EXTENSION ILLIMITÉE DES ÉTUDES
de les laisser aller dans celles que la charité publique a créées, et qui sont fréquentées par le pauvre le plus malheureux. En remontant de cette classe d'individus, assez nombreuse, aux artisans, on trouve des pères de famille estimables, mais à courte vue, qui, ayant à choisir dans les premières de ces écoles, entre deux ordres d'instruction différens, inclinent par vanité, par faiblesse ou par ignorance, vers l'espèce d'instruction la moins appropriée aux espérances raisonnables de leurs enfans, mais qui flatte davantage leur sotte ambition. Il est à propos de rappeler, en effet, que dans les écoles gratuites, on n'enseigne que les premiers élémens de l'instruction, tandis que, dans les autres écoles , on joint à ces élémens des leçons de latinité, suivant la volonté ordinairement peu éclairée des parens. Quiconque a étudié le caractère du peuple croira sans peine que les sages conseils d'un instituteur, sur la direction à donner à l'instruction de ses élèves, ne seront pas toujours écoutés avec les égards dus à son expérience. L'amour-propre du chef d'atelier et du petit commerçant demande à être touché avec beaucoup de délicatesse; plus vous serez porté à borner la perspective de son fils, plus il voudra l'étendre; sous ce rapport, il ne prend guère conseil que de lui-même; et si sa défiance
l8 DIFFICULTÉ DE METTRE DES BORNES
est en éveil quand il consulte, elle l'est bien plus lorsqu'on lui adresse à ce sujet des observations qu'il n'a pas demandées.
D'après les dispositions connues des gens du peuple ou de la petite industrie , le parti le plus sage est de laisser faire , d'autant mieux que le travers qui porte les parens à donner à leurs enfans une instruction supérieure et même moyenne, est beaucoup moins commun qu'on ne le pense. L'autorité publique a organisé ses écoles primaires du premier degré et du degré supérieur, de manière à ôter à la vanité des parens tous moyens de se satisfaire; elle n'a introduit dans son programme que les connaissances strictement nécessaires à la masse des travailleurs, sans viser à la recherche ni à la profondeur. L'administration ne peut répondre que de ses actes et delà direction de ses agensj elle n'a rien à prescrire à l'enseignement établi par l'industrie particulière, et encore moins à l'intérêt individuel. C'est à l'opinion publique et à ses organes à signaler au peuple les écueils qu'il doit éviter , quant à la manière d'instruire ses enfans , et à le prémunir ainsi contre les tentations de sa vanité et contre les illusions d'une tendresse malavisée. Il y a toujours eu et il y aura constamment dans un grand état des personnes déclassées; ce déclassement est un mal,
a l'ambition des parens et des élèves. 19
sans contredit, parce qu'il dénote une situation équivoque ou fausse chez quelques membres de la société, et que cette situation doit nécessairement produire des embarras et du trouble dans l'économie sociale; mais ce mal, comme tous les travers, comme tous les vices, ne saurait être prévenu d'une manière absolue, parce qu'il tient en même temps et à la vanité des parens et à celle des enfans. Il y a des jeunes gens qui auraient pu devenir de bons contremaîtres et qui végètent dans un bureau d'écrivain ou dans quelque étude, sans autre espoir que celui de gagner péniblement leur vie. Je dis péniblement, car, à coup sur , leur labeur est plus rude et surtout plus ingrat que celui d'un contre-maître qui, avec de l'ordre et de l'application au travail, peut se flatter de parvenir un jour au rang d'entrepreneur. Ils présument tellement de la considération attachée à leur prétendue instruction , que , dans les momens de chômage , pressés par le besoin , ils préfèrent supporter les privations les plus dures plutôt que de quitter leur mince industrie pour une profession mécanique, encore que leur jeunesse les mît à portée de fournir dans l'exercice de celle-ci une carrière utile et honorable. Les préjugés entraînent tous les jours dans de semblables erreurs.
Quoi qu'il en soit, ces inconvéniens , dont nous
20 AVANTAGES QUI BALANCENT LES 1NC0NVÉNIENS
ne dissimulerons pas la gravité, ne sauraient être mis en parallèle avec les avantages que l'état doit se promettre de l'égalité civile, qui est un corollaire de la liberté sous la loi. En effet, les progrès de la civilisation et la vitalité du corps social dépendent de l'émulation de tous et de la concurrence permanente des intérêts. Dans aucune nation, le sentiment de l'égalité n'est plus profond et plus général qu'en France. Ce sentiment, qui est aussi une idée, ou pour mieux dire une théorie et un droit, a produit, depuis cinquante ans, dans notre pays, un immense développement de forces et de richesses ; c'est à lui plus qu'à toute autre cause qu'il faut rapporter la grandeur de la France dans toutes les carrières. Il tient tout le monde en haleine, les uns pour conserver et pour accroître ce qu'ils ont acquis; les autres, pour acquérir ce qui leur manque et pour ajouter également à leur avoir. Cette aspiration universelle vers un mieux indéfini est la loi de tous les peuples policés, mais principalement des peuples libres. Yoilà pourquoi, au milieu d'une telle fermentation, il importe que l'administration soit sage et éclairée , et que la liberté individuelle ne puisse pas excéder certaines limites, dans l'intérêt de tous. Le mouvement ascensionnel des classes inférieures vers les plus hauts degrés de l'échelle sociale entre-