N° II
«A Lausanne, comme à Genève, une même règle avait été «adoptée, dans l'origine simultanée des deux établissemens. « Cette règle reposait sur l'admission de ces trois points : isole- « ment des condamnés, pendant la nuit; réunion silencieuse dans « les ateliers , pendant le jour; liberté de communication dans « les cours et dans les réfectoires pendant les heures consacrées « aux récréations et aux repas. C'était là , dans notre opinion , le « nec plus ultra de la réforme.
« On était unanime à reconnaître que le silence absolu était « une mesure aussi impraticable que dangereuse. Ce ne fut pas a même sans peine que l'on soumit les correctionnels à la règle « commune.
ce Pendant les premières années, on occupait la plupart d'entre « eux à cultiver les terres qui entourent la prison; quelque impar- « fait que fût ce système , il produisit pourtant, comparativement
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« à celui qu'il avait remplacé, quelques résultats dont on put ce s'applaudir. Il nous éloignait déjà si fort de l'ancien régime « que nous nous croyions près de la perfection. Mais on reconnut ce bientôt qu'il était loin de produire tout ce qu'il avait d'abord « promis. Le chiffre des récidives se maintint ; l'ordre obtenu ce n'était qu'extérieur; les détenus qu'on croyait amendés étaient « précisément ceux qui l'étaient le moins ; on résolut d'aviser « à de nouveaux moyens.
« Le vice radical de notre début était facile à découvrir. Il se « trouvait , avant tout , dans les communications plus ou moins « libres des détenus entre eux , pendant les récréations dans les ce cours.
ce Ce fut en vue de prévenir ou d'arrêter la circulation des « mauvaises idées , aussi bien que pour rendre l'exercice en plein ce air plus salutaire à des hommes qui , pour la plupart , avaient ce échangé les travaux des champs contre ceux des ateliers d'une « prison, que nos préaux furent convertis en jardin , et que la ee culture de la terre fut encouragée, par l'abandon que fit la maice son de la presque totalité du produit de cette culture , au profit ce de ceux qui y consacreraient leurs heures de loisir. Mais un très « petit nombre profita de cette offre; le plus grand nombre préféra ce rester à ne rien faire, et causer, comme par le passé , s'égayant ce aux récits qu'on se faisait par groupes, ou aux projets qu'on ce tramait dans un coin.
ce Ces causeries ne pouvaient qu'être très difficilement surveilee lées et empêchées, dans nos vastes préaux-jardins. Les abus des ce anciennes cours se reproduisaient ici, avec d'autant plus de dance ger, qu'on croyait y avoir apporté un meilleur remède. Mais on ce reconnut bientôt l'inefficacité de ce remède, et l'on s'occupa ce d'en rechercher un autre.
ce C'est alors qu'on songea , non pas encore à introduire la règle ce du silence absolu dans les cours (cette règle rencontrait encore
ce trop d'obstacles à vaincre, dans l'opinion publique et dans les « consciences timorées de la commission), mais à un moyen terme « le plus idéal qui se puisse concevoir. Donc, en 1802, on décida, ce que les prisonniers se promèneraient et causeraient, deux à « deux seulement , à la file les uns des autres , avec prescription ce d'une certaine distance entre chaque couple , et prohibition à ce chaque couple de causer avec celui qui le précéderait ou qui le ce suivrait. On alla plus loin 3 ou établit une espèce de rotation ce entre les détenus de chaque couple , de telle sorte , qu'au bout ce d'un certain temps, chaque prisonnier s'était entretenu avec ce tous ses camarades d'atelier , et avait ainsi distillé goutte à ce goutte pour tous ses camarades , pris chacun à tour de rôle , te tout ce qu'il l'enfermait de venin dans son cœur. C'était , monce sieur, comme vous le voyez, moins qu'un remède au mal : c'était ec un mal plus grand ajouté à tous les autres.
ce Toutefois , l'administration tira quelque profit de cet essai si ce fâcheux. Personnellement, il me valut une preuve nouvelle de ce ce dont je m'apercevais depuis long-temps, à savoir, que tel <c prisonnier qui était parvenu à en imposer à l'administration , ce par de belles apparences de repentir, cachait , sous le masque ce dont il avait su se couvrir, la dépravation la plus profonde. En ce feignant , à mon tour , d'être la dupe de cette hypocrisie , j'obce tins de quelques détenus dont j'étais sûr , la communication de e< ces dangereuses confidences faites dans le tête-à-tête desproce menades à deux. Pour le dire en passant , cette découverte n'a ce pas peu contribué à fortifier mon éloignementpour tout système ce de promotions d'une catégorie dans l'autre, bien convaincu que ce je suis crue ce n'est qu'un mode d'importation de vices et d'ince famie plus ou moins dissimulés.
ce Aussitôt que la commission fut convaincue , à son tour, des ce résultats déplorables de sa demi-mesure, elle en prit une autre ce qui devait nécessairementproduire les mêmes effets. Elle défen-
ce dit, en effet, la rotation des prisonniers dans les files, mais « elle conserva la promenade à deux. Ainsi accouplés par morali- « tés , ou, comme vous le dites si bien , par immoralités de même « espèce , les détenus continuèrent quelque temps encore à cir- « culer en rang dans les cours, avec la faculté de converser à voix « basse, chacun avec le compagnon qui lui avait été assigné.
a Tant il est vrai qu'il est difficile de se dépouiller des langes « de la routine et des préjugés.
a Cette nouvelle école, dont le souvenir me semble presque un « rêve aujourd'hui, ne fut pas plus inutile que la précédente au « progrès de la réforme. Elle amena d'elle-même l'introduction « delà règle du silence absolu dans les préaux, règle dont l'ad- « ministration avait eu tant de peine déjàà décider l'introduction « dans les ateliers. Le plus souvent , le compagnon de prome- « nade qu'on donnait à un détenu était précisément le compa- « gnon dont ce détenu voulait le moins. Aussi, qu'arrivait-il? « C'est que la plupart des détenus se promenaient sans se parler, « ou se promenaient seuls, en silence , pendant des mois entiers. « Ils aimaient mieux se priver de cette communication de pensées « qu'on leur laissait libre, de ces entretiens innocens qu'on leur « ménageait, et que, dans le principe, on avait voulu maintenir « comme une soupape de sûreté contre les dangers imaginaires « de la folie ou du désespoir , que de se prêter aux combinaisons « ambulatoires de l'administration. Dès-lors, tous les doutes ces- « sèrent, et il fut universellement reconnu , même par les plus « incrédules, que la règle du silence absolu , de jour et de nuit, « était une condition essentielle du système pénitentiaire.
« Ce principe une fois adopté, l'administration mit autant de « fermeté à le maintenir qu'elle avait mis d'hésitation à le recon- « naître. Il fut donc ordonné que, pendant les heures de récréa- « tion, les détenus se promèneraient un à un, laissant quelques « pas de distance entre eux, et que le silence le plus absolu serait
ce observé, aussi bien à la promenade et au réfectoire, que dans « les ateliers et dans les cellules.
« Mais , liélas ! cette règle du silence était une nouvelle décep- « tion qui attendait nos efforts et notre bonne volonté.
« Nous ne tardâmes pas à découvrir que les détenus em- « ployaient mille ruses pour l'enfreindre, et que la surveillance « la plus active , les punitions les plus sévères étaient impuis- « santés à en empêcher.
« Nous reconnûmes aussi que réunir des hommes en société « pour leur interdire l'usage de la parole , était méconnaître les « lois impérieuses de la nature humaine. Si vous reconnaissez « que les communications sont dangereuses entre condamnés (et « qui en douterait?) mettez-les dans l'impossibilité de se voir et « de se lier ensemble ; construisez une prison pour chaque dé- « tenu ; mais ne les réunissez pas dans des préaux et des ateliers « communs, pour les charger ensuite de coups de fouet, comme « à Auburn, ou les priver de nourriture ou les mettre au cachot, « comme à Genève, et cela, au moindre mot, au moindre geste, « au moindre signe ....
« Il en est de la prison comme de la société , il vaut mieux préce venir le mal que de le punir. Sous ce rapport , le système de ce Philadelphie est préventif, celui d' Auburn n'est que répressif; ce j'aurais presque ajouté qu'il est ■provocatif, car il fait naître des ce besoins et des désirs naturels à l'homme, pour punir celui qui ce succombe à la tentation provoquée d'y satisfaire.
ce Dira-t-on qu'aucune communication grave et dangereuse ce n'est à craindre, entre détenus, avec la règle rigoureuse et ince flexible du silence ? Ah ! monsieur, il faut être aveugle pour ce s'abuser soi-même ainsi ! Pour moi qui, par la nature de mes ce fonctions, suis appelé à sonder les consciences, et qui vis, depuis ce douze ans, au milieu des prisonniers comme au milieu de ma « famille, j'aurais mille choses à vous apprendre là-dessus. Sans
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« parler ici des communications matériellement constatées, telles « que paroles ou gestes surpris , paroles écrites sur cuir, sur fer, « sur bois, sur papier, sur quelque matière que ce soit, par le « génie inventif du prisonnier ; sans parler non plus des moquecc ries et des dédains qu'un fatal orgueil apporte et propage, en « dépit du silence, contre l'influence des exhortations et des en» « couragemens du chapelain.. . . .; qui ne connaît les relations ce mystérieuses qui s'établissent entre deux âmes sympathiques? Si ce une puissance irrésistible rapproche les cœurs de deux perce sonnes vertueuses qui se comprennent, mais que les lois de la ce bienséance ou tel autre obstacle empêchent de s'entretenir ence semble par un échange de paroles ; s'il leur suffît de se voir ce pour se deviner, pour s'entendre , pour se dire intellectuelle- « ment mille choses que la bouche serait impuissante à exprimer, ce pensez vous, monsieur, que cette puissance instinctive n'existe ce pas, bien plus forte encore, dans ces âmes perdues et misera-? « blés qu'un même intérêt rapproche, qu'une même pensée du ce mal anime, et qui se comprennent aussi ?
ce Quand je vois combien , avec la surveillance la plus continue, ce avec le zèle leplus dévoué, la règle du silence est imparfaite chez ce nous, où la population si faible de notre prison ne se compose, ce en grande partie, que de campagnards simples et grossiers, je ce me demande ce que serait cette règle, ce qu'elle pourrait être, ce au milieu des Lacenaire, des Jadin, des Frechard et de tant d'aucc très habiles qui composent la population de vos vastes maisons ce centrales; et de vos vastes prisons de Paris !
ce Est-ce à dire que les inconvéniens et l'insuffisance reconnue ce de la règle du silence nous aient fait abandonner cette règle à ce Lausanne, pour adopter celle de la séparation cellulaire de jour ce et de nuit avec travail? Plût à Dieu que cela fût! Mais les districc butions locales actuelles du pénitencier ne le permettent pas. « Plus tard, la chose sera possible, ainsi qu'il suffît de vous en
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« convaincre en jetant les yeux sur le plan. En ce moment , nous « faisons ce qu'il nous est possible de faire.
a Yous avez vu, par l'inspection minutieuse que vous avez « faite de toutes les parties de la prison, que nous n'avons qu'un « certain nombre de cellules, affectées spécialement à l'isolement « de jour et de nuit des détenus: ce sont les récidivistes qui ont ce subi une année de détention, et ceux que nous savons les plus « pervers que nous sommes autorisés à soumettre à ce régime, a depuis 1834. Les autres continuent provisoirement à vivre sous ce la règle inefficace d'Auburn ; aussi nos récidives se maintience nent-elles dans un statu quo désespérant; heureux encore « quand elles n'augmentent pas ! Nous en verrions diminuer le ce nombre, je n'en doute pas, si la règle de Philadelphie était ce appropriée à notre pénitencier , avec les modifications qu'elle ce comporte, et que nos localités et notre population exigent. En ce attendant, noua l'appliquons fort imparfaitement à la classe de ce condamnés dont je viens de vous parler; je dis imparfaitece ment, car les détenus solitaires y jouissent tous les jours, sauf ce le dimanche, d'une promenade en plein air dans les cours ; ils ce y sont conduits par escouade de quatre ou six, et peuvent, ce comme les autres prisonniers, mais en leur absence, obtenir la ce faveur de cultiver un carré de jardin; les dimanches et fêtes, ce ils sont conduits régulièrement à tous les offices qui se célèec brent à la chapelle (sauf quelques rares exceptions), et on ne ce leur interdit le service religieux en commun (pendant un mois ce ou deux) qu'à titre de punition: ils peuvent aussi, de leurs celée Iules., entendre le mouvement et le bruit des ateliers, et, jusqu'à ce un certain point, saisir les paroles qui s'y prononcent. Enfin, ce une disposition du règlement donne à l'administration la face culte de faire cesser l'isolement lorsqu'elle le juge nécessaire , ce ou utile ; cette faculté a été commandée par la dimension trop ce petite de nos cellules, et par la crainte qu'un séjour trop pro-
« longé ne vînt à nuire à la santé des détenus; heureusement que, «jusqu'à ce jour, cette crainte ne s'est pas réalisée. Lorsque le « nouveau code pénal sera adopté (et il devra nécessairement « l'être au ier juin 1841, aux termes de la constitution), l'isole- « ment des récidivistes pourra être rendu complet ; la distinction « entre la force et la correction aura cessé. Les reclus seront « placés à l'une des ailes , et une cour leur sera exclusivement « destinée pour y être conduits séparément, c'est-à-dire, indivi- « duellement.
« Voilà, monsieur, le point ou nous en sommes, et comment, « partis du même point que Genève , nous sommes arrivés à un « système si différent ; ce système, pourtant, est bien loin encore « de celui de Philadelphie ; mais je pense que nous y arriverons « tôt ou tard. Déjà le principe de la séparation individuelle a « fait chez nous de grands progrès ; l'opinion publique qui s'en « alarmait, le voit venir aujourd'hui sans crainte ; vous le verrez « même posé dans le projet que je vous ai remis de notre nouveau « code pénal ; déjà vous avez vu l'application que notre gouverne- « ment en a faite, dans nos chambres d'arrêt de cercles, et dans « nos prisons de district .
« Tout ce qui a été écrit contre le système de Philadelphie n'a « point détruit mes convictions ; il les a fortifiées , au contraire ; « je les ai puisées dans une étude pratique et journalière , et dans « une étude sérieuse des diverses théories pénitentiaires.
« Je laisse à décider aux hommes de l'art la question sanitaire : « à mon sens , la solution de cette question ne peut avoir d'autre « importance que de donner un peu plus d'air et d'exercice aux « détenus. Mais, sous le point de vue religieux, aussi bien que sous « le point de vue légal, je considère la séparation individuelle « comme le seul vrai système moral et pénal de toute détention « pénitentiaire. »