‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre (volume 3)Chapitre 3 sur 58 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Chez tous les peuples, même chez les plus policés et les plus moraux , le vice se montre dans tous les rangs de la société. Il n'en saurait être autrement , puisque le vice est inhérent à l'imperfection de notre nature, ei que , s'il est au pouvoir de Tbomme de ne pas faillir en dirigeant ses passions vers un but moral et en les contenant dans une juste mesure, il est au-dessus de ses forces d'être impeccable. L'homme le meilleur est donc celui qui est

(i) Cette parties été refaite presque entièrement.

a INTAODUCTION.

le moins vicieux ; la loi de l'humanité le veut ainsi. La religion dont l'objet est d'élever l'homme k la contemplation des vérités éternelles , à l'amour de la justice et du beau moral, ne désespère jamais du salut de ceux qu'elle enseigne. En faisant des efforts continuels pour épurer leurs penchans, elle les soutient dans leur chute et les relève avec tendresse dès qu'ils ouvrent leur âme au repentir. La philosophie plus froide , mais non moins consolante , compatit aussi par la douceur de ses préceptes à la faiblesse de la nature humaine. Amortir l'action des sens , travailler au perfectionnement moral de l'homme , telle est la double tâche de la religion et de la philosophie. *

Toutefois, la doctrine de l'une et de l'autre n'ayant point une sanction visible et palpable, puisque cette sanction est toute spirituelle, il s'ensuit que^ là où les croyances sont affaiblies, là où la conscience n'exerce que peu d'empire, là où elle se déprave, l'homme demeure sans frein et abandonné à sa propre faiblesse ; entraîné par la fougue des sens, étourdi par les plai* sirs 9 il ne cède qu'à la fatigue et à la satiété ; il ne s'arrête, il ne se repose que pour recommencer } il vit désormais dans les Sens et pour les sens; il n'a d'autre fin que le plaiâir , et ce plaisir est porté presque toujours jusqu'à la bassesse et à la brutalité.

iNTRbDUCTiON. 3

L'homme vicieux , car c'est lui que nous venons depeindfè, s'avîlît peu-à*peu dans quelque condition qu'il se trouve placé, et afflige oti corr*oii1pt par son exemple tous cfeux qui Tentotircht. Riche , il ôte à la bienfaisance ce qu'il donne à la débauche et à d'autres excès ; il tarit par la contagion de ses désordres et de ses leçons la source des sentimens honnêtes dans le cœur des personnes que leur fortune et leur rang mettent en rapport avec ui; pauvre, ipmpose à sa famille et à lui-même des privations pénibles pour se plonger dans l'ivresse ou pour se livrer à la fi^neste passion du jeu , et ses écarts sont encore plus dangereux que cetlx du riche , car, dans la classe pauvre , le désir s'exaspère d'autant plus que celui qui l'éprouve a moins de moyens de le satisfaire.

* Tant que les désordres du vicieux ne tournent qu'à son préjudice , il né saurait être inquiété que par sa conscience, car il n'est justiciable alorâ que des lois de la morale. Lé cri du Yemords est le seul châtiment qui lui soit réservé, et encore ce châtiment ne se fait sentir au-dedans de lui qu'autant que sa conscience n'est paâ tout -à-fait dépourvue de moralité. L'homme est libre non-âeulement d'abuser de seà facultés contre lui-même, mais aussi d'engloutir dans sa propre ruine la fortune et les

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moyens d'existence de sa famille , sans encourir d'autre peine que la désapprobation de son sens intime. Ce dernier usage de sa liberté est tout ensemble monstrueux et tyrannique, et pourtant , il est fondé, il faut bien le dire, sur la puissance du père de famille, telle que nos moeurs Font faite.

La liberté de Tlxomme n'est contrainte de s'arrêter que devant l'intérêt de la société. Ici commence un nouvel ordre de choses ; nous sortons d,e l'ordre moral pour entrer dans l'ordre civil. L'établissement de toute société repose sur un pacte qui exige de la part de chaque membre du corps social, le respect du droit d'autrui ; qui dit société civile, dit subordination, discipline; et comme cette subordination^ cette discipline^ serait illusoire si elle n'était placée sous l'empire des lois, le dépositaire des forces sociales^ c'est-à-dire le législateur, a dû punir les atteintes portées à ces lois par des peines plus ou moins sévères, suivant la gravité des infractions.

D après la constitution actuelle des sociétés dans le monde civilisé, les lois pénales ont exclusivement pour but la répression des actes nuisibles à l'intérêt collectif de la société, ou à l'intérêt particulier des individus. Là où il n'y a ni offense ni dommage envers autrui, l'action pénale n'a point de prise: telle est la ligne de démarcation qui sépare le do-

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maine de la loi civile du domaine de la loi moralet Cependant , bien que le législateur ne se soit préoccupé que des actes qualifiés dans les codes des nations, contraventions, délits ou crimes, il n'en est pas moins vrai, que ces actes sont le produit du relâchement ou de la dépravation des mœurs , et que celles-ci sont en réalité la cause génératrice du crime aussi bien que de la vertu. Ceci prouve combien un homme d'état , prudent et habile , a droit de s'inquiéter du perfectionnement moral du pays qu'il est appelé à gouverner. En effet, plus les mœurs d'un peuple sont sages et conformes aux saines notions du bon et de l'honnête , plus le gouvernement de ce peuple est facile; les moeurs, quand elles sont bien réglées, étant généralement plus sévères dans leurs habitudes que les lois dana leurs prescriptions, il s'ensuit que, par leur influence ^ elles contribuent plus que toute autre cause au bon ordre de la société, et qu'elles en sont, tout à-la-fois, le plus ferme soutien et le plus riche ornement.

Malgré la juste sollicitude des gens de bien pour l'intégrité des mœurs, l'art social est si compliqué et si difficile, qu'il y aurait de l'injustice et de la déraison a rendre les gouvernemens responsables de la direction des mœurs privées, quand la philosophie elle-même a posé en principe que la vie do-

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pestique devait être murée. Les goqvernemens ne peuvent concourir au perfectionnement des mœurs que de deux façons , ou par un bon système d'éducation , ou par l'exercice d'une surveillance sévère sur tout ce qui peut avoir pour effet de porter atteinte à l'honnêteté publique.Le soin direct, et , si je puis ainsi parler, l'élaboration des mœurs privées appartient au père de famille et au ministre de la religion; mais principalement au premier, qui, sous ce rapport^ semble tenir dans ses mains, non-^eulement la destinée des membres de sa famille, mais encore celle de la société tout entière qui, à vrai dire, n'est autre que l'image multiple de la famille.

Les lois pénales et l'autorité chargée de veiller à leur exécution ayant pour but essentiel de réprimer les attaques dirigées contre la société , c'est-à-dire , contre les choses et les personnes qui l'intéressent, il suit de là que l'administration doit porter ses regards bien moius sur les classes vicieuses que sur celles qui, joignaut au vice la perversité et le dénûment ^ont justement suspectes de vivre aux dépens

/ de la société. Le vicieux riche ou aisé , qui dissipe son superflu et même une partie de son capital en plaisirs condamnables, ipspire la pitié et le dégoût, mais

^ nou la crainte; il ne devient dangereux que lorsqu'il re^te sans moyens d'exis^çpce et sans goût pour le

INTRODUCTION. n

travail. Mais ce dernier cas est rare : dans les classa qui jouissent de la fortune ou de l'aisance, le vi- ^ cieux est prévoyant : il ne donne au plaisir et à la ^ dissipation que ce qu'il ne peut pas retrancher aux ) nécessités de la vie. C'est ce qui explique pourquoi les classes moyennes et élevées de la société fournissent en général peu de recrues à la criminalité.'

Les classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront toujours la pépinière la plus productive de toutes les sortes de malfaiteurs : ce sont elles que nous désignerons plus particulièrement sous le titre de classes dangereuses^ car , lors même que le vice n'est pas accompagné de la perversité, par cela qu'il s'allie à là pauvreté dans le même individu, il est un juste sujet de crainte pour la société , il est dangereux. Le danger social s'accroît et devient de plus en plus pressant, au fur et à mesure que le pauvre détériore sa condition par le vice et, ce qui est pis par l'oisiveté. Du moment que le^ pauvre , livré à de mauvaises passions, cesse de travailler, il se pose comme ennemi de la société, parce qu'il en méconnaît la loi suprême, qui est le travail.

La classe oisive, errante et vicieuse, foisonne dans les grandes villes et y afflue du dehors attirée par l'appât d'un gain illicite. Ce gain environné de ha-, sards et fertile en émotions fortes , est plus çapa-

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