APPROPRIÉE AU REGIME DE L\ SÉPARATION
par les encouragemens de M. le préfet de police , et le concours éclairé du directeur (2) , a essayé , dans les étages occupés par les enfans mis en cellule, d'une méthode d'enseignement dont l'objet est d'apprendre à ceux-ci, par une seule et même dictée, l'écriture, h lecture, et les règles générales de la grammaire. Le surveillant de chaque corridor, qui, d'après le projet de l'auteur de la méthode, doit être chargé de la dictée, se placerait, ainsi que le fait à présent l'instituteur, à l'une des extrémités du corridor, et procéderait à cette dictée d'une voix forte, sans être vu des élèves : un corridor renferme trente-quatre détenus. Ayant assisté à l'un des premiers essais exécutés par l'instituteur, je me trouveà portée de rendre compte de l'application de sa méthode. Le cours est divisé en quatre classes, selon la force relative des élèves; avant de commencer la dictée d'une classe, l'instituteur en désigne à haute voix le numéro , afin que les détenus qui en font partie puissent s'apprêter à écrire. Un instant après, la dictée commence, et le modèle sur lequel elle roule se compose de deux à trois mots. Ce modèle se trouve placé , dans la cellule, sous les yeux de l'enfant, qui peut ainsi suivre des yeux, avec facilité , l'ordre et la configuration des lettres com-
(i) M. BouloD.
346 TTOUVÈIXE MÉTHODE D^INSTRUCTION lËUSUENTATRE
posant chacun des mots qui font Tobjet de la dictée. Celle-ci ne dure que cinq minutes; l'attention de chaque classe est ainsi éveillée successivement par Finstituteur, qui désigne celle-ci par son numéro, et commence, après une petite pause, la dictée des mots écrits sur le modèle qui lui est propre. La dictée des quatre classes peut s'effectuer de la sorte en vingt minutes. La voix de l'instituteur parvient, dans chaque corridor, aux élèves, au moyen du guichet pratiqué dans la porte de la cellule, et d'une petite ouverture grillagée, située au-dessus de cette porte et destinée à donner passage à la chaleur jiroduite par le calorifère durant les mois
d'hiver.
L'auteur de la méthode a calculé qu'avec des
surveillans sachant lire et écrire, et façonnés par lui au mode d'enseignement qu'elle comporte , le cours pourrait commencer et finir , au même instant , à chaque étage (il y en a trois), eu raison de la distribution des corridors, qui sont attenans et correspondent les uns aux autres. Lorsque l'exercice des quatre classes serait terminé, le surveillant vérifierait la pièce d'écriture de chaque élève commis à sa
^ garde , en lui faisant voir rapidement les fautes qu'elle contiendrait, et en l'invitant à se conformer
. à son modèle.
APPROPRnSfi AU KÉGIME DE LA SlÊPARATIOIT. 347
L'opéralion du corrigé, ou plutôt de la vérification des devoirs des enfans d'un corridor, n'exige guère plus de trente minutes, ce qui fait, à-peuprès, une minute par enfant, puisqu'il y a trentequatre détenus dans un corridor- Au surveillant qui opérerait cette inspection rapide et préliminaire, succéderait l'instituteur, auquel il faudrait nécessairement adjoindre un aide qui serait sous-instituteur. Ceux-ci se partageraient la révision définitive des devoirs de tous les élèves. En admettant qu'ils fussent obligés d'employer trois quarts d'heure par corridor, pour leur révision, ils pourraient inspecter chacun un étage de six corridors, habités par deux cent quatre élèves, dans quatre heures et demie. Le troisième étage ne contenant que quatorze détenus par corridor, au lieu de trente-quatre , l'effectif de cet étage est en totalité de quatre-vingt-quatre enfans ; ce nombre, ajouté à la population réunie des deux premiers étages qui s'élève à quatre cent huit enfans, donnerait pour tout le pénitencier un effectif de quatre cent quatre-vingt-douze enfans , huit de moins que le nombre de cinq cents posé par nous hypolhétiquement. Mais l'effectif de quatre cent quatre-vingt-douze détenus, serait lui-même réductible ; car, dans toute maison de force ou de correction, il y a des malades^ il y a des détenus en
348 NOUVELLE MÉTHODE d'iNSTHUCTIOIT ÉLÉMENTAIRE
punition , et Ton pourrait évaluer le nombre total de ces deux catégories à une vingtaine environ , ce qui ferait descendre le chiffre de quatre cent quatre-vingt-douze à quatre cent soixante-douze. Ce nombre, comparé aux quatre cent huit détenus des deux premiers étages, offrirait en plus soixantequatre enfans dont les devoirs seraient à vérifier. Or, en partageant cette vérification entre les deux instituteurs, et en leur donnant à chacun quarantecinq minutes pour trente-deux enfans, le corrigé des devoirs de tout le pénitencier serait effectué en six heures.
Du reste, chaque instituteur pourrait aisément faire son corrigé dans le courant de la journée, aux heures qui lui conviendraient, pendant que le détenu serait occupé de sa tâche industrielle, et sans le détourner d'une manière sensible de cette tâche. L'élève écouterait ses observations et ses avis, en travaillant, et, en tout cas, s'il dérobait quelques minutes à l'entrepreneur des travaux, il lui serait aisé de réparer le temps perdu.
La méthode élémentaire que nous venons d'analyser se prête à toutes les combinaisons , et si l'administration obtient les fonds nécessaires pour rétribuer un sous-instituteur, la certittide] et l'utilité de son application demeurent incontestables. Bien
APPROPRIEE AU REGIME DE LA SEPARATfON. 349
que le calcul ne soit pas compris parmi les matières enseignées suivant la nouvelle méthode, on ne doute pas qu'elle ne puisse s'appliquer à cette partie de Finstruction élémentaire. Du reste, M. Du Villars, son auteur, se propose d'en expliquer les règles et les procédés dans un traité qu'il rendra public.
L'instruction morale et religieuse peut s'adresser dans le système de la réclusion séparée à un certain nombre de jeunes détenus répandus sur un espace déterminé, tel qu'un corridor, par exemple, ou à chaque individu isolément. Si l'exhortation est individuelle, le ministre de la religion n'est astreint à aucune préparation. Il converse de cœur avec l'enfant dont la direction morale lui est confiée, et dans ces courts momens, tout peut agir avec force sur l'esprit du détenu : un mot, un regard, un serrement de main. Si, au contraire, il est question d'instruire collectivement le petit troupeau enfermé dans les cellules, le prêtre doit employer la prédication, mais une prédication sans apprêt, simple, tendre, nourrie de vérités morales et religieuses. C'est alors qu'il peut parler avec à propos et avec fruit de la sainteté du devoir, de l'utilité du travail , de l'excellence de l'esprit d'ordre. C'est pour avoir ignoré le prix de ces vertus, ou pour n'en avoir pas tenu
35o INSTRUCTION MORALE ET RELIGIEUSE.
compte, que ses jeunes auditeurs ont été conduits d'égareraens en égareniens dans ce lieu d'expiation et de réforme, où ils sont appelés à recommencer une vie nouvelle qui les rende digne de rentrer dans la société et de gagner son estime. Ce langage, relevé par des sentimens religieux , et tenu à des epfans réunis, sans se connaître, dans une même infortune, produirait sur eux une vive impression.
Je n ai parlé que d'un prêtre, parce que j'avais en vue principalement l'aumônier de la maison, mais il est sensible qu'un seul prêtre, de quelque zèle qu'il fût d'ailleurs animé, serait au-dessous de la mission de réforme qui lui aurait été confiée, s'il ne trouvait un appui suffisant dans le concours de prêtres externes appelés à partager le fardeau de son pénible ministère^ En revenant donc au pénitencier que je me suis proposé pour sujet d'étude et qui cpui^pr^od $ix divisions, il serait nécessaire f'fifin de doniiçr un développement large et complet à l'instruction morale et religieuse, d'adjoindre à l'aumôpier au moins deux ecclésiastiques délégués par M. l'arche vêqqe , lesquels ne seraient point soumis au premieri quant à l'exercice de leurs fonctions, mais à l'autorité supérieure qui les aurait commis et à celle du directeur de la maison. L'aumônier demeurerait, en tous cas, chargé de l'administration des sacremens et de la
TKSTRUGTIOîT MORALE ET RFLTGITOSIS. 35 1
direction reli^ieqse , soit des malades , ^oit de3 enfans mis au cachot. J'expose ces vues avec d'autant plus de confiance, qu'elles paraissent être celles de l'administration elle-même.
On s'est demandé si les enfans devraient assister à la messe le dimanche, dans la chapelle de l'établissement , ou si l'on se contenterait de leur lire la messe dans chaque corridor, en exigeant d'eux qu'ils l'entendissent à genoux. Cette question n'est pas san$ importance , si l'on considère l'influence que sa solution peut exercer sur le sort du système de l'isolement-
La célébration de la messe étant le signe^distinctif de la religion catholique , il est tout simple que l'administration prenne en considération cette partial essentielle du service divin , en construisant de nouvelles niaisons de force selon le principe de Vemprisonneraenl séparé. Bien ne l'empêche, en efcfet, d'ajuster ses constructions de manière à sati$h foire aux exigences du culte catholique à cet égard^ puisqu'elle est libre de donner à ses pl^ns telle ou telle direction , telle ou telle forme. Mais, cette li^ berté cesse du moment que l'administration esîÇ commandée par la distribution intérieure d'une maison déjà existante et de nature à servir en son entier à l'application du principe dont il s'agit. Le
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pénitencier des jeunes détenus , à Paris, est dans ce cas : il renferme, nous l'avons dit, une grande quantité de cellules qu'on peut augmenter encore , et il est desservi par une chapelle qui a été fréquentée par les enfans tout le temps qu'ils ont vécu en communauté, et où se rendent encore à présent ceux qui ne sont pas assujettis entièrement au régime claustral. Toutefois, on sent que ce régime serait enfreint périodiquement, si par égard pour des considérations religieuses plus orthodoxes qu'utiles, on réunissait tous les dimanches dans la chapelle, afin de leur faire entendre la messe, les enfans complètement isolés.
La difficulté de concilier les formes extérieures du culte avec l'unité du principe de la séparation cellulaire, s'est présentée dans les pays protestans, avant de se montrer dans les pays catholiques. En Angleterre, on a eu l'idée ingénieuse de construire des chapelles cellulaires où les détenus verraient le ministre sans qu'il leur fût possible de se voir entre eux, et afin que le passage de la cellule d'habitation à la chapelle, pût s'exécuter sans dommage pour la discipline, on a proposé de couvrir la tête de chaque détenu d'un capuchon (i); à Faide de ce dégaisementy le cellulage me paraîtrait inutile à la cha-
(i) Rapport de M. Moreau- Christophe, déjà cité p. 77.
llfSTRUCTION MORALE KT RELIGIEUSE. 353
pelie. Des compartimens suffiraient ainsi que Fa imaginé le lieutenant John Sibly, gouverneur de la maison de correction de Brixton (i).S'il fallait donc> par un motif de pure forme religieuse , réunir les détenus à la chapelle , le dimanche, ce qui serait plus fertile en inconvéniens qu^en avantages, j'inclinerais pour une chapelle à compartimens, attendu qu'elle serait moins coûteuse qu'une chapelle cellulaire, et pour l'usage rigoureux du capuchon.
Mais, pourquoi adopter un semblable parti, chez nous, lorsque la position du détenu cellule réclame une exception et que cette exception est justifiée par les pratiques de l'église catholique elle-même dans des cas analogues. En effet, ne sait-on pas, que les malades , les infirmes et eu général tous ceux qui par suite d'une cause indépendante de leur volonté, sont dans l'impossibilité physique de participer aux cérémonies du culte, ont la faculté d'accomplir leurs devoirs religieux par la lecture qu'on leur fait ou qu'ils font eux-mêmes de la messe. Or, les individus composant la classe dangereuse et détenus pour leurs méfaits, à titre de peine, ne sont-ils pas de véritables malades. La similitude n'est-elle pas exacte surtout à l'égard des enfans du pauvre qui débutent
(i) Rapport de M. Moreau-Cbrîstophe, déjà cité, p. 76.