‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleuresChapitre 79 sur 156 · PREUVES · texte numérisé non relu

PREUVES

cluire, épiera toutes les occasions de ie noircir; il dénoncera au public ses méfaits passés et l'emprisonnement qu'il a subi pour les expier. Il le peindra comme un homme prenant les dehors de l'honnêteté pour mieux tromper les gens de bien; en un mot, il essaiera de soulever contre lui, s'il le peut, le mépris et la défiance du chef d'atelier qui l'emploie, de ses compagnons de travail, des personnes qui habitent la même maison que lui, de telle sorte que honni et repoussé de toutes parts , il soit contraint, pour fournir à sa subsistance et à celle de sa famille, de se jeter de nouveau, malgré les meilleures intentions , dans la carrière du crime.

Il n'est pas jusqu'au prévenu relaxé qui ne soit exposé dans le monde, par suite de sa détention, à des incidens fâcheux et à des traverses résultant des confidences indiscrètes ou malveillantes d'un codétenu libéré de sa peine.

L'idée de séparer les enfans des hommes faits, dans la distribution des prisonniers, est une des améliorations les plus importantes qui aient été introduites par la nouvelle théorie des prisons.Chacun sent ce qu'il y avait d'imprévoyance et d'immoralité dans le vieux système de la réunion de tous les âges, qu'on a pris enfin le parti d'abandonner, notamment à Paris,

où le mal était le plus désastreux.

il. 18

2 TFTJNFS DÉTEmiS;

Malgré la supériorité incontestable du nouvel ordre de choses, l'état de promiscuité existant parmi les jeunes détenus est une cause active et permanente de licence et de dépravation ; non que cette licence ait pour objet de porter ouvertement atteinte aux lois disciplinaires de la maison de réforme où ils sont enfermés , mais parce qu elle a pour effet de corrompre les mœurs et d'exciter à la paresse. Le passage de l'ancien mode de détention au nouveau est donc un progrès; mais ce progrès, il ne faut pas se le dissimuler, est encore loin du but que doit se proposer la réforme.

Le rapprochement des jeunes détenus dans les cours paralyse l'influence salutaire du travail, des instructions et de la discipline. On travaille , on écoute les exhortations bienveillantes et morales du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur ; mais pendant les récréations, les communications des enfans n'étant restraintes par aucune entrave, les plus pervers inoculent leurs mauvais principes à ceux qui le sont le moins. C'est ainsi que le foyer de la corruption est entretenu perpétuellement , même parmi des êtres faibles, dont plusieurs sont à peine sortis de la première enfance. Cette corruption est telle , chez quelques-uns, qu'ils pourraient le disputer aux condamnés les plus cyniques et les plus éhontés. Sans

mcoi^YÉmms de la vie commune. 275

vouloir, je le répète, établir la moindre comparaison entre le système disciplinaire d'autrefois et celui qui est en vigueur aujourd'hui, je tiens à constater que nos maisons actuelles de réforme pèchent par la même cause que les lieux anciens de détention, et cette cause est la vie commune des détenus. Elle est d'autant plus dangereuse, qu'elle agit, sur ces derniers , au-dehors comme au-dedans de l'établissement pénal.

L'influence , hors de la maison de discipline, des rapports créés entre les détenus parla vie commune, amène de fréquentes rechutes et tend à miner sans cesse la moralité des enfansdu peuple, qui jouissent, comme on sait, d'une liberté si préjudiciable à euxmêmes , à leurs parens , et à la société tout entière. Le jeune libéré, que le séjour du pénitencier n'a point corrigé , recherche des compagnons de paresse et de désordre, non moins que le libéré adulte, c'est un y)m vicié et contagieux qui grossit insensiblement dans toutes les grandes villes , et qui tend à multiplier la population des malfaiteurs , sans autre impulsion que celle de ses propres vices.

L'exacte conformité qui existe sous ce rapport entre les deux classes de libérés que nous venons de peindre, nous a déterminés à les étudier du même point de vue et à faire servir, autant que

a 7^ CONDITION fvTATilRIFIJ l' DES CLASSES NKCKSSITETISES,

possible, à l'ime et à l'autre^ les moyens de correction et crainendeinent que nous aurons l'occasion de proposer bientôt, en examinant les divers systèmes répressifs et pénitentiaires appliqués ou projetés, soit à l'étranger, soit en France.

Qu'il nous soit permis avant de commencer cet examen , de nous arrêter quelques momens sur un fait d'économie sociale, qui, à notre gré, devraitdominer la discipline de toutes les maisons de détention , et qui, pourtant, n'a pasétépeséjusqu'ici par l'administration. Je veux parler delà condition matérielle des classes nécessiteuses comparée à celledes malfaiteurs.

Quiconque a vu le pauvre dans sa demeure^ et le malfaiteur dans le lieu de sa captivité, ne saurait nier que le bien-être matériel du coupable ne l'emporte de beaucoup sur celui de l'honnête indigent. Cela est principalement vrai dans les maisons centrales et même dans les bagnes, où le détenu trouve, dépendamment de la propreté et de la salubrité, des avantages domestiques dont le pauvre ne jouit pas toujours, et dont la possession certaine serait pour lui le terme de ses souhaits. Ainsi le réclusionnaire couche seul dans un bon lit, tandis que l'indigent, quand il possède un lit complet, est obligé le plus souvent, s'il est père de famille, de le partager avec sa femme et ses enfans, à moins qu'il ne

COMPARlîE A CELLE DES DÉTENUS» 21-7 «7

souffre que ceux-ci couchent sur la paille , sur des copeaux, et, ce qui n'est pas rare, sur une simple toile recouvrant le carreau de la chambre. Le détenu est chauffé pendant la saison rigoureuse; il a de bons vétemens, des bas, des souliers que Ton renouvelle dès qu'ils sont usés; il change de linge aussi souvent que les ouvriers les moins gênés, au lieu que l'indigent est souvent exposé au froid, faute de moyens de chauffage, travaille sans bas jusqu'aux premières gelées, n'est pas toujours suffisamment couvert ni chaussé, et n'a guère plus de deux chemises. En cas de maladie, son meilleur refuge est l'hôpital, où il n'est pas mieux que le malfaiteur dans l'infirmerie de la prison.

Les forçats n'ont pas de lit complet ni séparé , excepté quand ils sont malades. Ils couchent habituellement sur des lits de camp, où chacun d'eux repose enveloppé d'une couverture de laine , avantage qui serait envié par plus d'un pauvre ouvrier. Ils sont chaudement vêtus l'hiver et entretenus proprement en toute saison; ils ont de plus l'avantage de travailler en plein air; et l'on a dit avec fondement qu'à tout prendre, leur sort était moins pénible que celui des réclusionnaires.

Parlerai'je de la nourriture? Celle des détenus des maisons centrales et !des bagnes est frugale et peu

2'] s CONDITION MATÉRIELLE DES CLASSES NÉCESSITEUSES,

variée, sans doute; mais elle ne leur manque jamais, tandis que l'ouvrier, en ayant la faculté d'obtenir avec son salaire des alimens meilleurs et plus savoureux que ceux des détenus, est exposé à des chômages et sujet à des charges domestiques qui le condamnent souvent à s'imposer des privations auxquelles le détenu n'est jamais réduit, tant qu'il reste soumis à la discipline de la prison.

En opposant l'une à l'autre les situations respectives de l'ouvrier et du malfaiteur, mon dessein n'est pas de montrer qu'il est nécessaire de les égaliser sous le rapport des privations. La société , du moment qu'elle ôte à un individu sa liberté pour un temps plus ou moins long, à titre de châtiment, doit lui assurer des moyens d'existence, puisqu'elle l'empêche, par la détention qu'elle lui fait subir, de pourvoir lui-même à ses besoins avec le secours de sa propre industrie. J'ai eu seulement pour but de mettre en évidence le contraste affligeant qui existe chez nous entre le bien-être du pauvre honnête, et celui du méchant : contraste qui, par la plus choquante des anomalies , fait pencher la balance au profit de ce dernier, dans le lieu même où il est détenu pour accomplir l'expiation de ses méfaits.

L'immoralité de ce contraste disparaîtrait, si Fon restituait à la peine de l'emprisonnement le carac-

COMPARÉE A CELLE DES DETENUS. â-^C)

tère de gravité et d'intimidation qu'elle a perdu, ou plutôt si on lui imprimait la terreur salutaire à laquelle résiste la forme actuelle de nos prisons et de nos bagnes. Cette réforme, en réduisant le malfaiteur au strict nécessaire, et en faisant peser sur lui un véritable châtiment, aurait pour effet de fortifier la résignation du pauvre dans ses jours de détresse, et de le convaincre qae si la société fournit à la subsistance du condamné, c'est que celui-ci est l'esclave de la peine qui lui a été infligée par la loi , et que cette peine emportant la perte de la liberté du coupable, et non la perte de sa vie, la justice et l'humanité commandent de lui assurer les moyens d'exister jusqu'au moment de sa libération.

Le rapprochement que je viens d'établir entre la position matérielle du pauvre et celle du malfaiteur m'a paru indispensable pour donner une juste idée de la pénalité actuelle de la séquestration dans les maisons centrales ou dans les bagnes. Les philanthropes et les écrivains qui étudient la théorie des prisons devraient mener cette étude de front avec celle de la vie intérieure des classes pauvres , pour ne rien hasarder d'imprudent ou de dangereux sur une matière si délicate et si importante, les rapports de ces deux études nous paraissent intimes, et si pendant l'exercice du conseil général des prisons,

Si8o PARALLÈLE ENTRK LE MALFAITEUR LIBRE

Jes personnes considérables qui formaient ce conseil avaient pénétré dans le réduit du pauvre avant de visiter les diverses classes de nos prisons, il est probable que celles-ci n'auraient pas dégénéré en manufactures ou en maisons conventuelles et que le travail aurait tempéré la rigueur de la peine, mais ne l'aurait pas effacée en mettant le détenu à portée de se procurer des douceurs inconnues à la plupart des travailleurs libres et honnêtes. Tant que les visiteurs qui se piquent de réformer notre système répressif passeront sans transition de leurs salons dans les maisons où ce système est mis en pratique, ils seront dans le faux et leur observation ne produira qu'une œuvre impuissante et factice. Je le répète, pour que cette œuvre, soit logique et féconde, il faut que l'investigation descende de la demeure du pauvre dans la maison de force. Le point de départ éclairera le but, et les bons esprits ne seront pas tentés de le dépasser, parce qu'ils verront la réalité à nu et sans illusion.

J'ai opposé jusqu'ici le malfaiteur au nécessiteux, je pourrais sans difficulté l'opposer à lui-même avec non moins d'avantage. De notre temps et dans toutes les classes de la société, beaucoup de gens ne travaillent que pour jouir. Le malfaiteur de profession vole ])onr ne pas travailler et pour se procurer les

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