‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villesChapitre 82 sur 93 · APPLIQUÉ AUX LIBÉRÉS ADULTES · texte numérisé non relu

APPLIQUÉ AUX LIBÉRÉS ADULTES

motifs , et sous prétexte de venir demander du travail, il en est plus d'un qui ne serait attiré que par l'espoir d'ourdir quelque mauvaise trame avec d'anciens camarades de captivité y ou de profiter de la connaissance qu'il aurait faite de libérés amenés par des intentions honnêtes, pour leur extorquer quelque argent, en les menaçant, quand ils seraient sortis, de divulguer leur ancienne position. Ces lieux de réunion tendraient d'ailleurs, par leur établissement même, à paralyser les effets de la réclusion individuelle, puisqu'ils attireraient les libérés sur un même point au lieu de les isoler, et qu'ils signaleraient ceux-ci les uns aux autres, en dépit d'euxmêmes, par suite de leur rapprochement inévitable. Il existe, en matière de police, un principe plein de sagesse : c'est d'éviter autant que possible toute mesure qui aurait pour effet de rapprocher les uns des autres les gens vicieux ou les malfaiteurs. Si la nécessité oblige quelquefois de déroger à ce principe, quant aux vicieux, ce que Ton fait pour les prostituées, qui se trouvent toujours en assez grand nombre dans les dispensaires, il n'y a pas les mêmes raisons de tolérance à l'égard des libérés qui peuvent être dangereux, en même temps que vicieux. On sait tout le mal qu'a produit l'usage établi sous la restauration, de soumettre périodiquement cette classe II. 3o

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d*indiyidus , à des comparutions à jour fixe, devant le chef de la police de sûreté. Ces comparutions donnant lieu à des groupes assez nombreux , il s'ensuivait que les libérés laborieux et rangés étaient exposés pendant plusieurs heures d'attente, aux excitations de toutes les mauvaises passions qui fermentaient dans le cœur des malfaiteurs endurcis. Heureus'ement, cette mesure pernicieuse^ qui offre, du reste, un nouvel argument contre le maintien de la surveillance, ne tarda pas à être supprimée. J'ai cru devoir là rappeler ici , pour éclairer, autant que possible , la question de rétablissement des sociétés de patronage, en faveur, des libérés adultes.

J'ajouterai une autre considération. Que ferait la société de placement, si un ouvrier pur de toute condamnation judiciaire, se présentait devant elle dahs un moment de crise , de chômage , ou dans toute autre circonstance pour t'éclamer son appui? Elle répondrait naturellement , que l'objet de son institution ne lui permet pas de s'occuper d'autres personnes que de condamnés libérés. L'ouvrier, en entendant cette réponse , s'indignerait de ce qu'on le jugeât moins digne de protection que des repris de justice, et il irait déblatérant contre les honnêtes philanthropes qui l'auraient éconduit, sans songer que ceux-ci ne pourraient suffire à leur tâche, s'il leur

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fallait soigner les intérêts de toutes les classes dWvriers.

Un magistrat éminent , qui a marqué son passage à la préfecture de police par plus d'une amélioration dans les mœurs, eut à lutter contre un inconvénient analogue, après avoir fondé , rue de Loursine , il y a dix ans, une maison de refuge et de travail, en faveur des malheureux réduits à la mendicité. Aux époques de chômage, il se trouva des individus, qui, croyant que la maison de refuge recueillait sans distinction , tous les pauvres manquant d'oU«* vrage , vinrent y réclamer du travail , mais ils furent refusés, sur le motif qu'ils ne se livraient pas à la mendicité. Blessés autant que surpris de la cause d'un pareil refus , ils exprimèrent tout haut, et avec amertume, leur mécontentement de ce que la prévoyance de l'autorité ou de la philanthropie , ne M fût arrêtée que sur les mendians, lorsque tant de pauvres ouvriers, répugnant par fierté à suivre leur exemple, n'en étaient pas moins dignes d'intérêt et d'assistance.

Le successeur de celui qui avait créé cet établissement , frappé de ce qu'il y avait de contradictoire, entre le but du fondateur, qui était d'extirper U mendicité et les conséquences que nous venons de

gnaler, jugea prudent de faire fermer la maison

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de la rue de Lonrsine , de peur qu'elle n'excitât à la mendicité au lieu de servir à l'éteindre y et les bons esprits applaudirent à cette mesure. £n toutes choses, a dit le sage, il faut considérer la un. Il est beau sans doute de &ire du bien ; mais ce bien doit être étudié dans ses résultats, et si en profitant à quelques-uns, il est dommageable à la moralité publique, il va contre son but fondamental, qui est de favoriser les bonnes mœurs. Craignons que l'institution des sociétés de placement, ne jette dans le cœur de l'ouvrier un doute fatal , sur les avantages de l'intégrité et de l'honneur; craignons, qu'après avoir ôté une nouvelle issue à la mendicité, en supprimant courageusement l'œuvre charitable d'un magistrat éclairé, on ne fasse du sort du libéré , un objet d'envie pour l'ouvrier , en le confiant aux soins de sociétés de patronage.

On nous objectera que ces sociétés ont été préconisées par nous, à propos de la réforme des jeunes libérés, et que si elles produisent d'utiles résultats dans ce cas, elles pourraient en produire dans l'autre.

Nous pensons, au contraire, qu'il ne serait pas judicieux de conclure d'un cas à l'autre* En effet, remarquez que, là, il s'agit d'enfans, et qu'ici, il est question d'hommes faits. Les jeunes libérés sont

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exposés en sortant de la maison de discipline ^ à toutes sortes de pièges; ils ont à se défier, même de leurs parens , qui ne sont pas quelquefois les moins prompts à dissiper, en boissons ou en ripailles, le faible pécule qu'ils ont amassé durant leur captivité. Il est donc tout naturel que des personnes bienfaisantes se chargent de guider leur inexpérience. D'un autre côté , beaucoup de ces en&ns n'ayant ni père ni mère, ou étant rébutés par eux , il faut bien que la charité vienne à leur secours , lors surtout que les parens sont dans la détresse , ce qui n'arrive que trop souvent. Les Ubérés adultes sont-ils dans la même situation ? Non sans doute ; bien vêtus et nantis d'une somme d'argent qui peut les mettre à l'abri du besoin pendant quelque temps , ils n'auront qu'à écouter les conseils de leur propre raison , pour se préserver des mauvais exemples et pour se livrer au travail qui ne leur manquera pas, s'ils veulent bien le chercher.

Je ne prétends pas que l'assistance prêtée aux jeunes libérés par les sociétés de patronage, soit exempte d'inconvénient. Elle pourrait, si elle n'était pas mesurée et circonspecte , avoir pour effet d'encourager les mauvais parens, à jeter leurs enfans sur le pavé, pour les fisiire recueillir, élever et patroner aux dépens de la charité publique. Aussi^ quel

^nO COLONIES FORCEES;

que soit le mode de détention que Ton adopte, en définitive pour les jeunes délinquans, serais-je porté à demander, que les liens de la discipline y dans les maisons de réforme affectées à cette classe de détenus fussent plus resserrés. Il faudrait^ sans rien outrer, imposer au régime de ces établissemens y une sévérité telle, que les parens ne fussent pas conduits par ce régime, à considérer un pénitencier comme un hospice , et encore moins comme une manufacture. Il faudrait surtout , que les enfans le prissent en aversion ; car la meilleure maison de correction est celle que le détenu juge la plus mauvaise. S'il est une œuvre qui demande de l'intelligence et du sang-froid dans Fexercice de la charité , c^est celle du patronage des jeunes Ubérés. L'intérêt qui s'attache à l'enfance malheureuse est si puissant , il pénètre le cœur d'une si douce impression , qu'on a besoin de toute sa raison pour respecter la limite que l'intérêt public commande de ne pas franchir. Parmi les écrivains qui ont porté leurs méditations sur le sort des condamnés libérés, il en est qui ont cru trouver un moyen sûr de délivrer la société des craintes, que leur présence lui cause, en créant des colonies agricoles. L'idée de fonder des colonies forcées pour y recevoir les condamnés , soit pendant le cours de leurs peines, soit après leur émancipa-

lion , a toujours été accueillie avec faveur , parce qu'elle plaît au cœur et à l'imagination , en même temps qu'elle a pour objet de purger la société de ses élémens les plus dangereux.

Les partisans de ce moyen de réforme ont vu , dans les condamnés et dans les libérés , des malheu"» reux plutôt que des hommes pervers. Ils n'ont pas réfléchi que le malfaiteur de profession ne recherche que l'oisiveté , et n'est sensible qu'aux jouissances faciles et capables d'émouvoir fortement les sens, La condition de planteur sur des terres lointaines , peut avoir de l'attrait pour le pauvre cultivateur obligé de se livrer incessamment à de rudes travaux ^ dans le domaine d'autrui , sans autre profit qu'un faible salaire à peine suffisant pour subvenir à ses besoins. Les regrets qui accompagnent d'ordinaire l'expatriation se trouveront chez lui adoucis et balancés parla perspective des charmes de la propriété , et d'un avenir indépendant. De plus , si le lieu de son exploitation est une terre inculte , et qui exige, pour être mise en valeur, un défrichement pénible , il ne reculera pas devant les difficultés^ parce qu^il pourra s'en rendre compte et en calculer le terme avec connaissance de causé. Mais comment espérer qu'un homme étranger aux travaux de la terre, inhabile à manier les instrumens

^^2 COLONIES forcées;

qui servent à sa culture; comment espérer que cet homme , nourri depuis son enfance dans le tumulte des grandes villes, et livré de bonne heure aux hasards d'une vie vagabonde et désordonnée , appréciera le calme et la simplicité de la vie des champs , et supportera aisément la rudesse des travaux agricoles !

Ces raisons et d'autres considérations qui militent contre l'application aux condamnés et aux libérés du système colonial, n'ont pas détourné l'Angleterre de transporter ses convicts dans la Nouvelle-Galles du Sud, et ceux qui connaissent l'histoire de Botany- Bay savent quelle a été l'inefficacité de cette mesure (i). Les faits ont démontré que, si les établissemens coloniaux fondés par les Anglais dans l'Australie pour y rejeter l'écume de leur population, ont acquis quelque consistance par les soins du gouvernement britannique, ils la doivent, non pas à la réforme des déportés, mais à l'activité et à la bonne conduite des émigrans libres. L'énergie morale de ceux-ci a neutralisé ou, du moins, considérablement affaibli l'influence corruptrice des convicts qui habitent le pays conjointement avec eux. Les enquêtes faites par les soins du gouvernement bri^

(i) Histoire de Boeany''BaY, par M. de la Pilorgerie , Paris (i836).

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