologie soit une discipline historique qui, après avoir emprunté à Vhisloire ses matériaux, lui apporte ses résultats, — c3esl notre conviction profonde. Nous n ignorons pas que, pour certains, celle question — si c3esl Vhisloire qui embrasse la sociologie ou la sociologie, au contraire, qui utilise et dépasse Vhisloire — est purement oiseuse ; nous estimons que ceux-là se trompent. U interprétation du passé nesl pas la même selon qu3 on voit dans la sociologie une science qui en donne la clef, ou bien une science qui V explique pour une part, — pour une part considérable, — mais non de façon exclusive.

Définie avec rigueur, limitée avec soin, la sociologie apparaît essentiellement comme élude de ces « institutions », qui répondent dans la vie sociale aux fondions de la vie organique ;

AVANT-PROPOS

comme étude de la structure des sociétés ; comme étude enfin des rapports qui existent entre les fondions et la structure, et aussi entre les diverses fonctions. Elle est abstraite et comparative, puisqu’elle isole, pour les rapprocher entre eux, des éléments empruntés à l’histoire en des points divers de l'espace et du temps. Et après qu'elle a élaboré ces éléments, elle procure à l'histoire un ensemble de nécessités ou de lois. Elle dégage, elle étudie un facteur important du développement humain, l'organisation sociale : elle ne nie pas les autres facteurs . Elle fournit une contribution capitale à la synthèse historique : elle n'est pas la synthèse historique.

Parmi les sociologues qui se sont fait de leur discipline une conception plus ambitieuse, et qui ont renouvelé certaines erreurs de la philosophie de l'histoire, il faut établir une distinction . Il y a ceux qui lui ont donné un caractère trop vague et qui ont amalgamé, sans déterminer suffisamment le social, des éléments hétérogènes. Et il y a ceux qui, au contraire, ayant précisé la nature de cet élément, n'ont eu le tort que d'en exagérer l’ importance et d'y vouloir tout ramener.

Les bases de la sociologie positive ont été posées par l'école française dont Émile Durkheim a été V initiateur et, pendant vingt-cinq ans, le chef incontesté (1). Nous avons souvent exprimé le regret que ce puissant esprit, qui exerçait sur ses disciples une action presque dominatrice, n'ait pas eu, en dehors de son groupe, toute l’influence qu’il méritait et n'ait pas réussi à constituer définitivement la sociologie en science. Nous croyons que ce qui a empêché son plein succès, c'est la tendance philosophique par laquelle — malgré son désir de science positive — il exagère ou est enclin à exagérer la portée du social. Mais peut-être celle exagération est-elle liée à

(1) Sur Durkheim , voir V Avant-Propos du tome III, p. xiu, et notre Synthèse en Histoire, notamment pp. 124-127 . G. Davy a publié, dans les Grands Philosophes français et étrangers, un Durkheim et, dans la Revue de Mét. et de Morale, des articles sur l’homme et l’œuvre ( mars-avril 1919 , janv.-mars 1920).

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une conception trop a priori de la science positive. Pour Durkheim , pour son école, il est anliscienlifique d’ admettre Vaclion de l’individu : il faut pousser aussi loin que possible V explication objective parla nécessité sociale ; et si Von arrive à un résidu individuel , il convient de garder V espoir et le désir même dune explication complète par le social. Or le fanatisme monoscientiste est dangereux : la science doit, non pas obéir à des concepts , mais se plier à la nature des choses.

Nous avons noté que souvent , dans ses ouvrages , Durkheim apportait des restrictions à ses thèses et faisait à la réalité par un sans doute des concessions — quil relirait ensuite par un mais (1). Nous reconnaissions le droit qu’a le sociologue cl l’intérêt qu’il peut y avoir pour la science à pousser aussi loin que possible l’explication par le social ; mais nous demandions que Von avouât formellement les résistances à celle explication , que Von se résignât à la complexité du réel. Dans sa passion pour la vérité , Durkheim , bien que sa conviction intime n’eût peut-être pas changé, et que ses affirmations continuassent à dépasser parfois la mesure de ses preuves, concluait ce qui devait être sa derrtière œuvre par des formules de prudence : «... Il convient de rechercher si ce qui, dans l’individu, dépasse l’individu ne lui viendrait pas de celle réalité supra-individuelle, mais donnée dans l’expérience, qu’est la société. Certes, on ne saurait dire dès maintenant jusqu’où ces explications peuvent s’étendre et si elles sont de nature à supprimer tous les problèmes. Mais il est tout aussi impossible de marquer par avance une limite qu’elles ne sauraient dépasser. Ce qu’il faut, c’est essayer l’hypothèse, la soumettre aussi méthodiquement qu’on peut au contrôle des faits. C’est ce que nous avons essayé de faire (2). »

Plus que personne, dans ce groupe durkheimien auquel il

(1) Voir la Synthèse en Histoire, pp. 11 0, 114 , 198.

(2) Les Formes élémentaires de la Vie religieuse, p. 638 , dernières lignes du liprç •

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se fait honneur d’appartenir, noire collaborateur G. Davy observe une réserve sage. Il présentait récemment son livre remarquable sur la Foi jurée comme une expérience instituée pour expliquer la formation du lien contractuel (1) .* celle expérience (le terme , d’ailleurs, prend ici un sens un peu particulier) consiste à éclairer, à compléter l’histoire par l’ethnographie, à chercher dans l’élude de ceux qu'on appelle primitifs les origines possibles, vraisemblables, ^institutions que l’histoire présente à un stade assez avancé de leur développement. En combinant des données ethnographiques avec certaines survivances historiques, on fait sans aucun doute d’intéressantes et de légitimes hypothèses* La première partie de ce volume, conçue d’après cette méthode, montrera tout ce qu’on en peut tirer.

Mais les hypothèses qui ont pour base la considération des sociétés primitives se lient, dans certains esprits, à l’hypothèse — sinon à la conviction — de la prééminence du fadeur social; et, du point de vue de la synthèse historique, quelques remarques préliminaires s’ imposent sur les « primitifs » et sur la question des origines de la société.

G. Davy n’emploie le mol « primitif » qu’avec précaution. Les Australiens ou les Indiens dont il s’occupe sont-ils des primitifs ou des décadents? Sont-ils encore en enfance ou retombés en enfance ? Il pose la question : il ne la tranche pas(2). De quelque façon, en effet, qu’eile doive être tranchée, rien n’ empêche de chercher dans leurs institutions l’étal qui, par hypothèse* prépare et explique telles institutions de l’histoire. C’est à ’quoi G. Davy borne présentement sa lâche .

Mais lorsqu’on veut expliquer V évolution humaine, dans

(1) Voir pp, 14, 18 ; cf,, dans ce vol-, p. 3 . — (2) La Foi jurée, pp. 16, 30,

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