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LES INVASIONS IRANIENNES ET ASIANIQUES ET L’EMPIRE BARBARE DES HYKSÔS

La crise sociale, politique et religieuse quia conduit l’Égypte des dynasties héracléopolitaines à yn degré inquiétant d’anarchie, de faiblesse et de misère (enftre 2360 et 2160) était une de ces maladies de croissance dont un corps jeune sort plus vigoureux. Vers Fan 2160, dans la région centrale du royaume sud, l’autorité se rétablit entre les mains des princes de Thèbes, les Antef et Mentouhetep, qui fondent la XIe dynastie (2160 2000). Leurs successeurs, les Amenemhet et les Senousret de la XIIe dynastie (2000-1788) reçoivent une Égypte revenue à l’unité, à la paix, à la prospérité. C’est la période du Moyen Empire Ihébain (XIe à XIIIe dynasties, 2160 à 1660 env.), une des plus belles époques de l’histoire de l’Égypte. Nous dirons, au volume VII de cette œuvre, que ces rois comptent parmi les plus intelligents et les plus conscients de leurs devoirs; ils ont su fermer les plaies ouvertes par la révolution sociale. La vieille monarchie à l’auréole magique, aux pouvoirs surnaturels, aux superstitions enfantines, se transforme en un organisme où les pratiques de sorcellerie et les théories théocratiques

LES PREMIERS EMPIRES D^ORIENT

ont une importance moindre que les conceptions d’un socialisme d’État. Déjà le roi, sans renoncer à être un dieu autocrate, s’acquitte de sa fonction comme « l’homme par excellence » ; il veut être un pasteur des peuples actif, juste et de bonne volonté. Sous son impulsion, le peuple égyptien s’éveille à la vie politique et sociale ; il prend conscience de sa personnalité, d’où l’éclosion d’une très remarquable littérature philosophique et populaire, qui nous fait connaître les méditations des sages sur les révolutions en cours, et l’imagination des artistes et du peuple, surexcitée par les temps nouveaux. Vis-à-vis de l’étranger, l’Égyptien éprouve le sentiment d’une supériorité sociale, politique, intellectuelle ; l’orgueil d’être un sujet de Pharaon l’acheminera à la conception de la patrie égyptienne.

Les rois de la XIIe dynastie ont en main les forces d’un grand État centralisé : finances prospères, armée reconstituée en contingents nationaux, en mercenaires libyens et nubiens. L’agriculture est plus active que jamais, parce que les paysans ne sont plus des serfs et ont reçu un statut de tenanciers; les métiers sont libres, depuis que l’administration royale, les temples, les nobles ne confisquent plus à leur usage les industries : d’où un rendement magnifique du travail des paysans et des ouvriers, dont témoignent les monuments, les œuvres d’art, les bijoux de cette époque. La conséquence, pour les Pharaons, fut de reprendre, sur de plus larges bases, la politique d’expansion extérieure, à la fois pour fournir le peuple en matières premières industrielles, et aussi pour écouler les produits des champs et des métiers sur les marchés de l’étranger. Le pays, fort et riche, va s’étendre en Afrique et devenir une « plus grande Égypte ».

LES INVASIONS IRANIENNES ET ASÎANïQÜES

La plus grande Égypte.

Dans la vallée du Nil, les Pharaons de la XIIe dynastie n’eurent pas de grandes difficultés à reprendre et à développer la situation prépondérante qu’avaient déjà ceux de l’Ancien Empire. Là, ils avaient affaire aux Libyens et aux Nubiens.

Les rapports avec les Libyens pendant la période héracléopolitaine sont mal connus. On sait cependant que les souverains d’Héracléopolis ont employé des Libyens mercenaires contre leurs rivaux, les princes de Thèbes, et que ceux-ci, en particulier Mentouhetep III, comptent les Libyens parmi les ennemis qu’ils ont écrasés. C’en est assez pour conclure que la Libye dépendait alors politiquement du royaume de Basse-

Egypte, ainsi que le veut sa situation géographique. Sous la XIIe dynastie, les relations des Libyens avec l’Égypte sont passées sous silence ; sans doute les énergiques souverains thébains, qui donnent au royaume de nouveau unifié un regain de gloire et de puissance, ont su maintenir dans l’ordre la frontière occidentale.

La Nubie, plus turbulente, continue son histoire agitée. Au temps troublé des Héracléopolitains, elle semble s’être dégagée, comme la région thébaine, de l’obédience aux pharaons pour se placer sous la direction de fonctionnaires émancipés qui s’arrogent le titre de rois, jusqu’à ce que les Thébains de la XIe dynastie les ramènent à l’obéissance. Il a fallu que les souverains de la XIIe dynastie remettent en vigueur le système de précautions, imaginé par leurs prédécesseurs et relâché pendant les périodes de troubles. Amenemhet I et Senousret I remontèrent au sud jusqu’à la deuxième cataracte, fortifièrent l’entrée des vallées latérales, surtout celle de Kouban qui menait aux mines d’or de Nubie; puis Senousret III (1887-1850) barre le fleuve, en amont de la deuxième

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cataracte, par les forteresses de Semneh et de Koummeh, protégées elles-mêmes par un ouvrage avancé dans l’île de Ouronarti, «celui qui repousse les Troglodytes »(Iounfiou) (1). Des garnisons égyptiennes furent installées beaucoup plus haut, à la troisième cataracte, où l’on a exhumé une nécropole des gouverneurs égyptiens du Soudan (2). Il semble que les Égyptiens aient trouvé à ce moment des populations nouvelles en Nubie; du moins, voit-on apparaître dans les textes, à côté des noms déjà connus, celui d’habitants de Kash Koush (Éthiopie) (3) pour désigner les belliqueux occupants du pays. Dès lors, les Égyptiens, appuyés sur des forteresses, purent exercer une contrainte sur ces hordes à peine civilisées et administrer le pays comme une colonie de l’Égypte; préoccupé d’empêcher l’invasion de la vallée par les tribus nègres non assujetties, Senousret III, en l’an 8 et 16 de son règne, éleva des stèles « pour interdire de passer la frontière à tout Nubien ( Nehesi ), excepté à ceux qui viendraient pour le commerce » (4) ; encore ne leur permettait-on point de venir dans leurs propres barques, mais, pour plus de sûreté, les obligeaiton à se servir de bateaux égyptiens. Grâce à ces mesures, la domination en Nubie fut de nouveau assurée pour de longues années, et les Pharaons se firent adorer en pays noir, comme au Sinaï, dans les temples, afin de consacrer ainsi l’occupation définitive du pays, et de créer un lien religieux entre le peuple protecteur et ses protégés. Néanmoins le mépris du citoyen d’Égypte pour ces barbares commence-t-il à percer dans les textes historiques ; nous voyons apparaître à propos des Koushites une épithète insultante qui accompagnera désormais, régulièrement, le nom des ennemis des Pharaons : le « misérable » ( hes ) pays de Koush (5).

(1) Gardiner a publié un papyrus qui donne la liste de douze forteresses égyptiennes en Nubie (XIII, t. III, p. 184).

(2) XIII. — (3) XII, t. XLY, p. 134. — (4) Lepsius, Denkmàler II, 151.

(5) XII, t. XLY, pl. VIII, A. Voir aussi XVII, I, § 657.

CARTE IV.” — La plus' grande Égypte (Moyen et Nouvel Empire).

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Sur la rive orientale du Nil, le désert arabique qu’habitaient les Troglodytes, gardiens des routes de la mer Rouge, fut de nouveau très fréquenté par les Égyptiens. Par la mer Rouge on allait au pays de Pount, et en Arabie, peut-être jusque dans le golfe Persique, chercher les épices, les aromates, l’encens arabiques et les multiples produits des industries chaldéennes. Sous l’ancien Empire, les bateaux égyptiens partaient du golfe de Suez ; depuis le moyen Empire; une route, déjà fréquentée à l’époque préhistorique, puis abandonnée, fut rouverte aux caravanes : celle qui part de Coptos, pour aboutir à Sawou, près de Qoséir, par le Ouady Hammamat (1) ; elle était beaucoup plus directe, et économisait aux cargaisons déchargées à Sawou un long parcours à dos d’hommes et de baudets, pour arriver non plus dans le Delta, à l’extrémité nord du royaume, mais à Coptos, au centre de la monarchie thébaine. Vers la fin de la XIe dynastie, Mentouhetep V envoie une expédition de 10000 hommes pour pacifier les Troglodytes, exploiter des carrières de pierre, et rouvrir la route maritime; par la suite, les expéditions se multiplient (2). Celles qui aboutissaient au pays de Pount montrent combien le goût des expéditions maritimes, l’attrait des fructueuses explorations commerciales et l’esprit d’aventure se développent chez les

Egyptiens.

Il est peu probable que le commerce au long cours sur la mer Rouge ait été une entreprise privée : les vaisseaux appartiennent au pharaon, et les chefs d’expéditions sont d’ordinaire des « trésoriers du dieu» (c’est-à-dire du roi du Sud), accompagnés de troupes royales. Peut-être n’y a-t-il là que des raisons matérielles : les frais d’organisation dépassaient les ressources des particuliers et ne pouvaient être assurés que par le roi. Cependant, d’autres considérations peuvent être mises en avant : le commerce maritime extérieur engage

(1) P. Montet, Les inscriptions de l’O. Hammatnâf, ap . II (Mémoires).

fortement l’honneur et l’intérêt d’un peuple ; aussi son action doit-elle être surveillée de près par l’autorité. Les Français et la plupart des peuples modernes connurent aussi le système des « compagnies royales à privilèges », pour l’exploitation des Indes et de l’Afrique, entreprises officielles autant que privées, où la marine et l’armée du roi prêtaient main-forte aux vaisseaux marchands et aux commerçants des comptoirs. D’autre part, il semble que, bien avant les Phéniciens qui gardaient jalousement le secret des contrées lointaines où ils trafiquaient, les pharaons s’étaient réservé ces voyages fructueux au pays de l’encens, des épices, des bois précieux, en maintenant leurs sujets dans l’ignorance de toute donnée précise sur les origines de ces denrées dont ils avaient besoin pour le culte. Était-ce là un monopole religieux? ou bien, la tradition des rapports très anciens avec une patrie primitive d’où les Egyptiens tirèrent leurs dieux Horus, Hathor, Bes et peut-être les premiers éléments de la civilisation, n’avait-elle jamais été interrompue ? En tout cas, l’imagination populaire était fascinée par ce pays de Pount qu’il faut situer au débouché de la mer Rouge, sur les côtes du Yémen et des Somalis. Un conte nous décrit une île, peut-être Sokotra (connue plus tard aussi des Grecs), habitée par un serpent géant et sa famille, composée de soixante-quinze serpents. C’est le roi du pays de P ount : il vit dans l’or et les richesses; son corps est tout incrusté d’or et de lapis ; Pile est un jardin merveilleux : figues, raisins magnifiques, fruits, graines, légumes à volonté, poissons, oiseaux, il n’y avait chose qui ne s’y trouvât. Aussi bien le nom de cette région est « Pile des Vivres » (Âc?ou), et son roi n a que faire des richesses de l’Égypte, qui ne sont rien a côté des produits de son pays.

Dans cette île enchantée, on n’aborde que par le hasard des tempêtes; c’est ce qui arrive à un vaisseau égyptien, poussé par le vent dans ces parages ; tout l’équipage périt, sauf le héros du conte, que le roi-serpent accueille avec bienveillance et

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renvoie bientôt en Égypte, chargé de présents merveilleux (1). Au départ du navire, l’île, se transformant en flots, disparaît du monde visible, mais n’en reste que plus vivante dans le souvenir du naufragé. Ce conte, dont un grand nombre de traits caractéristiques réapparaîtront dans l’aventure d’Odysseus à l’île des Phéaciens et les aventures de Sindbab le marin (2), montre à quel point les récits des marins intéressaient les Égyptiens de cette époque : le monde des merveilles et des lointaines aventures s’était ouvert à eux et les entraînait bien loin des sites familiers de la vallée.

C’était aus§i par mer, comme par terre, qu’on accédait aux mines du Sinaï. De même que sous l’ancien Empire, les Pharaons considèrent les minerais de cuivre et les pierres précieuses comme des biens de la couronne, qu’ils exploitent par des mineurs établis dans le pays, surveillés et défendus contre les attaques des nomades par des troupes royales. L’exploitation s’étendit à un autre site, le Serabit el-Khadem, au nord du Ouady Maghâra. Périodiquement, des expéditions commandées par des officiers de haut grade vont recueillir le produit des « mines du souverain » (3), et ramènent en lieu sûr le « galion », non sans avoir « écrasé » quelques partis de Troglodytes ( lounliou ), de nomades sémites ( Menliou ) et des « habitants des sables » ( Heriou-sha ) (4) : les pharaons de la XIe et de la XIIe dynastie rappellent fréquemment ces expéditions courtes et violentes, dont quelques-unes pouvaient entraîner des contacts avec les Asiatiques de la Palestine. En effet, sur quelques monuments gravés dans la nouvelle « mine du souverain », celle du Serabit el-Khadem, on trouve la mention, parmi les travailleurs, d’ « Asia-

(1) Maspéro, Contes populaires IV, 104-114 : le Naufragé.

(2) Golenischeff, ap. IV, t. XXVIII, p. 73-112; cf. XXVIII, 242 sq.

(3) Le terme se trouve au Conte du Naufragé (/. c., p. 107).

(4) R. Weill, L’Asie dans; les .textes de l’Ancien et du Moyen Empire , ap. X, t. VIII, 199 sq.

tiques » Amou , et, parmi les visiteurs du temple, élevé à Hathor par les Pharaons dans la région minière, les noms de deux «cheikhs ( heqa ) du Lotanou, (1)» pays dont le nom correspond au Lotan biblique, et s’applique tantôt à la Palestine, tantôt à la Syrie du nord, quand il s’accompagne d’une épithète : « Lotanou supérieur » (2).

Avec les Asiatiques, les rapports politiques et commerciaux s’établissaient par des voies plus directes : la route maritime, qui conduisait les vaisseaux égyptiens et byblites du Delta aux ports de la future Phénicie, particulièrement à Byblos, où l’on chargeait les bois du Liban, tous les produits de l’arrièrepays, — et la route des caravanes par Gaza et la côte palestinienne. Nous avons vu précédemment (p.253) que les nomades de Syrie et de Palestine étaient invinciblement attirés par l’Égypte, et que les temps troublés des dynasties héracléopolitaines leur avaient donné l’occasion de piller le Delta. Les rois thébains mirent bon ordre à cet état de choses. Une prophétie annonçait qu’un roi, Ameni, viendrait du Sud pour tuer les Asiatiques et « construire le Mur du Régent ( inb heqa) pour empêcher désormais les Asiatiques de descendre en Égypte, où ils ont l’habitude de venir implorer de l’eau pour abreuver leurs troupeaux » (3). La prophétie — rédigée après coup — se rapporte à Amenemhet I, dont un autre papyrus nous dit qu’il construisit « le Mur du Régent pour repousser les Asiatiques (Selliou) et écraser les nomades qui parcourent les sables ( nemiou-sha ) » (4). Ainsi la « porte de l’Orient », fortifiée dès la IIIe dynastie, était remise en état, et un réduit

(1) Weill, X, t. IX, 166 sq.

(2) Cf. Sethe, Urk., IV. 907, où le texte distingue le Lotanou inféi-ieur (hrt) du Lotanou supérieur (hrt).

(3) Gardiner, Pap. de Pétersbourg, 1116, B recto 1. 66 sq., ap. XIII, I, 105.

(4) Pap. d,e Berlin (Sinouhet), 1. 17.

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organisé, comme sur la frontière nubienne, pour résister à tous les assauts. Aucune trace du mur n’a été retrouvée, mais sa place obligée devait être au débouché de POuady Toumilât (1), seule route d’accès, longue de 50 kilomètres, à travers le morne désert de sables qui sépare le Nil de la Palestine.

Un conte populaire, les Aventures de Sinouhet (2), qui remonte à cette époque, donne un tableau très vivant des con-

ditions dans lesquelles s’effectuait le passage d’Egypte en Palestine. Le héros du conte est un prince de la famille royale, qui quitte secrètement la cour à la mort d’Amenemhet I (1981), de peur d’être compromis dans un complot ourdi contre SenousretI, fils et successeur du roi défunt. C’est à grand’peine, et de nuit, que Sinouhet peut franchir le mur du Régent, car, dit-il, «je craignais d’être vu par le gardien qui guette sur la courtine du mur. Je me mis en route à la nuit et, le lendemain à l’aube, j’atteignis Peten et je me reposai à l’île Kamouer. Alors la soif, elle tomba et elle m’assaillit ; je défaillis, mon gosier râla et je me disais déjà : « C’est le goût de la mortl », quand je relevai mon cœur et je rassemblai mes membres : j’entendais la voix lointaine d’un troupeau et j’aperçus les Asiatiques ( Selliou ). Un de leurs cheikhs ( [heqa ), qui avait séjourné en Égypte, me reconnut : voici qu’il me donna de l’eau et me fit cuire du lait; puis j’aflai avec lui dans sa tribu et ils me rendirent le service de me passer de contrée en contrée. Je partis ainsi pour Byblos ( Keben ) (3), je gagnai le Qedem (Orient) et j’y demeurai un an et demi. Là, Enshi fils d’Amou, qui est le cheikh ( heqa ) du Lotanou supérieur, me manda et me dit : « Tu te trouveras bien chez moi, car tu y

(1) R. Weill, ap. X, 8 191, 210; Gardiner, XIîï, I, 106 ; G. Maspéro, Contes populaires Iv, 77.

(2) Les citations sont empruntées à la traduction donnée par Maspéro, Contes , p. 79 sq., rectifiée par celle de Gardiner, Notes on the Story of Sinuhe, ap. ÏV, t. XXXI1-XXXIV, p. 86.

(3) L’identification du nom avec Byblos, d’abord contestée, paraît maintenant irréfutable (cf. XXVIII, 219 sq. ; Gardiner, Notes, p. 21),

« entendras le parler de l’Égypte ». Il disait cela parce qu’il savait qui j’étais et qu’il avait entendu parler de ma réputation ; des Égyptiens, qui se trouvaient dans le pays avec moi, lui avaient rendu témoignage sur moi. » Le régent du Lotanou était informé de la mort d’Amenemhet I et dit poliment au transfuge : « Qu’en sera-t-il de cette terre d’Égypte sans ce dieu bienfaisant, dont la terreur se répand chez les nations étrangères?... » Sinouhet répond par l’éloge dithyrambique de Senousret I et insinue à son hôte : « Le Pharaon conquiert les pays du Sud (Nubie), mais ne convoite pas les pays du Nord (Asie). Cependant, si le Pharaon envoie ici une expédition, puisse-t-il connaître ton nom en bien, et que nulle malédiction de toi n’arrive à Sa Majesté! Car il ne cesse de faire le bien à la contrée qui lui est soumise.» Le cheikh du Lotanou répondit : « Certes, l’Égypte est heureuse puisqu’elle connaît la verdeur de son prince! Quant à toi, puisque tu es ici, reste avec moi, et je te ferai du bien! »

Le récit qui suit est un document d’un intérêt unique : il fait de cette région à l’orient de Byblos, qui doit correspondre à la vallée de l’Oronte, ou à l’oasis de Damas, un tableau qu’aucun document asiatique ne nous permet de tracer : « Le cheikh du Lotanou me maria avec sa fille aînée et il accorda que je choisisse pour moi, dans son pays, parmi le meilleur de ce qu’il possédait sur la frontière d’un pays voisin. C’est une terre excellente : Aia est son nom. Il y a là des figues et des raisins ; le vin y est en plus grande quantité que l’eau, abondant y est le miel, l’huile en quantité, et toutes sortes de fruits y sont sur ses arbres : on y a de l’orge et du froment sans limites et toute espèce de bestiaux (1). Et de grands privilèges me furent conférés lorsque le prince vint à mon intention et qu’il m’installa prince d’une tribu du meilleur de

(1) On a contesté que cette description savoureuse puisse s’appliquer réellement à la Syrie ; voir, cependant, le tableau semblable que donnent du Zahi les Annales de Thoutmès III, 500 ans plus tard ( infra , p. 319),

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son pays. J’eus du pain pour ordinaire et du vin pour chaque jour, de la viande bouillie, de la volaille pour rôti, plus le gibier du pays qu’on prenait pour moi, ou qu’on me présentait, outre ce que rapportaient mes chiens de chasse. On me faisait beaucoup de mets et du lait de toute manière.

«Je passai des années nombreuses; mes enfants devinrent des forts, chacun maîtrisant sa tribu. Le messager qui descendait au Nord, ou qui remontait au Sud vers l’Ëgypte, il accourait vers moi, car j’accueillais bien tout le monde... Les Selliou , qui s’en allaient au loin pour battre et pour dompter les princes étrangers, je dirigeais leurs expéditions, car ce cheikh du Lotanou me fît pendant de longues années le général de ses soldats... Tout pays contre lequel je marchais, quand je me précipitais sur lui, en tremblait dans les pâturages aux bords de ses puits; je prenais ses bestiaux, j’emmenais ses vassaux et j’enlevais leurs esclaves, je tuais ses hommes. Par mon glaive, par mon arc, par mes marches, par mes plans bien conçus, je gagnais le cœur de mon prince et il m’aima quand il connut ma vaillance; il me fît le chef de ses enfants, quand il vit la verdeur de mon bras. »

Ce récit animé est ïa plus ancienne description connue de la vie pastorale et guerrière des tribus du Lotanou; il nous donne un aperçu de son organisation politique : tandis que la Palestine et la côte phénicienne étaient semées de ports et de petites villes fortes, qui formaient autant de principautés ou de minuscules royaumes, l’arrière-pays, Liban et Damascène, étaient territoires de tribus ( whil ), les unes composées d’agriculteurs, les autres de nomades, sous la direction de petits chefs de clans, soumis à un suzerain, le cheikh du Lotanou supérieur. Comme Maspéro l’a indiqué (1), les noms de localité et de pays, Aia et Lotanou, transcrivent des noms bibliques, à la fois patronymes d’individus, de tribus et de pays : Aiah,

(1) Contes, 78.

neveu de Lotan ( Genèse , XXXVI, 24). Les mœurs étaient déjà celles que les récits orientaux prêtent aux Arabes de grande tente. Voici un épisode chevaleresque qui pourrait figurer dans les Mille el une nuits :

«Un brave du Lotanou vint me défier dans ma tente...; il déclarait qu’il prendrait mes bestiaux à l’instigation de sa tribu...

Je passai la nuit à bander mon arc, à dégager mes flèches, à donner du fil à mon poignard, à fourbir mes armes. A l’aube, le pays du Lotanou accourut...; tous les cœurs brûlaient pour moi, hommes et femmes poussaient des cris, tout cœur était anxieux à mon sujet, et on disait : « Y a-t-il vraiment un autre fort qui puisse lutter contre lui? »

« Il prit son bouclier, sa hache, sa brassée de javelines. Quand je lui eus fait user en vain ses armes et que j’eus écarté de moi ses traits, si bien qu’ils frappèrent la terre sans qu’un seul d’entre eux tombât près de l’autre, il fondit sur moi. Alors je déchargeai mon arc contre lui et lorsque mon trait s’enfonça dans son cou, il s’écria et s’abattit sur le nez. Je l’achevai avec sa propre hache, je poussai mon cri de victoire sur son dos, et tous les Asiatiques crièrent de joie... et ce cheikh Enshi, fils d’Amou, me serra dans ses bras, et je m’emparai des biens du vaincu; je saisis ses bestiaux. Ce qu’il avait désiré me faire à moi, je le lui fis à lui : je pris ce qu’il y avait dans sa tente, je pillai son douar, et je m’en enrichis; j’arrondis mon trésor et j’accrus le nombre de mes bestiaux. »

Devenu vieux, Sinouhet sollicite et obtient de Senousret I la grâce de rentrer en Égypte et de reprendre sa place à la Cour.

Alors, il remet ses biens dans Aia à ses enfants : « Mon fils aîné fut chef de ma tribu, si bien que ma tribu et tous mes biens furent à lui, mes serfs, tous mes bestiaux, toutes mes plantations, tous mes dattiers. » Puis, il se met en route, avec quelques-uns des cheikhs du pays de Qedem et du pays des

lés premiers empires d’orient

Fenkhou (1), qui ont grandi dans l’amour du Pharaon, car « Lotanou est à toi, comme les chiens ». Sa Majesté lui réserva un bon accueil, mais non dépourvu de quelque ironie : « Te voilà donc qui reviens, après avoir parcouru les pays étrangers et traversé les déserts! » et, s’adressant aux enfants royaux et à la reine, le roi dit : « Voilà Sinouhet qui revient (accoutré) comme un Amou et comme un descendant de Setlioul » La reine et les enfants rirent beaucoup et le «cheikh» Sinouhet reçut son pardon.

Le Lotanou supérieur, qui correspond à la Syrie Creuse, avait donc, vers le milieu du règne de Senousret I (1950), des relations suivies avec l’Egypte; sans être occupé militairement, il était déjà colonisé par des Egyptiens transfuges, et sans cesse traversé par des messagers royaux, des voyageurs, des marchands; même on y parlait la langue d’Égypte. Le respect qu’y inspirait Pharaon était tel que Sinouhet dit, sans doute avec hyperbole: « Le Lotanou lui est aussi attaché que ses chiens ». Du côté des Égyptiens, les distances sont gardées, à proportion des différences de culture, de richesse, de force qu!il y avait entre les petites villes de Syrie ou les tribus vivant sous la tente, et le grand Etat égyptien : les Asiatiques paraissent aux nobles de la Cour pharaonique des barbares grossiers et malpropres (2) ; quant aux artisans et aux laboureurs d’Égypte, ils méprisent les bourgades palestiniennes, ou n’apprécient plus les agréments de la vie nomade. Sinouhet avoue ceci : « Pas un archer asiatique ( Pedti ) ne s’associerait

(1) Sethe a voulu démontrer que Fenkhou serait le nom ancien d’où viendrait ‘Êomx.s; et désignerait la Phénicie ; le nom se retrouve aux textes égyptiens dès la Ve dynastie (XVI, t. 45, 85, 130). Cette acception séduisante est rejetée par la majorité des égyptologues (IV, t.33, 18; cf. Hall, XIX, 159) pour des raisons philologiques; cependant Sethe a repris son argumentation sur de nouvelles bases ( Milleil . Vorderasial. Ges., 1926, p. 305-319) et maintient que fenkhou a désigné à Porigine une tribu syrienne, puis fut étendu aux éléments étrangers introduits en Syrie, et proviendrait de la même source que <pom|.

(2) Maspéro, Coules , p. 101-102.

Les invasions iraniennes et asiatiques

Th

volontiers à un fellah du Delta ; car, comment transplanter à la montagne un fourré de joncs (1)?» Néanmoins, ces contrastes et ces oppositions de races n’excluaient pas les bons rapports : les Égyptiens seraient devenus volontiers les éducateurs des Palestiniens et des Syriens (2), pour faire de leur pays la marche avancée de l’Égypte contre l’Orient.

Nous avons vu le rôle important dévolu à Byblos dans les rapports maritimes des Égyptiens avec la Syrie, dès l’ancien Empire. Il est impossible, dans l’état actuel des connaissances, de préciser si les ports de la côte nord étaient déjà aux mains des énigmatiques Phéniciens (3); mais les ports existaient, avec une population de hardis navigateurs. Le papyrus des Admonitions , qui retrace le tableau des troubles de l’Égypte héracléojpolitaine, montre le commerce des bois, des huiles, que les Égyptiens tiraient des ports de Syrie, s’étendant aussi aux îles et au* pays des Kefliou. , qui sont les Ciliciens et les Crétois. Les nobles de Phénicie et de Crète auraient pris, à l’imitation des Égyptiens, l’habitude de la momification, appliquant à leurs propres usages funéraires les produits dont les Nilotiques se montraient si avides pour le culte de leurs morts (4). Les textes égyptiens sont assez vagues sur les rapports avec les peuples des îles méditerranéennes : un fonctionnaire de Mentouhetep VI (vers 2010) se vante pourtant d’avoir vaincu les Haounebou ; un autre, qui vivait sous Senousret I (vers 1950), dit qu’il enregistre, avec son calame, les affaires concernant les Haounebou (5). Les témoignages archéologiques sont plus précis. À Illahoun, dans la ville funéraire de

(1) Contes, p. 86. Pour les Égyptiens, les Asiatiques sont des montagnards {khastiou) ; n’oublions pas que Liban et Taurus atteignent 3000 et 4000 mètres d’altitude.

(2) L’épithète « misérable hs » n’est pas encore donnée aux Asiatiques, saut âu papyrus cité supra, p. 253.

(3) Hall, XIX, 158.

(4) GaRdîner, The Admonitions of Egyptian Sage, 32.

272 LES PREMIERS EMPIRES D?0RIENT

Sésostris II, et à Abydos (même époque), on a retrouvé des débris de céramique créto-égéenne et surtout un magnifique vase du type dit de Kamarès : sa présence dans un tombeau d’ Abydos, contemporain d’Amenemhet III (vers 1830), nous permet de dater du moyen Empire égyptien la période correspondante delà civilisation minoéenne (Minoéen moyen II) (1). Vers la fin de la XIIe dynastie, et surtout sous les dynasties XIII et suivantes, se multiplièrent en Égypte des sceaux en forme de scarabée, dont le plat porte un nom encadré de spirales : ornement caractéristique des ateliers créto-égéens.

Ainsi, de la côte asiatique aux îles méditerranéennes s’étendait une zone d’influence égyptienne, où la politique progressait sur les voies ouvertes par le commerce; mais des événements d’importance capitale vont arrêter la pénétration

pacifique des Egyptiens en Asie et renverser complètement, pour quelques siècles, le rôle traditionnel des deux parties du monde oriental.

Les invasions des Rassîtes et des Hittites en Mésopotamie.

Le règne d’Hammourabi avait consacré la victoire des peuples sémitiques sur toutes les autres populations connues de l’Asie antérieure, dans le croissant de terres fertiles que limitent le plateau d’Anatolie au nord et le plateau de l’Iran à l’est. Les temps étaient venus où des masses profondes de populations à demi barbares allaient descendre des plateaux dans la plaine, pour disputer aux Sémites la possession des terres cultivées et leur ravir les gains obtenus par des siècles de travail et d’invention. En moins de trois siècles (de 2050 à

(1) Hall, XIX, 36, 159; le vase de Kamarès est reproduit pi. III, 1. Cf. Hall, The relations of Ægean iviih lhe Egyptian art (XIII, t. I, p. 116 sq.). Sur les conséquences de ces faits pour la chronologie de l’époque, cf, infra , p. 294, n. 3.

1750 env.), l’équilibre politique, qu’après deux mille ans d’effort les Sémites avaient constitué, sera rompu au bénéfice de nouveaux venus, les Kassites, les Hittites, les Mitanniens; le contre-coup de ce bouleversement de l’Asie antérieure se fera sentir jusqu’aux limites du monde oriental.

Vers la fin du troisième millénaire, des tribus de race aryenne, les ancêtres des Indo-Européens, étaient cantonnées à l’est de la mer Caspienne et de la mer d’Aral. Leur histoire antérieure est jusqu’ici inconnue. Ils se révèlent à nous au moment où, poussés en avant soit par un changement de climat dans les plaines du Turkestan, soit par la pression de populations mongoliques, ils s’ébranlent pour chercher des terres plus fertiles, ou moins disputées. Leur flot tumultueux se divise en deux courants : l’un roule, par la route du fleuve Indus, du côté de l’Hindoustan, où il se stabilise; l’autre traverse le plateau de l’Iran et descend les terrasses qui bordent les vallées de l’Euphrate, du Tigre et du Chaboras. A ce deuxième courant appartiennent les Mèdes , qui s’arrêtent sur le plateau de l’Iran et en colonisent la partie sud-ouest pendant plus d’un millénaire, et les Kassites qui, continuant leur migration, arrivent les premiers en contact avec les Sémites de Mésopotamie.

Les Kassites (ou Cosséens) sont-ils des Aryens? Les opinions sont divergentes à ce sujet. Les termes kassites, qui nous ont été conservés par les documents babyloniens, montrent une parenté avec les dialectes des tribus montagnardes de l’Iran, et diffèrent de l’indo-européen, de l’élamite, du sumérien, comme du sémitique (1) ; cependant, un certain nombre de noms propres ou denomsdivins sont très voisins des langues aryennes. Ils ont donc subi au moins l’influence des Aryens, conséquence forcée d’un étroit voisinage; ils ont emprunté aux Aryens, peuple de cavaliers, un ^animal jusqu’alors inconnu dans le

(1) Meyer, XXÏI, § 456, conclut que les Kassites ne sont pas des Aryens; l’opinion contraire est soutenue par Hall, XIX, 201.

274 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

monde oriental, le cheval, qui fournissait aux peuples migrateurs un auxiliaire de première importance, soit pour le voyage, soit pour le combat. C’est par les Kassites, arrivés à proximité de la Mésopotamie, que les Babyloniens connurent « l’âne des montagnes » attelé au char de transport ou de guerre, dont la première mention dans les documents cunéiformes apparaît vers l’an 1900.

Les premiers successeurs d’Hammourabi virent leur frontière orientale envahie par des flots de Kassites, poussés en avant par les migrations des Aryens. Samsou-Ilouna (2080-43) leur livre des combats répétés; je renvoie le lecteur au volume VIII de M. Delaporte, pour le récit de leur infiltration, lente et finalement invincible, qui aboutira, trois siècles plus tard (vers 1760), à l’installation d’une dynastie kassite à Babylone.

Un orage plus menaçant encore pour la civilisation sémite s’annonçait sur la frontière nord, dans cette vaste région qui va de la mer Égée au Caucase, où vivaient les peuples dits Asianiques .

En 1925, Babylone est mise à sac par une invasion de Hittites, qui renversèrent le trône des successeurs d’Hammourabi. Cette agression obtint un résultat brutal, décisif et de courte durée, qui la différencie profondément de la pénétration insidieuse et durable des Kassites. Les Hittites (ou Hétéens) envahirent la Mésopotamie par la vallée de l’Euphrate qu’ils descendirent, en venant de la région du Taurus ou des plateaux d’Anatolie.

C’est leur première apparition dans l’histoire ; leur origine est très incertaine, dans l’état actuel des connaissances. Nous les trouvons établis à cheval sur les grandes routes du plateau d’Asie Mineure, et répartis en deux groupes : l’un dans la vallée de l’Halys, sur le chemin qui mène à la mer Noire et dans le voisinage des mines de fer de Cappadoce ; l’autre sur

la côte de Cilicie, et dans la région des monts Taurus et Amanos, sur les chemins qui conduisent à la Méditerranée, à proximité des mines de fer du Taurus. D’où venaient-ils? Comme les Kassites, ils semblent avoir formé l’avant-garde de peuples asianiques en migration, qui les poussaient en avant delà masse principale ; mais on ne sait s’ils arrivaient d’Europe, après avoir passé le Bosphore, ou du Caucase, ou encore des plaines de l’Asie centrale. Leur mouvement en avant et leur établissement en Asie Mineure est contemporain de la migration des Aryens ; peut-être ont-ils été projetés en Anatolie, tandis que les Kassites étaient rejetés au bas des terrasses iraniennes (1).

On a interrogé avec passion les monuments écrits des Hittites pour être renseigné sur leurs origines; ils apparaissent sous deux aspects : les uns empruntent les signes cunéiformes babyloniens pour exprimer la langue hittite ; d’autres présentent une écriture figurative d’aspect grossier, et distincte des hiéroglyphes égyptiens et sumériens. Les textes écrits avec ces signes figuratifs n’ont pas encore pu être déchiffrés ; ceux que rend l’écriture babylonienne sont actuellement interprétés avec une sûreté suffisante pour la compréhension du sens, mais encore insuffisante pour le classement définitif des paradigmes et formes grammaticales. Parmi les déchiffreurs, Hrozny attribue la langue hittite au groupe indo-germanique occidental, à cause de sa parenté avec le lydien et le latin ; Weidner la tient pour une langue caucasienne, influencée par des éléments aryens; d’autres encore, avec Cooley, distinguent dans les documents actuels au moins deux langues et plusieurs dialectes (2). Il semble que les Hittites formaient, non point

(1) A consulter : Ed. Meyer, XXXVI; Ed. Pottier, Varl hittile, ap. XI, t. I (1920); G. Contenau, Les Hittites , ap. Mercure de France (1er mars 1922). « Pour les uns, écrit Contenau, ce seraient les anciens Pélages ayant traversé l’Hellespont; pour d’autres, enfin, ce seraient des proto- Arméniens. »

(2) Fr. Hrozny, Die Sprache der Hittiter , 1917. Weidner, ap. Mitleil . der Deutschen Orient-Gesellschaft , 1917.

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

un peuple unique, mais un agrégat de tribus, qui devint, en se développant, une confédération de petits Etats (1).

Les monuments figurés, dont les plus anciens ne remontent pas plus haut que le xive siècle, nous montrent les Hittites sous un aspect physique distinct des Sémites. Ce sont des hommes trapus et râblés, dont le type lourd (fig. 21) trahit l’origine montagnarde et diffère totalement de Pélégante maigreur des Arabes, et de la robustesse placide des Canaéens et Chaldéens, Les bas-reliefs d’Égypte, qui sont ici encore notre source la plus ancienne pour connaître ces Asiatiques, les représentent avec une fidélité évidente et étudiée ; c’est là que nous apprenons à connaître ces longues faces imberbes dont le front est rasé, tandis que la chevelure retombe en deux masses sur les épaules, ou forme une queue, parfois courte et repliée comme une cadenette, parfois longue et mince comme une tresse chinoise (fig. 35). Le front est haut et fuyant; il se prolonge, sans dépression, par un nez fort et convexe; la bouche est épaisse, le menton court et ravalé ; les yeux relevés obliquement vers les tempes : il y a quelque chose de mongolique dans ce type dont nous retrouvons aujourd’hui encore Panalogue chez les Turcs et les Arméniens (2). Le costume comporte une longue robe, sans ornements, qui descend très bas; plus tard, le pagne égyptien ou la lourde robe de laine brodée des Sémites apparaissent, mais deux traits restent constants, au moins pour les rois : un haut bonnet pointu, en forme de tiare, et des chaussures souples, dont le bout relevé « à la poulaine » est caractéristique (3). Le Hittite donne l’impression d’une grande force physique; son armement est perfectionné:

(1) « Ce qui apparaît nettement dans l’état de nos études (écrit G. Conte- NAU, /. c,, p. 399), c’est l’exti’ême mélange des éléments qui ont constitué le royaume hittite : éléments indo-européens originaires de la région d’Arménie; éléments probables caucasiques et asianiques, renforcements possibles d’éléments européens, voilà ce qui apparaît de l’étude de la langue, de la religion et des monuments figurés. »

(2) Maspéro, XX, U, 333; Ed, Meyer, XXXVI, 13, taf, I, II.

(3) Ed Meyer, XXXVI, taf. XIVXV,

avec le bouclier parfois rectangulaire* parfois échancré sur les bords (en violon), il porte l’épieu, la double hache, le poignard long et l’épée; grâce à la possession des mines de Cappadoce et du Taurus, il a été un des premiers peuples d’Orient à utiliser des pointes de lance et des lamés d’épée en fer ; à une époque plus récente que celle qui nous occupe, il prendra comme coiffure dé guerre un bonnet de métal surmonté d’un cimier, avec panache flottant, prototype du casque à large cimier et à panache des Égéens et des héros d’Homère (1).

Comme les Rassîtes, les Hittites avaient domestiqué le cheval dès avant son apparition en Mésopotamie, et s’ên servaient, attelé au char, surtout pour le combat.

Ils arrivèrent, soit par le haut Euphrate, soit par les portes dé Cilicie> à proximité de cette Mésopotamie dont les plaines ne présentaient que champs de blé, vergers pleins d’arbres fruitiers d’une diversité inconnue, et dont les villes regorgeaient de toutes les richesses et séductions d’une civilisation déjà luxuriante; la tentation ne fut pas moins forte pour eux que pour les Rassîtes. Mais, race robuste et hardie, les Hittites ne procédèrent pas par tentatives timorées et infiltration lente ; leur flot se précipita avec l’allure d’un torrent et enleva Babylone d’une seule irruption (1925) (2). La victoire fut complète et suffit à renverser la première dynastie babylonienne ; elle fut cependant éphémère et profita à d’autres qu’aux Hittites. Les Sumériens reprirent, pour un siècle et

(1) Ed. Pottier, XI, t. I, 268 sq. - (2) Ed. Meyer, XXXVÏ, 5 1.

Fig. 21. — Soldat hittite portant la barbe, à la mode sémitique.

demi, l’avantage sur les Sémites du Sinéar et fondèrent la dynastie du Pays de la Mer (1925-1761); puis les Kassites, qui avaient continué leur migration et l’occupation graduelle du pays, profitèrent du bouleversement général pour s’installer définitivement; ils réussirent en 1760 à rétablir l’unité de Sumer et d’Akkad sous l’autorité d’une dynastie kassite (qui dura jusqu’en 1185). Pendant ces six cents ans, qui virent les Hyksôs, les Égyptiens, les Hittites en Asie antérieure, Babylone ne joue qu’un rôle de troisième plan : sans doute les Kassites, comme les autres Barbares qui les avaient précédés, furent-ils assimilés par les éléments anciens de la population; néanmoins, il en résulta une race affaiblie, une dynastie sans moyens financiers ni militaires pour soutenir la politique traditionnelle d’expansion babylonienne ; ce fut une période d’inertie, d’ailleurs presque inconnue et vide de monuments : ainsi s’explique, par le contre-coup des invasions kassite et hittite, l’éclipse de la Babylonie durant le deuxième millénaire.

Quant aux Hittites, après leur raid triomphal, le gros de leurs forces s’en retourna en Cilicie et en Cappadoce, chargé de trésors, de statues divines et royales, que les fouilles récentes ont exhumées (1). De cette courte domination au Sinéar, les Hittites gardèrent le respect de la civilisation babylonienne, à laquelle ils empruntèrent les caractères de plusieurs de leurs dieux (2), beaucoup de leur art (3), et cet instrument nécessaire de la civilisation, l’écriture. Ils restèrent en contact avec Babylone et les Amorrhéens par des éléments de population établis, comme colons, ou propriétaires, dans tout le croissant fertile. Lorsque Abraham quitte Our en Chaldée pour remonter l’Euphrate et redescendre par la Syrie

(1) King, Chronicles , I, 148; Meyer, XXXVI.

(2) Comparer Haddad, Astarté et Tammouz-Adonis, avec le Teshoub, la déesse-mère et le dieu-fils des Hittites.

(3) Ed. Pottier, ap. XI, t. I, 264 sq.

jusqu’en Palestine aux environs d’Hébron, il est en relation d’affaires avec « les fils de Heth » ( Genèse , XXIII, 3), vers une époque qui peut correspondre à la conquête hittite. A plusieurs reprises, dans la Bible, on rencontre «le souvenir traditionnel d’un peuple ayant occupé la région bien avant l’arrivée des Israélites en Palestine. Le rôle prépondérant de ce peuple dans la fondation des villes importantes, de Jérusalem entre autres, n’est pas oublié. Dans les malédictions d’Ezéchiel, le prophète dit à la ville : « Ton père était un Amorrhéen, ta mère une Hittite (1). » La conquête de la Syrie - Palestine par les Hittites ne se réalisa que plus tard, mais elle fut préparée par des établissements disséminés dès le début du deuxième millénaire.

Avec les Kassites et les Hittites, un troisième élément nous apparaît, dans la masse bigarée des peuples en migration : ce sont les gens du Mitanni. Nous les voyons s’intercaler entre les Assyriens et les Hittites du Taurus, entre le Tigre et l’Oronte, à cheval sur l’Euphrate dans le « pays des Deux- Fleuves » Naharina , position stratégique de la plus haute importance, au carrefour des chemins qui mènent de la Mésopotamie à la mer Noire, à la Méditerranée, à l’Egypte, et vice versa. Les Mitanniens se distinguent des Hittites et se rapprochent des Kassites par une parenté plus étroite avec les races aryennes. Leur langue, connue par une grande lettre trouvée à El-Amarna (cf. infra , p. 337), semble du type caucasien, mais comprend aussi des éléments analogues au hittite; leurs dieux sont du même type que ceux des Hittites, mais parmi eux nous voyons, au xve siècle, nommés les grands dieux aryens : Mitra, Varouna, Indra et les jumeaux Açvins (2).

(1) G. Contenau, Mercure de France , l. c., p. 380.

(2) Winckler, Mitt. Deulsch. Orient-Gesellsch., déc. 1907, 51.

LES PREMIERS EMPIRES d’oRIEN?

L’impression qui ressort des documents postérieurs (fournis, une fois encore, surtout par l’Égypte), c’est que le fond de la population du Mitanni était peut-être originaire d’Asie Mineure; mais les guerriers, désignés par le mot aryen Merinaoü (jeunes hommes) (1), et les rois, qui portent des noms aryens, appartenaient à des tribus dominantes, sorte d’aristocratie militaire (2), qui gouverne une masse allogène : c’est le rôle historique joué de nos jours par les nobles turcs et kurdes dans les mêmes régions (3). Nous sommes beaucoup moins renseignés sur les Mitanniens que sur les Hittites ; ils ont cependant joué un rôle considérable dans la première moitié du deuxième millénaire; des noms du Mitanni sont portés par plusieurs chefs de Syrie et de Palestine, ce qui marque l’extension géographique de la race; mais après quelques siècles glorieux (cf. infra , p. 335), les Mitanniens furent anéantis par leurs deux puissants rivaux, les Hittites et les Assyriens; avec leur domination politique, leurs monuments ont disparu jusqu’à présent de l’histoire.

Pour l’évolution subséquente de l’Asie antérieure, nous renvoyons aux volumes VIII et IX; qu’il nous suffise, ici, de conclure en insistant sur la signification historique de Ces événements, que la pénurie des textes permet d’esquisser plutôt que de décrire. Les invasions des tribus aryennes et asianiques, au début du deuxième millénaire, mettent un terme au développement d’un grand empire sémite qui était en germe dans l’extension du royaume babylonien-amorrhéen d’Hammourabi à la fois vers l’Asie Mineure et vers la Palestine. Du côté de

la Palestine, les Egyptiens avaient opposé la barrière de leurs armées; du côté de l’Asie Mineure, la résistance était moindre,

puisque nul Etat organisé n’occupait les plateaux. Aussi les

(1) Annales de Thoutmès III (Cf. infra, p. 818).

(2) Se désignant elle-même par le mot Kharrî — Aryens (Hall, 201, n. 6). Cette signification est contestée par King, XïXI, t. IV, p. 192.

(3) Meyer, XXXVI, 58.

LES INVASIONS IRANIENNES È*f ÂSIANîQUES 281

Babyloniens avaientûls déjà poussé leurs soldats et leurs marchands vers les mines du Taurus et les portes de Cilicie, pour avoir l’accès à la Méditerranée orientale (cf. supra , p. 241); des fouilles (1) ont prouvé que vers les mines de Cappadoce et sur la route de l’Halys leur ambition n’était pas moindre, ni leur avance moins bien dessinée. Vers l’an 2300, une colonie baby* Ionienne (2) fîorissait au pied du volcan Argée, à Mazaca, sur le site où s’élèvera plus tard Césarée (capitale du royaume hellénique de Cappadoce); par là passe une grande route de caravanes, que suivirent aussi les migrations de peuples et les armées, la future route royale de l’empire perse, qu’Hérodote décrit (V, 2). De Césarée, elle gagne le centre du bassin de l’Halys à Ptéria ; là, elle bifurque et envoie un de ses rameaux vers la mer Noire, qu’elle atteint au port de Sinope, et l’autre vers la mer Égée, par Sardes, pour aboutir au port d’Ephèse. L’emplacement était donc parfaitement choisi pour maîtriser les communications entre la Mésopotamie d’une part* le Pont-Euxin et la mer Égée d’autre part* Les Babyloniens n’avaient pas été seuls à convoiter cette porte d’accès : vers la fin du troisième millénaire, les rois d’Assyrie, vassaux très humbles de la Babylonie, avaient progressé en Cappadoce par le haut Euphrate, traversé le fleuve à Mélitène et poussé jusqu’à Mazaca : les noms assyriens recouvrent dès lors, sur ce site, les noms babyloniens. Ainsi, en pleine Cappadoce, les projets ambitieux des rois assyriens (3) sont attestés à une époque très ancienne, alors qu’en Assyrie même aucun texte contemporain n’a été retrouvé qui nous les révèle. Les Baby^ Ioniens et les Assyriens se sont trouvés là en contact avec les peuples en migration bien avant de recevoir leur choc en

(1) Chantre, Mission en Cappadoce > 1898; G. Contenau, Trente tablettes cappadociennes , 1919.

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