‹ Des clans aux empiresChapitre 36 sur 48 · BABYLON'IB · texte numérisé non relu

BABYLON'IB

Fin de la dynastie kassite .

Plus au nord encore, les Sémites se maintenaient d’Arvad à Tyr et reprirent, par la suite, les ports occupés par les Zekal : les villes maritimes allaient, dans les siècles suivants, prendre un essor commercial magnifique sur toute la Méditerranée et porter au loin le nom et les produits industriels des Phéniciens de Tyr, Sidon, Béryte, Byblos et Arad. C’est sur les ruines de la puissance égyptienne que Philistins et Phéniciens s’élevèrent; leurs progrès furent d’autant plus rapides que la puissance hittite n’existait plus dans l’arrière-pays, la force assyrienne, subissait elle-même une éclipse; les flottes crétoises et mycéniennes n’étaient plus maîtresses des mers. L’invasion de peuples du Nord avait renversé tout l’édifice militaire,

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diplomatique et politique si habilement conçu et laborieusement élevé par Ramsès II et Khattousil : l’Asie antérieure appartenait maintenant à des peuples nouveaux qui avaient à

développer leurs propres destinées.

L’in

rapidement complète de la Palestine vis-à-vis de l’Égypte est fortement décrite dans un rapport, rédigé vers la fin de la XXe dynastie, par un messager royal, égyptien, Ounamonou, envoyé à Byblos, en Pan V de Ramsès XI (vers 1117), afin de ramener le bois nécessaire à la construction d’une barque pour Amon. Ounamonou, parti de Tanis, touche à Dor, « ville des Zekal », où il se fait voler, puis à Tyr et à Byblos. Malgré son caractère officiel, il est fort mal reçu ; le prince de Byblos refuse de lui livrer le bois sans paiement et déclare « qu’il n’est pas le serviteur de Pharaon » ; après livraison du bois contre marchandises équivalentes, le prince fait visiter à l’Égyptien la tombe où reposent des envoyés du Pharaon Ramsès IX, qui ont été retenus dix-sept ans à Byblos et sont morts en captivité. Pendant de longs jours, Ounamonou reste lui-même à Byblos, car les pirates Zekal infestent la mer avec de fortes escadrilles et rançonnent les navires marchands. Tels sont les rapports entre Pharaons, Phéniciens et Zekal, à la fin du xne siècle (1).

(1) Maspéro, Contes , 217 sq. ; et. XXVIII, 225 et XIX, 390.

dépendance

l’entente égyptohittite

Du côté de la Libye, le bouleversement n’était pas moindre. En l’an 11 de Ramsès III, les Te ni h ou, les Mashouasha et les Libyens (1) revinrent à la charge et poussèrent une attaque furieuse jusqu’à Héliopolis ; les peuples du Nord ne semblent pas avoir été leurs alliés ; en dehors des Africains, les textes ne parlent que de « montagnards » indéterminés (, khasliou ) (2),

Fig. 46. — Infanterie et charrerie (F Assyrie, en pays de montagne,

le long de la mer.

qui ne sont peut-être que les habitants du désert. Ramsès III arrêta net l’invasion, tua plus de 2000 hommes, et captura les principaux chefs ; mais ici, comme sur la côte syrienne, le succès fut temporaire et nominal. Alors que le désert entre Gaza et Raphia avait été une barrière suffisante pour écarter les Philistins de l’Égypte fertile, le contact plus immédiat entre la Libye et la vallée favorisa l’immigration des Barbares. Ramsès III n’acheta la paix qu’au prix d’une véritable occupation pacifique des lisières du Delta par les Libyens et les Shardanes (2). Ramsès III énumère ces Barbares parmi les

(1) XVII, IY, i 86 sq. — (2) Ibid § 106.

(2) XX, II 765 et suiv. ; XIX, 438.

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éléments de la population égyptienne ; ils sont « sans nombre » et vivent soit comme soldats dans les forteresses (1), soit comme colons dans les campagnes et dans les villes : « Les Shardanes et les Kehek (tribu libyenne) sont dans les villes, au repos, allongés sur leur dos ; ils n’ont plus de crainte, n’ayant plus d’ennemi ni venant de Koush, ni venant de Syrie ; leurs arcs et leurs armes sont déposés dans les arsenaux, car ils sont contents et ivres de joie. Leurs femmes sont avec eux et leurs enfants restent à leur côté (2). » En effet, ces mercenaires sont dans le DePa comme chez eux ; ils le montreront bien au jour prochain où ces gardes du corps de Pharaon mettront la main

sur le Palais et donneront la couronne de la Basse-Egypte à l’un d’eux, Sheshonq Ier (942).

Vers le même temps, l’Asie antérieure retrouvait un calme relatif après la tourmente des Peuples du Nord et de la Mer. Téglath-phalasar Ier (1115-1100) réorganisait la force militaire de l’Assyrie. Vainqueur des Hittites dégénérés, il prend, à Carchémish, la clef de voûte du fertile croissant, franchit le Liban et atteint la Méditerranée, à Arvad (fig. 45). Comme jadis Sargon et Hammourabi, Téglath-phalasar tient à honneur de s’embarquer sur la mer, pour en prendre possession, et il grave une stèle à son nom sur les rochers du Nahr el-Kelb, à côté de celle de Ramsès II (3). Le roi d’Assyrie était, en effet, l’héritier de la puissance égyptienne : le Pharaon même semble l’admattre, car il lui adresse en présent un crocodile et un hippopotame, qui défilèrent comme des trophées exotiques dans le cortège triomphal de Téglath-phalasar, lors de son retour à Ninive.

Jadis, après la prise de Kadesh, c’est Thoutmès III qui recevait les présents de l’Assyrie : au début du xie siècle, tout est

(t) XVIÎ, IV, I 402-403. - (2) L. c., § 410.

(3) XIX 394; XX, II, 656 (vignette).

l’entente égypto-hittite 401

retourné ; le rôle historique de conducteur de peuples passe à d’autres princes.

Les Sémites reprennent, pour quelques siècles, aux Égyptiens et aux Barbares indo-européens la suprématie dans l’ancien Orient.

Des Peuples de la Mer aux Perses.

La perturbation causée par le flux des Peuples de la Mer et du Nord dura près de cinq siècles. Pour le détail des faits, nous renvoyons aux tomes de cette Bibliothèque consacrés aux Assyriens, aux Juifs et aux Perses. Nous ne retracerons ici que l’évolution des royaumes et des empires jusqu’au moment où les Perses s’installèrent de l’Iran à l’Égypte.

Le raid de Téglath-phalasar Ier sur les côtes méditerranéennes ne fut pas renouvelé. Pendant trois siècles, l’Assyrie resta paralysée par des querelles dynastiques, des révoltes, et par l’hostilité de sa vieille rivale, Babylone; elle subissait d’autre part la menace des peuples aryens de l’Est. Plus affaiblie encore était l’Egypte : c’en est fini de son unité nationale ; deux royaumes la divisent. Celui du Nord est aux mains des Ly biens mercenaires; la lignée authentique des Pharaons se réfugie dans le Sud, à Thèbes, puis en Haute-Nubie. Pour les petits peuples du fertile croissant, de l’Euphrate au Nil, l’heure est donc propice : à leur tour, ils naissent à la vie politique et se rendent indépendants.

Dans la Syrie Nord (ancien Lotanou supérieur ), émergent ainsi deux groupements, issus de populations sémitiques anciennement établies : sur la côte, les Phéniciens (1) ; dans l’arrière-pays, derrière le Liban et l’Hermon, les Araméens, issus

(1) M. C. Autran a tenté de démontrer que les Phéniciens ne sont pas des Sémites, mais des Égéens ( Phéniciens , ap. II, Mémoires , 1920). Cette thèse, malgré l’ingéniosité des idées et la richesse de la documentation, n’a pas obtenu grande créance.

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des Nomades du désert syrien. Le flot des Peuples de la Mer et du Nord a laissé parmi eux des éléments égéens; mais la masse de la population est composée de ces mêmes Sémites qui avaient utilisé la paix égyptienne et l’entente égypto-hittite pour s’enrichir par l’agriculture et le commerce international. Au contact des Égyptiens, ils se sont agglomérés aussi dans des villes, ils se sont initiés à l’administration des cités et aux relations diplomatiques. Ce qu’ils ont appris de leurs maîtres va décupler leur aptitude au négoce et à la politique (1). Les anciennes bases navales des Égyptiens deviennent leurs ports de commerce: Tyr, Sidon, Byblos, Arad. Sur la mer, libre depuis la décadence de la flotte égyptienne, les navires phéniciens s'élancent, portent colons et marchands vers les pays où les Achéens ne sont pas encore, en Espagne (Gadès, Tartessus), en Afrique (Utique, Carthage), jusqu’au delà des colonnes d’Hercule. Partout aussi où les Peuples de la Mer, repoussés de Syrie et d’Égypte, sont allés s’échouer, de la Sicile à l’Italie, les marchands sémites les suivent ou les précèdent.

Désormais, le bassin oriental de la Méditerranée est en communication active avec le bassin occidental. Les richesses du vieil Orient, céréales, vins, épices, tissus de soie, de laine et de lin, les pierres précieuses, l’or, l’argent, le cuivre arrivent, des lointains de la Chine et de l’Inde, jusqu’aux mains avides des Barbares, dans les flancs des navires phéniciens. Avec la richesse, l’art et la civilisation se développent prodigieusement et se révèlent aux peuples les plus éloignés. Dès l’an 1000, les Phéniciens, en simplifiant les hiéroglyphes linéaires, ont créé une écriture alphabétique, rapide véhicule de la

(1) Un des roitelets de Zekal, qui reçoit si rudement le messager égyptien Ounamonou (supra, p. 398), avoue que l’Égypte a été l’éducatrice des Syriens. L’auteur du récit lui prête ces paroles : « Amon étend son pouvoir sur tous les pays... Mais il a possédé en premier lieu le pays d’Égypte. C’est de là que la civilisation et l’instruction sont sorties pour arriver jusqu’où je suis... » (IV, t. XXI, p. 87, cf. Maspéro, Contes , p. 224).

l’entente égypto-hittite

pensée, merveilleux instrument de rapports commerciaux.

Dans l’arrière-pays, le long et en deçà du Liban, les Araméens sont devenus la population dominante. Sur le pourtour de la grande mer de sables, sillonnée par les convois, Damas, Kadesch, Hamath, ports d’une autre Phénicie du désert, reçoivent les caravanes, comme Tyr et Sidon abritent les vaisseaux. Les vallées, autrefois champs de bataille des Amorrhéens, Hittites et Égyptiens, deviennent florissantes par l’agriculture et le commerce. Trois Etats sont fondés : Hamath, Zoba (sur le haut Oronte) et Damas : leur force se mesure à ce fait que, pendant trois siècles, ils ont arrêté les Assyriens. Maîtres des routes terrestres du commerce, entre Asie orientale, Europe et Afrique, comme les Phéniciens étaient les possesseurs des routes maritimes, les Araméens s’imposent à l’Orient à titre d’intermédiaires marchands. Ils ont adopté une écriture pratique, dérivée du phénicien. Cet alphabet araméen, se propageant par le commerce, fera, lui aussi, la conquête de tout l’Orient, et remplacera graduellement les hiéroglyphes et les cunéiformes. Du xie au vne siècle, Phéniciens et Araméens, profitant de l’éclipse de l’Égypte et de l’Assyrie, vont s’arroger la suprématie commerciale, l’hégémonie d’un véritable Empire, mais d’un Empire économique, dans la Méditerranée orientale.

Au sud de la Syrie (ancien Lolanou inférieur ), se retrouve également la division entre la côte et l’arrière-pays. La côte est aux Philistins et aux Zekal, cette fraction des Peuples de la Mer et du Nord que Ramsès III, ne pouvant les exterminer, installa aux abords de l’Égypte, comme une grand’garde de mercenaires, entre Raphia et Joppé ( Philistins ) et autour du Carmel (Zekal). Tandis que les Zekal n’aspiraient qu’à vivre de piraterie, les Philistins tentaient de se fixer à demeure dans cinq villes : Gaza et Ascalon sur la mer, Gath, Ashdod et Ekrom en arrière de la côte. Ces populations

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égéennes ne tardèrent pas à entrer en conflit avec les Hébreux ( Khabiri ). Ceux-ci s’infiltraient dans la Shéphélah, dès les temps de l’empire égyptien ( supra , p. 354) ; sous Mernephtah, après l’Exode, ils forment déjà un peuple «Israël» (supra, p.389).

Installés par tribus sur les deux rives du Jourdain, ils s’imposèrent au mélange ambiant de Cananéens, d’Amorrhéens et et de Hittites, surtout après la victoire de Taanach, vers 1200. Arrivés au contact des Philistins, ils entamèrent une lutte chronique, aux péripéties variées. Vers 1100, les Philistins poussèrent jusqu’au Jourdain, capturèrent l’arche, et réduisirent les Hébreux en captivité. Cette défaite révéla aux vaincus la nécessité d’unir leurs tribus divisées, et Saül fonda la royauté vers l’an 1000. S’il fut tué en combattant les Philistins, du moins David délivra Israël, fut sacré seul roi, et fit de Jérusalem, dernière forteresse des Canaéens, sa propre capitale. Toute la Palestine, pour un temps, se soumit à Jérusa-

lem; les Etats araméens prêtèrent hommage; les Phéniciens firent alliance avec David et Salomon. Ce dernier, vers 970, fut un grand souverain qui domina, de l’Euphrate à l’Isthme, la branche occidentale du fertile croissant ; le roi d’Égypte lui donna sa fille en mariage; les navires des Phéniciens, les caravanes des Araméens lui apportèrent les tributs de l’Euphrate, de l’Arabie et des Indes. Il semblait que, dans les Syries Nord et Sud réunies, dût se fonder un nouvel empire sémitique.

Le retour offensif des anciennes grandes puissances se dessinait. Si l’Égypte, divisée, était incapable de reconstituer l’Empire, cependant Sheshonql prenait d’assaut Jérusalem (vers 925) et contribuait à ruiner l’hégémonie d’Israël. Au milieu du vme siècle, un danger, plus redoutable encore, se lève au nordest : les rois de Ninive reprennent le pays entre Euphrate et Oronte, qui commande les routes du fertile croissant. Dès lors,

l’entente égypto-hittite

les ports de Phénicie tombent entre leurs mains. Malgré une longue et désespérée résistance, Damas devient la proie de Téglatphalasar III (732). Les Assyriens possédaient la force militaire et la science administrative, qui seules peuvent donner l’empire : les Hébreux, au contraire, s’étaient affaiblis par une

Fig. 47. — Comment les Assyriens traitaient les vaincus.

scission (après 930) en royaume d’Israël (Samarie) et de Juda (Jérusalem). Dès que Damas ne couvrit plus les avancées du Jourdain, Samarie succomba (722). Jérusalem échappe à Sennachérib, qui échoue, de même, dans une attaque mal préparée contre le Delta, mais Asarhaddon conquiert l’Égypte en 671 et Assurbanipal saccage Thèbes en 668. Tout l’Orient, de la Chaldée à Éléphantine, est occupé par les Assyriens.

Cet empire était fondé sur la force et la terreur : le massacre des prisonniers, la destruction des villes prises d’assaut, la déportation en masse des populations étaient ses méthodes de domination (1).

C’est seulement après les orgies de la force brutale que l’adninistralion des pays vaincus s’organisa suivant les sages méthodes babyloniennes. Le monde oriental n’accepta qu’avec

(1) Voir à ce sujet le tome VIII (Delaporte).

horreur la « force assyrienne » qui succédait si brutalement aux souvenirs de la « paix égyptienne ».

Les Pharaons se délivrèrent les premiers du joug (v. 650). Puis la marée, un instant suspendue, des invasions ou des migrations de peuples, déferla, sapant, du nord à l’est, les frontières de Pempire assyrien. Des nomades sémites, les Chaldéens, occupèrent la Babylonie, qui s’appela désormais Chaldée : de concert avec les Scythes du Nord et les Aryens de l’Iran (Mèdes et Perses), ils assaillirent les Assyriens détestés. Ninive tomba en 606 et fut rasée de la surface de la terre, aux cris de joie des captifs délivrés. ( Nahoum , III, 19.)

Pour trois quarts de siècle (606 à 539), les Chaldéens prirent la place des Assyriens; Babylone, après plus de mille ans écoulés, redevenait la capitale du monde sémitique; mais cet empire n’avait ni force adéquate, ni unité morale. Son plus grand souverain, Nabuchodorosor II, put détruire Jérusalem révoltée (596) et emmener à Babylone, suivant la méthode assyrienne, la population captive : ni lui, ni ses successeurs, ne s’imposèrent aux États disparates de l’Orient. Mèdes et Perses occupaient déjà la plaine d’Assyrie. Dès que Cyrus eut enlevé à Crésus, roi de Lydie, la clef de voûte du fertile croissant (546), il devint le maître des destins de l’Orient. Babylone tomba en 539; Cambyse occupa l’Égypte en 525.

De nouveau, les Sémites étaient mis en échec par les Indo- Européens. A ceux-ci de reprendre la tâche historique de donner au monde oriental l’unité et la paix qu’il ne connaissait plus depuis la ruine de l’empire égyptien. C’est à quoi réussirent les Darius et leurs successeurs, Alexandre et les Césars, — tant qu’ils furent de force à repousser des frontières les éternels agresseurs de l’Orient civilisé : ces nomades et ces peuples migrateurs, réapparus sous le nom- de Scythes, Parthes et Arabes.

CONCLUSION

Le but de cette étude était de décrire les plus anciennes institutions humaines. Nous les avons trouvées dans l’histoire de l’ancien Orient.

Si haut que remontent les monuments de l’Égypte et de la Chaldée, ils ne sont ni assez anciens, ni assez continus, pour permettre de retracer, depuis ses débuts et sans lacune importante (1), l’histoire des premières institutions de l’humanité.

Il nous a fallu user de la méthode comparative. Nous avons cherché dans l’ethnographie s’il existe des organismes sociaux encore plus primitifs, dont le développement soit à peu près connu, et qui puissent amener l’observateur au point où nous trouvons les plus anciens habitants de l’Egypte et de la Chaldée.

En Égypte, les premiers monuments historiques, antérieurs à l’an 4000, révèlent une société organisée par clans; ceuxci possèdent encore quelques-uns des caractères des clans totémiques, mais ils sont déjà répartis par divisions territoriales. Quelques siècles après* vers 3300, Ménès fonde la monarchie centralisée et de droit divin. — En Chaldée, antérieurement à l’an 3000, le pays apparaît divisé en « cités de royauté»; il connaît donc la monarchie centralisée et les groupements territoriaux. — Un tel état social et politique n’est certainement pas « primitif ». Comment nous le représenter

(1) Nous réservons au tome YII l’indication des desiderata que soulève actuellement l’étude de l’Égypte ainsi que les principales lacunes de la documentation historique ; en ce qui concerne les autres États de l’Orient ancien, consulter les tomes consacrés à chaque État particulier.

CONCLUSION

au stade, sinon primordial — nous ne l’atteindrons jamais — mais, du moins, antérieur ? Répondre à cette question, selon l’état actuel de l’ethnographie, tel a été l’objet de la première partie de ce livre.

Chez les non-civilisés, qui servent de terme de comparaison, la première organisation sociale n’est pas la famille, mais le clan : tous les clansmen se croient parents, non par le sang, mais par suite d’une communion mystique de tous avec un totem. En celui-ci réside la source d’une force sacrée, d’une autorité universelle, que les Mélanésiens appellent le mana : mais cette autorité est diffuse entre tous les clansmen ; ce régime est égalitaire et communitaire. Le clan se choisi un nom et un emblème : il ne peut prendre le nom d’un chef, puisqu’il n’existe point encore de « chef », ni le nom d’une localité, car on vit encore à l’état nomade.

Par la suite, les clans se fixent en villages sédentaires et forment des groupements territoriaux : c’est à ce moment que le pouvoir commence à s’individualiser. Le mana se concentre dans un conseil d’ Anciens, ceux que distinguent l’âge, l’expérience, la richesse, la science magique. Il peut exister des groupements de clans, ayant des conseils fédéraux. Plus tard, par une évolution parallèle, le mana anime plus spécialement un fétiche qui devient le dieu du clan, ou de groupes de clans — et la souveraineté, indivise parmi les Anciens, se concentre en la personne d’un chef, qui accapare le mana et l’emblème des totems. Comment se réalise cette absorption des totems par un homme ? C’est par le jeu de facteurs multiples et aussi de rites dont les sociétés à potlatch offrent des exemples très instructifs. A l’intérieur du clan évolué se forment des « confréries », où se manifeste pour la première fois dans le clan une hiérarchie sociale. L’homme fort, riche, expert en magie, peut acheter, par des largesses dont bénéficient tous les clansmen , des grades successifs d’initiation, qui le portent, de degré en degré, jusqu’à

CONCLUSION

incarner le totem ou le dieu de son clan. De tels chefs peuvent exister en nombre plus ou moins grand : le régime est alors du type féodal, ou aboutit à un ensemble de royautés fédératives. Le terme de cette évolution est la royauté, concentrée en un seul individu, pour tout un pays. Dans ce cas, le roi absorbe les dieux du pays entier, hérite leur force magique, leur richesse, mais, par contre, est tenu pour responsable de la vie et de la nourriture des hommes, devenus ses sujets.

Tous les traits de cette organisation sociale primitive se retrouvent-ils à Pétât de réalité ou de survivance, en Égypte et en Chaldée ? Il serait vain et peu scientifique de le rechercher. La méthode comparative n’implique pas un parallélisme artificiel entre les primitifs de l’Orient ancien et les non-civilisés des derniers siècles. Aussi, dans la deuxième partie de ce livre, nous sommes-nous contentés de présenter objectivement les faits historiques parallèles aux faits ethnographiques, sans forcer la comparaison. L’exposé de M. Davy confirme une interprétation proposée par nous, depuis vingt ans déjà, sur « le caractère religieux de la royauté pharaonique », d’après laquelle le Pharaon se croit un dieu incarné sur terre, héritier des dieux, et se dit responsable de la vie et de la nourriture de ses sujets. Comment s’imaginer l’évolution des clans en Égypte et la naissance du pouvoir centralisé ? On le comprendra plus clairement d’après les faits révélés par l’ethnographie. Sans oublier que nous sommes ici dans le domaine de l’hypothèse, nous devons, à l’occasion, savoir user de l’hypothèse, appuyée sur des faits bien observés, pour relier entre eux les membra disjecla des monuments protohistoriques.

Le roi-dieu a développé le royaume égyptien : nous le dirons au tome VII de cette œuvre. Au présent tome était réservé

CONCLUSION

l’exposé des relations entre peuples, qui ont conduit des royaumes aux empires.

Certes, ces accroissements de puissance ont pour cause, parfois, l’ambition individuelle des souverains. Le plus souvent, ceux-ci ne font qu’obéir aux nécessités géographiques et économiques. L’Égypte et la Mésopotamie sont deux oasis, fort semblables de nature, aux deux extrémités d’un « croissant » de routes et de vallées : entourées l’une et l’autre de régions désertiques et montagneuses, infiniment moins riches, et peuplées de nomades toujours en quête de nourriture, les deux vallées ont été exposées perpétuellement aux razzias ou aux migrations. Pour les Pharaons, comme pour les Patésis, ce fut une nécessité vitale que de poursuivre les pillards jusque dans leurs repaires de Nubie, de Syrie, ou d’Ëlam : ainsi naquirent la Grande-Égypte et la Grande- Mésopotamie.

LaChaldée et l’Égypte sont riches en céréales, mais n’ont pas de minerais. A l’une les mines de cuivre du Sinaï, les mines d’or de^Nubie, à l’autre les gisements de l’Élam, de l’Anatolie et du Taurus apparurent comme indispensables à la vie économique de la communauté. De là, des expéditions conquérantes qui attirèrent, dès la Ire dynastie, les Pharaons au Sinaï, et, dès le troisième millénaire, les Babyloniens en Anatolie. Les caravanes et les navires relièrent les « mines du roi » à Memphis et à Babylone. Seuls les rois pouvaient payer de tels frais d’exploitation et de transport ; aussi les mines et le commerce au long cours furent-ils, au début et pendant de longs siècles, monopoles d’État. Ainsi se développa la politique économique ; elle entraîna Pharaons et Patésis à rechercher l’accès à la mer, en diverses directions, et aussi à cette mer de sables, centre du fertile croissant. Le couloir de Syrie-Palestine et les nœuds de routes entre l’Euphrate et le Taurus furent dès lors des territoires très convoités .

Durant trois millénaires, Sémites, Égyptiens et Aryens

conclusion 41i

s’affrontent en Syrie et se disputent les ports et voies commerciales.

Or, une politique d’expansion militaire et commerciale ne réussit qu’à ceux qui en ont préparé les moyens : des soldats exercés, et des navires bien équipés ; des réserves d’or et de matières pour les paiements et les échanges ; des administrateurs pour exploiter les pays conquis. Les Hammourabi, les Aménophis, les Salomon créèrent les institutions appropriées ; ils levèrent milices nationales et mercenaires étrangers ; ils édictèrent des lois sur les rapports commerciaux, et formèrent des administrateurs et des diplomates. En particulier, l’Égypte, vers le xve siècle, était parfaitement équipée pour une politique de grande envergure.

Les Sémites avaient, avant les Égyptiens, tenté de réaliser un Empire : Sargon l’Ancien et Hammourabi tour à tour dominèrent l’Orient asiatique ; chaque fois, la marée débordante des nomades ou des peuples en migration (Goutioum, Hittites) anéantit les savantes constructions politiques et submergea Babylone. Puis survint, par vagues successives, le mascaret des Kassites et des Hyksôs : il déborde jusqu’en Égypte, s’étend du Sinéar à Thèbes, et laisse l’Empire à des Barbares étonnés de leur succès, mais ignorants et incapables de toute organisation.

Ce fut le moment pour les Égyptiens de tenter leur chance en Asie. Pour se mettre à l’abri d’une autre invasion, il leur fallut occuper tout le couloir de l’Oronte et du Jourdain, ainsi que la place d’armes du Naharina, entre l’Oronte et l’Euphrate. Thoutmès III acheta ce succès au prix de vingt guerres; après avoir démoli l’empire des Barbares, il dut en reconstruire un autre ; il y parvint, malgré la turbulence des Syriens, la rivalité du Mitanni, l’avidité des Nomades, la jalousie de Babylone et l’arrogance des Hittites. L’excellente administration égyptienne réussit à créer ce type de suzeraineté, que nous croyions tout moderne, le Protectorat : peu

CONCLUSION

de troupes ou de fonctionnaires égyptiens, mais l’utilisation des ressources locales, en hommes et en matériel, de façon à

neutraliser l’un par l’autre les éléments indigènes. L’Egypte se fit aimer et sut maintenir la paix dans toute l’Asie, moins par la force des armes que par les ressources de la diplomatie. Nous avons cru longtemps que la diplomatie était une invention des subtils politiques de la Renaissance : cette illusion tombe lorsqu’on parcourt les dépêches échangées entre les Pharaons et les rois de Babylone, d’Assyrie, de Mitanni et de Khatti. Traités d’alliance offensive et défensive, conventions commerciales, mariages politiques, tels sont les dossiers des archives d’El-Armarna et de Boghaz-Keuï qui nous livrent les secrets du concert international aux xve et xiv° siècles avant notre ère. Lorsque les migrations de peuples en Anatolie refoulèrent les Hittites au sud et ébranlèrent l’Empire égyptien, nous avons vu avec quel sens politique l’Egypte remplaça l’alliance du Mitanni par l’alliance hittite, et comment Ramsès II et Khattousil surent établir une entente égypto-hittite contre l’Assyrie et les peuples du Nord. Mais un nouveau cyclone s’abat sur les côtes de la Méditerranée orientale : les Peuples de la Mer ravagent les provinces syriennes, et mettent fin à l’Empire égyptien. Le monde oriental ne retrouvera plus la sécurité : les Assyriens ne lui apportent que les horreurs de la guerre; ce sont des Indo- Européens, Perses, Grecs et Romains qui, pour la paix du monde, recueilleront l’héritage des Ramsès.

En apparence il n’y a plus rien de commun entre ces Empires immenses, s’étendant de Napata à l’Indus, peuplés de millions d’hommes, et les minuscules cellules par où la vie sociale a commencé, en Egypte et au Sinéar. Cependant la même conception mystique, qui animait le clan, donne encore

CONCLUSION

la vie spirituelle à ces colossaux groupements humains. Dans chacun des royaumes d’Orient, le divin domine tout.

En Egypte, le roi n’est que l’image vivante sur terre du dieu de l’ancien clan royal, Horus le Faucon. Au Sinéar, des dieux dynastiques, Enlil à Nippour, Mardouk à Babylone, font et défont les rois. En Assyrie, la tribu royale, la capitale, le royaume se confondent en la personne du dieu Ashour; en Palestine, Israël est à la fois dieu et peuple. Vis-à-vis des étrangers, l’élément divin n’est pas moins prépondérant : les guerres sont des luttes d’Amon contre Baal, d’Ashour contre Enlil, d’Israël contre Dagon; conquêtes et victoires proclament les exploits personnels des dieux : Amon brandit le glaive et tire de l’arc, dans la mêlée, aux côtés de Pharaon. Le signe de la défaite pour un pays, c’est quand le victorieux emmène en captivité les statues des dieux du vaincu. Nul traité n’est valable, si les grands dieux des parties contractantes ne l’approuvent, ne le signent, ne le garantissent comme témoins.

Cette intervention nécessaire des dieux dans la vie politique et les relations internationales pouvait; d’ailleurs, faire obstacle à l’entente parfaite entre les peuples d’un empire. Comment réaliser l’union intime d’hommes qui déjà différaient par la langue, les mœurs, la couleur, sans l’adoration de dieux internationaux?

Nous avons vu que les Pharaons et leurs rivaux d’Orient avaient résolu ce problème par le culte du souverain commun à tous les peuples., En se proclamant dieux d’Empire, Sargon et Ramsès voulaient réaliser en leur personne cette unité mystique, ou religieuse, qui faisait jadis la force du clan, maintenait encore l’unité du royaume, et pouvait seule constituer le lien de tous les peuples d’un empire. Alexandre le Grand, les Ptolémées et les Césars imposeront, à leur tour, le culte du souverain à leurs sujets, moins par vanité que pour consolider l’unité morale. Nous avons signalé que sous Aménophis IV une conception plus élevée, mais trop en avance sur

CONCLUSION

les temps, marque l’apogée de l’Empire égyptien. Le Pharaon prétendait fonder un culte international au bénéfice du grand bienfaiteur de tous les hommes sans distinction, du grand animateur de la vie en tout pays : le Soleil (Aton), que luimême incarnait sur terre. Ikhounaton, souverain de peuples multiples, sentait que ce n’étaient ni la force des armes, ni les nécessités économiques, ni les intérêts matériels, qui pouvaient cimenter les éléments d’un Empire. Le lien devait être religieux. En cherchant ce lien hors de la personne du souverain, en une Providence surhumaine, le Soleil, il obéissait encore à la tradition. Ainsi, par son principe mystique, le Clan a survécu dans l’Empire.

BIBLIOGRAPHIE

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