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CHAPITRE lîï

L’influence visible d’autres civilisations orientales sur l’Egypte memphite implique l’existence en Asie occidentale de populations parvenues à un état de civilisation comparable à celui où se trouvaient les Égyptiens. Que savons-nous de leur habitat, de leur origine, de leur évolution?

Les Sémites et leur habitat.

De l’autre côté de la mer Rouge et de l’isthme, on retrouve la nature du continent africain : un immense plateau, en parallélogramme, se prolonge, aride et sablonneux sur les quatre cinquièmes de sa superficie. Le nom d’Arabie, que nous réservons aujourd’hui à la seule partie inférieure du parallélogramme, devrait désigner la zone entière, jusqu’à la Méditerranée et à l’Euphrate. En réalité, il y a là une région homogène, véritable prolongement de l’Afrique : l’Asie ne commence qu’aux plateaux d’Anatolie et de l’Iran.

Le Sahara asiatique n’est irrigué et fertile que sur son pourtour: là, le plateau de sable est transformé par la mer et des soulèvements montagneux, qui changent complètement ses conditions climatériques. Quatre mers encadrent la Grande Arabie : au nord-ouest, la Méditerranée ; à l’ouest, la mer Rouge ; au sud, l’océan Indien; à l’est, le golfe Persique. Ce

voisinage modifie favorablement le climat des régions côtières, lenr donne l’humidité propice à la végétation et à la culture. Aussi l’Yémen (Arabie heureuse) a-t-il pu être un centre ancien de civilisation.

D’autre part, sur sa lisière nord-est, le désert aboutit à une zone qui a subi fortement les plissements [alpins de l’époque tertiaire : là nous trouvons l’Asie véritable, dont l’ossature se compose de plateaux élevés, disposés par chaînes, avec des nœuds et des ventres successifs : leur altitude est telle que l’Anatolie et l’Iran possèdent des neiges persistantes et, par places, une forte précipitation pluviale, qui donnent naissance à de grands fleuves.

Or, montagnes et fleuves de l’Asie ont doublement influé sur le plateau arabique. Le long de la Méditerranée, les plissements du Taurus relèvent la côte, se prolongent par une double chaîne, Liban et Anti-Liban, puis, par les terrasses de Palestine, jusqu’à l’isthme d’Égypte ; parallèlement à la côte, un sillon se dessine entre Liban et Anti-Liban et aboutit, par la dépression profonde de la mer Morte, à la corne orientale de la mer Rouge, le golfe que nous appelons d’Akaba. C’est un chemin abrité, qui double celui de la côte ; là se rassemblent les eaux salées de la mer Morte, douces des lacs de Genézareth et de Mérom ; par là passent des fleuves, Jourdain, Oronte, et les routes naturelles qui ont mené les animaux et les hommes, d’Asie Mineure en Arabie. D’autre part, sur le versant oriental du désert arabique, les plateaux d’Anatolie, d’Arménie et d’Iran déversent de grands fleuves, assez puissants pour n’être point bus par les sables, assez riches d’eaux et d’alluvions pour vaincre le sol aride et pour le recouvrir d’un limon fertile, arraché aux montagnes d’Asie. C’est ainsi que l’Euphrate, le Tigre et leurs affluents ont fait de la lisière nord-est de l’Arabie ce que le Nil a fait de l’Égypte, une immense oasis, la Mésopotamie. Mais ces fleuves sont aussi des chemins, si heureusement tracés que l’Euphrate est une voie directe

KHATTI

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CARTE II. — Le fertile croissant de l’ancien Orient.

220 DES CLANS AUX KQYAUMLS

de la Méditerranée au golfe Persique : au débouché du plateau d’Anatolie, l’Euphrate dessine une courbe, à moins de 100 kilomètres d’un affluent de l’Oronte, l’Aprié. Après s’être rapproché de la Méditerranée presque au point de s’y précipiter, l’Euphrate est rejeté par un faible pli de terrains du côté de l’Est et prolonge, grossi d’affluents, sa route élargie jusqu’à la mer d’Oman.

Ainsi, de l’Egypte au golfe Persique, la nature a disposé des chemins d’eau qui conduisent de l’isthme au Taurus, et, après un portage facile et court, du Taurus jusqu’aux mers d’Orient. A cheval sur ces fleuves et ces routes se sont établis villes et royaumes ; sur la carte, c’est comme un croissant gigantesque qui s’incurve entre le delta du Nil et le delta de l’Euphrate : ce « fertile croissant » (1) sera le domaine des civilisations rivales de l’Égypte. Entre les branches du croissant et sur les trois quarts de l’Arabie, le désert, plus ou moins aride, s’étend comme une mer intérieure, sillonnée par les Nomades, qui vont de l’une à l’autre rive et de l’une à l’autre civilisation.

Sur l’immense plateau de ce que nous appelons la grande Arabie, dont le centre est la mer de sables, s’était développée, à la périphérie, la race sémitique, proche parente de la race hamitique qui colonisa l’Afrique Nord. Les éléments ethniques et la langue des Sémites présentent une notable homogénéité chez tous les peuples, depuis l’Arabie jusqu’à la Palestine et à la Mésopotamie : ceux que nous appellerons Arabes, Israélites, Cananéens, Phéniciens, Amorrhéens, Chaldéens et Assyriens ; mais ces dénominations multiples témoignent que la race sémitique n’a pas trouvé une région naturelle où elle ait pu se développer, en conservant son unité. Tandis que l’étroite

(1) C’est la désignation, d’un tour expressif, qu’emploie fréquemment J.-H. Breasted.

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Vallée du Nil forçait les Égyptiens à se concentrer, en Asie occidentale la nature dispersait les hommes tout le long de la périphérie du désert central et les partageait par compartiments distincts : à l’ouest, l°la zone côtière, 2°la région des plateaux de Palestine (Shéphélah) et la dépression Jourdain-Oronte (Syrie Creuse = Cœlé-Syrie) ; au nord, l’isthme entre Oronte et Euphrate ; à l’est : 1° la vallée Euphrate-Tigre supérieure, et inférieure (Mésopotamie), 2° les terrasses de l’Iran (Assyrie et Élam).

Dès les temps les plus anciens où nous commençons à voir paraître les hommes de la race sémitique, ils sont déjà dispersés, malgré leur indéniable unité foncière* Si nous voulons préciser l’origine et Fancienneté relative des différents rameaux, nous nous heurtons à de grandes difficultés. Les explorations scientifiques ont été jusqu’ici très peu nombreuses dans ce vaste domaine : sauf sur quelques sites isolés de Mésopotamie, d’Élam et de Palestine, il n’y a pas eu de fouilles comparables à celles d’Égypte. Aussi n’a-t-on découvert, à ce jour, ni en Palestine, ni en Chaldée, ni en Arabie, ces stations paléolithiques qui signalent l’existence des hommes les plus anciens; les dépôts néolithiques, qui sont les témoins de leurs progrès, n’ont été retrouvés qu’en nombre infime. Il est donc impossible de suivre en Asie occidentale l’initiation graduelle de l’homme à la vie civilisée, que l’Égypte nous a permis d’esquisser à grands traits.

Il ne s’ensuit nullement que l’homme n’existait pas dans

ces régions à une époque très ancienne : pas plus que l’Egypte, la Palestine, la Mésopotamie et la Chaldée n’ont subi les invasions glaciaires ; leurs habitants ne furent donc pas retardés dans leur développement comme l’ontété leurs contemporains d’Europe et d’Asie septentrionale. Il y a tout lieu de croire qu’ils ont trouvé en Palestine, et sur les terrasses de l’Élam, qui dominent la Mésopotamie (encore inhabitable avant le colmatage de la vallée), des conditions de vie favorables à la

civilisation ; mais nous ne savons rien d’eux avant la fin du quatrième millénaire.

C’est par les monuments égyptiens que nous les connaissons tout d’abord. Une palette du roi thinite Den (vers 3175) représente ce pharaon au moment où il lève la massue sur un « Oriental » ( iabli ) qui plie le genou : le corps est mince, petit; la tête étroite et allongée (dolichocéphale), avec le nez droit ou légèrement aquilin ; la chevelure est longue, avec mèche sur le front, la barbe pointue, incurvée en avant ; autour des reins, un pagne analogue à celui des Égyptiens (1). Nous retrouvons le même type humain sur les bas-reliefs qui célèbrent les triomphes des Pharaons dans la région sinaïtique (fig. 16), depuis le thinite Smerkhet (vers 3135) jusqu’à Khéops de la IVe dynastie (vers 2815) : les inscriptions les appellent soit « montagnards » ( Khasliou ), soit, avec plus de précision, les Iounliou (Troglodytes), les Menliou et Senliou (2), Le signe du boumerang accompagne souvent ces noms, et nous montre l’arme favorite de ces peuplades. Nous reconnaissons dans ce type et sous ces noms les Bédouins modernes, les Arabes de pure race sémitique, qui ont pour habitat les oasis et le désert arabique (soit dans la péninsule, soit sur la rive droite du Nil), les montagnes du Sinaï, et la |zone désertique entre Égypte et Palestine : à eux convient le surnom «ceux qui sont sur les sables », Heriou-sha , que les Égyptiens leur appliquent depuis l’époque memphite.

Sur la côte méditerranéenne dans la Shéphélah et la Syrie Creuse se trouvent des populations de race plus mélangée, issues d’un croisement probable des Sémites avec les Méditerranéens dont les éléments tenaient la zone côtière de Palestine et de Syrie. Ce sont des hommes plus grands, plus larges d’épaules; dolichocéphales, à nez aquilin, les yeux noirs,

(1) XII, XXX Y, (1897), p. 8. Cf. l’Asiatique de notre fig. 9.

(2) Cf. la figure donnée par Maspéro, XX, t. I, p. 351.

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parfois bleus, avec de forts sourcils, une lourde mâchoire, portant la chevelure longue, parfois retombant divisée sur l’épaule, la barbe longue et carrée, sans moustache. Leur costume est moins élémentaire que celui du nomade : pardessus le pagne, ils portent une robe, ou chemise en laine, rayée de dessins voyants, et des sandales ou bottines decuir(fig. 22). Leurs armes sont le boumerang et l’arc. De ce type sont les Cananéens (1) et Amorrhéens, qui ont fondé de bonne heure des établissements sédentaires sur la branche occidentale du « Croissant»; de là ils ont rayonné jusqu’en Chaldée, peut-être depuis les temps les plus anciens, tout au moins depuis la fondation de Babylone (vers 2700) ; c’est la masse principale des populations dont l’histoire nous est parvenue. Leur type est bien reconnaissable sur le couteau préhistorique de Gebel el- Arak (fig. 20) et sur un ivoire du roi thinite Qa (publié au volume II de cette collection, p. 107) ; ce monument, attribuable à la fin du xxxie siècle (vers 3 125), appelle le Sémite Selli , 1’ « Asiatique», de Selel «Asie », mots qu’accompagnent, avec le boumerang des Bédouins, un javelot et des flèches. Le mot Amou , qui désigne, dès l’ancien empire égyptien, les gens voisins des Heriou-sha (2), s’applique aussi à ces Cananéens (Cf. infra, fig. 22, p. 283).

Au nord de la Syrie, dans le bas Oronte et l’isthme interfluvial, un troisième type de Sémites se distingue par un crâne large (brachycéphale), un front fuyant, qu’accentue le nez fortement f busqué, tels qu’on les retrouve chez les Juifs et Arméniens modernes. Les monuments égyptiens d’époque plus récente et les bas-reliefs assyriens (obélisque de Salmanasar) nous en retracent une image fidèle. On reconnaît dans ce groupe les Araméens : les scribes égyptiens les confondaient avec les Amou et les Settiou.

(1) Le nom de Cananéen n’apparaît que vers le milieu du deuxième millénaire (Meyer, XXI, §354).

(2) Cf. Sethe, Urk ., I, p. 103, 134.

Dans ces diverses tribus, l’unité linguistique est remarquable : c’est la langue sémitique dont on retrouve les éléments typiques dans le dialecte parlé par les Arabes d’Arabie, et des formes plus ou moins dérivées, ou modifiées par des contaminations étrangères, dans les dialectes babylonien-assj^rien, araméen, hébreu.

Malgré ce fond commun de race et de langage, les populations sémitiques ne présentent nullement cette unité et continuité historique si frappantes, par exemple^ en Egypte. La nature les avait répartis par compartiments géographiques, où les conditions de développement sont inégales ; aussi n’arrivent-ils à l’existence « historique » que successivement. Les

Bédouins nomades ont mené leurs troupeaux de l’Egypte à l’Iran, et conduit les caravanes dans la mer de sable intérieure pendant des millénaires, avant de se fixer : c’est en Basse- Mésopotamie (Sinéar Chaldée) qu’ils nous apparaissent pour la première fois, avec les Cananéens, dans un état sédentaire, côte à côte avec une population non sémitique, les Sumériens ; là, dès le quatrième millénaire, s’élevaient de nombreuses cités. Leurs populations colonisèrent la Haute-Mésopotamie, et les terrasses orientales adjacentes : ce fut l’habitat des Assyriens, qui se révèlent vers le troisième millénaire. Ces deux groupes, Chaldéens et Assyriens, grandirent, soit par leur propre puissance prolifique, soit par l’apport d’éléments étrangers et de nouvelles migrations sémitiques, au temps de Sargon l’Ancien (vers 2800) et d’Hammourabi (vers 2100).

Dès cette époque, le groupe des tribus amorrhéennes était constitué dans la Cœlé-Syrie et les oasis de la Damascène : elles apparaissent à la vie politique d’abord comme objets de conquête des rois de Chaldée, au début du troisième millénaire, puis comme États constitués, que disputent Égyptiens et Assyriens à de nouveaux groupes, ceux des Hittites et des Mitanniens, qui se manifestent dans la région Nord à partir du deuxième millénaire. En Palestine, la Shéphélah est peuplée et munie de

villes dès les temps de l’Égypte memphite, au début du troisième millénaire ; mais elle n’a d’histoire nationale qu’après l’arrivée des Hébreux et des Araméens dans la région du Jourdain et les oasis, à l’est de la mer Morte (vers 1400). Sur la côte méditerranéenne, les ports étaient en activité dès l’époque des pharaons thinites (fin du quatrième millénaire) ; mais on ne les connaît que par les monuments égyptiens ou chaldéens ; leur histoire propre ne commence qu’avec les Phéniciens au nord, et les Philistins au sud (depuis 1200 environ).

Quant à l’Arabie proprement dite, nous ne savons rien de son existence, en dehors des brèves mentions qu’en font les textes égyptiens ou babyloniens. C’est seulement vers l’an 1000 que, sur les côtes fertiles du Yémen, sortent des

ténèbres les quatre Etats des Minaéens, Hadramoutiens, Qatabaniens, Sabéens-Himyarites. Par la suite nous ne connaissons guère qu’une invasion nabatéenne vers Pétra (en 300 av. J.-C.), jusqu’au moment de la grande conquête arabe, au temps de l’Islam.

On a cherché à expliquer ces apparitions successives des différents groupes sémitiques par l’effet de grandes migrations, qui se seraient renouvelées périodiquement. Le point de départ de l’hypothèse, c’est que l’Arabie, pays où la race et la langue sémitique se sont conservées avec le plus de pureté, serait effectivement le berceau de tous les Sémites. Dans les oasis et les régions favorisées des côtes, la population se serait multipliée à tel point qu’à des intervalles périodiques, environ tous les mille ans, la race sémitique devait s’épancher au dehors, comme un réservoir trop plein, par de grands courants d’émigration. Les Chaldéens seraient partis les premiers vers l’an 3500, puis les Amorrhéens des dynasties de Babylone, vers 2500; les Hébreux et les Araméens, vers 1500; dans la

suite, lesNabatéens et les Arabes de l’Islam (1). Par ces vagues successives venues d’Arabie s’expliquerait l’échelonnement, dans l’histoire, des diverses civilisations qui se sont manifestées le long du Croissant fertile.

Cette théorie, qui se fonde uniquemment sur l’unité foncière delà race et delà langue sémitique, n’explique pas la diversité réelle et ancienne des tribus et de leurs dialectes ; elle prête à une grave critique en prétendant faire venir d’un pays en partie désert, dont nous ne connaissons rien avant le premier millénaire, des populations qui se révèlent organisées et civilisées au cours du quatrième millénaire; somme toute, son fondement le plus solide est l’ignorance où nous avons été très longtemps de l’origine historique desChaldéens, Cananéens etPalestiniens. Cette argumentation ab ignoranlia est ruinée chaque jour par les explorations archéologiques, qui vont se multipliant, depuis que l’Orient ancien est largement ouvert aux investigations européennes ; aussi l’historien Albert Cîay (2) n’a-t-il pas de peine à nous convaincre que ces vagues successives d’émigration arabique sont une explication superficielle et gratuite. Sans doute, dans une région qui est essentiellement un lieu de passage, et dont le centre est une mer de sable, il y a toujours eu des nomades et des courants de peuples en migration ; mais les documents babyloniens et égyptiens, interrogés par Clay avec patience et ingéniosité, opt fourni les preuves linguistiques, historiques et religieuses de l’existence très reculée des populations dites amorrhéennes en Canaan, et l’on petit se demander, à certaines époques, si elles n’ont pas plus fourni aux Chaldéens, qu’elles-mêmes n’ont reçu de ces voisins plus anciennement connus. Aujourd’hui encore, le fertile croissant est semé de tells où la terre recouvre les vestiges de civilisations très anciennes; quand le pic du fouilleur les aura déga-

(1) Voir le résumé de la théorie de Winckler ( Geschichte Babyloniens und Assyriens) ap. <Dlay, The Empire of Amorilesy p. 28 (]&.X3£Ï1T).

(2) XXXIII, chap. il, The Home of lhe Semites.

gés, il est vraisemblable que nous retrouverons en Palestine et en Canaan les restes de villes ou de royaumes contemporains de Babylone et d’Assour, C’est là, croit-on, sur les plateaux fertiles et dans les oasis luxuriantes de la Syriecreuse, de la Damascène et de la Mésopotamie, plus probablement qu’en Arabie, que le « berceau des Sémites » a quelque chance d’avoir existé.

Tout autour des plaines, fertiles ou désertes, tenues par les Sémites, d’autres peuples existaient, appartenant à différentes races, venues de lointains arrière-pays, attirés par lesoleil, l’eau, la végétation, l’accès à la mer, que promettaient les régions fortunées du fertile croissant. Tels sont : au nord les populations du Taurps, les Hittites et Mitanniens ; au nord-est les tribus du lac de Van ; à l’est les Parthes, les Kassites, les Sumériens, les Elamites (1). Ils nous apparaîtront successivement dans l’histoire et seront suivis par bien d’autres : nous ne les entrevoyons, pour la plupart, que dans leurs rapports avec les Sémites, et nous les décrirons au fur et à mesure de leur venue sur les frontières de la Mésopotamie,

Les Sémites nomades et leurs institutions primitives.

C’est en Mésopotamie inférieure que les premiers établissement humains dans l’Asie occidentale nous sont connus. Cependant il est vraisemblable que la grande vallée fluviale ne fut habitable — comme ce fut le cas de l’Égypte — que bien des siècles après les oasis et les steppes du désert arabique. Ed. Meyer a démontré que la civilisation religieuse, politique, intellectuelle des Sémites indique qu’ijs étaient, à l’origine, un peuple du désert (2) ; de nombreuses tribus sémitiques n’ont jamais dépassé ce stade d’évolution, Il faut donc chercher le

(1) Çf. Ed. Meyer, XXII, % 363. — (2) XXI, § 536.

point de départ de la vie sociale, en l’Asie occidentale, dans les formes simples d’une organisation de nomades (1) : la vie pastorale sur les plateaux de Palestine et à l’intérieur du fertile croissant a précédé les établissements dans les vallées propices aux travaux agricoles.

Nous pouvons nous figurer les premiers nomades asiatiques sous des traits assez approchants de ceux qui caractérisent les chasseurs du désert libyque, avant leur descente dans la vallée du Nil. Ils vivent du gibier qu’ils abattent avec leurs flèches, leurs épieux, leurs boumerangs, et, à un stade déjà plus avancé, ils élèvent du bétail, moutons, chèvres, bœufs, qu’ils poussent devant eux, de pâturage en pâturage ; des ânes servent de bêtes de somme, dont le rendement sera décuplé, plus tard, par le chameau et le cheval. Ce genre de vie nécessite un déplacement perpétuel, soit pour la poursuite du gibier, soit pour la recherche d’autres pâturages, car un séjour de quelques semaines suffit aux troupeaux pour tondre la maigre végétation et broyer les grêles arbrisseaux des steppes. Donc, pas de propriété foncière, peu de culture, point d’établissements durables en villages permanents, mais seulement de courts stationnements sous l’abri des tentes mobiles. Les nomades vivent par familles; le père jouit des prérogatives d’un chef absolu; une réunion de famille constitue une tribu; mais celle-ci se compose d’ordinaire des rameaux directs ou collatéraux d’une seule famille, de plus en plus prolifique et développée, dont les membres portent le même nom, qui est celui de l’ancêtre commun, souche de la famille, devenue tribu. Tous les membres de la tribu se reconnaissent comme frères du même sang; mais on peut acquérir cette parenté, condition d’entrée dans la tribu, par les rites de la «fraternité du sang » et par l’adoption. Sous l’autorité du chef de famille, les membres de la tribu vivent sur le pied d’égalité complète; cependant

(1) Cf. Isidore Lévy, Les Horites , ap. Revue des Études juives, 1906.

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il existe un conseil des anciens (cf. les Sarou des villes d’Égypte, p. 144), qui assiste le père pour la défense des intérêts matériels et moraux de l’association familiale. Les droits de chacun, et les rapports de la tribu avec les tribus voisines, sont soumis à des usages traditionnels, qui se transmettent de générations en générations : le respect de la foi jurée et des conventions particulières, la « vengeance du sang » c ontre les crimes à l’intérieur ou à l’extérieur de la famille, les devoirs de l’hospitalité envers tout individu qui cherche un asile, obligent solidairement tous les membres de la tribu. La religion constitue enfin le lien le plus solide : les Sémites peuplent les aspects terribles ou désolés du désert d’esprits, de démons et de spectres, mais ils adorent aussi des dieux bienfaisants qui habitent la lune, le soleil, les montagnes, les sources, les arbres et parfois les animaux utiles à l’homme ; par-dessus tout chaque groupement humain se reconnaît tributaire d’une force divine qui lui donne parfois son nom : ainsi Édom et Gad au sud de la Syrie, Ashour, Amourrou, pour les Assyriens et les Amorrhéens, sont les noms à la fois du dieu, de la tribu et de la ville où elle s’établira. En cette force divine, la tribu reconnaîtra son Seigneur, son Roi suprême : il combat pour la tribu, il la gouverne en inspirant le père, et s’incarne dans un objet ou un emblème, qui devient un signe de ralliement (1).

Le passage de la vie nomade à la vie sédentaire se fait par l’installation de tentes autour d’un point d’eau, à un passage important pour les relations commerciales, ou dans un des sites fertiles de la Cœlé-Syrie ou de Mésopotamie, dès que le régime des eaux se régularisa et permit, l’installation de l’homme. Progressivement, les tentes sont remplacées par des huttes de branchages ou de terre, parfois par des habitations creusées au flanc des collines, ou dans des cavernes naturelles. Enfin, les avantages de la nourriture régulière, variée,

(1) Ernest Renan, Histoire du Peuple d’Israël , I, p. 75 ; Ed. Meyer, XXI, § 333 51.

DÉS CLAKS AUX ROYAUMES

assurée, déterminent les nomades à cultiver les espèces Végétales, à dresser des animaux plus nombreux aux travaux agricoles, à installer des ateliers pour le tissage des laines, la fabrication des ustensiles de pierre, de terre cuite, de cuivre* et toutes les primitives industries. Dès lors, les groupes de tentes deviennent des villes; les villes constituent des confédérations, la propriété foncière et mobilière entre en usage et le besoin se fait sentir d’une organisation d’État. Alors la tribu choisit Un chef ou un roi : c’est à ce stade d’organisation sociale que nous trouvons des sédentaires en Syrie vers l’an 2000, tels que nous les feront connaître les textes égyptiens, hittites et babyloniens. Dans les régions les plus favorisées, le développement des sédentaires a été rapide; en Mésopotamie, nous les voyons arrivés à un état de culture évoluée dès le quatrième millénaire, et c’est l’activité de ces sédentaires qui constitue la civilisation de l’Asie occidentale.

Mais les tribus nomades n’ont jamais cessé de subsister, nombreuses et remuantes, aü sein de cette mer de sables sur les rives de laquelle se développeront, comme des ports, les grandes villes de "Chaldée, de Syrie et de la Damàscène : leurs raisons d’exister sont l’attraction de la vie libre et aventureuse, le pillage rémunérateur des États sédentaires qui semblent travailler, amasser richesses et confort, pour le plus grand bien des audacieux nomades; plus tard, lorsque les États sauront se défendre, l’échange des produits des troupeaux, viande, laine, laitages, avec ce que fabriquent les artisans des villes, et avec les récoltes des agriculteurs. Les Pasteurs du désert commandent les routes de caravanes qui passent à travers leurs sables ; ils exploitent donc les marchands de Syrie et de Chaldée, auxquels les nomades servent de guides et prêtent des bêtes de somme, et dont ils vivent, tantôt en assurant, contre bon paiement, la sécurité du transit, tantôt en se livrant à un pillage fructueux des convois. Dans toute l’histoire des anciens peuples de l’Orient, les nomades

ont ainsi vécu en marge des sédentaires, élément de trouble, d’insécurité perpétuelle, mais aussi source vive de renouvellement et de rajeunissement pour la population des villes. Or, s’ils persistent dans cette vie élémentaire jusqu’à notre époque, survivant à de grands empires, cette durée même prouve qu’ils sont un élément nécessaire dans les conditions de vie offertes par îa nature aux peuples orientaux.

Elamites, Sémites sédentaires et Sumériens au Sinéar.

La civilisation des Sémites sédentaires, qui apparaît en Clialdée vers le milieu du quatrième millénaire, en est déjà au stade de la vie par cités* et présente les institutions, les arts, les métiers (y compris l’industrie métallique) d’une société évoluée. Par contre* à l’est de la vallée, sur les terrasses du plateau de l’Iran, dans la région d’Élam, il a été possible de remonter jusqu’à la période énéolithique dans Phistoire du développement humain. A Suse* J. de Morgan (1) a retrouvé, sous 25 mètres de débris accumulés, une céramique fine, à décor géométrique, avec l’outillage en pierre polie, puis des vases en pierre dure et des armes et outils de cuivre. A Müssian (localité à 170 kilomètres à l’ouest de Suse), les armes et outils en silex et obsidienne voisinent avec une poterie grossière ou délicate et d’abondants objets en cuivre* Céramique et métallurgie présententles plus curieuses analogies, tant pour le décor que pour les procédés de fabrication, avec celles de l’Égypte préhistorique (2) ; mais quand apparaît l’écriture, on ne constate aucune similitude entre la langue et l’écriture des Élamites et celles de leurs voisins de Mésopotamie oti d’Égypte. Tels que nous les voyons représentés sur les mo-

numents postérieurs, les Elamites sont des montagnards,

(1) Morgan, X2ÊXI, p. 109. - (2) XXXÏ, p. 111.

grands, musclés, portant les cheveux longs et la barbe coupée carrément; leur langage n’est ni aryen, ni sémitique, il relève du groupe que nous appelons anzanile ; ils appartiennent à une race non sémitique, établie très anciennement du Caucase au golfe Persique. Ayant trouvé sur le rebord méridional de l’Iran un pays sain et riche, avec des vallées bien disposées pour l’agriculture, des collines aptes aux pâturages, des carrières de pierre, des mines et des forêts (1), ils y ont développé une civilisation vigoureuse dont le voisinage a toujours été menaçant pour la Mésopotamie.

Dans la vallée même, on ne connaît pas, jusqu’ici, de vestiges néolithiques; il est vraisemblable qu’en Chaldée, comme en Égypte, les couches d’alluvions les plus anciennes recouvrent aujourd’hui les premiers établissements humains ; on peut espérer que des sondages conduits au travers du limon fluvial répandu, au cours des siècles, sur les berges de l’Euphrate parviendraient jusqu’à des dépôts d’outils de pierre et de céramique primitive. Taylor et Thomson ont bien trouvé, à Éridou, des outils de flint, mais il est difficile de les dater exactement et de les séparer de l’outillage en bronze qu’on ramène partout, en Babylonie, des couches stratifiées les plus profondes (2).

Les premiers habitants de la Chaldée ne sont pas tous des Sémites ; ils appartiennent à deux races distinctes. Au sud, une population dolichocéphale, avec une face large et charnue, toujours rasée, un grand nez prolongeant sans dépression la ligne du front, des yeux écartés, largement fendus, assez obliques, un corps rigoureux et trapu, mais de petite taille : tels sont les Sumériens, descendus, eux aussi, des plateaux iraniens dès les temps les plus reculés, puisqu ils semblent bien être les premiers colons de la Mésopotamie. On ne sait à quelle race les rattacher; ils ne sont ni Aryens, ni Sémites, et

(1) Clay, XIV, oct. 1921, p. 255. - (2) Clay, /. c., p. 254.

cependant très différents des Élamites (1); on leur trouve des ressemblances tantôt avec les Touraniens actuels, tantôt avec les Dravidiens de l’Inde. L’hypothèse la plus vraisemblable les fait venir du Turkestan : l’expédition Pumpelly a exhumé (près de Merv) une céramique et des statuettes caractéristiques de leur civilisation. Poussés à l’émigration par le dessèchement progressif des plateaux touraniens, ils auraient cherché vers l’ouest une région irriguée et fertile ; après avoir traversé l’Iran, ils ont abouti aux plateaux qui dominent la Mésopotamie (2). Ils semblent Fig. 18. — Sumériens (d’après la stèle des avoir fait des essais d’éta- Vautours).

blissement dans la région

nord-est, où seront plus tard la Cappadoce et l’Assyrie; mais la majeure partie de leurs tribus se fixa en Chaldée et y trouva les moyens matériels d’y développer une civilisation qui se révèle à nous brusquement, en pleine prospérité, vers la fin du quatrième millénaire. A ce moment, les Sumériens sont un peuple d’agriculteurs et de commerçants, sachant sérier et cultiver les espèces végétales, domestiquer les animaux, travaillant le cuivre et l’or, bâtissant des maisons, des temples, des palais en briques, parlant une langue du type agglutinant, ayant inventé une écriture pictographique, plus tard stylisée (par l’usage de la brique et du poinçon comme matériel scripturaire) dans les signes cunéiformes.

(1) Cf. Meyer, XXI, | 362; Hall, XIX, p. 175.

(2) King, XXXV, appendice I.

Au nord de la Chaldée apparaissent, vers le même temps (quatrième millénaire), les Sémites venus de l’Ouest, que l’on entende sous ce nom soit l’Arabie lointaine, soit la région des Amorrhéens, dans le fertile croissant tout proche. On peut se demander s’ils ont suivi ou précédé les Sumériens en Mésopotamie. On admet généralement que la priorité appartient aux Sumériens, car, dans l’état actuel des recherches, ce sont des villes sumériennes, Our, Ouroukh, Nippour, qui apparaissent à l’origine de l’histoire. Mais ce pays a été à peine fouillé. Des explorations plus complètes nous feront peut-être revenir sur cette opinion, si elles établissent, comme le pensent certains historiens, que Canaan et la région des Amorrhéens étaient peuplées et exploitées à une date très ancienne et que les Sémites nomades ont de bonne heure transplanté leurs tentes de la vallée del’Oronte à celle de l’Euphrate, où on lesretrouve très tôt sur le cours moyen, à Mari, et dans la Chaldée septentrionale à Kish (1). On constate, cependant, que la civilisation sumérienne primitive l’emportait sur celle des Sémites, car ceux-ci ont emprunté à leurs voisins du sud cette écriture cunéiforme, qui, jusqu’à l’invention de l’alphabet phénicien (v.1200), servit à transcrire les langues variées de presque tous les peuples d’Asie occidentale. Les Sumériens auraient fait, d’autre part, des emprunts aux Sémites ; en particulier, leurs dieüx, qui nous apparaissent, dès les premiers monuments, avec la barbe, la chevelure longue, la robe de laine bigarrée: à ees caractères, qui distinguent nettement les dieux sumériens de leur peuple rasé, à cheveux courts et vêtu de toile, on reconnaît qu’un élément intellectuel et social de la plus haute importance s’est imposé aux Sumériens, venant des Sémites (2). Les arguments pour ou contre l’antériorité des Sémites ou des Sumériens s’équilibrent donc : c’est un problème dont il faut

(1) Clay, l. c.

(2) Ed. Meyer, Semilen uncl Sumerier ( Abhandlungen Akad. Wiss. Berlin, 1906), et XXI, § 362.

LE MONOë SÉMITIQUE JÜSQU*A L?AN 2000 335

attendre la solution d’une exploration scientifique plus méthodique, étendue à toute la Mésopotamie.

En résumé, dès les premiers temps historiques, c’est-à-dire au quatrième millénaire avant J. -G., trois civilisations déjà développées nous apparaissent en Asie occidentale : celles des Elatnites, des Sumériens et des Sémites. Dans leur voisinage, ou derrière eux, oiî pressent, plutôt qu’on ne distingue encore, des peuples eil réserve sür lé plateau de l’Iran, en Anatolie, et dans la région de Canaan.

Des royaumes aux empires sémitiques.

Lè récit détaillé des événements de l’histoire de la Chaldée se trouvera, exposé par M. Delaporte, au tome VIII de cette collection ; nous n’avons ici qu’à dégager les lignes générales et qu’à construire, s’il est possible, la courbe des destinées historiques dés Sumériens et des Sémites.

La tradition rapporte, en Chaldée comme en Égypte, une «histoire» divine qui avait précédé l’histoire humaine; la création du momie et le déluge en sont les épisodes principaux. Après le déluge, commencent des dynasties royales énumérées sur dés tablettes cunéiformes retrouvées à Nippour (1) ; aucune date précise ne peut être affirmée antérieurement à 2474 (avènement de la IIIe dynastie d’Our); mais les tablettes dynastiques avec les totaux de règnes, tantôt fabuleux, comme c’est le cas pour le début, le plus souvent raisonnables, permettent de rétablir les cadres des familles royales, les noms des principaux souverains, jusqu’à une période qui peut remonter au début du cinquième millénaire. A partir du règne de Mésilim (dé la IIIe dynastie de Rish, vers 3630) de très

(1) Clay, XIV, /. c., p. 242 sq; Langdon, XIII, 1921, p. 133 sq. Ces tablettes donnent, pour l’histoire du Sinéar, l’équivalent du papyrus de Turin pour l’histoire de l’Égypte.

rares monuments permettent de contrôler la véracité des listes.

La Chaldée, dont le nom sémitique est Sinéar , constituée par le pays entre l’Euphrate et le Tigre, dans la dernière partie de leur cours, est une oasis au bord du désert arabique, qui n’a pas plus de 100 kilomètres de long sur 20 de large, très inférieure, pas conséquent, en dimensions à cette Égypte, qui n’est pas* elle-même, une région de grande étendue. Dès ses origines nous trouvons un grand nombre de villes, soit dans la partie nord, Akkad (sémite), soit dans la partie sud, Sumer. Parmi ces villes, il y eut onze cités de royauté, capitales des dynasties successives : trois en Sumer : Ouroukh, Our, Adab ; quatre en Akkad : Kish, Akshak (O pis), Agadé, Isin ; une sur l’Eupbrate moyen : Mari ; une sur les plateaux d’où descend le Tigre : Goutioum ; et deux en Élam : Awan et Hamazi (1). D’autres grandes cités rivalisaient avec celles-ci : Nippour (sanctuaire du dieu Enlil) et Lagash (Tello) en Sumer, et beaucoup de villes dont nous savons les noms, sans pouvoir les situer.

C’est un indice de haute et antique civilisation que dans un pays si étroit, tant de cités diverses aient présenté des ressources administratives, financières et militaires suffisantes pour devenir successivement des capitales. En Chaldée, comme en

Egypte, la cité est l’ancienne tribu nomade, maintenant fixée

au sol qu’elle cultive ; elle a bâti un temple pour son dieu, un palais pour son roi, une citadelle et des murs pour protéger les paysans qui, chaque soir, reviennent des champs, ou les commerçants et artisans, qui, maintenant, tiennent échoppes et boutiques. De la vie par tribus qui a précédé l’installation urbaine, nous ne savons rien, si ce n’est ces traditions générales sur les nomades, que nous avons résumées plus haut; nous ignorons aussi les durs siècles d’apprentissage pendant lesquels

(t) Clay, /. c., p. 243.

les nomades se sont soumis aux conditions de la vie agricole en Mésopotamie, ont essayé de régulariser les rivières par digues et canaux, et compris la nécessité de substituer l’irrigation surveillée par l’homme, à la crue désordonnée. Ici, comme en

Égypte, la nature imposa aux Sémites et Sumériens la discipline prévoyante du travail agricole ; elle les obligea à coordonner leurs efforts avec ceux du voisin, d’homme à homme et de cité à cité. En même temps, ils devaient se protéger contre les agressions des nomades restés dans le désert et des montagnards iraniens et élamites. A la fin du quatrième millénaire, le jardin de Mésopotamie avec ses emblavures, ses vergers, ses palmeraies, ses vignes, ses pâturages pleins de troupeaux, ses riches industries et les trésors accumulés dans les temples et les boutiques, s’offrait comme une terre promise, entre les sables

du désert et les âpres montagnes de l’Iran ; il attira, pendant toute son histoire, les faméliques, les pillards et les ambitieux. Le souci d’assurer la sécurité collective, l’obligation de préserver le fruit de tout ce travail dans les champs et les cités, obligea les chefs à concevoir la réunion des cités en royaumes, puis la fondation d’un empire qui imposerait sa force aux voisins, et rayonnerait par la civilisation, le commerce et la religion, sur tout le fertile croissant.

Dès les temps les plus anciens, Sumériens et Sémites ont dépassé le stade des villes isolées. Peut-être les deux premières dynasties, celles deKish (en Akkad) etd’Ouroukh (en Sumer), furent-elles contemporaines et parallèles, comme, dans l’Egypte préhistorique, les familles royales de Bouto et Nekhen (1) ; mais à dater de la dynastie suivante (première d’Our), Sumer et Akkad sont soumis à la même autorité; les «onze villes de royauté», que nous avons énumérées, sont acceptées comme souveraines par le Sinéar tout entier. L’unité politique, superposée à la division urbaine, existe donc ici à la fin du quatrième millénaire, Cependant les vieilles traditions d’indépendance, que chaque cité gardait en souvenir du temps où ses habitants étaient de fibres nomades, ont donné à cette unité un caractère très particulier. Jusqu’à l’avènement de Babylone (2225), aucune cité du Sinéar n’a pu prétendre au rôle de capitale : la suprématie passe trois fois aux Sumériens, quatre fois aux Sémites, deux fois à l’Élam, une fois à une ville excentrique, Mari, une fois aux barbares montagnards de Goutioum ; ajoutons que des cités non dynastiques, comme Lagash, commandent parfois à toutes les autres. N’est ce point l’indice que si l’unité politique était reconnue nécessaire, il y eut pendant des siècles un tel équilibre des forces entre les cités, qu’aucune, durant la première période historique, ne put la réaliser à son profit ?

(1) Langdon, /. c.? p, 133.

le Monde sémitique jusqu’à U an 2000 239

Il existait cependant nn principe d’autorité et d’unité en Chaldée ; nous ne serons pas étonnés qu’il fût aux mains d’un dieu. Dans la ville non dynastique de Nippour, en Sumer, résidait le dieu Enlil, la première autorité religieuse du Sjnéar (1). Quelle que soit la dynastie, c’est Enlil qui choisit le roi, le consacre comme son vicaire sur terre ( ishakkour patési ), conduit les guerres, conclut alliances et traités, inspire les lois, et cela non seulement pour les Sumériens, mais aussi pour les Sémites et les Elamites, quand la suprématie passe en leurs mains. Il est vraisemblable que Nippour et Enlil existaient très anciennement et que leur prestige datait d’une époque antérieure aux premières dynasties de Iiish et d’Ouroukh : c’est en ce dieu primordial que les trois races sumérienne, sémite, élarnite, trouvaient leur unité et consacraient leur alliance.

Au temps de la IVe dynastie de Kish, plusieurs villes du Sinéar possèdent la richesse, qui incite à une politique d’extension, et la force militaire qui permet de la réaliser. Le roi d’une ville sumérienne, Eanatoum,patési de Lagash, fonde sa puissance en écrasant le roi d’Oumma en une bataille que la stèle des Vautours (au Louvre) nous décrit; il reçoit l’investiture d’Enlil pour Sumer, Akkad et l’Élam (vers 3050). Un de ses successeurs à Lagash, Ouroukagina, continue l’entreprise, mais il prétend choisir un nouveau dieu d’empire, Ningirsou, qu’il oppose à Enlil. Ce sacrilège fut puni : Lougalzaggisi, patési d’Oumma, venge sa ville et son dieu, renverse Ouroukagina et Ningirsou, et conquiert, grâce à Enlil, « tous les pays, du soleil levant au soleil couchant, de la mer Inférieure (golfe

(1) Cf. Clay, XV, l. c ., p. 260 et L, Legrain, Le temps des roi> d’Ur (1912), p. 6.

Persique)à lamer Supérieure (Méditerranée) »(1). Pour la première fois, un roi du Sinéar remontait l’Euphrate jusqu’à la courbe qui se rapproche de la Méditerranée et redescendait la branche du croissant qui mène à la côte de Syrie (vers 2900).

Cette voie ouverte, une dynastie de Sémites, issue de la ville d’Agadé, réussit à Eélargir. Vers 2850, Sargon, d’Agadé, constitua un empire qui comprit tout ce qui était civilisé dans l’Asie sémitique. Enlil lui donna Sumer et Akkad, puis « le haut pays de Mari (Euphrate moyen), Iarmouti (sur la côte de la Syrie Nord), le pays d’Ibla (Amanos?) avec ses forêts de cèdre et ses montagnes d’argent (mines du Taurus) » (2). Cette citation énumère tous les buts que se proposait Sargon : l’accès à la Méditerranée, indispensable pour l’écoulement des richesses agricoles et industrielles du Sinéar vers des marchés nouveaux ; la recherche des grands pins, seuls capables de fournir les bois de construction nécessaires pour les palais et les navires ; la quête des métaux précieux, la possession des mines qui donnerait à l'industrie chaldéenne la matière première indispensable, et, au trésor d’empire, des revenus inestimables. De pareils motifs avaient provoqué, en Egypte, les premières expéditions des Pharaons : les mines de cuivre du Sinaï, les cèdres du Liban, la maîtrise des routes maritimes. Dans la fondation des Empires d’Orient, les intérêts matériels et économiques comptent plus que l'ambition personnelle des souverains.

Sargon acquit le prestige d’un héros, et la tradition populaire en fit le grand conquérant sémitique, dont les faits et gestes servaient d’oracles, relatés dans les recueils à’Omina (découverts à Ninive et datés du vne siècle). C’est dans ces sources suspectes qu’on trouve la mention que Sargon «aurait traversé la mer de l’Ouest (Méditerranée) et fait triompher son bras pour trois ans dans l’Ouest, où il aurait envoyé sa statue». Une

(1) Thureaü-Dangin, Kônig-sinschriften , p. 152.

(2) Clay, XXXIII, p. 95.

Lé monde sémitique jusqu'à l'an 2000

autre version substitue le mot « mer de l'Est » (golfe Persique) et démontre le caractère légendaire de l'expédition en Méditerranée ; par contre, il est admissible que Sargon ait conquis, au moins pour quelques années, Syrie et Palestine (1) ; une tablette récemment découverte à El-Amarna confirme que Sargon a pénétré jusqu'à un pays défendu par des forêts et des montagnes (Amanos ou Liban) et conquis la région d’ Amourrou (2).

Cet empire e t défendu et consolidé par la postérité de Sargon. Son petit-fils Manishtousou équipe une flotte qui traverse le golfe -Persique et surprend l'Elam par un débarquement inattendu. Son arrière-petit-fils, Narâm-Sin (vers 2768-2712), réprime les révoltes des montagnards de Louloubou (stèle de Narâm-Sin au Louvre) ; son nom se retrouve sur une stèle au nord de Diarbékir, en pleine Anatolie ; sa gloire pénètre jusqu’en l’île de Chypre, où il est invoqué comme un dieu; ses soldats font des expéditions au pays de Magan (qui comptait 17 rois et 90000 guerriers) et de Meloukha (3), tous deux sur le

(1) Hall, XIX, p. 187-188. — (2) Clay, XXXIII, p. 96.

(3) Voir XIII, t. VII, p. 142 sq. Langdon place Magan dans la région de Gerra, des auteurs classiques (moderne El-Hasa) et Meloukha vers la côte d’Oman. Il prouve que la thèse soutenue par Albright (XIIÏ, VI, p. 89 sq.) d’après laquelle Magan serait l’Égypte, gouvernée par le roi Manum = Ménès, et Meloukha l’Éthiopie, paraît inadmissible, tant au point de vue de l’interprétation littérale des textes, qu’à celui de la chronologie relative des deux pays.

Fig. 19. — Bas-relief de Naràm-Sin (de style égyptisant, à comparer avec le style sumérien delà fig. 18).

golfe Persique ; le développement extraordinaire de l’architecture et des arts prouve qu’à tous les points de vue la dynastie d’Agadé a donné un élargissement singulier à sa capitale et à l’antique royaume du Sinéar; ses souverains méritent le nom de « Rois des quatre régions du monde » qu’Enlil leur accorde depuis la création de l’Empire.

Il est donc certain qu’un empire sémitique comprenant tout le croissant fertile, y compris la Palestine, et débordant sur ses frontières en toutes directions, existait au temps de Sargon et de Narâm-Sin, dalis le premier tiers du troisième millénaire; mais nous ignorons encore presque tout des peuples qui constituaient l’élément humain’de cet empire. Par les textes nous savons leurs noms, parfois leur habitat; de leurs traces matérielles, les rares fouilles faites jusqu’ici ne nous ont presque rien fait connaître antérieurement à l’an 2000. Des stations néolithiques ont cependant été découvertes à Gezer, sur le plateau palestinien; là, comme à Mageddo, la plus ancienne population connue vivait dans des caves ou des cavernes naturelles, suivant l’usage des Troglodytes du désert arabique, appelés lourtliou par les Égyptiens. Mais, dès cette époque, les ports de la côte, appelée plus tard phénicienne, Sidon, Tyr, Byblos, étaient en activité (1), et dans l’intérieur du pays on trouve des monuments mégalithiques, dolmens et menhirs (Palestine orientale et région de Moab), des enceintes de villes en grosses pierres, qui décèlent l’existence d’autres populations, peut-être les Horites de la tradition biblique (2). Il est vraisemblable que les ports abritaient une population méditerranéenne et que les acropoles étaient occupées par des

(1) Handcock, The latest light on Bible lands (1913), ch. VI; Clay, XXXIII, ch. IV. Cf. l’opinion de R. Dussaud : « On peut rappeler que les Tyriens du temps d’Hérodote fixaient vers 2 700 la fondation du temple de Melqart. L’origine des Phéniciens est une question fort débattue, mais leur pénétration en Syrie vers le début du troisième millénaire n’est pas douteuse » ( Scienlia , 1913, p. 84).

(2) Meyer, XXI, § 356.

LE MONDE SÉMITIQUE JUSQU’A l’aN 2000 243

Sémites; le mélange des deux races a produit la population cananéenne, dont le type diffère, comme nous l’avons vu, des Bédouins de pure race sémitique. L’existence d’une population sédentaire cultivant le blé, la vigne, les arbres fruitiers, élevant le bétail, sachant tisser le lin et la laine, connaissant la céramique et l’industrie métallurgique, groupée dans des enceintes fortifiées, possédant des chefs, divisée déjà par des rivalités politiques et lés guerres civiles, nous est attestée par les produits des fouilles, les données des textes cunéiformes et le témoignage, un peu postérieur, des inscriptions égyptiennes de la VIe dynastie. L’occupation des pays amorrhéens et cananéens par Sargon et Narâm-Sin va rendre plus étroit le contact entre ces populations encore arriérées et la civilisation déjà vieille des Sémites chaldéens : pendant les 500 ans qui suivent,

Amorrhéens et Cananéens apprennent à bonne école les arts

de la guerre et de la paix et préparent des réserves d’énergie pour la direction future de l’empire sémitique.

L’accès à la Méditerranée recherché par Sargon et Narâm-Sin les mettait en relations immédiates avec les Égyptiens qui fréquentaient le port de Byblos et les autres escales de la côte syrienne. Les rapports commerciaux entre Ghaldée et Égypte existaient certainement depuis de longs siècles. Bien des problèmes troublants se posent à ce sujet : la céramique sumérienne, avec son décor géométrique et ses marques de potiers, identique à celle de Négadah ou d’Abydos; les statuettes de divivités nues ; l’usage de masses d’armes de même type, qu’on les retrouve à Lagash ou à Hiérakonpolis ; l’emploi de cylindres servant de sceaux gravés, en pays sumérien, élamite, égyptien ; les façades « prismatiques », ou à rainures formant saillants et rentrants verticaux, des édifices de briques sumériens et égyptiens, tous ces éléments constituent un faisceau de probabilités

DES CLANS AUX ïtOYAUMÉS

pour établir qu’il y avait eu, très anciennement, des communications soit par la mer Rouge, soit par caravanes, entre Sumériens et Égyptiens. Ces probabilités sont devenues des certitudes, depuis qu’on a trouvé des monuments égyptiens tels que la palette de Narmer (fig. 7) où les longs cous de deux animaux fantastiques s’entre-croisent comme sur les vieux sceaux sumériens, et tels que le manche du couteau de Gébel el-Arak, où, entre deux lions dressés, figure une divinité sumérienne (fig. 20) (1).

Dès que Sargon fut arrivé sur la Méditerranée, des relations commerciales plus étroites se lièrent entre les deux pays ; mais l’Égypte avait dépassé de beaucoup la Chaldée dans le domaine des institutions et des arts ; aussi son influence va-t-elle s’exercer sur lès sujets de Sargon et Narâm-Sin. Nous en avons la preuve par les monuments de Sargon (2) et de Narâm-Sin {3), où la sculpture en bas-relief témoigne sur les monuments sumériens (comparer la fig. 19 avec la fig. 18) d’un tel progrès que la soudaine apparition de ces chefs-d’œuvre ne peut s’expliquer que par l’imitation des bas-reliefs égyptiens ; preuves en sont le souci de la composition, l’attitude des personnages, la sûreté du dessin, le sacrifice du détail à l’ensemble, la délicatesse du modelé, conquêtes réalisées à cette époque par les seuls artistes memphites.

L’influence de l’Égypte se retrouverait aussi dans quelques importantes innovations. A partir de Narâm-Sin, les rois du Sinéar datent leurs monuments d’une formule nouvelle : Vannée d’après tel fait historique, comme une victoire, ou la fondation d’un monument. Pareille coutume était appliquée en Égypte par Ménès et les rois thinites, et resta en usage jus-

(1) Langoon a énuméré tous les arguments de cette thèse dans son inté, ressant mémoire The early chronology ofSumer and Egypl and lhe similarities in Ibeir cuitur , XIII, t. VIII, p. 133.

(2) V. Scheil, Délégation en Perse, X, 5-8.

(3) Stèle du Louvre, reproduite par Langdon, et bas-relief de Narâm-Sinpublié par Scheil et Maspéro ap. IV, t. XV, p. 62 (notre fig. 19).

LE MONDE SÉMITIQUE J-USQü’a l’aN 2000

qu’à la Ve dynastie memphite, pour céder la place au comput par les années de règne du pharaon. Selon la remarque de Langdon, les successeurs de Narâm-Sin ont gardé la formule « l’année d’après » sans la perfectionner ; ce respect traditionnel s’explique peut-être par un emprunt à un pays voisin, qui serait l’Égypte. C’est aussi à partir de Sargonet de Narâm-Sin que les « vicaires d’Enlil », qui se contentaient jusque-là d’être les premiers prêtres du dieu d’empire, se sont fait adorer comme dieux, de leur vivant (1).

Nous reconnaissons dans cette divinisation du souverain, non point tant la vanité d’un homme, qu’une conception d’empire.

Les rois du Sinéar, devenus rois de peuples divers, soit foncièrement étrangers l’un à l’autre, soit séparés depuis des millénaires, ont désiré réaliser l’unité religieuse, fondement de l’unité politique, en instituant le culte du souverain par tous les sujets. Les Pharaons agissaient de même : depuis les origines de la monarchie égyptienne, ils étaient considérés comme des dieux vivants sur terre ; lorsque le royaume s’élargit, l’adoration du souverain fut exigée des Nubiens, des Libyens, des Asiatiques.

Fig. 20. — Manche du couteau de Gébel el-Arak (Louvre). (D’après G. Bénédite.)

(1) Thureau-Bangin, IV, t. XIX, p, 185,

L’idée fera son chemin de par le monde, et Sargon, Cyrus, Alexandre, Auguste, deviendront des « dieux de l’Empire » à l’imitation des Pharaons.

La politique orientale au temps d’Hammourabi.

L’empire de Sargon et de Narâm-Sin fut éphémère, mais ce que nous pouvons appeler maintenant la politique mondiale lui survécut. C’est fini de l’isolement relatif où ont vécu Égyptiens et Chaldéens jusqu’aux environs de 2800 ; les intérêts commerciaux et politiques sont devenus solidaires dans la Méditerranée orientale : tout grand événement politique et social qui se produit en Mésopotamie ou sur le Nil a son contre-coup, soit immédiat, soit à longue portée, de l’autre côté de l’isthme. Notre étude se poursuivra donc simultanément dans les deux régions.

Il se produisit d’abord, en Chaldée, une réaction des Sumériens contre les Sémites, qui explique le remplacement de la dynastie d’Akkad par la IVe dynastie d’Ouroukh (2648-2623) ; à celle-ci succède une dynastie étrangère, provenant de Gouti ou Goutioum, ville et peuple de montagnards barbares établis sur les terrasses à l’est du Tigre. L’avènement de ces r arbares pendant 124 ans (2622-2498) signifie qu’une migration de peuples s’ébranlait au nord-est de la Mésopotamie et poussait devant elle des populations instables, qui descendaient des plateaux sur la vallée. La répercussion de ce coup de bélier se fit sentir chez les Amorrhéens; déjà ceux-ci s’infiltraient, de leur côté, dans le pays d’Akkad ; ils donnaient à une ville, jusque-là inconnue de nous, Babylone, la valeur stratégique d’une tête de pont. Du pays d’Amourrou, l’impulsion gagna la deuxième branche du croissant, Canaan et la Palestine : l’agitation y devint telle qu’un Pharaon de la VIe dynastie, Pépi Ier, dut mobiliser ses armées vers 2500 pour prévenir une invasion mena-

çant l’Égypte. Par chance, l’inscription biographique du général Ouni, qui commanda les troupes égyptiennes, nous est parvenue et nous fait connaître, avec de savoureux détails, ce chapitre de l’histoire de la Palestine.

« Une campagne fut menée par Sa Majesté (Pépi Ier) contre les Asiatiques Maîtres-des-Sables(A/770«//erfoü-sAa). Sa Majesté créa une armée de nombreuses dizaines de milliers d’hommes dans le Sud en son entier, depuis Éléphantine jusqu’à Aphroditopolis, et dans le Nord sur les deux côtés (de l’Égypte) et aussi parmi les Lybiens du pays de Iertet, du pays de Zam, du pays de Ouaouat, de Imam, de Kaou, et du pays de Temeh ; et Sa Majesté m’envoya pour me mettre à la tête de cette armée... (Alors, je remplis si bien mon office) que pas un homme ne fut mis (par erreur) à la place de son voisin, que pas un homme ne prit des pains ou des chaussures à ceux qui étaient sur la route, que pas un homme ne vola des provisions en aucune ville, que pas un homme ne vola une chèvre aux populations. Je les conduisis par l’ile du Nord, la porte d’I-[m]-hetep et le quartier de l’Horus Nebmaat (le roi Snefrou). » Ces termes géographiques désignent les places de sûreté, les « marches» que dès la IIIe dynastie les Pharaons avaient fortifiées contre les incursions des Asiatiques dans la région de l’isthme. Passé la frontière, l’armée égyptienne écrasa ses adversaires, qui devaient être tout proches, en Palestine ; la description qui suit nous éclaire, et sur la façon de faire la guerre à cette époque, et sur l’organisation des populations sémitiques à qui les Egyptiens se heurtent, renseignements précieux que nul document asiatique ne fournit à cette date. « Cette armée vint en paix, elle défonça le pays des Heriou-sha ; cette armée vint en paix, elle écrasa le pays des Heriousha; cette armée vint en paix, elle démantela leurs enceintes; cette armée vint en paix, elle coupa leurs figues et leurs raisins; cette armée vint en paix, elle lança la flamme dans toutes leurs troupes; cette armée vint en paix, elle égorgea leurs régiments

par nombreuses dizaines de milliers ; cette armée vint en paix, elle ramena parmi eux de très nombreux prisonniers... » Mais une seule campagne ne suffît pas ; Ouni dut« à cinq reprises (probablement en cinq ans) conduire ses soldats pour écraser la terre des Heriou-sha, aussi souvent qu’ils conspirèrent». Enfin, Pépi Ier découvrit que le foyer de l’agitation était plus haut que la Palestine, au delà d’un promontoire montagneux, appelé par les Égyptiens le nez (c’est-à-dire le cap) de la Gazelle et qui est probablement le promontoire du Carmel (1); pour atteindre les Cananéens si loin de ses bases d’opération, Ouni préféra judicieusement prendre la voie maritime, soit que la Palestine fût encore occupée par l’ennemi, soit pour épargner à l’armée une marche fatigante de l’isthme au Carmel. De même que les

rois dèChaldée équipèrent des flottés pour débarquer en Elam (cf. p. 241), de même « Ouni traversa la mer sur des navires avec cette armée, lorsqu’il se produisit un soulèvement parmi ces montagnards (d’Asie), dans la région du Nez de la Gazelle. J’abordai la terre sur les derrières des hauteurs des montagnes, au nord du pays des Hériou-sha, et lorsque l’armée eut été amenée sur les hauteurs, je vins, je les empoignai tous, et j’égOrgeai tout révolté parmi eux (2). » Le texte n’en dit pas plus; il suffit à nous apprendre que ce pays était occupé dès cette époque par des populations nombreuses, ayant des troupes régulières, des enceintes fortifiées, se livrant à la culture. La Palestine n’était donc plus aux mains des nomades, ou plutôt ceux-ci y avaient depuis longtemps fondé des établissements sédentaires, et ils avaient trouvé des conditions très favorables d’existence. Comment ce petit pays agricole avait-il pu devenir menaçant pour l’Égypte ? Certes, non par une ambition inexplicable des petits chefs cananéens, — bien faibles pour se mesurer avec un Pharaon, — mais plutôt par l’effet d’une pression irrésistible qu’exerçaient sur eux des populations émi-

(1) Meyer, XXII, § 266.

(2) Breasted, XVII, I, § 31i sq. ; Sethe, Urkündéh A. /?., I, p. 101-104,

LE MONDE SÉMITIQUE JUSQU’A l’an 2000 249

grantes qui les poussaient vers l’Égypte. Le point où la pression s’exerçait semble être au nord du Carmel, vers ce cap de la Gazelle sur lequel O uni dirigea sa décisi ve campagne. Lorsque les masses turbulentes eurent été écrasées, elles renoncèrent à leur marche vers le Sud, et la tranquillité revint pour l’Égypte.

Mais d’où venait tout ce tumulte dans le couloir qui conduit de l’Euphrate à l’Égypte ? Il y a grande probabilité qu’il s’agit du choc en retour de l’invasion des gens de Goutioum en Chaldée. L’expédition d’Ouni sous Pépi Ier peut se placer aux environs de 2500 : les barbares occupaient la Chaldée depuis un siècle et avaient eu le temps de se répandre dans toute la région du croissa it, agents de désordre et de pillage, qui insultaient même la frontière d’Égypte.

Les barbares de Goutioum ne furent refoulés ou assimilés qu’après plus de cent vingt ans de domination. La dynastie d’Ouroukh (Ve) reprit le pouvoir (2497-2475) à la faveur d’une réaction nationale contre les envahisseurs ; les monuments les mieux connus de cette époque sont ceux d’un patési de Lagash (Teilo), Goudéa, dont les statues gravées de textes nous ont conservé d’admirables spécimens de l’art sumérien. Goudéa y énumère ses constructions et nous dit qu’il faisait venir ses bois du pays d’Ibla (Amanos), ses marbres de la montagne Tidanou en pays amorriiéen, son cuivre des environs de Ki-mash (Damas) ; les montagnes des pays du golfe Persique, Meloukha etKhakou, lui fournissaient aussi de l’or et des bois. On voit, à ces détails, l’ampleur dès relations commerciales entre les différentes parties du grand empire de Sargon et Narâm-Sin* peut-être faut-il admettre la survivance de l’autorité politique. Sous la dynastie suivante (IIIe Our, 2474-2358), Doungi, au cours de son long règne

de cinquante-huit ans, porte la guerre en Palestine, en Damascène, attaque l’Elam et prend sa capitale Suse (1): aussi se fait-il appeler « roi des quatre régions du monde » et reçoit-il les honneurs divins (2); il a donc reconstitué l’empire avec toutes ses traditions.

De nouveau, les populations asiatiques sont profondément bouleversées, sans qu’on puisse discerner si c’est par le choc de migrations venues du Nord-Est, ou par rivalité d’ambitions autour de l’empire. Bour-Sin, successeur de Doungi, obtient en vain (vers 2390) la soumission de Zarikou, roi d’Assour (le premier qui soit connu de nous); Gimil-Sin construit en vain une « muraille », du Tigre à l’Euphrate, pour protéger la frontière nord de la Chaîdée (vers 2380); lui et Ibi-Sin (2380-2358) sont assaillis par le Sud et par l’Est. Les Elamites, tout d’abord, envahissent la Mésopotamie et poussent jusqu’en Palestine : un de leurs rois, Koutour, prend le titre de suzerain des Amorrhéens (3). Mais les vaincus ripostent par une contre-attaque ; finalement, une dynastie amorrhéenne prend le pouvoir àlsin; une dynastie élamite se dresse en rivale à Larsa (2357-2095). Cette situation ambiguë se résout, comme au temps de Sargon, par la victoire des Sémites amorrhéens, qui fondent, avec Soumou-Aboum, la première dynastie de Babylone (2225-192 6).

Le triomphe des Amorrhéens eut des résultats très importants. La rivalité millénaire de Sumer et d’Akkad prend fin : sous ce flot nouveau de populations sémitiques, les Sumériens sont annihilés ; ils disparaissent de l’histoire en tant que peuple. La Basse-Mésopotamie s’appellera désormais du seul nom d’Akkad, ou sera désignée par le nom de sa nouvelle capitale, «Babylonie». Sous le sixième roi de la nouvelle dynastie, Hammourabi (2123-2081), l’œuvre est réalisée; les vieilles cités rivales sont éclipsées par Babylone, qui devient la première ville de l’Orient proche, par le nombre de sa population, la

(1) £lay, XXXIII, p. 96-97. — (2) Scheil, IV, t, XVIII, p. 64,

(3) Ceay, /. c., p. 97.

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beauté de ses temples et de ses palais. Une révolution religieuse marque la signification profonde du changement politique : Enlil, le vieux dieu sumérien de Nippour, cesse d’être dieu d’empire; ses prérogatives traditionnelles passent à Mardouk, le dieu de Babylone (1).

Cet empire retrouvait les frontières de celui du Sargon : les Amorrhéens apportaient avec eux la domination «sur Canaan et la Damascène ; ils conquirent Akkad, Sumer, et l’Élam, à la pointe de l’épée. Mais l’occupation matérielle du pays ne suffisait pas; il fallait créer l’unité administrative, avec une surveillance attentive de la part des officiers royaux et un code de lois applicable à chacune des parties disparates de l’empire. Ce fut l’œuvre d’Hammourabi, qui se révèle à nous comme un grand conquérant et un grand administrateur. Pour lapremière fois dans l’histoire de Mésopotamie, les occupations, les idées, les projets d’un souverain nous sont connus par des documents directs, écrits sous sa dictée : ce sont 55 lettres adressées à un gouverneur de province, gravées sur briques, traitant des sujets les plus divers : entretien des canaux, réforme du calendrier, répression des vols, enquêtes sur l’emploi des revenus des temples, ordres de campagne aux troupes et à la flotte (2) : il y a vraiment à la tête de l’administration un chef qui donne une impulsion commune à toutes les régions.

L’impression qui se dégage des lettres ressort aussi du fameux code d’Hammourabi, le premier et l’unique monument de ce genrequel’histoired’Orientnousaitconservé(3). Il nous montre un roi et des fonctionnaires profondément conscients de leur

(1) L. Legrain ( Le temps des rois d’Ur , p. 6) juge aussi que la substitution de Mardouk à Enlil « est une innovation considérable, qui permet de mesurer la force du nouvel empire ».

(2) Actuellement au British Muséum ; publiées par King, Lettres of Hammourabi. Cf. F. Charles Jean, Les lettres de Hammourapi (1913).

(3) Le bloc de diorite (au musée du Louvre) qui porte le texte du Code, fut découvert à Suse (Élam) par J. de Morgan en 1901 ; déchiffré et traduit par le Père Y. Scheil. Une édition populaire en a été publiée en 1904 chez Leroux,

devoir, soucieux de justifier l’autorité reconnue à Babylone par une attention vigilante, une compétence exercée des cas les plus litigieux, et un amour sincère de la justice et de la légalité. La Babylonie était devenue une société humaine composite : la fusion des éléments très anciennement civilisés avec les nouveaux venus Amorrhéens, moins instruits des nécessités complexes d’uq État organisé, y provoquait une foule de conflits ou soulevait des problèmes incessants sur le statut légal des diverses classes sociales, les droits de propriété immobilière et mobilière, les conventions agricoles ou commerciales. Les lois anciennes, dont chaque race avait l’usage, devaient s’adapter aux circonstances nouvelles et s’unifier en un code d’empire. Pareil problème s’est posé à toutes les époques après l’installation d’une population nouvelle, dans un pays de vieille culture, côte à côte avec les anciens occupants : il suffira de rappeler la loi Gombette qui réglera, dans un cas assez semblable, le statut réciproque des Gallo-Romains vaincus et des Burgondes envahisseurs. Notons, cependant, que le code d’Hammourabi n’institue aucun traitement spécial pour chaque population de l’empire : il s’adresse à une société unifiée, comme si tous les éléments hétérogènes avaient été radicalement submergés par le flot sémitique. En cela, le code fut vraiment un instrument de pacification et de concorde. Hammourabi, fidèle aux traditions de Sargon, revendique d’ailleurs l’inspiration divine : au sommet de la stèle de diorite sur laquelle les lois sont gravées, le dieu Soleil, assis, dicte à Hammourabi, debout devant lui dans une attitude déférente, le texte des lois divines que le roi transmettra à ses sujets. Bans le prologue du Code, le roi dit qu’il fut appelé par les dieux Anu et Bel « pour faire prévaloir la justice dans le pays, pour détruire le méchant et le pervers, pour empêcher le fort d’opprimer le faible ». Par là s’affirme le droit divin de la monarchie : comme en Égypte, ainsi en Babylonie, la loi royale était la parole de Dieu.

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vV- M.

•A* Vf

L’empire d’Hammourabi, au début du xxie siècle, fut-il en rapport avec l’Egypte? Aucun document des chancelleries babylonienne ou égyptienne ne nous est parvenu, qui permette une affirmation; mais il est inadmissible que la prospérité de la Babylonie ne se soit pas traduite par un grand courant commercial vers les centres étrangers d’industrie et de commerce, c’est-à-dire en premier lieu vers le Delta égyptien. La côte nord de Syrie était certainement, à cette époque, sous l’hégémonie des Amorrhéens ; quant à la côte sud, l’influence égyptienne ne s’y était pas maintenue après les campagnes de Pépile , caries dynasties memphites venaient de s’effondrer, après le long règne de Pépi II, dans les tourmentes politiques et sociales. Hérakléopolis avait remplacé Memphis comme capitale (IXe et Xe dynasties, 2360-2160), et déjà l’Égypte du Sud, sous la direction des princes de Thèbes, se séparait du roi et préparait une révolution dynastique. Dans cet état d’extrême faiblesse, les rois d’Hérakléopolis durent encore faire face à des menaces d’invasions du côté de l’Asie : ce n’étaient point des armées régulières, mais des pillards, des nomades isolés, ou des tribus en marche, qui, suivantPexpressîon d’un texte égyptien récemmentpublié, «tentaient de descendre en Égypte pour implorer de l’eau suivant leur coutume et pour faire boire leurs troupeaux (1) ». La Palestine, selon un autre pamphlet littéraire, attribué au père du roi Merikara (de la IXe dynastie hérakléopolitaine), était profondément agitée, peut-être par contre-coup du déplacement des tribus qui avait suivi l’invasion amorrhéenne en Babylonie. « Vois (dit le roi à son fils) le misérable Asiatique ( Amou ); difficile est le pays où il se trouve, par ses eaux, ses arbres nombreux, et ses montagnes, qui rendent les chemins malaisés. Quant à lui (l’Asiatique), il ne peut jamais rester en la même place ; ses

(1) Papyrus de Pétersbourg) traduit par Gardiner, ap. Xïïï, i. I, p. 105,

jambes sont toujours agitées, et il se bat toujours, depuis le temps d’Hdrus. Il ne conquiert rien, mais il n’est pas, non plus, conquis... Depuis que j’existe, j’ai fait que le Delta écrase les Asiatiques. J’ai emmené captifs les habitants (de leur pays), j’ai razzié leurs troupeaux. C’est une abomination que l’ Amou pour l’Égypte. Ne vous faites pas de souci, cependant, à son sujet... il peut bien piller un campement isolé, mais il ne s’attaquera jamais à une cité populeuse. »

La conclusion, c’est qu’il faut consolider les forteresses anciennes, et en construire de nouvelles pour garder les routes de l’isthme, et protéger le Delta, « car on ne fait pas de tort à une ville bien fortifiée » (1).

Ce document, qui jette un jour si piquant sur les populations asiatiques voisines de l’isthme, trahit une inquiétude justifiée : en effet, d’autres textes, qui décrivent l’état troublé du Delta sous les dynasties héracléopolitaines, avouent sans ambages « que les Asiatiques ( Selliou ) ont envahi les retraites du Delta, qu’ils occupent le pays et les ateliers, et connaissent maintenant tous les secrets des industries et des métiers égyptiens » (2). Malgré les réserves qu’Adolf Erman présente sur l’importance qu’il convient d’attacher à ces récits, il est indéniable que les Asiatiques ont pénétré dans le Delta à cette époque. Attirées par l’appât d’un gain facile et rémunérateur, les tribus des Sémites nomades de l’isthme et de la Palestine se sont introduites dans un pays désorganisé, et y sont restées jusqu’au jour où les pharaons thébains ont restauré la monarchie égyptienne et nettoyé ses frontières. Il ne semble pas que uette occupation temporaire ait eu le caractère d’une expédition armée : la tradition biblique qui décrit Abraham et sa famille quittant la ville d’Our en Chaldée, remontant à petites étapes l’Euphrate, puis redescendant (par l’Oronte et le Jourdain) jusqu’à Sichem, poussant une pointe en Égypte pour fuir la famine et revenant

(1) Pap. 116 de Pélersbourg ; Gardiner, XIII, t. I, p. 2 sq.

(2) Gardiner, Admonitions , 4, 5-8.

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finalement à Hébron (1), retrace, semble-t-il, avec exactitude ces mouvements de tribus, au temps d’un roi Àmraphel, qui est peut-être Hammourabi.

Tel est l’état de l’Orient aux environs de l’an 2000. La monarchie égyptienne vient de subir une éclipse de pouvoir et d’influence ; l’empire sémitique, par le jeu naturel des forces compensées, paraît d’autant plus solide et redoutable aux voisins. D’autres invasions vont remettre en péril l’existence même de la Babylonie, cependant que l’Égypte reprendra de nouvelles forces avec une monarchie restaurée. La question se posera alors de la situation réciproque des deux grandes monarchies orientales qui, jusqu’à cette date, ont communiqué par les caravanes et les navires marchands, mais n’ont pas encore rivalisé ouvertement pour l’empire oriental.

(1) Genèse, XII sq. Cf. Handcock, 71ie lalesl lighl on Bible lancls ,

chap. II.

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