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XVII, III

L’avènement de Ramsès II en 1300 amène sur le trône d’Égypte un roi jeune, ambitieux et belliqueux, dont le long règne (1300-1234) fut marqué par des événements d’une portée décisive. Pour être à proximité de ces provinces du Lotanou qu’il espère restaurer dans leur prospérité ancienne, Ramsès II fonde une ville à son nom, Pi-Ramsès , sur le site de Péluse et d’Avaris; il en fait la capitale politique du Delta et le siège du contrôle des provinces de Palestine et de Syrie (1).

Dès l’an II de son règne, nous trouvons Ramsès II sur la côte, entre Tyr etByblos, taillant des stèles triomphales sur les rochers de la vallée encaissée du Nahrel-Kelb (Lycos), petit fleuve côtier qui mène à la vallée supérieure du Jourdain, à travers le Liban. C’est une voie d’accès à la Syrie Creuse, moins praticable que le Nahr el-Kébir (Eleutheros), chemin direct du port de Simyra à Kadesh; sans doute l’utilisation du Nahr el-Kelb signifie-t-elle que le Nahr el-Kébir était aux mains des Hittites (2).

Moursil, ou son fils Moutallou (car la chronologie hittite est ici incertaine), se préparait à une lutte décisive pour la suprématie en Syrie. La situation s’aggravait sur les frontières du royaume hittite. Depuis que l’invasion achéenne, vers la fin du xve siècle, avait substitué à la civilisation et à l’hégémonie des Crétois la prépondérance des Mycéniens, les tribus maritimes et guerrières des côtes occidentales de l’Asie Mineure, Phrygiens, Mysiens, Lydiens, Cariens, Lyciens, cédaient à l’impulsion venue de l’autre côté de l’Hellespont, s’ébranlaient en désordre, et gagnaient soit par les voies terrestres, soit par mer, les côtes de la Cilicie, les îles de l’Égée et les rives de

(1) Voir l’étude exhaustive de Gardiner : The Délia résidence of lhe Ramessides , ap. XIII, Y (1918), p. 127 et suiv.

(2) Lepsius, Denkm., III, 197, a-c ; cf. XVII, III, § 297.

l’entente égypto-hittite

Phénicie et de Palestine. Déjà, au temps d’Ikhounaton, les lettres d’El-Amarna mentionnent la présence des Danaouana (Danaéens) (1), des Shakalasha ou Sheklal (2) à Simyra, des Shardinas ou Shardanes (3) à Byblos, et des Ly riens (Loukki) sur les routes et les côtes syriennes (4) : comme tous les barbares, robustes et braves, qui s’infiltrent dans les pays de vieille civilisation, ils louent leurs bras aux plus offrants, tantôt au service des Pharaons, tantôt aux gages des princes amorrhéens ou des Hittites. V ers 1300, l’infiltration lente semble se développer en migration continue, car les archives de Boghaz-Keuï et les textes égyptiens révèlent brusquement l’existence d’une dizaine de peuplades d’Asie Mineure groupées autour de l’armée hittite, dans le Naharina. Alors apparaissent, pour la première fois dans l’histoire, ces noms illustrés par les poèmes homériques : Pidasa (Pédasiens) (5), Masa (Mysiens), Dardanoui (Dardaniens), Iliouna (gens d Ilion), Kirkisha (gens de Gergis en Troade), à côté des Lyciens et des Danaéens (6). On est frappé de la cohésion de ces tribus qui paraissent toutes provenir delà Troade (7) : il semble bien qu’une population relativement homogène ait émigré en masse compacte vers le fertile croissant, sous la pression des populations achéennes, venues de l’autre rive des détroits hellespontiques.

Coïncés entre les gens de la Troade et les Égyptiens, les Hittites se trouvaient en mauvaise posture ; mais Shoubbilouliouma et ses fils étaient des politiques expérimentés et possédaient une bonne armée; impuissants à expulser les nouveaux venus, ils les lièrent par des contrats et les utilisèrent comme mercenaires. Avec les roitelets du Naharina et du Bas-Oronte, déjà rompus aux tractations diplomatiques, Moutallou conclut

(1) Maspéro, XX, II, p. 360, n. 1.

(2) Probablement venus de la région de Sagalassos, au nord de la Pisidie, (XX, II, p. 359).

(3) De la région de Sardes en Lydie (XX, II, p. 360, n. 2).

(4) XX II, p. 359, n. 3. — (5) De Pédasos, au sud de la Troade (. Iliade , VI, 34).

(6) XVII, III, § 306, 349. — (7) XXXIII, p. 454.

360 LES PREMIERS EMPIRES I)5ORÏENT

des traités en forme, dont quelques-uns ont été retrouvés dans les archives de Boghaz-Keuï.

Les rois hittites ont su former contre l’Egypte une de ces associations militaires et politiques auxquelles Phistoire moderne donne le nom de coalition . Moutallou écrit au roi d’Alep? Rimisharrima, pour lui rappeler que son père Moursil avait déjà conclu un traité avec lui, mais Pexemplaire du pacte a été détruit ; aussi lui envoie-t-il une autre tablette, scellée de son sceau, avec les clauses suivantes :

« Le Soleil (1), le grand roi, sera Pallié de Rimishârrîma, roi d’Alep et Rîmîsharrima. roi d’Alep sera Pallié du Soleil, le grand roi, roi de Khatti. Les fils du Soleil Moursil, roi de Khatti. seront les alliés de Rimisharrima, et réciproquement... Et nous, fils de Shoubbilouliouma (2), le gr md roi, tous ensemble et avec nos maisons, nous ne ferons qu’un en cette circonstance. Les dieux de Khatti et les dieux d’Alep en seront témoins (3). »

D’autres traités du même type furent sans doute échangés avec les rois de Naharina, de Carchémish, de Kodi (Cilicie), de Kadesh et d’Arvad qui, d’après les textes égyptiens (4), étaient les alliés du grand roi hittite.

Le traité avec le royaume de Kiswadana, situé à Pouest du Khatti, était plus précis encore. Ce royaume, qui semble s’interposer entre l’Assyrie et le Khatti, était l’objet d’une surveillance toute spéciale. Au temps de Khattousil, il avait appartenu au Khatti; depuis, il avait retrouvé son indépendance et s’était joint au royaume de Kharri. Moursil avait réussi à rattacher à sa politique le roi de Kiswadana, Shoumashourra, et Pavait lié par un traité en 64 articles, qui comportait une clause d’alliance militaire : « Si moi, le Soleil, j’entre en guerre avec un pays étranger, soit le Kharri, soit Arsawa, alors Shoumashourra donnera 100 chevaux équipés (5) et 1000 soldats de pied, il

(1) Le Soleil , titre que prend le roi hittite. A ce sujet, cf. supra, o. 344.

(2) Le roi d’Alep est donc lui-même un fils de Shoubbilouliouma.

(3) Meissmer, /. c., 35-36. — (4) XVII, IL, § 306.

(5) C’est-à-dire cent chars avec leur équipage de trois combattants ; comparer l’expression française « lance garnie » au temps des « compagnies d’ordonnance ».

l5entente ègypto-hittite

combattra dans Farinée du Soleil. Leurs frais de route, jusqu’à ce qu’ils combattent avec le Soleil, leur seront fournis par le Soleil. »

Telle était la coalition vraiment formidable que Moutallou

Fig. 36. — Les Shardanes au service de Ramsès II.

avait pu grouper contre Ramsès IL La force de l’armée ainsi constituée était dans le nombre et le courage aveugle de ces masses barbares ; mais une faiblesse réelle résultait de son inexpérience de la guerre savante et de son manque d’homogénéité. Ramsès II lui opposait une armée moindre, mais plus cohérente, composée de 4 corps, la division .d’Amon, sous les ordres directs du roi, et les divisions de Ra, Phtah et Soutekhou ; à ces miliciens d’Égypte s’ajoutaient des troupes noires

362 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

soudanaises (1), des « Jeunes recrues d’Amourrou », et des mercenaires shardanes (2). Ceux-ci, incorporés depuis peu dans l’armée égyptienne, avaient gardé leur armement original : longue épée de fer, bouclier rond, calotte de métal à cornes et à croissant, mais ils avaient revêtu le pagne plissé et la tunique de cuir des soldats d’élite égyptiens ; leur haute taille, leur peau claire, leurs faces aux traits réguliers et à petite moustache, excitaient l’étonnement des Nilotiques ; aussi les sculpteurs se sont-ils complu à les figurer sur les murailles des temples (fig. 36). Les Pharaons opposaient aux Barbares d’autres Barbares, d’où l’intérêt particulier du choc des deux armées : la campagne, menée en l’an V de Ramsès II (1295), aboutit à la bataille de Kadesh, la première des grandes batailles du monde dont nous ayons le récit détaillé (3).

L’armée égyptienne partit de Zalou à la fin d’avril 1295, et après un mois de marche, à la cadence de 20 kilomètres au moins par jour, arriva à la hauteur des forts vers Beirout ; là, « sur la côte du pays d’Amourrou », elle établit ses bases de ravitaillement, ses dépôts en hommes et en matériel, et remonta jusqu’à la vallée de l’Oronte supérieur, probablement par le Nahr el-Kelb ; elle descendit le fleuve sans encombre et gagna « les hauteurs au sud de Kadesh ».

Kadesh (sur le site actuel de Tell Nebi-Mandûh) (4) est une forteresse juchée sur une haute colline, rive gauche de l’Oronte, au confluent d’un ruisseau, un peu au sud du lac actuel d’Homs. La route suivie passe de la rive droite à la rive gauche par un

(1) Les textes de Boghaz-Keuï les appellent « les troupes de Meloukha ».

(2) Provenant, à l’origine, des prisonniers de guerre : XVII, III, § 307.

(3) Tout ce qui concerne cette bataille a été étudié avec une grande érudition par J. Breasted, The Baille of Kadesh , et XVII, III, § 298-351.

(4) Voir une photographie de l’aspect actuel dans le récit d’une exploration archéologique faite par James H. Breasted en 1920, publié dans American Journal of Semilic Languages , juillet 1922, p. 272.

l’entente égypto-hittite

gué, au village de Shabtouna, 10 kilomètres avant Kadesh : les rives sont escarpées, dominant le fleuve de 30 mètres, et n’offrent qu’un passage étroit, où les chars de guerre n’avançaient que lentement. Vue de Shabtouna, Kadesh, sur une colline, forme un écran qui masque un grand pan de l’horizon. Derrière cet écran, Moutallou, avec toutes ses forces, attendait silencieusement Ramsès.

Arrivé à Shabtouna, Ramsès, qui ne savait rien de la position de l’ennemi, fut abusé par les dires de deux faux transfuges envoyés tout exprès dans ce but par Moutallou (1). « Deux Bédouins ( Shasou ) vinrent dire : « Nos frères, qui appar- « tiennent aux plus grandes familles de celles qui sont avec ce « vaincu de Khatti, nous ont envoyé dire à Sa Majesté : Nous « voudrions être les esclaves de Pharaon et abandonner ce « vaincu de Khatti 1 Or, ce vaincu de Khatti campe dans le pays «d’Alep, au nord de Tounep,car il craint, à cause de Pharaon, « de remonter au sud... » Or ces paroles, que dirent les deux Shasou étaient mensongères, car le vaincu de Khatti les avait envoyés pour voir où était Sa Majesté, et faire en sorte que les soldats de Sa Majesté ne pussent combattre... Et ce vaincu de Khatti était venu avec tous les chefs de chaque contrée, l’infanterie et la charrerie, et se tenait, prêt à combattre, derrière la perfide Kadesh; mais Sa Majesté n’en savait rien. Alors Sa Majesté descendit (dans la plaine) et arriva au nordouest de Kadesh » (2), où Ramsès établit son camp.

On voit la situation : Ramsès, croyant l’armée ennemie à 160 kilomètres plus au nord, traverse le gué de Shabtouna et va s’établir au delà de Kadesh pour couper la ville de toute

(1) Le récit de la bataille de Kadesh a été conservé dans deux séries de textes : 1° une sorte de Bulletin officiel, gravé sur les murs des temples, à côté des bas-reliefs de la bataille ; 2° un récit poétique appelé poème de Penlaour, du nom du scribe qui l’a écrit sur papyrus. On trouvera la traduction dans Breasted, XVII, III, | 305 sq.

(2) XVVII, III, § 319-20 {Bulletin). Les citations suivantes, indiquées par paragraphes, sont empruntées à XVII, III.

364 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

communication avec une armée de secours, et commencer le siège en pleine sécurité. Pour cette pointe en avant, il n’a pris avec lui que sa garde du corps (les Shardanes) et la division d’Amon ; le gros de l’armée, retardé par le gué, où les chars défilent un à un, et aussi par le passage resserré à travers une forêt, sur la rive gauche, entre le gué et Kadesh (forêt de Bay), suivait par divisions, à intervalles espacés. « La division de Ra traversait (seulement) la rivière au sud de Shabtouna, à une distance de 1 lier (environ 7 kilomètres) de la [division d’Amon]..., la division de Phtah était (encore) au sud de la ville de Aranami, et la division de Soutekhou suivait, en marche sur la route (1). »

Cependant Ramsès avait envoyé une patrouille du côté de Kadesh (occupée par la garnison ennemie) ; elle ramena deux éclaireurs hittites. Pharaon, qui se reposait sur son trône d’électrum, les interrogea lui-même (2) : « Qui êtes-vous ? » cc Nous sommes, répondirent les éclaireurs hittites, au vaincu de Khatti ; c’est lui qui nous a envoyés pour voir où était Sa Majesté. » Sa Majesté reprit : « Alors, où est-il, le vaincu de Khatti ? J’avais entendu dire qu’il était dans le pays d’Alep I » Ils répondirent : Voici, le vaincu de Khatti se tient avec les nombreux montagnards ( Khasliou ) qu’il a amenés avec lui pour vaincre, avec toutes les contrées de tous les districts du pays de Khatti, du pays de Naharina et de Kodi, en totalité ; ils sont munis d’infanterie, charrerie, tous bien armés et aussi nombreux que les grains de sable des grèves ; ils se tiennent prêts à combattre derrière Kadesh la perfide... »

A ce récit, stupeur dans la tente du roi I On convoque le conseil des chefs pour qu’ils entendent les aveux des Hittittes. Ramsès interpelle ses officiers : « Voyez de quelle manière ont

(1) § 310 {Poème).

(2) Non sans les avoir fait bâtonncr copieusement, pour leur faire dire la vérité : épisode représenté sur les reliefs des temples ; § 330 ; cf. la vignette de XX, II, p. 392.

l’ E NT E N TE É G YPTü -HITTIT E

agi les chefs (tant égyptiens qu’asiatiques) I Us ont dit à Pharaon que ce vaincu de Khatti était dans le pays d’Alep, et qu’il avait fui devant Sa Majesté en apprenant qu’Eile arrivait!... Et voici que j’entends, à cette heure, par ces éclaireurs, que ce vaincu de Khatti est venu avec des hommes, chevaux, nombreux autant que les sables, et qu’il se tient derrière Kadesh la perfide ! Et les officiers de ce pays, comme ceux du pays du Pharaon, n’en ont rien su ! » Alors les officiers de s’excuser, en rejetant la faute sur les subordonnés. « Ordre est donné au vizir de précipiter (l’arrivée) des soldats de Sa Majesté qui étaient encore en marche au sud de Shabtouna, pour les amener là où se trouvait Sa Majesté (1). » Sur les reliefs des temples, on voit un cavalier partir au galop à la recherche des divisions restées en arrière (2).

Pendant que Ramsès tenait conseil, Moutallou agissait. 11 avait manœuvré par l’aile gauche autour de Kadesh, pour se dérober aux vues de son ennemi, et massait, sur la rive droite de l’Oronte, sa charrerie pour l’attaque. « Il fit monter ses gens sur les chars, une multitude plus abondante que les sables, à raison de trois soldats sur chaque char, dont un Hittite sur trois (3). » Moutallou sut attendre le moment le plus favorable; ce fut lorsqu’il vit la division de Ra déboucher de la forêt de Bay ; alors « il fit traverser le fleuve au sud de Kadesh et ils entrèrent dans les soldats de Sa Majesté, qui étaient en marche, et qui ne comprenaient rien (à ce qui se passait). Alors les fantassins et les chars de Sa Majesté plièrent devant eux, et refluèrent au nord, jusqu’à l’endroit où était Sa Majesté (4). »

On se représente aisément la division de Ra, éparpillée sur la route en colonne de marche, à la fin d’une étape fatigante : surprise sur son flanc droit par l’irruption fou-

(1) Bulletin , § 321-324.

(2) Champollion, Monuments de V Égypte, I, pl. 18, p. 66.

(3) Poème , | 370.— (4) Bulletin, § 325.

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

droyante et terrifiante de 2 500 chars en quatre groupes (1) lancés en trombe, elle n’offrit aucune résistance. Le Poème avoue : (Les Hittites) « coupèrent en deux la division de Ra,

qui marchait sans rien savoir, et sans avoir pu reformer ses rangs pour combattre (2). »

Les fuyards de la division de Ra arrivent pêle-mêle dans le camp de Ramsès, poursuivis à toute allure par les chars hittites : il en résulte une confusion effroyable. C’est miracle que Ramsès et toute son avant-garde n’aient pas été capturés ou exterminés. Bien que les textes ne le disent point, on doit supposer qu’à cette heure si critique, il se passa ce qui s’était vu à Mageddo, cent cinquante ans auparavant, et ce qui est de règle dans les batailles orientales : les charriers hittites, arrivés dans le camp du Pharaon, ne songèrent plus qu’à piller, et lâchèrent la proie pour l’ombre. Ramsès eut le temps de s’armer pour le combat. « Lorsque Sa Majesté vit cela, elle se mit en rage contre eux, comme son père Mentou de Thèbes ; prenant sa parure de guerre, le roi saisit lui-même sa cotte de mailles, et il fut tel que Baal en son heure ; il alla chercher lui-même ses chevaux, et

La bataille de Kadesh (d’après le major Burne^,

(1) Chiffre donné dans le Poème et les reliefs ; § 312-336. — (2) § 311.

368 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

les conduisit en hâte, étant tout seul de sa personne. Et il entra parmi les ennemis, les gens de ce vaincu de Khatti.Et Sa Majesté était telle que Soutekhou, le grand vaillant ; elle se mit à tailler et à trancher parmi eux ; elle les culbuta pêle-mêle, l’un sur l’autre, jusqu’à l’eau de l’Oronte. « J’ai vaincu tous les pays, alors que j’étais tout seul, alors que mes fantassins et mes chars m’avaient abandonné. Pas un parmi eux ne se retournait. Je le jure, aussi vrai que Ra m’aime, et que mon père Toum me favorise, tout ce que ma Majesté a dit là-dessus, je l’ai fait, en vérité, en présence de mon infanterie et de mes chars (1) ! » (fig. 37). . .

Quelle que soit l’exagération probable de cette fin du bulletin officiel, il résulte de tous les documents que Ramsès ne perdit pas la tête, et paya vaillamment de sa personne, avec la décision, le courage, la force physique d’un héros juvénile; mais il est non moins certain qu’il aurait été finalement écrasé par les charriers hittites, si ceux-ci n’avaient pas été surpris, à leur tour, par l’arrivée opportune de troupes fraîches égyptiennes. C’est ce que montrent clairement les reliefs des temples. A la suite du conseil tenu dans le camp, des messagers à cheval, et le vizir lui-même, en char, s’étaient précipités à la x^encontre des divisions en retard. Évitant de se trouver pris dans la déroute de la 2e division (Ra), les messagers et le vizir arrivèrent à joindre la 3e division (Phtah) alors qu’elle était dans la forêt de Bay, et lui crièrent : « En avant ! Pharaon, votre maître, [est attaqué] I » (2). D’autre part, dans la forêt de Bay, marchait aussi un corps de « Jeunes troupes (jialounà) du Pharaon, du pays d’Amourrou », provenant sans doute des dépôts de la côte, où étaient les bases de Parmée. Ces troupes en bon ordre, composées de jeunes soldats pleins d’ardeur, hâtèrent le pas, et, débouchant de la forêt, virent la mêlée tumultueuse du camp, où les Hittites pillaient, les Egyptiens fuyaient, tandis que

(1) Ceci est la tin du Bulletin ; § 325-327. — (2) f 333-34.

l’entente égypto -hittite

Ramsès combattait héroïquement dans un angle du champ de bataille. L’arrivée inattendue des «Jeunes » et de la 3e division (Phtah) transforma la déroute égyptienne en défaite hittite (1). Laissons parler les textes des bas-reliefs : « Arrivée des Nalouna du Pharaon v. s. f., du pays d’Amourrou. Ils trouvèrent que les soldats du vaincu de Khatti avaient [envahi] le camp de Sa Majesté, sur le côté ouest, alors que Sa Majesté restait seule, sans avoir de soldats avec elle, attendu que les soldats de la (lrô) division d’Amon, avec qui était Sa Majesté, n’avaient pas achevé d’établir le camp, et que les soldats de la (2e) division de Ra, avec les soldats de la (3e) division de Phtah étaient en marche, leurs troupes n’étant point encore sorties de la forêt de Bay. — Alors les Nalouna taillèrent en pièces les ennemis appartenant au vil vaincu de Khatti, lorsque ceux-ci entrèrent dans le camp du Pharaon v. s. f. ; et les officiers de Pharaon les tuèrent (aussi), sans laisser échapper un seul d’entre eux (2). »

Il est étrange qu’après l’arrivée des renforts égyptiens, Moutallou n’ait pas renouvelé son attaque. Les reliefs des temples nous montrent le reste de l’armée hittite, prête à intervenir, rangée en « deux divisions de 9000 soldats et chars, derrière le vaincu de Khatti» : quelques soldats sortent des rangs pour recueillir les fuyards de l’armée vaincue ; mais Moutallou « se tient devant ses soldats et ses chars, la face détournée, le cœur effrayé. Il ne sort pas pour combattre, par peur de Sa Majesté, depuis qu’il a vu Sa Majesté l’emportant sur le vaincu de Khatti et tous les princes de toutes les contrées qui sont avec lui » (3). Cependant, sous ses yeux, Ramsès et Ses soldats, maintenant victorieux, jettent les Hittites au fleuve ; là périrent, égorgés ou noyés, les chefs de la charrerie, des archers, le commandant de la garde hittite, le conducteur du char de Mout-

(1) Ceci a été bien mis en lumière par Max Burchakdt, dans Rœder, Aegyplen und Helhiler (ap. Aile Orient , 1919). Voir aussi le commentaire très vivant et la critique de la bataille, par le major Rurne, ap. XXII, VII, p. 191-195.

LES PREMIERS EMPIRES ü’ORIENT

allou, un de ses frères même, son scribe archiviste... La garnison de Kadesh parvint à grand’peine à en tirer de Peau quelques-uns : on voit le misérable prince d’Alep maintenu en Pair par ses propres soldats, la tête en bas, pour qu’il puisse

38 — L’armée de réserve hittite sauve les fuyards, au bord de l’Oronte

vomir Peau qu’il a absorbée (1) (fig. 38). Le succès final des Égyptiens ne fut pas disputé : Moutallou voyant la nuit tomber, craignant l’intervention inopinée de la (4e) division1 de Soutekhou, ne voulut pas engager ses réserves et céda le champ de bataille.

Telie est cette bataille fameuse qui ne ressemble en aucune façon aux attaques frontales, ou aux combats individuels des premières époques. Ici, la tactique des chefs et les qualités manœu-

(1) Ce prince d’Alep est probablement le Rimisharnma des sources hittites.

l’entente égypto-hittite

vrières des troupes s’affirment, non moins que la force et le courage des combattants : chose digne de remarque, ce sont les Hittites, plus que les Égyptiens, qui font preuve de prévoyance, d’habileté, et de résolution ; cependant, la discipline des vieilles

Fig. 39. — Les Égyptiens prennent d’assaut Dapour.

troupes et le « cran » du jeune roi ont racheté les imprudences de l’état-major égyptien, qui n’a su ni s’éclairer en pays ennemi, ni se couvrir sur la route. Somme toute, bataille indécise, et qui n’est une victoire pour Ramsès II que dans les documents égyptiens, évidemment partiaux (1). Le poème , copié par le

(1) Il semble qu’une longue dépêche, malheureusement très mutilée, des archives de Boghaz-Keuï, vise la bataille de Kadesh. 11 y est question de vérité à rétablir (sur la prétendue victoire égyptienne?) ; des grandes armées du roi d’Égypte et de Khatti ; de trois corps de troupes sur la route (les trois divisions égyptiennes qui ont pris part à l’action?), du roi siégeant sur son trône

LES PREMIERS EMPIRES d’oRIENT

scribe Pentaour (1), magnifie tous les épisodes de la bataille et les tourne à la grande gloire de Ramsès. Au moment où Pharaon se voit seul dans son camp, livré aux pillards hittites, il se retourne mentalement vers le dieu de sa Maison, et lui demande impérieusement si lui aussi l’abandonne :

«Qui donc es-tu, mon père Amon? Un père qui oublie son fils ?... Je t’invoque, ô mon père Amon I Me voici au milieu de peuples si nombreux, qu’on ne sait qui sont les nations conjurées contre moi, et je suis seul de ma personne, aucun autre avec moi! Mes nombreux soldats m’ont déserté, aucun de mes charriers n’a regardé vers moi, quand je les appelais; pas un d’eux n’a écouté ma voix, quand je leur criais. Mais je trouve qu’Amon vaut mieux pour moi qu’un million de soldats, que cent mille charriers, qu’une myriade de frères ou de jeunes fils, car le nombre des hommes n’y fait rien, mais Amon l’emporte sur eux. » Tandis que la voix roule vers Hermonthis (2), Amon surgit à mon injonction, il me tend la main il pousse un ci*i de joie quand il me hèle par derrière : « Face et face avec toi, face et face avec toi, Ramsès Meriamon, je suis avec toi ! C’est moi, ton père! ma main est avec toi, et je vaux mieux pour toi que des centaines de mille. Moi, le fort qui aime la vaillance j’ai reconnu un cœur courageux et mon cœur est satisfait... » Alors (continue Ramsès), je suis comme Mentou : de la droite je darde, de la gauche je saisis les ennemis. Je suis comme Baal en son heure devant eux ; j’ai rencontré deux mille cinq cents chars, et dès que je suis au milieu, ils se renversent devante mes cavales. Pas un de ces gens-là n’a trouvé sa main pour combattre, le cœur manque dans leurs poitrines, la peur énerve leurs membres ; ils ne savent plus lancer leurs traits et ils n’ont plus de force pour tenir leur lance. Je les précipite dans les eaux comme y choit le crocodile; ils sont prostrés, face en bas, l’un sur l’autre, et je tue au milieu d’eux... celui qui tombe ne se relève pas... Aussi, se disaient-ils les uns les autres : « Ce n’est pas un homme qui est parmi nous, c’est Soutekhou le grand vaillant, c’est Baal incarné (3) ! »

Le résultat réel de la bataille de Kadesh se réduisit à ceci : Kadesh ne fut pas prise, Ramsès il retourna en Egypte conduire son « triomphe » et sacrifier quelques prisonniers devant Amon; dans les années suivantes, la Syrie et la Palestine entières se soulevèrent contre l’Egypte.

Ramsès II dut reprendre pied à pied toute la branche occidentale du fertile croissant : siège d’Ascalon, assaut de Dapour

(comme Ramsès dans son camp), des troupes noires d’Égypte, de l’armée d’Amourrou (les Jeunes?), du roi d’Alep, etc. Cf. Meissner, /. c., p. 37-42.

(1) Découvert par Ghampollion sur un papyrus d’Aix-en-Provence ; voir la la bibliographie, ap. Maspéro, XX, II, 396.

(2) Ancien sanctuaire de Mentou, au sud-ouest de Thèbes.

(3) Traduction Maspero, /. c.

L’ENTENTE ÉOYPf 0=HITTÏTE

en pays Àmourrou, décrit, avec force détails, dans un bas-relief du Ramesseum (fig. 39), campagne au Naharina, autour de Tounep, ville où la statue du roi d’Égypte était traditionnellement adorée, depuis le temps de Thoutmès III (1) ; il fallut seize ans, de 1295 à 1279, pour conduire ces expéditions à résultat précaire.

Cependant, Moutallou était mort ; son frère Khattousil II (1290-1255?) l’avait remplacé sur le trône ; d’autres périls menaçaient vers l’Est et allaient changer l’orientation de la politique hittite.

L’entente egypto-hittïtk ,

La rivalité entre Hittites et Égyptiens, à l'ouest du fertile croissant, n’était qu’un épisode de l’histoire du monde oriental au xme siècle; une autre rivalité commençait à se dessiner à l’est, dans la Mésopotamie, celle entre l’Assyrie et la Babylonie. — Je renvoie pour le détail des faits au volume de M. Delaporte, t. VIII de cette Bibliothèque ^ je note seulement qu’après des siècles d’attente et d’ambition contenue, les rois d’Assyrie possèdent, au début du xiii0 siècle, les forces nécessaires à une politique agressive: non seulement ils se dégagent de la suzeraineté, depuis longtemps fictive, de Babylone, maisSalmanasar Ier (1290-1260) conquiert Diarbékir sur le haut Tigre, traverse l’Euphrate et enlève, au moins temporairement, Carchémish : voilà le royaume hittite attaqué de flanc par un adversaire vigoureux, aux ressources neuves et déjà formidables. La lutte pour l’hégémonie en Syrie passe désormais au second plan des préoccupations de Khattousil : c’est le péril assyrien qui lui paraît le plus menaçant.

La diplomatie hittite se mit aussitôt à l’œuvre : contre . \

(1) § 352-366; cf. supra , p. 343.

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

l’Assyrie, l’allié naturel était Babylone, l’ancienne suzeraine d’Assour. Déjà Khattousil II s’était adressé à Kadashman- Enbl II pour rappeler les alliances anciennes entre Hittites et la dynastie kassite, au moment où Ramsès II menaçait sérieusement la Syrie. Khattousil rappelle au jeune roi qu’à la mort de son père Kadashman-Tourgou, lui, Khattousil, avait écrit aux nobles de Babylone pour qu’ils reconnussent comme roi Kadashman-Enlil. Khattousil se plaint que les Assyriens et les Araméens soient intervenus pour le discréditer à Babylone; il répète qu’il y avait eu traité d’alliance et de fraternité entre lui et Kadashman-Tourgou, et cite le cas suivant :

<( Après que le roi d’Égypte et moi nous nous sommes fâchés l’un contre l’autre, j’ai écrit à ton père, à savoir : « le roi d’Égypte est en guerre avec moi ». Alors ton père m’a écrit : « Si les troupes du roi d’Égypte viennent, alors j’irai avec toi, et... je viendrai au milieu de mes soldats et de mes chars. » Ainsi, ton père était prêt à venir; et maintenant, ô mon frère, tes guerriers te demandent, et te disent : « Laisse-nous aller avec les guerriers et les chars. » (1).

Mais la lettre ne semble pas avoir obtenu une intervention militaire des troupes babyloniennes contre l’Égypte ; vîs-à-vis de l’Assyrie même, Babylone s’avoue impuissante.

La conclusion fut que Khattousil envisagea la fin des hostilités avec l’Egypte pour réserver toutes ses forces contre les Assyriens et s’assurer, s’il était possible, l’appui dp Pharaon, au prix d’un équitable partage en Syrie. Ce « renversement des alliances» exécuté par Khattousil avec décision, aboutit, en l’an 1279, au fameux traité de paix avec Ramsès II : c’est le premier acte diplomatique de grande politique internationale que les archives humaines nous aient conservé. Ce très important monument nous est parvenu, par chance, dans un état de conservation satisfaisant. La version égyptienne, gravée sur les murs de Karnak et du Ramesseum à Thèbes, est connue depuis ChampollLn ; les fouilles récentes à Boghaz-Keuï ont

(1) Meissner /. c., 45 ; Langdon, XIII, VI, p. 202.

l’entente êgtpto-hittite

mis au jour deux exemplaires de la version hittite, écrits en langue babylonienne (1).

Le traité est du milieu de Pan 21 de Ramsès II (1279). Il fut élaboré à Boghaz-Keuï entre les plénipotentiaires hittites et égyptiens. Le texte définitif, écrit sur tablette d’argent, scellée du sceau de Khattousil, fut porté en Égypte, à Pi-Ramsès, par le messager hittite Tarteshoub et le messager égyptien Ramès. Cette rédaction hittite laisse la parole à Khattousil, qui formule les clauses proposées ; Ramsès II n’y figure qu’à la deuxième place ; approuvée par Pharaon et Amon, elle fut versée aux archives et gravée telle quelle sur les murs de Thèbes et d’ailleurs. De son côté, Ramsès II fit écrire par ses scribes babyloniens la contre-partie, c’est-à-dire la rédaction égyptienne ; là il prend la parole et passe au premier plan, Khattousil restant au deuxième rang. Le texte comprend la plupart des phrases de la minute hittite, mais supprime les détails personnels relatifs à Moutallou et fait quelques petites modifications. Copiée sur tablette d’argent, revêtue du sceau pharaonique, la rédaction égyptienne fut envoyée à Khattousil, et après approbation de Teshoub, gravée sur briques et versée aux archives, où elle a été retrouvée par Winckler (2).

Voici la traduction de la version conservée en Égypte, celle où Khattousil prend la parole.

I. Préambule. — L’an 21, jour 21 du premier mois de l’hiver, sous la majesté du roi de la Haute et nasse-Egypte Ousermara-Setepenra, fils de Ra Ramsès Meriamon.. , en ce jour où Sa Majesté était dans la ville de Pi-Ramsès , alors vint le messager du roi... et le messager de Khatti .. apportant (la tablette d’argent) que le grand chef de Khatti, Khattousil faisait apporter à Pharaon pour demander la paix à Sa Majesté Ramsès*

Copie de la tablette d’argent que le grand chef de Khatti, Khattousil a fait

(1) Meissner, l. c.,p. 45-57. La comparaison des deux versions, qui s’écartent parfois l’une de l’autre au point de vue de la rédaction ainsi qu’une étude des conditions historiques du traité, a été reprise récemment par Gardiner et Langdon, The ireaty of alliance belween Haltusil and Ramesses //, ap. XIII, \I, p. 179-205. Je résume ici les résultats de cette excellente étude. Cf. aussi Rœder, Aegyplen und IJelhiler , p. 36 et suiv., et XVII, III, § 367 sq.

(2) Langdon, /. c., 199-201.

ÎJ5S PREMIERS EMPIRES »’ORIENT

apporter à Pharaon par la main de son messager Tarteshoub et de son messager Ramès.

II. Titre . — Traité que le grand prince de Khatti, Khattousil, le fort, le fils de Moursil, le grand chef de Khatti, le fort, le fils du fils de Shoubbilouliouma, le grand chef de Khatti, a fait sur une tablette d’argent pour Ousermara-Setepenra, le grand régent de l’Egypte, le fort, le fils de Menmara (1), le grand régent de l’Égypte, le fort, le fils du fils du fils de Menpehtira (2) : bon ti'aité de paix et de fraternité, donnant paix (et fraternité entre nous, par moyen de traité de Khatti avec l’Égypte) à jamais.

III. Traités antérieurs. — Pour le temps passé, et depuis l’éternité, en ce qui concerne la situation du grand régent de l’Égypte et du grand chef de Khatti, — le dieu n’avait pas permis qu’il y eût guerre entre eux, grâce à un traité. — Mais, au temps de Moutallou, le grand chef de Khatti, mon frère, celui-ci combattit (avec Ramsès-Meriamon), le grand régent de l’Égypte. — Aussi, désormais, à dater de ce jour, voici que Khattousil, le grand chef de Khatti, a fait un traité pour rendre permanente la situation que Phra a créée, et que Soutekhou a créée, pour le pays d’Égypte avec le pays de Khatti, de façon à ne pas permettre que des hostilités existent entre eux, à jamais.

IV. Traité actuel. — Donc Khattousil, le grand chef de Khatti, a fait lui-même un traité avec Ousermara-Setepenra, le grand régent de l’Égypte, à dater de ce jour, pour faire exister une bonne paix et une bonne fraternité entre nous, à jamais : et il est en fraternité avec moi, et en paix avec moi, et moi je suis en fraternité avec lui, et en paix avec lui, à jamais...

Et les enfants des enfants du grand chef de Khatti seront en fraternité et en paix avec les enfants des enfants de Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte, étant dans notre situation de fraternité et de paix. Et le pays d’Égypte avec le pays de Khatti sont en paix et en fraternité, comme nous, à jamais ; et des hostilités n’existeront plus entre eux, jamais.

V. Interdiction mutuelle d’invasion . — Le grand chef de Khatti ne pénétrera pas dans le pays d’Egypte, jamais, pour y piller quelque chose ; et Ousermara- Setepenra ne pénétrera pas dans le pays de Khatti pour y piller quelque chose, jamais. Et pour le traité régulier qui existait au temps de Shoubbilouliouma, le grand chef de Khatti, et de même, pour le traité régulier qui existait au temps de Moutallou, le grand chef de Khatti, mon frère, je les maintiendrai. Voici donc que Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Egypte, maintient la paix faite entre nous depuis ce jour ; et nous agirons conformément à cette situation régulière.

VI. Alliance défensive contre un ennemi extérieur. — Si quelque autre ennemi vient dans ce pays d’Ousermara-Setepenra, le grand régent de l’Égypte, et qu’il envoie dire au grand chef de Khatti : « Viens avec moi pour m’aider contre lui I » — le grand chef de Khatti viendra avec lui ; le grand chef de Khatti tuera son ennemi. Mais, si ce n’est pas le désir du grand chef de Khatti de venir (en personne), il enverra ses soldats, et ses chars, et tuera son ennemi.

(1) SétijI. — (2) Ramsès I.

î7 ENTENTE ÉGYPTOHÏTTÏTE

VII. Action commune contre des sujets révoltés. — SI Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte, doit s’irriter contre ses propres sujets, et s’ils lui font encore quelque offense, et s’il part pour tuer son ennemi, — le grand chef de Khatti agira avec lui pour détruire quiconque contre qui ils doivent s’irriter.

VÏII, IX, X. — (Suivent une clause réciproque dyaide de Ramsès contre une attaque extérieure, ou une rébellion des sujets de Khattousil et une clause mutilée relative à la succession au trône dans les deux paj^s.)

XI. Extradition de fugitifs importants. — [Si un grand seigneur fuit du pays d’Égypte et vient au pays] du grand chef de Khatti, ou si c’est une ville, [ou un district] appartenant aux territoires de Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte, qui vienne au grand chef de Khatti : le grand chef de Khatti ne le recevra pas. Le grand chef de Khatti le fera amener à Qusermara-Setepenra, le grand régent de l’Égypte.

XII. Extradition des gens du commun. — Ou si c’est un homme, ou deux hommes, qu’on ne connaît point, qui s’enfuient .. et s’ils viennent au pays de Khatti, pour être les serviteurs d’un autre, on ne les laissera pas dans le pays de Khatti, mais on les amènera à Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte.

XIII-XIV. Clause réciproque à l’égard de transfuges hittites.

XV. Les dieux hittites et égyptiens témoins du traité. — Pour tous ces mots du traité fait par le grand chef de Khatti avec Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte, écrits sur la tablette d’argent ; (donc) tous ces mots, mille dieux, mâles et femelles de ceux du pays de Khatti, avec mille dieux, mâles et femelles de ceux du pays d’Égypte, ils sont avec moi comme témoins de ces mots : Le soleil, seigneur du ciel ; le soleil de la ville d’Arinna (1) ; Soutekhou, seigneur du ciel, Soutekhou de Khatti (suivent onze autres Soutekhou) ; Astarté du pays de Khatti (suivent dix autres dieux) ; la reine du ciel ; les dieux maîtres du serment ; les déesses maîtresses de la terre ; la maîtresse du serment Ishara ; les maîtresses des montagnes et des rivières du pays de Khatti ; les dieux du pays de Kizwadana ; Amon ; Phra ; Soutekhou ; les dieux mâles et femelles ; les montagnes et les rivières du pays d’Égypte ; le ciel, la terre, la grande mer, les vents, les nuages.

XVI. Clause comminatoire contre qui ny observerait pas le traité . — Tous ces mots écrits sur cette tablette d’argent du pays de Khatti et] du pays d’Égypte, — celui qui ne les observera pas, mille dieux du pays de Khatti et mille dieux du pays de l’Égypte détniiront sa maison, son pays et ses serviteurs. Au contraire, celui qui observerait ces mots, qui sont sur cette tablette d’argent, qu’il soit ou hittite ou égyptien, et celui qui ne les négligera pas, mille dieux du pays de Khatti et mille dieux du pays de l’Égypte feront qu’il soit en bonne santé et qu’il vive, lui et ses maisons, son pays et ses serviteurs.

XVII. Amnistie pour les gens extradés. — Si un homme s’enfuit du pays de l’Égypte, ou deux, ou trois, et qu’ils viennent chez le grand chef de Khatti, le

(1) Dieu patron de la famille royale hittite ; Arinna est au sud de l’Anti- Taurus, sur la rivière Sarous, en Cappadoce.

LES PREMIERS EMPIRES ü’ORIENT

grand chef de Khatti les saisira et les fera renvoyer à Ousermara-Setepenra, le grand régent de l’Égypte. Mais l’homme qui sera ramené à Ramsès-Meriamon, le grand régent de l’Égypte, que sa faute ne lui soit pas reprochée, et que sa maison, ses femmes, ni ses enfants, ne soient détruits, qu’il ne soit pas tué. ni blessé dans ses yeux, ses oreilles, sa bouche, ses jambes (1) et qu’aucune accusation ne soit portée contre lui.

XVI il. {Clause réciproque pour les Hittites extradés .)

XIX. Description de la tablette d’argent. — Voici ce qui est au centre de la tablette d’argent. Q

Recto : une figure, consistant en une image de Soutekhou embrassant une image du grand prince de Khatti, entouré par une légende disant : sceau de Soutekhou, le régent du ciel, sceau du traité fait par Khattousil, le grand chef de Khatti- le fort, le fils de Moursil, le grand chef de Khatti, le fort. Ce qui est à l’intérieur du cadre qui entoure le relief, est le sceau de Soutekhou.

Verso : une figure, consistant en une image féminine de la déesse de Khatti, embrassant une image féminine de la princesse de Khatti, entourée dhine légende disant : sceau du Soleil de la ville d’Arinna, seigneur du pays, sceau de Poudoukhepa, princesse du pays de Khatti, fille du pays de Kizwadana, prêtresse (?) de la ville d’Arinna, maîtresse du pays, servante de la déesse. — Ce qui est à l’intérieur du cadre qui entoure le relief, est le sceau du Soleil d’Arinna, le seigneur de tout pays. (Cf. fig. 40.)

Un pareil document parle assez par lui-même: nous n’insisterons ni sur le ton de parfaite égalité et de fraternité sincère qui s’établit comme naturellement entre l’orgueilleux Pharaon et «le misérable vaincu de Khatti», ni sur l’ingéniosité ou la complexité delà rédaction, prototype des traités subséquents de l’histoire du monde; notons seulement la clause finale où les dieux des villes et ceux de la nature interviennent dans le traité comme témoins et garants : sur ce pomt, tout au moins, nous restons dans l’ambiance des peuples primitifs. Au-dessus des armées en bataille et des diplomates en conciliabules, nous distinguons les grandes figures divines, créées par l’imagination des Hittites et des Égyptiens, tantôt luttant corps à corps, tantôt se traitant en frères et en alliés.

(1) Mutilations qui comptent parmi les pénalités judiciaires.

l’entente égypto-hittite

Nous avons dans les archives de Boghaz-Keuï de bonnes preuves écrites qui ne permettent pas de douter que ce pacte correspondait aux désirs secrets des deux alliés. Il est curieux qu’aucune délimitation géographique ne soit tracée par le

Le dieu Teshoub habillé à l’égyptienne .

Dieu hittite embrassant le roi de Khatti.

Fig. 40. — Dieux hittites et syriens.

traité : nous admettrons, avec la plupart des historiens, que les Hittites gardèrent la Syrie jusqu’au sud de Kadesh, et que les Égyptiens conservèrent la Palestine et les villes de la côte jusqu’à Byblos environ ; mais il semble résulter, de cette omission même, que Ramsès et Khattousil voulaient se donner l’illusion et, surtout, faire croire au reste du monde, que désormais leurs forces étaient unies indissolublement, et que leurs deux empires ne faisaient qu’un pour jamais.

C’est dans ce sens que témoignent plusieurs lettres retrouvées à Boghaz-Keuï. L’une émane de la reine d’É^ypte, Naptera, qui écrit «à sa sœur», la reine hittite Poudoukhepa, l’héritière du pays de Kizwadana, que Khattousil respectait presque comme une égale :

« Moi (Naptera), ta sœur, je vais bien, et mon pays est bien. Pour toi, ma sœur, puisses-tu être bien, et ton pays puisse-t-il être bien. Maintenant, j’ai

380 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

entendu que ma sœur m’a écrit pour s’informer de mes nouvelles 'et qu’elle m’a écrit au sujet de la situation de bonne paix et de bonne fraternité du grand roi, le roi d’Égypte, avec le grand roi, le roi de Khatti, son frère. Que Ra et Teshoub fassent relever ta tête! fia donnera, pour le bien, la paix et une belle fraternité entre le grand roi, le roi d’Égypte, et le grand roi, le roi de Khatti, son frère, pour l’éternité. Et moi, je suis en amitié de fraternité avec la grande reine, ma sœur, et je le suis aujourd’hui pour l’éternité (1). »

Même ton dans cette lettre que Ramsès II envoie au roi de Mira (pays d’Asie Mineure qu’on ne sait encore où situer exactement) :

« Sache que le texte du serment que j’ai fait pour le grand roi de Khatti, mon frère, est déposé aux pieds [du dieu Teshoub], et les grands dieux en sont les témoins. Sache que le texte du serment que le grand roi de Khatti a fait pour moi, est déposé aux pieds de Ra ; et les grands dieux en sont témoins. Je suis fidèle à ce serment et je ne le mettrai pas de côté. Pour toi, ne crois pas les paroles fausses que tu as entendues [à ce sujet]. Sache que la belle condition [de fraternité] et de paix, où je me trouve aujourd’hui avec le grand roi de Khatti, je m’y tiendrai maintenant pour l’éternité (2). »

Khattousil agit de même auprès de ses voisins. Il écrit au roi de Babylone Kadashman-Enlil II :

« Le roi d’Egypte et moi, qous avons contracté alliance et sommes devenus frères, et nous faisons savoir ce qui suit: « Nous sommes frères et nous voulons être ennemis de notre ennemi commun et amis de notre ami commun... (3). »

U Puis Khattousil montre contre quel ennemi cette alliance avec Ramsès II est dirigée, et de quel côté il compte bien entraîner le roi de Babylone :

« J’ai appris que mon frère est maintenant un homme fait et qu’il est pas sionné pour la chasse. Je me réjouis grandement de ce que le dieu Teshoub rend prospère la descendance de mon frère. Pour cette raison, marche et ravage le pays de ton ennemi. Lorsque j’aurai entendu que mon frère a tué son ennemi, je dirai de mon frère : « C’est un roi qui sait porter les arme?. ! r> Que mon frère n’hésite pas : marche contre le pays de l’ennemi ; tue l’ennemi!... Marche contre un pays vis-à-vis de qui tu es trois fois, quatre fois supérieur (4) ! »

Nul doute qu’il ne s’agisse ici de l’Assyrie ; mais la route était longue pour les messagers qui allaient du Naharina à

(1) Meissner, /. c., p. 59-60. — (2) Meissner, /. c., p. 58.

(3) Meissner, /. c., p. 60. — (4) Meissner, /. c., p. 60.

l’entente égypto-hittite

Babylone,et ils devaient passer le long des frontières d’Assyrie; les dépêches étaient fréquemment interceptées ; aussi Khattousil ne nomme-t-il personne, — mais chacun voyait clair dans le jeu de l’autre.

A côté de ces rapports politiques, les transactions commerciales ne sont pas oubliées. Les Hittites possédaient des mines et étaient en relations, voulues ou forcées, avec ces Asianiques auxquels les Achéens et les Doriens d’Europe apportaient le fer, puis l’acier, ces métaux presque inconnus jusque-là des peuples orientaux, qui allaient révolutionner l’armement et l’outillage, et préparer les changements de suprématie. Ramsès II, à qui l’intérêt de ces questions n’échappait nullement, avait écrit à Khattousil pour avoir du fer du pays de Kizwadana; Khattousil répond, avec plus ou moins de sincérité:

« Pour le fer pur, au sujet duquel tu m’écris, je n’ai pas de fer pur à Kizwadaüa dans mes réserves. Le moment n’est pas favorable pour faire du fer ; cependant, j’ai écrit de faire du fer pur. Jusqu’à maintenant, il n’est pas fini; mais, dès qu’il le sera, je te l’enverrai. Aujourd’hui, je ne t’envoie qu’une dague en fer, seulement (1). »

De si bonnes relations devaient aboutir, comme au temps de l’entente avec le Mitanni, à une alliance par le sang : en l’an 34 de son règne (1266), Ramsès II épousa une des filles de Khattousil, que le roi hittite amena lui-même jusqu’en Égypte. Jamais auparavant aucun grand-roi d’Asie n’avait fait pareil voyage, qui dépassait les bornes ordinaires de la politesse de cour et ressemblait fort à un acte de vassalité : l’impression en Égypte fut profonde et apparaît dans les documents officiels. Sur une grande stèle du temple d’Abousimbel, le dieu Phtah de Memphis cite, au nombre des bienfaits signalés qu’il a accordés au roi, le fait « que le pays de Khatti se trouve parmi les sujets de son palais» :

(1) IVIeissner, l. c., p. 6t.

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

« J’ai mis dans leur cœur de venir d’eux-mêmes, avec les tributs que leurs chefs ont prélevés sur leurs propres biens, pour ta personne. Sa fille (1) aînée est en tête, pour satisfaire le cœur de ta Majesté. Merveille mystérieuse, elle ne connaît pas l’aimable dessein que j’ai réalisé pour ton désir... On n’avait rien entendu (de pareil) depuis (le temps) des Dieux ; des annales secrètes existent dans les bibliothèques depuis le temps de Ra jusqu’à ta Majesté, mais que le pays de Khatti conçoive ses destins d’un seul cœur avec l’Égypte, cela on ne l’avait jamais connu (2). »

Le récit complet du voyage de Khattousil (3) en Égypte se trouve gravé sur les parois du portique d’Abousimbel.

Ramsès rappelle que Khattousil a demandé jadis une paix permanente (« d’année en année »), et qu’il a projeté de lui envoyer des présents avec sa fille aînée. Un papyrus de cette époque traduit d’une manière poétique les préparatifs supposés de Khattousil. Celui-ci aurait écrit au prince de Kodi (Cilicie), pour lui dire : « Prépare-toi, pour que nous allions en Égypte : la parole du dieu s’est manifestée (4) ; faisons des ouvertures à Ramsès. Il donne les souffles de la vie à ceux qu’il aime, aussi tout pays est-il à sa disposition et Khatti est à sa seule puissance : si Dieu ne reçoit pas ses offrandes, (Khatti) ne verra plus l’eau du ciel, car elle est au pouvoir de Ramsès » (5). Alors Khattousil se met en marche avec sa fille, ses vassaux et tout un cortège et un train d’équipage. Lorsqu’ils arrivèrent au Zahi, les administrateurs égyptiens écrivirent à Ramsès II pour avoir des instructions: « Voici que le grand prince de Khatti arrive avec sa fille aînée et beaucoup de présents de toute espèce, et voici que le prince de Khatti et le prince [de Kodi et les gens]de Khatti les apportent après avoir traversé beaucoup de montagnes et de chemins difficiles pour arriver aux frontières de Sa Majesté (6). » — Sa Majesté reçut ce message dans son palais avec la joie au cœur, et après avoir entendu des nouvelles aussi étranges et inattendues, il donna ordre à l’armée et aux princes de les recevoir en hâte. Puis il réfléchit en lui-même et se dit : « Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux arrivants? Alors que pas un messager ne peut aller au Zahi, en cette saison de pluie sur les hautes montagnes, en hiver ! » Alors il s’en fut demander conseil au dieu Soutekhou, « lui qui fait la pluie et le froid sur les [montagnes] ». L’oracle le rassura, et bientôt la troupe hittite « arriva, saine et sauve, et marchant à grands pas ; la fille du grand chef de Khatti marchait en tête de l’armée [du Pharaon] et tous étaient mélangés avec les piétons et les chevaux de Khatti, et

(1) La fille de Khattousil.

(2) Cf. XVII, III, | 410 (Lepsius, Denkm., III, 194).

(3) Le texte est malheureusement mal conservé et publié d’une manière insuffisante (Lepsius, Denkm., III, 196 etBouRiANT, ap. IV, XVIII, 164. Cf. Breasted, American Journal of semitic languages , oct. 1906, p. 8, et XViH, 111, | 415-428).

(4) C’est dire que Teshoub a autorisé le voyage et le mariage.

(5) Survivance de la croyance au pouvoir magique du roi de faire tomber la pluie.

(6) Pap. Anaslasi II, pl. 2, 1. 1-5 ; Maspéro, XX, II, p. 404 ; cf. XVIÏ, III, | 426. Une description du cortège hittite se trouve aussi sur une stèle retrouvée à Coptos ; cf. XVII, III, § 428.

l’entente égypto-hittite

tous, guerriers hittites et soldats égyptiens, [reçus en tête] mangèrent et burent en face les uns des autx-es, sans se battre... Alors les grands chefs de tous pays vinrent et se prosternèrent devant Sa Majesté. »

Le mariage fut céiébré incontinent : Ramsès donna à la princesse le rang de grande épouse royale, avec le cartouche

Fig. 41. — Le roi hittite et sa fille adorant Ramsès II (Abousimbel),

royal et un nom solaire : elle s’appela désormais « La grande qui voit les beautés du Soleil » ( Ourlmaouneferoura ). Au sommet de la stèle qui raconte le mariage, — bulletin de noce sur pierre, dont le texte se développe en 41 lignes, sur une longueur de 100 mètres, Ramsès II, assis sous un naos, entre Amon et Phtah, reçoit l’adoration de sa nouvelle épouse, vêtue à l’égyptienne, et du grand prince de Khatti qui a gardé la longue robe et la tiare pointue de son pays (fig. 41).

Du mariage de Ramsès et de la princesse hittite naquit une fille : dans une lettre retrouvée à Boghaz-Keuï, on exprime l’espoir que Ramsès l’amènera un jour au pays des Hittites, où on lui donnera un royaume (1). Nous ne savons si cette visite de famille a été réalisée ; du moins, une inscription, rédigée à l’époque persane (2), a gardé le souvenir de l’envoi au pays de Bekhten (Naharina?) d’un magicien et d’un dieu, pour guérir Bentresh, la princesse royale du pays.

(1) Meissner, /. c., p. 63.

(2) Stèle de la princesse de Bekhten, provenant du temple de Khonsou à Karnak (Champollion, Notices descriptives , II, 280).

384 LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

Le prince de Bekhten (on l’appelle le Grand-Hittite), qui a donné sa fille aînée, Neferoura, comme épouse au Pharaon, implore le secours de son puissant gendre et allié, pour délivrer d’un esprit possesseur une de ses filles restée auprès de lui. Le magicien qu’envoie tout d’abord Pharaon y perd sa science ; de Thèbes, le roi expédie alors, en grand cortège, la statue du dieu Khonsou ; après un voyage d’un an et cinq mois, Khonsou est mis en présence de la princesse possédée, l’exorcise, force le démon à s’enfuir, non sans lui accorder, d’ailleurs, une honorable capitulation (1). Le fait a été tenu pour légendaire jusqu’à la trouvaille de la correspondance d’El-Amarna ; là il est apparu que de tels envois de médecins, magiciens, guérisseurs par les souverains de Babylone et de Thèbes à leurs alliés asiatiques, et vice versa , étaient fréquents et que parfois les dieux venaient en personne. Aménophis III, dans sa dernière maladie, avait imploré la venue de la déesse « Ishtar, la chère Dame de Ninive » ; celle-ci, interrogée par Doushratta, avait bien voulu dire : « Je veux aller vers l’Egypte, le pays que mon cœur aime »; Doushratta la fit donc partir, souhaitant qu’elle accordât centmille ans de vie à son grand ami (2). La stèle de Bentresh, sous un coloris légendaire, expose un épisode analogue des relations familiales entre la cour de Ramsès II et celle des Hittites (Cf. Delaporte, La Mésopotamie , p. 51).

En résumé, de 1279 à 1230 environ, pendant un demi-siècle l’entente des cours de Thèbes et de Boghaz-Keuï substitua à l’empire égyptien un condominium égypto-hittite, qui, appliqué avec bonne foi, semble avoir établi la paix orientale.

Cependant la mort de Khattousil (vers 1255) et celle de Ramsès II (vers 1234) coïncident avec un affaiblissement pro-

(1) CL Maspéro, Contes populaires , p» 185 ; XVII, III, f 432-437.

(2) CL Nieeuhr, Die Armana-Zeil (ap. Aile orient , 1903), p. 16.

l’entente égypto-hittite

fond et subit de cette hégémonie en partie double. Doudhalia le fils, et Arnouanta, le petit-fils de Khattousil, furent des souverains sans gloire, dont l’autorité et les possessions s’émiettèrent au point que, après eux, le royaume hittite disparaît, en quelque sorte, de l’histoire (1255-1200) (1). Les archives de Boghaz-Keuï sont brusquement taries après Khattousil ; il ne semble pas que cette disparition soit fortuite ; comme à El- Amarna, elle s’explique par une éclipse totale de l’administration royale. Dans le même temps, les Assyriens, conduits par Toukoulti-Inourta I (1260-1240), écrasaient la dynastie de Babyîone, alliée des Hittites, occupaient la vieille capitale pendant sept ans, et commençaient à restaurer l’union des peuples sémitiques en Mésopotamie ; au nord et à l’ouest, ils prenaient pied en Commagène et sur les rires du haut Euphrate, attaquant de flanc les provinces hittites du sud. Toutefois ce ne sont point les Assyriens qui portèrent le premier coup décisif aux rois de Boghaz-Keuï. Une fois encore la puissance irrésistible, mais, en quelque sorte, anonyme d’une vaste migration de peuples balaya les essais d’empire et introduisit de nouveaux éléments dans la politique orientale.

Les Peuples du Nord et de la Mer en Orient.

C’est vers la fin du xme siècle, de 1230 à 1195 environ qu’une nouvelle vague de la migration des peuples aryens, venus d’Europe, inonde les côtes et les provinces maritimes de l’Asie Mineure, de la Syrie-Palestine, et de l’Égypte. Point de textes pour définir les causes ou les origines de l’invasion : mais de nombreux témoignages archéologiques accusent un bouleversement général du monde méditerranéen. Pendant le cours du xnie siècle, des Achéens pourvus d’armes et d’outils

(1) Cf. G. Contenau, Les milites (ap. Mercure de France. U1 mars 1922, p. 386).

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

eu fer arrivent de Thessalie dans le Péloponnèse et les Iles ; ils minent les villes mycéniennes, écrasent ou chassent les peuples égét ns et se précipitent, à leur poursuite, à travers les îles, jusque sur les côtes de Syrie et Libye. De la Marmarique au Bosphore, ce fut, pendant un demi-siècle, un tourbillon de masses humaines : des migrations de peuples entiers, 1 expulsion de populations depuis longtemps établies, et l’installation des nouveaux venus, souvent par établissement successifs, en des sites de plus en plus éloignés de leur point d'origine. Il en est résulté la fin de l’hégémonie mycénienne en Méditerranée, la ruine de l empire hittite, la décadence irrémédiable de l’Égypte, au bénéfice non pas des nouveaux venus, mais au profit des peuples déjà organisés, les Assyriens et plus tard les Perses.

C’est au tome IX de cette Bibliothèque que se place l’exposé détaillé de ce cataclysme méditerranéen; nous n’en examinerons ici que les conséquences générales au point de vue des Empires d’Orient, et spécialement de l’Égypte.

Depuis le début de la XIXe dynastie, l’orage menaçait les côtes de l’Égypte, mais sur un point qui, depuis des siècles, n’avait pas causé de préoccupations sérieuses au Pharâon : la frontière nord-ouest, du côté de !a Libye. Il est évident que dès la fin du xive siècle, les rivages libyens ont été assaillis par des pirates et des envahisseurs méditerranéens, qui ont poussé devant eux les tribus africaines à l’assaut de l’Égypte (1). Séti Ier avait dû repousser deux attaques des Libyens contre le Delta (2) ; Ramsès II les battit à son tour, et eut la surprise de capturer dans leurs rangs de nombreux «Shardanes, venus du miiieu de la mer » (3), que les Égyptiens avaient rencontrés dans les ports de Syrie au temps de la XVIIIe dynastie ( supra , p. 359); il tira parti de ces Barbares en les faisant

(1) Déjà l’hymne triomphal de Thoutmès III cite côte à côte les Libyens et les Ontenaou « venus des Iles » (supra, p. 323;.

(2) XVII, III, | 122-132. — (3) Ibid., § 491.

l’entente égyptohittite

entrer dans les milices égyptiennes, où ils combattirent vaillamment, dans la campagnes contre les Hittites (supra, p. 362)» Quant aux Libyens, il ne put empêcher leur intrusion pacifique dans le Delta où ils s’établirent, en tribus à demi-sédentaires, dans le voisinage de Memphis et d’Héiiopolis, ainsi que dans les oasis (1). Ils gardaient le contact avec les migrateurs de la Méditerranée, ceux que les textes égyptiens vont désormais appeler « les Peuples du Nord» et« Peuples venus de la Mer ».

Les Peuples du Nord el de la Mer tentèrent à deux reprises l’invasion de l’Egypte.

La première fois, ce fut presque de suite après la mort de Ramsès II, en l’an 5 du règne de son fils et successeur, le Pharaon déjà vieillissant Mernephtah (1229). En pleine paix, un torrent de peuples venu de Libye inonda la frontière occidentale du Delta. Les textes égyptiens citent parmi eux : les Lyciens et les Shardanes, que nous connaissons bien, et qui arrivent des côtes d’Asie sur la rive africaine ; puis, pour la première fois dans l’histoire, apparaissent les noms des Achéens (Akawashà) (2) ^et des Étrusques ( Twrsha ), les uns venus de Thessalie, les

Fig.

Libyen.

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