DEVOIRS DE L'OUVRIER ENVERS L'ENTREPRENEUR
partial, si j'omettais de retracer également les obligations que la qualité de ces derniers leur impose envers les maîtres qui les emploient.
L'ouvrier doit non-seulement respect et obéissance à l'entrepreneur, mais il lui doit en outre du dévoûment. Quand on s'engage à aider de son travail le chef d'une industrie, on manque à ses engagemens, du moment que l'on s'écarte des règles de l'établissement auquel on appartient : ces règles forment la loi des parties contractantes et assurent la marche des affaires. Un des reproches les plus communs et les plus fondés que les maîtres adressent aux ouvriers , consiste dans leur inexactitude. Il est des professions , celle par exemple de serrurier mécanicien, où l'ouvrier habitué à un fort salaire qui excède quelquefois six francs par jour, ne se fait pas scrupule de chômer trois jours de la semaine sur six, et de mettre l'entrepreneur dans l'impossibilité de satisfaire aux commandes qu'il a reçues. Cette désertion qui est souvent l'effet de l'indifférence et qui est plus souvent encore celui de la légèreté et des séductions du cabaret, paralyse momentanément l'action de l'industrie, et jette dans ses opérations une incertitude et un trouble qui nuisent essentiellement à l'activité et au mouvement régulier du travail. Dans les autres professions lesab-
DE L'INFLUENCE DES FACTIONS SUR LES OUVRIERS. 'ÔfjC)
sences non autorisées ne sont pas aussi longues, mais elles se renouvellent aussi fréquemment, excepté dans les établissemens soumis à desréglemens écrits, et bien disciplinés.
Ce n'est pas en persévérant dans de semblables habitudes que l'ouvrier gagnera la confiance de l'entrepreneur, qu'il se conciliera sa bienveillance et sa protection. Des airs d'indépendance peuvent flatter un moment celui qui les affecte ; mais ce mouvement de vanité ne procure qu'une satisfaction passagère. Il entraîne tôt ou tard des conséquences fâcheuses, en plaçant l'ouvrier qui a la faiblesse d'agir ainsi parmi cette tourbe de travailleurs sans consistance ni racine, qui roule incessamment d'atelier en atelier, incapable de se fixer nulle part.
Un des reproches les plus graves dirigés contre les ouvriers autant par les entrepreneurs que par la société, se rapporte à la facilité déplorable avec laquelle ils sont disposés à prêter l'oreille aux paroles fallacieuses et enivrantes des factions. Quelque faible que soit le nombre de ceux qui cèdent à l'influence de ces paroles , il n'est pas inutile de faire voir , combien l'ouvrier doit se tenir en garde contre les suggestions de l'ambition et de l'intrigue qui sont les ressorts ordinaires des factions.
;Le propre de celles-ci est d'agir dans l'ombre, de
35o de l'influence des factions sur les ouvriers.
s'envelopper de ténèbres et d'opposer avec perfidie la condition modeste , pénible et quelquefois malheureuse de l'ouvrier à la condition des classes aisées, condition où le superflu n'est pas rare, sans doute, mais où le bien-être, dans ses gradations infinies, offre des disparates non moins frappantes que dans les classes infimes. Ce contraste, qui a toujours été l'arme la plus redoutable des factieux, est pourtant inhérent à la civilisation elle-même ; il se fait remarquer chez les peuples de l'antiquité aussi bien que chez les peuples modernes ; mais il n'en est pas moins poignant pour l'homme pauvre et laborieux, parce qu'il lui montre à découvert l'exiguïté de son existence, et qu'il agit fortement surson imagination prompte à s'aigrir de tout ce qui réveille en lui le sentiment de son infériorité.
De là vient que les sociétés secrètes comptent toujours dans leur sein, un grand nombre d'ouvriers qui en forment le noyau et la force , et que ceux pour qui le pouvoir social semble avoir été institué d'une manière plus particulière, en deviennent les ennemis et conspirent sa ruine , comme s'il était l'auteur de leurs misères et un obstacle à l'amélioration de leur sort.
En examinant successivement les conditions diverses de la société, on ne peut s'empêcher de re-
connaître à chaque pas les inégalités qui servent de texte habituel aux prédications révolutionnaires des hommes de faction; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que la classe la plus nombreuse et la plus dépendante de son salaire offre dans son propre sein les mêmes variétés de fortune qui la blessent et l'affligent, en portant ses regards sur les classes intermédiaires et supérieures, Parcourez une à une toutes les professions industrielles et autres, vous n'y verrez que des différences calculées sur la valeur personnelle du travailleur. Ces différences, quelles qu'elles soient, se résument toujours dans le salaire, qui en est la représentation vraie et nécessaire; Au lieu de poser le manœuvre, l'ouvrier, le sous-chef, le chef-ouvrier, face à face avec ce que les novateurs appellent la bourgeoisie ou les privilégiés, changez les termes de la comparaison, rapprochez entre eux ceux-là même qu'on nous présente comme des membres déshérités de la société , et vous rencontrerez du plus et du moins, des élémens qui n'ont entre eux aucune ressemblance, en un mot, des inégalités correspondant chacune à des capacités et à des salaires différens.
Ainsi, l'état de la société est essentiellement divers : c'est un assemblage d'individus ou de groupes appelés familles, dont les moyens d'existence ou de
fortune tiennent aux acquisitions propres de chacun ou à des patrimoines qui leur sont échus par la voie de l'hérédité. Les moyens d'acquérir inscrits dans nos codes, et à la tête desquels figure le travail, ont été créés ou perfectionnés par le génie des législateurs les plus célèbres ; ils reposent sur l'équité naturelle. Quelle règle plus inviolable pourrait -on substituer à l'équité? Nos lois civiles et politiques ouvrent à tous toutes les carrières; elles ont pour principe la concurrence universelle , parce qu'en effet, le principe de la concurrence est celui qui est le plus conforme aux notions de la justice, et qu'il favorise le plus les -progrès d'un grand peuple dans la carrière des améliorations. Il est vrai que, dans la lutte pacifique et incessante des intérêts sociaux, l'enjeu de tous n'est pas le même, que le pauvre n'a pas, en général, les mêmes chances de succès que le riche; mais l'intelligence est donnée par la nature à l'un comme à l'autre, et celle du premier l'emporte bien souvent sur celle du second. Or, qui ne sait combien une forte intelligence est puissante chez l'homme, alors même qu'il se trouve dépourvu de toute fortune. Elle est un moven de crédit, une mise toute prête pour aider et féconder le capital; elle entre comme un élément nécessaire dans presque toutes les associations, et elle fait participer celui
qui en est doué aux profits résultant des opéralions de l'industrie. Aujourd'hui plus que jamais l'intelligence est une valeur réelle , une valeur susceptible d'un immense développement, puisque l'instruction gratuite est offerte par la société aux adultes non moins qu'aux enfans des classes laborieuses, et qu'elle rend accessibles à chacun tous les genres de travail. Les avenues de la concurrence ne sont donc pas fermées , ainsi qu'affectent de le dire les novateurs , aux prolétaires ou aux manouvriers p ar les 'privilégiés; au contraire, elles sont ouvertes à tout venant, et jusqu'à présent, s'il y a tiédeur pour l'instruction populaire , ce n'est pas dans les privilégiés qui l'ont fondée , mais dans les masses , qui probablement n'en comprennent pas encore l'utilité et l'importance.
INbn-seulement la société , que l'on prétend entachée de monopole et de privilège, a mis à la portée de tous les moyens de parvenir à la propriété mobilière, mais par l'égalité des partages, elle a morcelé la terre de manière que le simple ouvrier, de même que le journalier des campagnes, peut, par son travail et son économie , prendre rang parmi les propriétaires fonciers. Beaucoup d'ouvriers ambitionnent ce titre; ils préfèrent un petit coin de terre à un capital, et ce mode de placement s'étendrait sans i. a3
nul doute de plus en plus , si , par un fâcheux préjugé , plusieurs d'entre eux ne trouvaient prudent de dissimuler leurs faibles ressources, de peur d'avoir à subir une diminution de salaire de la part de leurs maîtres.
La constitution sociale de la France , écrite dans la Charte de i83o et dans les lois qui en ont réalisé les promesses, est aussi libérale, aussi populaire qu'aucune de celles que les factions voudraient lui imposer par la sédition et le meurtre. Elle est, par l'étendue et la sagesse de ses concessions , plus favorable aux intérêts du peuple que la constitution d'une époque célèbre (i), constitution tant préconisée par certaines opinions, et réputée néanmoins impraticable par ceux-là même qui en avaient voté l'adoption ; quoi qu'on ait pu dire des motifs qui ont déterminé la majorité de la convention à reculer devant son propre ouvrage, toujours est-il que les bases politiques et administratives de cette constitution sont, en général, contraires aux véritables principes de gouvernement, à ceux que l'expérience et le temps ont consacrés. La divisibilité et l'égalisation des avantages sociaux , ces grandes et précieuses conquêtes de la révolution de 1789, n'ont pris une assiette solide et durable qu'à dater du
(1) Celle du 24 juin i793«
consulat et de l'empire ; la restauration , malgré sa mauvaise grâce,, et le gouvernement de Juillet, malgré ses tourmentes, ont amélioré et cimenté l'édifice glorieusement commencé par la constituante. Cet édifice est désormais inébranlable , parce qu'il répond aux besoins patriotiques et éclairés de la société actuelle.
Quant à la souveraineté populaire de 1 793, il suffit de l'avoir vue fonctionner dans les clubs et dans les sections ou dans l'histoire pour se convaincre de l'impossibilité de concilier l'ordre et le travail avec une semblable souveraineté. On conçoit qu'elle puisse être rêvée par l'imagination exaltée d'un démagogue, qu'elle puisse trouver place dans la tête d'un dramaturge, mais on ne conçoit pas qu'un grand peuple ait été bouleversé et terrifié par les excès des factions au point d'en être venu à subir une aussi amère dérision, un aussi sanglant outrage.
La souveraineté déléguée est la seule qui convienne à un peuple jaloux de la possession et de la jouissance sagement limitée des droits attachés à la qualité de citoyen. Cette souveraineté est exercée à divers titres par tous les Français, dans les bornés fixées par la charte de i83o et par les lois organiques intervenues pour la compléter. Ces lois dont plusieurs sont taxées d'insuffisance, sous le rapport po-
litique ne sont pas irrévocables; l'extension des droits électoraux qu'elles accordent est une question de temps. C'est par la discussion et la prudence et non par des actes coupables de violence qu'on arrivera pas à pas à la solution de cette question si épineuse. D'ailleurs, à juger de l'avenir par le passé, il est douteux, que des travailleurs à la journée, si jamais cette classe de citoyens est appelée à l'exercice du droit électoral, fussent plus empressés d'user de ce droit que les électeurs actuels les moins imposés , dont l'incurie n'est pas faite à coup sûr pour convaincre le législateur de la nécessité d'agrandir le cercle électoral, en dehors des capacités.
Je crois que le peuple a plus besoin de trouver dans la classe aisée des députés qui fassent ses affaires que de les faire lui-même. Les affaires publiques ne sont pas à la portée de tous les esprits. Ceux-là même qui se sont posés dans les chambres et ailleurs, comme les avocats les plus dévoués des intérêts populaires, seraient bien embarrassés, si on les mettait en demeure de sortir des généralités où ils se sont retranchés jusqu'ici à l'égard de ces intérêts, pour formuler des projets de loi ou des systèmes susceptibles d'une application positive. Un des travers de notre temps est de céder trop aisément au fracas de paroles de certains hommes politiques,
et d'être toujours enclin à soupçonner dans les actes et dans les pensées du pouvoir des projets liberticides, et je ne sais quelles autres chimères, au lieu de se montrer sévère et inexorable envers les abus journaliers, les abus réels qui sont reprochables aux meilleurs gouvernemens, et dont le chef de l'état ne peut qu'encourager la poursuite et favoriser la répression.
En définitive, pour me résumer sur la question du salaire, et pour mettre fin à une digression politique dont je me serais bien passé si je ne l'avais jugée nécessaire au développement complet de ma démonstration , j'ai l'intime conviction que l'exercice des droits politiques attribué aux ouvriers , ne changerait rien à leur situation; qu'il ne serait digne d être pris en considération que dans le cas où des plans de réforme sociale, débattus paisiblement par des hommes habiles devant l'opinion publique et approuvés par elle , rencontreraient une résistance intéressée et systématique dans la législature, hypothèse pleine de trop de hasards et de trop de péril, pour avoir, dans aucun temps, la moindre vraisemblance.
L'amélioration du sort de l'ouvrier dépend en grande partie de sa propre volonté. Avant de demander la régénération du riche, qu'il commence
par se régénérer lui-même ; en se montrant économe , sobre, tempérant, il aura fait la moitié du chemin. La Providence a voulu que nous eussions besoin les uns des autres , et cette loi est particulière au riche non moins qu'au pauvre. La position de l'ouvrier est précaire et dépendante; qu'il ne craigne donc point de faire les premiers pas auprès de l'entrepreneur. Malgré les mauvais conseils de l'amour-propre et d'une vieille défiance, l'ouvrier et l'entrepreneur sont assujétis par la nature respective de leur position à une solidarité commune. Or, cette solidarité ne peut se former que par le dévoûment d'une part et le patronage de l'autre. Nous avons engagé les entrepreneurs à chercher un appui et une garantie pour le succès de leurs opérations dans la bienveillance et la protection qu'ils témoigneraient aux ouvriers, leurs collaborateurs, c'est à ceux-ci à mériter les bienfaits du patronage par une bonne conduite soutenue et par un dévoûment vrai aux intérêts des chefs d'industrie avec lesquels ils auront pris des engagemens de travail.
ENCOURAG. A DONNER A TOUTES LES INDUSTRIES- 35a.