BRIGHAM
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son ensemble et dans ses fadeurs essentiels , il n’est pas indifférent que les sauvages soient des primitifs ou des décadents : le problème n’est plus négligeable* En ne l’abordant pas et en prenant comme point de départ de l’élude de la société V organisation des « primitifs », on risquerait d’encourager ceux qui font de la contrainte sociale, qui est si puissante et si frappante dans ces groupes humains, quelque chose d’originel et comme une donnée immédiate* Nous pensons que, précisément , Durkheim et ses disciples stricts, s’ils ont été amenés par leur superstition du social à s’occuper surtout des sociétés inférieures, ont été, d’autre part, confirmés dans leur superstition par le caractère de ces sociétés (1),
Les <r primitifs » ne sont pas toujours des dégénérés; mais il ne faut pas oublier qu’ils portent le poids d’une tradition immuable. Des circonstances diverses — surtout géographiques — les ont mis en dehors du courant de la civilisation : nous les verrons apparaître tardivement dans l’histoire de l’humanité. Au cours de la découverte de la Terre, quand les civilisés entreprendront la conquête de nouveaux mondes, ils entreront en contact, ici et là, — eux, les héritiers d’un long effort d’organisation sociale et d’activité intellectuelle, — - avec ces « non civilisés » que leur recul et leur isolement ont comme ankylosés dans des routines millénaires. Ne nous imaginons pas que, pour avoir été à l’écart des grands chemins, pour être demeurés étrangers à l’effort collectif, ils se sont conservés à l’étal pur de « primitivité ». La vie de Pompéi, grâce aux cendres du Vésuve , a, pour ainsi dire, ' été préservée du temps. Le temps a passé sur les sauvages : et l’immobilité dans le temps est tout autre chose qu’une immobilité en quelque sorte intemporelle .
Les sociétés dites primitives ressemblent aux plus perfectionnées des sociétés animales par la rigidité de leur organi-
(1) Voir , dans ce volume , p. 131 ,
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sation . « L’individu, dès sa naissance, est prisonnier du groupe dont il fait partie, qui lui impose ses mœurs, ses croyances, son genre de vie, qui l’obligera de prendre femme dans un milieu déterminé. La solidarité des membres de ce groupe s’étend à tous les domaines » (1) .* elle entraîne la responsabilité de tous pour les fautes de l’un d’entre eux, la responsabilité aussi des descendants pour la faute des ancêtres . La propriété a le caractère social . Les rites, auxquels tous collaborent, ont pour objet d’assurer la prospérité du groupe . Le lien social s’est induré, et la vie comme mécanisée dans une stricte armature d’institutions. Non seulement V activité des individus , mais leur pensée même, subit la contrainte sociale — non moins que la pesée héréditaire. Si, malgré les apparences, les sauvages ne sont pas absolument identiques dans leur nature et leur comportement, l’originalité et l’initiative, chez eux, sont réduites au minimum. Le jeune Australien, par exemple, que les anciens initient, « devient le support vivant des principes et des techniques dont la répétition fidèle par les générations successives garantit l’efficacité ». « De mémoire d’homme, jamais aucune tentative en vue de changer l’état actuel des choses n’a été faite. » Dans celle vie étroite et stagnante de la petite communauté, l’individu n’a pas beaucoup plus d’ initiative que le kangourou ou le baramunda : « la prévoyance, le souci de l’avenir, ces stimulants puissants de l’action inventive de l’homme sont absents de son esprit et, sous ce rapport, il se trouve au même niveau que les autres êtres vivants qui lui disputent l’existence » (2).
(1) R. Kreglinger, La Mentalité primitive, dans la Revue de l’Université de Bruxelles, mars 1921 : voir Revue de l’Institut de Sociologie Solvay, juillet 1921 , pp. 105-106.
(2) Voir Nadine Ivanitzky, les Institutions des primitifs australiens ( résumé des observations de Spencer et Gillen, Howitt, J. Mathew , R. H. Mathews ), dans la Revue de l’Inst. de Soc., mars 1922 , pp. 178 , 188 , 192 ; cf. P. Van Wing, Études Ba-Kongo, Histoire et Sociologie ( 1921 ), p.292. — Sur les sociétés primitives , /"Année Sociologique est une mine dç renseignements.
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On ne saurait trop insister sur ce point que le terme de « primitif », comme il est employé couramment, est inexact et trompeur . De plus en plus nombreux sont les ethnographes et les sociologues qui font à ce sujet des réserves du genre de celles-ci : « Les non-civilisés sont-ils vraiment des primitifs? N’esi-ce pas commettre un véritable abus de langage que de désigner de ce terme, assez vague, d’ailleurs , mais qui implique la notion d* antériorité , qui sous-entend qu’ils sont plus près que nous d’un état par où nous devons avoir passé, qui, par conséquent, incite à chercher, dans ces milieux barbares, le point de départ d’un développement dont nos civilisations à nous sont l’aboutissement ? Ils sont moins cultivés que nous, assurément, plus simples, plus près de la nature; mais il n’est pas démontré qu’ils n’ont pas, eux aussi, évolué ; ce peuvent être, et ce sont, dans bien des cas, comme celui des Papous ou des Pygmées, des dégénérés; cesl s’avancer à la légère que de supposer, sans démonstration rigoureuse, que le développement de l’humanité a dû être partout identique et rectiligne, les plus favorisés s’avançant un peu plus sur le chemin du progrès, les autres s’attardant, s’arrêtant dès les premières étapes, mais tous s’engageant sur une même route dont l’historien pourrait, en repérant les points occupés par les retardataires, reconstituer en détail tout le tracé (1). »
On voit le double problème qui, dans la synthèse, se pose à propos des sociétés inférieures, si l’on écarte toutes les préconceptions que le mol « primitif » implique ou suggère . Les modalités institutionnelles qu’elles présentent — et à l’aide desquelles on peut essayer de schématiser l’évolution sociale — marquent-elles toujours une étape nécessaire? Ou, dans
(1) R. Kreglinger, ibid., p. 104. Cf. Van Wing, op. cit., préface de de Jonghe. — Les primitifs , bien entendu , ne sont pas tous au même degré de « primitivité ». Leurs arrêts de croissance ont pu se produire à une certaine étape de « reprise » individuelle. C’est précisément ce qui permet à G. Davy de concevoir , à l’aide de V ethnographie , un processus de formation sociale.
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certains cas, ne sont-elles pas , au contraire, des anomalies, des dégénérescences, tout au moins des particularités? D’autre part, étroitement serré comme il apparaît chez elles, le lien social offre-t-il l’image exacte d’un état originel ? Il nous semble qu’on peut, sur ce point capital, répondre négativement. Les sociétés dites primitives représentent, maintenue et prolongée jusqu’à nous par l’effet de circonstances spéciales, non pas F origine, mais une phase secondaire de l’organisation de la société. El peut-être, d’après toutes les données que fournissent et les sociétés observables et la psychologie, a-t-on le droit de supposer que la société passe par trois phases, par trois états, — dont celui que constituent précisément les sociétés dites primitives est l’état intermédiaire.
Les termes dont nous nous servons montrent assez que nous ne prétendons pas résoudre une question aussi obscure que celle des origines de la société. Nous nous gardons bien de porter atteinte au caractère expérimental de celle œuvre par des affirmations tranchantes . El nous avons souligné ? la société, — pour nettement distinguer une évolution théorique, dégagée par abstraction, de l’évolution complexe des sociétés historiques.
La société, sans doute, — telle que l’histoire nous ta montre, — est une réalité sui generis .* elle a sa nature propre et ses lois. Mais celte réalité, peut-on admettre qu’elle soit apparue toute constituée ? Elle est composée d’individus : quel est le rôle, le degré de dépendance des individus dans la société ? Quelles sont , dans le cas où cette dépendance aurait varié, les phases de variation ? Là est le problème essentiel de la sociologie.
Qr, si les modalités premières de l’organisation sociale , si la série des tâtonnements initiaux nous échappent, et s’il faut
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Se garder de fabriquer le roman des origines, on ne conçoit guère que le principe de cette organisation puisse être cherché ailleurs que dans P individu, dans P instinct social de l’individu.
Pour comprendre la genèse de la société, il est bon de distinguer nettement les effets mécaniques de l’hérédité et de l’imitation, — qui produisent la similitude, l’homogénéité de groupes à socialité diffuse (1), — et la vertu active de P instinct social, — d’où résultera la solidarité qui unira peu à peu des « semblables » dans une coopération étroite et durable (2). Ce puissant ressort, cc Paîtrait du semblable pour le semblable », comme on a dit heureusement, agit, plus ou moins, chez tous les animaux (3). On peut le considérer comme une manifestation du principe premier, enraciné au tréfonds de P être, de la tendance qui meut la vie — et, sans doute, la matière même (4). Avec les individus tend à se former une sorte d’ individu supérieur.
Mais le mot « individu » ne doit pas donner le change. On a observé avec raison qu’il désigne un mode de P existence , une qualité variable, et non pas une entité (5). Les éléments qui constituent Pindividu social ne sont pas unis à la façon des « millions de milliards de petits êtres » {Cl. Bernard) qui composent un vivant supérieur. Ils s’associent, précisément, — non, sans doute, par un « contrat », — sous P impulsion de l’instinct dont nous venons de parler, mais avec la conscience des bienfaits de Pentr’aide, de Paccroissemenl de vie qui en résulte pour eux. L’individualisme « n’est pas congénital à l’humanité » (6); mais la société
(1) Voir tome IV, Avant-Propos , p. x %:u.
(2) Des noyaux de condensation se produisent dans les nébuleuses humaines, suivant V ingénieuse expression de Vidal de Lablache,
(3) Voir la Synthèse en Histoire, pp. 101, 128 , 162.
0) Voir ibid., pp. 155-159, et nos précédents Avant-Propos .
(5) Espinas, dans ce livre toujours suggestif , les Sociétés animales.
(6) Voir plus loin, p. 181.
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n'est pas antérieure aux individus : elle se fait par eux, à la faveur d'états de conscience appropriés. Elle est liée aux progrès du psychisme : comme lui, elle lend à accroître la vie.
Il y a donc une période initiale de l'organisation sociale où l'unité se constitue, dans l'espace et dans le temps, et où le développement de l'individu humain contribue à la constituer. Si l'hominien est un animal social, sorti d'espèces déjà sociales, nous savons combien la main et le langage, ces inventions proprement humaines, servent la socialité, — d'une part en accroissant les facilités de communication, d'union, d'autre part en permettant la spécialisation individuelle et la division du travail (1), par suite en créant une solidarité complexe, celle que Durkheim appelle organique (2).
On serre, d'ailleurs, l' explication de plus près quand on mesure V importance de ces sortes de crises où s'exalte l'instinct social et où s'opère momentanément la « fusion des âmes » (3). En diverses circonstances, dans la lutte incessante contre la nature, contre les animaux, dans les migrations forcées ou volontaires, des émotions vives — terreurs et joies partagées, désirs communs — créent une sorte de symbiose, renouvellent ces étals si curieux que nous appelons états de foule (4). Il y a là un phénomène d'une importance extrême, qui demanderait à être étudié, — plus qu'il ne Va été jusqu'ici, — dans le passé par les documents et dans le présent par l'observation de la vie des groupes.
C'est de V « étal de foule » que naît la conscience sociale. Mais la conscience survit aux circonstances qui réalisent la société : elle survit dans les individus , — en sorte que leur activité, même en dehors de ces états, peut répondre aux
(1) Voir les Avant-Propos des tomes II et III.
(2) Division du travail social.
(3) Expression du Dr Cureau, dans les Sociétés primitives de l’Afrique équatoriale, p. 383.
(4) Voir la Synthèse en Histoire, pp. 166 et suiv.
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besoins de l’êlre nouveau, qui se forme par eux. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que la société prend corps .* elle prend corps dans le sol — là surtout où l’existence devient sédentaire — et dans une foute d’objets matériels : en s’objectivant, le consensus se fortifie encore et se précise.
C’est ainsi que peu à peu la vie du groupe se trouvera institutionalisée .* des fondions variées y traduiront les nécessités de l’être social, en mettant à profit les différences de nature, de degré aussi, qui existent entre les « qualités » des individus. Ceux-ci, en effet, ne sont pas tous de simples éléments de la société : il y a, parmi eux , des agents sociaux, dans la conscience desquels le courant social, pour ainsi dire, passe avec plus de force et de constance ; en attendant qu’il y ail des inventeurs sociaux dont l’initiative réfléchie tendra à modifier l’institution sociale (1).
(1) Indications bien sommaires. Nous renvoyons à la Synthèse en Histoire, pp. 172 et suiv. Sur le « chef » voir des réflexions intéressantes dans Espinas, ohv. cité, pp. 520-21, et dans Cureau, id., p. 325 et suiv. ; même là où il n’y a pas « de vocable pour traduire le mol chef », la foulé subit /’ascendant de certains individus . « Dès son aurore, l’autorité se montre comme la résultante du consentement de ceux qui sont destinés à la subir et qui, de fait, se la sont donnée. » Sous la forme institutionnelle, le pouvoir individualisé émane de la société ; mais sous la forme diffuse il constitue , au contraire, la société. Avant le chef investi du pouvoir , il y a le « meneur », comme avant la famille juridique, qui est sortie de la société, il y une famille naturelle.
Les sociologues, sur les origines de la société, ont émis des théories variées et souvent très a priori .* on en peut trouver un exposé , par exemple, dans Cornejo, Sociologie générale, chap. II. Rappelons l’ouvrage de Çosentini, la Sociologie génétique, et signalons, sur ce sujet , un livre écrit en ruthène, par M. Hrachevsky, que nous connaissons seulement par une analyse de la Rev. de l’Inst. de Soc. ( janv . 1922, p * 166).
Signalons aussi des travaux divers qui peuvent jeter quelque lumière sur les origines sociales. Varendo^tck, dans ses Recherches sur les Sociétés d’enfants (Travaux de l’Inst. de Soc Solvay, 1914), a marqué le passage de /’activité grégaire au groupement organisé et céphaîisé. G. des Marez, dans son Mémoire à V Académie royale de Belgique ( classe des lettres et des sciences mor.et pol., 1921) sur la Première étape delà formation corporative, « l’entr’aide», a fait voir les artisans attirés les uns vers les autres par la grande loi de /’entr’aide : « ils obéissent à certaines forces essentielles et profondes, qui les poussent dans la voie de l’organisation, en quelque sorte à leur insu ». Il a montré aussi à l’œuvre, dans les villes naissantes,
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On ne saurait trop insister sur ce point que la société est liée au psychisme. Elle profite de ses progrès, et elle y contribue. Tout en absorbant les individus, elle développe F individualité. Or, en même temps que des avantages, le développement de Findividu entraîne pour la société des risques. Il a le double inconvénient de favoriser , tantôt le calcul égoïste, tantôt l’esprit d’innovation qui éveille généralement des inquiétudes dans la masse organisée .
Nous nous représentons donc les origines comme quelque chose de mouvant et de progressif, où Findividu et la société se créent Fun l’autre — jusqu’au point où la société qui s’organise et Findividu qui se développe entrent en un conflit , réel ou virtuel. C’est alors que l’être social, pour réaliser pleinement sa nature, exerce le maximum de contrainte. C’est alors aussi que F accroissement des sociétés s’accomplit par la violence. L’enlr’aide devait être, à l’origine, la tendance dominante entre semblables : la même attraction qui rapprochait les individus devait rapprocher de petits groupes dans les ensembles homogènes ( 1 ), établir entre eux des rapports divers et des unions nouvelles. Nous croyons volontiers que « la guerre et ses cruautés, le cannibalisme, l’esclavage sont des phénomènes relativement tardifs de l’évolution » (2). Pour se poser définitivement, le groupe, en même temps qu’il s’impose au dedans, s’oppose au dehors. « La netteté avec laquelle , se pose une conscience sociale, un moi collectif, est en raison directe de ses haines pour
le sentimenl de la défense commune qui , de V ensemble des bourgeois , fait une communitas, une communio, un individu. — Dans toutes les formations communautaires Vunion intérieure s’accompagne d’exclusivisme , se renforce par la lutte.
(1) Voir sur ce point la Synthèse en Histoire, p. 160 , et L. Dechesne, Lutte pour la vie et entraide sociale, dans la Revue de l’Inst. de Soc., nov. 1921 , p. 355.
(2) Ch.-A. Ellwood, Principes de psycho-sociologie {1914), p. 102.
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V étranger » (Espinas) . Et la guerre , qui exige une forte armature sociale , rend plus étroite l’unité qui l’a rendue possible .
Il y a donc, pensons-nous, dans V évolution de la société une phase — • la seconde — de contrainte rigoureuse, de « conformisme » obligatoire . Bagehol, dans un ouvrage ancien mais qui garde un vif intérêt, avait fait de judicieuses remarques sur ces siècles d’oppression qui ont été nécessaires pour consolider, pour stabiliser ('status, Étal) les groupes humains (1). La pesée sociale est si forte alors que non seulement des institutions enserrent toute Vaclivilé des individus, mais que le psychisme même s9 institut ionalise. Nous avons rencontré dans les volumes précédents celte phase où la technique est entravée, où la raison est paralysée, où la société s’interpose entre la nature et V esprit (2) .
Peut-être ici trouvera-t-on pleinement justifiée la distinction que nous avons établie entre ces sociétés dites primitives — qu’on prend, pour ainsi dire, en l’air, sans rechercher leur passé — et les véritables primitifs . Le primitif, au sens propre du mot, devait être doué, comme on a dit, « d’aptitudes à s’élever » : il était « jeune » ; il ne portail pas la « marque indélébile » que « la longue suite des temps a imprimée aux sauvages » (3). Dans les sociétés qu’il vaut mieux nommer inférieures ou non-civilisées, les circonstances ont prolongé indéfiniment la période de stabilisation > et certains caractères de celle période se sont renforcés, exagérés par la durée. La spontanéité créatrice d'où est née l’organisation sociale, a été étouffée à la longue par cette organisation même, et l’élan initiateur de l’esprit brisé par la socialisation de la pensée.
On connaît l’effort intéressant du groupe de Durkheim, de
(1) Les lois scientifiques de la Vie des nations.
(2) Tomes II, p. Xiv, III, p. xxiib IV, p. xxiv.
(3) Fr. Gos entini, la Sociologie génétique, p. 26.
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L. Lévy-Bruhl, d’autres à leur suite , pour définir la « mentalité primitive » dans ce qu’elle a de caractéristique, c’està-dire de fuyant , de presque insaisissable. Le « primitif » pense, en quelque sorte, émolivemenl. Il vit dans un milieu mystique, dans un monde de forces occultes, immanentes aux phénomènes, sur lesquelles il prétend exercer son action. Car rien n’est impossible au désir. Le domaine des puissances mystiques constitue « comme une catégorie du réel » qui domine celles du temps et de l’espace, — où les phénomènes se rangent nécessairement pour nous, — * qui échappe au principe d’identité et qui s’oppose au déterminisme. «L’enchaînement entre les circonstances qui précèdent et les circonstances qui suivent n’est pas ce qui intéresse les sociétés inférieures » : elles comptent sur des « liaisons pré-formées qui seules ont de quoi les satisfaire ». Les faits, souvent, n’ont pas plus « le pouvoir de les détromper que de les instruire. Dans une infinité de cas, leur mentalité... est imperméable à l’expérience » (1).
Il ne nous semble pas que celle mentalité soit primitive, qu’elle soit prélogique, qu’elle soit d’origine purement sociale. Elle est en germe , sans aucun doute, dans une certaine disposition de l’individu qui consiste à projeter au dehors la vie dont il a le sentiment intime et à interpréter le réel en fonction de sa vie. Cette logique spontanée, affective, pragmatique* qui subsiste à quelque degré chez les civilisés, devait exister chez le primitif ; mais elle devait coexister chez lui avec les débuts de la logique expérimentale et pratique. On a pu voir dans les volumes antérieurs que le développement normal de V humanité s’accomplit par ce
(1) Voir Lévy-Bruhl, les Fonctions mentales dans les Sociétés inférieures ël la Mentalité primitive ; DurKHëiM, les Formes élémentaires de la Viê religieuse; R. Lenoir, la Mentalité primitive, ans la Rev. de Mét. et de Mor., avril-juin Î922 ( nol . p. 204) ; L. BrüNSChviCh, l’Expérience humaine et la Causalité physique, pp. 89 et suiv.. Cf. la Synthèse en Histoire, pp. 190-
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contact de Vindividu avec le réel, où la tendance qu,i meut Vôtre met l’expérience à profit . U outillage, matériel et mental, est, essentiellement, d’invention individuelle: il y a là une logique en acte, vécue, comme la logique affective9 mais vécue sous la dictée de la nature (1).
La société favorise le développement de Vesprit, et elle Ven-* trave : elle V entrave dans la mesure où, comme nous Vavons dit, elle s* interpose entre la nature et lui . Son pouvoir va jusqu’à faire régner presque exclusivement et, dans certaines conditions, à entretenir indéfiniment ce genre de logique, — qui a été si bien étudié sous le nom contestable de mentalité primitive ou prélogique. Dans V « étal de foule », c’est la logique affective qui règne. Or il y a, dans les sociétés inférieures, des « états de foule » organisés qui, « par des mouvements, rythmes, danses, cris, formules, chants et drames », perpétuent et fixent le sentiment mystique de la symbiose sociale, et même de la symbiose universelle (2).
C’est l’expérience acquise, cependant, qui permet à Vindividu de vivre, de se procurer la nourriture ou les engins » « Il n’existe guère de société si basse où Von n’ait trouvé quelque invention, quelque procédé d’industrie ou d’art , quelque fabrication à admirer : pirogues, poteries, paniers, tissus, ornements, etc. » (3). Mais seul, pour le sauvage, le concours des puissances invisibles donne une efficacité à la technique traditionnelle : sa confiance dans les formules et les rites lui fait méconnaître la valeur des moyens matériels. Il ne serait pas incapable d3 innover (4), sans le« conformisme tyrannique » (5) qui pèse sur lui et qu'il accepte. C’est donc la vie sociale,
poussée et maintenue à son paroxysme, qui a produit l’ « im-
(1) Sur Vindividu comme agent de logique , voir tomes II, p. xm, ///> p» xvii, IV, p. xxiv .
(2) R. Lenoir, art. cité, p. 21 i ; Dr Cureau, id., p. 169.
(3) La Mentalité primitive, p. 517 (cf. p. 350), et les Fonctions mentales dans les Sociétés inférieures, p. 79.
(4) La Mentalité primitive, p. 449. — (5) Ibid., pp. 463-464.
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perméabilité à V expérience », Pour que le progrès se poursuive , pour que les représentations, puis les concepts, se moulent sur les êtres et les choses, il faut une plasticité que le pseudo-primitif a perdue (1).
U école de Durkheim a fait œuvre utile en s’attachant à F étude des étais sociaux où l’individu est absorbé par le groupe — au point que des représentations collectives règlent toute son activité. Comme ces représentations collectives comportent une interprétation mystique des rapports de l’homme avec le milieu social et naturel, il faut reconnaître qu’en de tels étals, toute V existence de la société et de ses membres baigne dans la religion. Mais lorsque Durkheim fait — ou tend à faire — de la religion une institution fondamentale, matrice de toutes les institutions , il va trop loin (2) : la religion ne répond pas aux besoins primaires, essentiels de la société. C’est parce que le psychisme s’insiilu ionalise, que la religion, à unmomenl donné, unifie les esprits, enveloppe les activités, lie étroitement les éléments sociaux entre eux et avec le monde — visible ou invisible : dès lors, toute la vie sociale, tout le déve-
(1) Chez celui-ci, même ce qui semble le plus individuel est rigoureusement soumis à la société: « toutes sortes d' ex pressions oral es des sentiments... sont... des phénomènes sociaux, marqués éminemment du signe de la nonspontanéité et de l'obligation la plus parfais » (M. Mauss, L’expression obligatoire des sentiments, dans le Journal de Psychologie, 15 mai 1921 , p. 426). Il en est de même dans la Chine ancienne, que M. Granet éclaire si bien par ses belles éludes de psychologie : « La spontanéité n’apparaît dans l’évolution des sentiments qu’au terme cl’une évolution : par réaction contre le formalisme premier [ disons seco daire ; il y a, à l’origine, les purs réflexes , comme les rilualisîes chinois eux-mêmes le reconnaissent ] et le ritualisme développé du langage sentimental, et seulement quand la société est assez instable pour que l’individu perçoive une dissonance entre son idéal et l’organisation sociale. Mais dans une société stable et qui tient à sa stabilité , ce n’est point l’originalité de l’individu ou même les traditions de famille qui commandent le sentiment çt son expression (Le langage de la douleur d’après le rituel funéraire de la Chine classique, dans le Journal de Psychologie, 15 fév. 1922, pp. 114, 116). Il y a des sociétés, comme la Chine, qui, sans être « inférieures », ont, par suite des circonstances, subi de longs « arrêts de développement » : voir Lévy-Bruhl, les Fonctions mentales dans les Soc. inf., pp. 448-450.
(2) Voir Davy lui-même , p. 61.
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loppemenl psychique ultérieur sortiront de la religion, — par différenciation ou libération (1).
Du fait de circonstances diverses, la période de stabilisation a pu, pour certaines sociétés, se prolonger indéfiniment. D’une façon générale, elle a été de durée très variable. Mais dans la plupart des sociétés humaines elle a été transitoire, et pour les plus favorisées elle a été relativement courte. Une œuvre qui a pour objet à' étudier l’évolution de l’humanité s’attache nécessairement aux sociétés qui ne se sont pas pétrifiées dans le simple et médiocre besoin de durer. Chez celles-là, le mouvement pour ail et plus loin n’a pas été épuisé. Le besoin d’être, d’être le plus possible, a produit ses effets. Il lésa produits de deux façons différentes : dans la société et dans les individus.
Les groupes humains, nous le savons, ne dépendent pas étroitement du milieu naturel (2). Ils sont lancés dans l’espace par le désir du mieux-être (3). Les uns se fixent dans un habitat favorable qu’ils aménagent. Les autres, moins heureux, ou moins ingénieux, ou plus inquiets, continuent l’existence nomade. Nous avons parlé de cet instinct vital qui, en posant les sociétés, les oppose entre elles. Une ambition avide, un appétit complexe — qui s’adresse davantage, tantôt aux richesses du milieu, tantôt aux ressources physiques ou psychiques que représentent les occupants — rue les nomades sur les sédentaires, met les sédentaires aux prises, fait que les uns chassent les autres, ou les soumettent et les exploitent, ou les absorbent, //impérialisme est « volonté d' accroissement » (4),, volonté brutale. Il pourra
(1) Nous aurons V occasion , ultérieurement, de distinguer la religion et la magie.
(2) Voir tome IV. — (3) Ibid. p. xx. Cf. tome V
(4) Tome I, Inlrod. générale, p. ix,
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prendre des formes atténuées : mais dans son principe d est Vopposé de l’union pour la vie. Il est, dans les sociétés, la traduction égoïste, systématiquement égoïste (1)* du besoin dyêtre le plus possible.
Ainsi — par la lutte autant ou plus que par l’accord — les sociétés s’accroissent . Elles font, dans leur organisation et dans V exploitation de la terre qui y est liée, des essais plus ou moins heureux. Souvent la réussite même leur est fatale, en attirant les barbares, qui — le voulant ou non — les ruinent. Parfois cyesl leur ambition démesurée qui les perd: elles dépassent, comme il est arrivé aux monstres delà préhistoire , les limites où la vie est vivable. De quelque façon qu elles se dissolvent, leurs éléments entrent en des combinaisons nouvelles qui profilent plus ou moins des essais antérieurs.
Dans ces luttes et ces absorptions dy éléments humains, dans ces échanges d’ influences , qui syajoutent au brassage des races et à ly action des milieux divers (2), non seulement Vorganisation sociale se développe, se complique, mais Vindividu intensifie son activité psychique, accroît son expérience du réel, sa puissance de logique. La personnalité des chefs en qui se concentre le pouvoir, s’accentue vigoureusement ; et, en attendant quyelle aboutisse à des transformations profondes du pouvoir lui-même, la valeur accrue des unités sociales renouvelle, accélère le cours de ces inventions techniques et de ces acquisitions mentales — qui sont à la base de la société, que la société tendait momentanément à entraver et qui, à la longue, émanciperont de la religion la philosophie, la science et lyart.
On peut donc parler dyune troisième phase de révolution sociale , — - non plus de spontanéité, comme la première, mais
(1) C’est en cela qu’il est invention humaine plutôt que loi de nature. Voir la Synthèse en Histoire,/?. 16 î.
(2) Voir les tomes IV et V.
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de liberté — où le rôle de F individu va sans cesse grandissant et où, par là même, la société est rendue plus vivante et plus plastique, bien loin que sa vitalité en soit nécessairement compromise . La conscience sociale subsiste, en effet, dans les éléments de la société; elle s’avive à certaines heures et sous le coup de certains événements ; elle se réfléchit dans ces individus que nous avons appelés les inventeurs sociaux .
Il va de soi, au surplus, que celte phase où V individualité se développe et se libère de la société, au profil de la société, ne se déroule pas en droite ligne ni de façon uniforme. Il y aura, sous l’action de causes diverses, des périodes de relâchement social, et même di anarchie, qui seront suivies de réactions inévitables et momentanément salutaires, d’un retour d’autorité et de conformisme — au moins extérieur — où le lien social se resserrera à nouveau. Les deux principes en lutte — d’unité obligatoire , d’accord voulu et réfléchi — subiront des alternatives d’influence, aussi bien dans le domaine de l’esprit (1) que dans la vie politique.
En ce qui concerne les rapports inlersociaux, les mêmes principes subiront les mêmes alternatives. Si le progrès humain s’accomplit dans des groupes divers, par l’effort de sociétés distinctes et souvent ennemies, la réflexion aura pour effet de régler et de resserrer leurs relations. Par solidarité réelle et par logique consciente, aux tentatives d’unification impérialiste se substitueront de plus en plus des dispositions à une entente stable. El V évolution historique, en un sens, semblerait devoir aboutir ; dans une société des nations, à l’organisation de l’Humanité.
Nous ne nous dissimulons pas combien ces considérations sont schématiques, insu ffisammenl nourries de preuves ; et — ré-
(i) Voir L. Weber, le Rythme du Progrès, et R. Lenoir, art. cité.
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pélons-le — nous ne les avançons qu’à litre d’hypothèse. Mais à ce litre nous croyons qu’on peut poser une sorte de loi des trois états pour V évolution sociale. El il nous plaît de constater que, dans cette conception, V essentiel de la sociologie durkheimienne se trouve retenu et assimilé.
Celte société rigide, qui exerce sur l’individu une pression souveraine, qui le façonne tout entier, jusque dans son être intime, nous V admettons — mais non pas comme donnée première de l’histoire : apparue toute faite, elle serait inexplicable, quant à elle, et il serait impossible de comprendre comment elle aurait produit tout ce qui est en contradiction ou même en lutte avec sa nature propre.
En ce qui concerne le psychisme, non seulement nous avons reconnu l’efficacité de la vie sociale pour son développement, mais nous constatons qu’il s’instilutionalise, qu’à telle étape d’évolution il est presque entièrement socialisé. Néanmoins nous maintenons ce principe que la société ne pense pas (1), qu’elle a une vie purement affective. Et nous distinguons, dans l’institutionnel, ce qui est de formation adventice et ce qui est d’essence sociale .
Nous considérons comme manifestations primaires de la société, comme nécessités absolues, les institutions politiques, juridiques et morales, primitivement indifférenciées et qui ne se différencient que peu à peu, et les institutions économiques. Quel que soit le rôle de la religion, — mêlée à toute la vie sociale, socialisée au plus haut point, — nous estimons qu’elle lire de l’individu sa substance première ; et à plus forte raison professons-nous lamême opinion pour la philosophie, lascience, et T art : ils répondent originellement à des besoins humains et non sociaux (2). Formation de la société, formation de la pensée : ces deux processus liés, d’importance explicative
(1) Voir , au contraire, Durkheim, les Formes élém. de la Vie relig., pp. 62i et suiv.
(2) Voir la Synthèse en Histoire, pp. 208 et suiv .
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suprême , tout en étudiant leurs rapports , la synthèse historique s’attache à les distinguer. Durkheim les confond dans sa théorie socio-religieuse .
La sociologie durkheimienne a fait un effort intéressant pour établir des relations entre les nécessités sociales et la structure des sociétés. Selon que se modifient le volume de celles-ci et leur densité, c’est-à-dire selon que varient le nombre et la répartition des unités sociales , — que se développe , par exemple , la vie urbaine, — les institutions, elles aussi, se transforment. Voilà un principe que nous admettons, — mais sous celle réserve que, pour expliquer les modifications de structure elles-mêmes, il faut faire intervenir, d’abord la logique sociale (1), ensuite des contingences de toutes sortes, mais surtout géographiques (2); et que, d’autre part, sur les institutions mêmes des contingences multiples et la logique mentale exercent une action directe. Ainsi seulement peut-on comprendre que, si des analogies d’ organisation sociale coïncident souvent avec des analogies de structure, souvent aussi des différences d’organisation apparaissent malgré des analogies morphologiques, ou, au contraire, malgré des différences morphologiques, des analogies d’organisation (3).
La causalité historique est complexe. C'est en étudiant, sans parti pris théorique, l’interaction des causes de natures diverses, que la synthèse historique réalise son programme.
Nous n avons pas donné à ce volume le sous-titre d’ « Inlroduclionsociologique àl’ Histoire x> : nous aurions craint d’entre -
(1) Voir, pour la discussion des idées de Durkheim sur ce point , la Synthèse en Histoire, pp. 139 et suiv.
(2) Voir tome IV.
(3 Une intéressante discussion soulevée à P Institut de Sociologie Solvay par un travail récent de Dupréel , sur les Variations démographiques et le Progrès, fait apparaître que V accroissement de volume des sociétés peut avoir des causes et des e fiels divers ( Voir Rev. de PInst. de Soc., mai 1922)-
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tenir par là, dans certains esprits. Vidée d3 une sorte d’extériorité — et peut-être de prééminence — de la sociologie par rapport à Vhistoire ; et aussi d3 annoncer une élude de Vêtement social à la fois plus complète et plus exclusive que ce qu on trouvera ici.
C3esl un problème extrêmement délicat, dans celle œuvre, que la répartition des matières, avec la double préoccupation que nous avons de faire comprendre le mieux possible dévolution de Vhumanité et le plus possible de la reproduire. On risque sans cesse de tomber dans V abstraction par désir d3 expliquer, ou dans la confusion par désir de fixer le concret.
Au point de vue explicatif, c3esl sur l’organisation du pouvoir, sur le rapport des institutions politiques avec les changements de structure des sociétés, sur la formation de ce qui,
à un certain degré de développement , s3 appelle VElal, que s’est porté ici Vefforl principal.
Mais nous savons que tes institutions diverses ne se différencient que peu à peu, et aussi que les changements de structure sonlliés à des causes multiples, contingentes ou logiques: on trouvera donc ici, sur le développement d3 institutions autres que tes politiques, des indications — - qui seront reprises et complétées dans des volumes ultérieurs ; et, d3 autre part, c3esl dans 1e cadre d3une introduction à Vélude des civilisations de VOrienl que se présentera — in concreto — Vélude du facteur social.
Des trois phases d3 évolution que distingue notre hypothèse, c3esl à la phase intermédiaire et aux débuts de la troisième que 1e présent volume se rapporte . Il ne se contente pas de recueillir 1e peu qu3on sait au sujet des sociétés historiques les plus anciennes : il éclaire ces minces données, comme nous l3 avons dit, par la connaissance des sociétés inférieures. Dans sa précieuse contribution, G. Davy utilise ingénieusement un long effort collectif d’observation ethnographique et d’élaboration sociologique. Il expose, en se jouant, tes complica-
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lions naïves de la vie sociale des sauvages . El, par un procédé plus solide que la dialectique, il suit les étapes — non pas certaines, ni nécessaires, mais possibles — de la fondation du Pouvoir.
L’un confirmant Vautre, G . Davy et A. Morel ont évoqué celle atmosphère mystique où, depuis Vhumble germe du clan, s3 est développée la société. Des clans aux Étals, des États aux Empires, on voit V unité qui s3 élargit et le pouvoir qui s3 individualise maintenir leur caractère originel, même quand V étreinte de la société se desserre. Nous ne croyons pas que jamais Vhisloire de VOrienl ancien ail été traitée avec une égale préoccupation d3y suivre, dans le progrès de Vorganisalion sociale, V effet d3une sorte de poussée interne. Ce qui n empêche pas A. Morel d3 avoir le sentiment le plus net de la multiplicité des fadeurs qui interviennent, à l3 intérieur des groupes, dans le développement de celte organisation, et des répercussions qu a sur la société le continuel réarrangement des groupes humains .
On est frappé, à le lire, de la rapidité avec laquelle — après les millénaires d3obscur et lent travail — se créent de vastes sociétés civilisées. On se trouve soudain en pleines politique et diplomatie conscientes. Mais ces organisations sont fragiles, surtout parce qu3il existe d3immenses réservoirs de populations barbares qui se déversent à intervalles sur les populations plus avancées. Dans ces remous humains les résultats du progrès social sont à maintes reprises compromis.
Les races diverses, les nombreux peuples qui ont fait Vhistoire de VOrienl ancien sont ici présentés, situés les uns par rapport aux autres. Les cadres de celle histoire touffue sont tracés de façon lumineuse, par un savant qui joint à la sûreté des connaissances le don de discerner l3 essentiel, qui s3inléresse aux multiples aspects de la vie, pour qui le présent et le passé se font mutuellement comprendre. On a ainsi
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comme le tableau d3 assemblage des volumes qui viendront ensuite, qui seront consacrés aux civilisations de VOrient, et avec lesquels nous entrerons définitivement dans Vhisloire, munis de principes explicatifs.
Nous croyons que ce livre tire un caractère original et un intérêt complexe de la collaboration étroite d3un sociologue et d3un historien. Ce sociologue cherche à se dépouiller du parti pris et admet que la sociologie se tourne en auxiliaire de Vhisloire. Cet historien est curieux des recherches sociologiques et il sait les mettre à profil. En associant leur savoir et leurs qualités pour réaliser un volume qui, dans notre plan, a une importance considérable, ils auront bien mérité de la synthèse historique.
Henri Berr.