MOEURS DES GROS VOLEURS A LONDRES
compte du fruit de leurs rapines, avec une sévère exactitude , sous des peines promptes et terribles. L'une de ces peines, et qui n'est pas la moins redoutable, consiste dans la dénonciation faite par la société à la police, des sujets qu'elle veut sacrifier à sa vengeance. La police apprécie beaucoup les renseignemens qui lui arrivent par cette voie mystérieuse , et elle sait qu'elle tenterait vainement de remonter à la source dont ils émanent. L'agent ou le voleur est d'ailleurs fort bien traité; on pourvoit à ses besoins avec une certaine libéralité , même lorsque Y ouvrage manque; et il a droit, comme tous les membres de la société, à un dividende dont la quotité est réglée par un tarif commun. Défenses lui sont faites de se montrer dans les tavernes, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police, et ses instructions lui recommandent de ne se lier qu'avec des gens bien famés. Les chefs de la société ne s'occupent que des travaux de l'administration ; ils reçoivent les renseignemens qui indiquent les vols à faire, traitent avec les espions, découvrent les secrets, tracent les plans de campagne, recrutent leur armée , protègent ses mouvemens et assurent sa subsistance en tout temps. Ils affectent, au surplus, de fréquenter la bonne société , qui ne se doute pas de leur occupation véritable; et ils jouissent de la con-
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sidération que donne en Angleterre ce qu'on appelle le comfort. On compte à Londres deux ou trois de ces sociétés anonymes de voleurs, qui vivent sur la ville , pour me servir de la locution anglaise!
Les voleurs à Paris ont leur mère, leur logeur, un idiome qui leur est particulier et auquel il faut être initié pour le comprendre; cet argot est enseigné dans les prisons et forme le lien commun de tous les voleurs. L'exercice du vol constitue parmi eux un art, une industrie : voler ou travailler c'est tout un à leurs yeux. Ils ont leurs courtiers, leurs receleurs. Une proposition de vol est assimilée à une affaire ; elle est négociée et par suite acceptée ou refusée, suivant le caractère, les habitudes et le degré d'immoralité de celui à qui elle est faite. Les premiers mots de ces négociations sont souvent hasardés dans les lieux où les malfaiteurs ont coutume de se voir et de se réunir. — Parmi ces lieux de rendezvous, nous citerons les deux qui sont les plus connus; l'estaminet des quatre billards (1) et le caveau (2). Les voleurs consommés se piquent de connaître et connaissent en effet l'organisation des grandes villes, ainsi que les replis et les détours de
(1) Rue de Bc-ndy, derrière le Château-d'eau.
(a) Bouîévard du Temple, près le théâtre de Franconi.
Ces deux établissemens sont principalement fréquentés par les jeunes filous.
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la vie sociale. C'est pourquoi ils sont si redoutables même à Paris, malgré son immense étendue. Ils ont dans leur costume quelque chose qui décèle leur métier et même ia classe à laquelle ils appartiennent; c'est la couleur ou l'arrangement de la cravate, la forme du gilet, le bourgeron, la manière de porter la casquette ou le chapeau, et d'autres particularités qui tiennent à la mise ou aux allures de l'individu. Toutes ces circonstances sont pour eux des signes de reconnaissances et de ralliement comme elles sont des traits de lumière pour les agens de police. On a remarqué depuis peu que les voleurs appartenant à la même bande se secouraient avec un véritable dévoûment, lorsque un ou plusieurs d'entre eux venaient à tomber dans les mains de l'autorité. Les éclaireurs de la bande sont si vigilans et si adroits, qu'il en est qui ont réussi à faire parvenir de l'argent à leurs camarades arrêtés, jusque dans le corpsde-garde, où ils avaient été provisoirement déposés. Lorsque les filous rentrent la nuit dans les garnis qu'ils fréquentent habituellement, ils se targuent avec effronterie de leur habileté et dépensent en raison du butin qu'ils ont fait. La mère et les logeurs se réjouissent avec eux de leurs exploits. Ces bandits s'abattent quelquefois dans leurs repaires par troupes comme des oiseaux de proie et font retentir
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le taudis des bruyans éclats de leur gaîté. Le quartier Saint-Honoré est l'asile favori de cette espèce de voleurs, parce qu'il est à proximité des spectacles et des lieux les plus animés de la capitale. Les autres catégories , celles qui habitent les quartiers de la Cité et des Arcis s'entourent de plus de circonspection et de mystère, à cause de la nature de leurs crimes qui est ordinairement plus grave.
Au surplus, les voleurs sont d'autant plus audacieux dans un pays libre comme le nôtre, que les lois y sont mieux observées . Ils savent qu'ils s'exposent à être frappés par ces lois, en outrepassant les limites qu'elles ont posées, mais ils savent aussi que les agens de la force publique ne peuvent se mouvoir contre eux que suivant des règles fixes qui leur laissent par cela même beaucoup de latitude pour l'exercice du vol. Voilà pourquoi ils se plaisent quelquefois à braver ces agens par des défis, se portant forts de mettre leur vigilance en défaut dans telle ou telle occasion donnée.
Les mœurs des voleuses ne diffèrent de celles des voleurs qu'à certains égards. Cette différence se rattache aux habitudes même de leur sexe. A part cela, elles ont des logeurs communs, elles parlent le même argot, et gravitent, pour ainsi dire, autour d'eux, comme apprêteuses ou comme espionnes, à moins