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CONCLUSION ET RÉPONSES AU PROGRAMME DE L’ACADÉMIE

Nous avons exposé à l’Académie le tableau rapide et sincère de la situation des classes ouvrières dans les centres industriels qu’elle nous a chargé d’explorer. Le moment est venu de résumer nos observations , sous forme de réponses aux questions du programme rédigé en son nom. Ces questions sont au nombre de sept :

1° Rechercher quelle est l’éducation physique et morale des enfants d’ouvriers ;

2° Quelle est sur les mœurs et le bien-être des ouvriers [l’influence de la vie de famille , de l’esprit religieux et des lectures auxquelles ils se livrent habituellement ;

3° Quel est l’effet des diverses professions

sur la santé et le caractère des populations ouvrières ;

4° Quelles sont les causes économiques auxquelles on doit attribuer le malaise de ces populations /et si ces causes sont différentes pour les populations manufacturières et pour les populations agricoles ;

5° Quelles sont les industries les plus exposées aux chômages, et les causes habituelles de ces chômages ;

G 0 Si l’association entre ouvriers est un moyen d’améliorer leur sort , et s’il existe des exemples qu’on pourrait utilement imiter;

7° Quels progrès sont survenus depuis vingtcinq ans dans la condition des ouvriers, et quelles ont été les causes de ces progrès?

Nous allons essayer de répondre à chacune de ces questions d’une manière nette et catégorique.

Première question. « Quelle est l’éducation physique et morale des enfants d’ouvriers ? »

Réponse. Cette éducation , dans le vrai sens du mot, n’existe point en France. L’État a fait, depuis la loi du 23 juin 1833, de grands et généreux efforts pour X instruction primaire de la

jeunesse : il a multiplié les écoles , forme des maîtres nombreux et instruits , quelques-uns trop instruits peut-être; il a augmenté le matériel des établissements , soit par des secours départementaux, soit par des subventions communales : mais le grand problème de l’éducation reste encore à résoudre. Dans l’état présent des choses , les enfants d’ouvriers ne reçoivent à l’école qu’une simple instruction élémentaire , presque partout dépourvue d’enseignement moral , et complétée d’une manière trop imparfaite par l’enseignement religieux de la paroisse.

L’instruction elle-même est d’ailleurs trèsinégalement répartie dans les cinq grandes régions que nous avons eu mission de parcourir. Ainsi il existe dans le département de la Seine- Inférieure, 1,156 écoles, auxquelles sont admis 66,500 enfants, dont le tiers gratuitement , et dans 424 de ces écoles , les deux sexes sont encore réunis dans le même local et sous le même maître. La proportion moyenne du nombre des enfants à la population du département est du onzième , et dans la ville même de Rouen , du quinzième. Dans le département du Nord, on

compte près de 1,400 écoles, renfermant un personnel de il 6,000 enfants, dont 50,000 reçoivent l’instruction gratuite. A Lyon, le nombre total est de 46,730 , de six à quatorze ans , pour le département ; à Marseille , pour la ville seule, il est de 15,000 environ sur une population de plus de 180,000 habitants, soit du douzième. A Bordeaux , ainsi que nous l’avons vu , la proportion est du septième. Il résulte de toutes les observations faites dans ces départements et des relevés officiels vérifiés dans plusieurs autres, que partout l’influence du régime manufacturier contribue à détourner les enfants des écoles pour les diriger vers l’atelier, où trop souvent ils sont soumis à la contagion du mauvais exemple et démoralisés pour toute la durée de leur vie.

Ainsi , le premier fait déplorable à constater dans la classe ouvrière, c’est la stérilité des efforts tentés par l’État en faveur de l’instruction d’un grand nombre d’enfants , et son impuissance absolue relativement à l’éducation de tous. Cette stérilité et cette impuissance sont plus marquées dans les villes de fabrique que dans les autres. La plupart des enfants , aban-

donnés dès leurs premiers pas dans la vie , à cause de la détresse ou de l’insouciance de leurs parents, contractent de bonne heure des habitudes de vagabondage et de paresse incurables.

Ils ne vont jamais ni à l’école ni à l’église. Plu- \ sieurs s’exercent à des métiers sans nom , pires que la mendicité môme , et qui détruisent sans retour dans leurs âmes le sentiment de la dignité humaine. Il y en a qui n’ont jamais connu du foyer domestique que la misère et la discorde, et qui, ayant toujours manqué du strict nécessaire , se sont accoutumés à attendre du hasard ou de la charité publique une existence précaire et misérable. Leur constitution débile n’atteste que trop aussi l’insuffisance de leur éducation physique. Conçus dans la souffrance, nés au sein des privations , élevés dans des réduits infects ou sur la voie publique , ces malheureux enfants n’arrivent, pas souvent à la consistance d'homme , et nous avons déjà dit combien il en fallait éliminer à vingt ans des cadres du recrutement de l’armée, pour trouver parmi eux quelques soldats en état de supporter les fatigues du service.

La loi sur le travail des enfants dans les mais

nufactures a eu pour but de remédier à ces maux , mais elle n’est point exécutée. On rencontre encore , dans toutes les fabriques , une foule d’enfants occupés avant l’âge fixé par cette loi , et qui portent des traces non équivoques de cet emploi prématuré. Ce ne sont pas les seuls qui souffrent d’un abus aussi funeste. La loi n’a point atteint ces ateliers de famille, où l’excès du travail dépasse toute mesure , et dans lesquels les enfants entassés , sans air et sans lumière, souffrent des maux cent fois pires que ceux des grandes manufactures , où du moins ils ne manquent ni de jour ni d’espace. Ainsi on a vu dans un canton de l’arrondissement de Cambray (le canton de Clary), presque entièrement voué au travail domestique , la proportion des réformes pour infirmités, faiblesse de constitution ou défaut de taille, excéder celle de l’arrondissement de Lille , si connu par l’influence meurtrière de ses caves. Il est évident que c’est surtout à l’action délétèro des habitations que sont dues les infirmités précoces des enfants et les fléaux de toute espèce qui les déciment (1).

(1) Voici, à ce sujet, un passage décisif, extrait du rap-

Tant que la société n’aura pas trouvé le moyen de garantir l’enfance de cette double attaque sans cesse diri gée contre son développement physique et moral , il ne faut espérer aucune amélioration sérieuse dans le sort des classes ouvrières. Les crèches et les salles d’asile sauvent bien la vie ou la santé à quelques enfants ; mais elles n’exercent qu’une action très-limitée sur

port fait en 1848 à la chambre de commerce de Lille, par l’un de ses membres.

« La dégénérescence de notre population ouvrière, dégénérescence qui frappe si tristement les yeux et le cœur, et qui trouve l’une de ses principales causes, pour ne pas dire la première , dans les conditions inhumaines et immorales du logement des ouvriers, est un reproche vivant auquel notre cité doit avoir à cœur de se soustraire sans retard. Il ne faut plus qu’à côté des titres d’illustration nombreux et si légitimes qu’elle peut revendiquer, se rencontre cette triste renommée qui lui est faite d’être l’un des centres manufacturiers où les conditions de la vie intime et domestique de l’ouvrier sont les plus misérables, les plus incomplètes, les plus aggravantes de la démoralisation. Il faut qu’un remède énergique, efficace, prochain , soit trouvé à ce mal ; et si les indications qui ont été fournies jusqu’ici y sont reconnues inapplicables, que d’autres plans surgissent, que d’autres moyens soient proposés, mais que la question dont il s’agit reste à son rang, et ce rang me paraît 'être l’un des premiers dans l’ordre des améliorations publiques à conquérir. »

la période plus avancée de leur existence, et ces infortunés retombent dans l’abandon précisément à l’âge où il faudrait leur inculquer les éléments les plus indispensables de la morale. Le mal est encore plus grand pour les filles que pour les garçons. Les garçons trouvent quelquefois dans le travail, même excessif, auquel ils se livrent, un remède contre le vice ; mais les filles ne trouvent pas toujours du travail, et elles sont exposées de bonne heure , d’une manière vraiment effrayante, aux ravages de l’oisiveté. L’école est plus nécessaire et plus efficace pour elles que pour les garçons , car elles exercent habituellement, une fois devenues épouses et mères, l’influence prépondérante dans le ménage, et c’est d’elles seules qu’il faut attendre la réforme du foyer domestique dans les populations ouvrières.

Nous avons déjà signalé le principal écueil de l’éducation ; c’est l’absence de leçons de morale, trop souvent celle des bons exemples, et surtout l’oubli complet de l’enfant , quand il approche de l’Age d’homme. On dirait qu’un simple apprentissage de métier suffit à toutes les nécessités de sa carrière. Personne ne lui parle

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plus de religion ni de morale, au moment même où la grande voix du devoir devrait exercer le plus d’empire sur ses passions naissantes. C’est la période critique de l’existence , et peut-être celle où l’intervention bienfaisante et éclairée de la société devrait se faire sentir davantage. L’enfant est abandonné à lui-même à ce moment précis où il avait le plus besoin d’être soutenu : son intelligence , plus accessible aux impressions généreuses, l’est aussi, malheureusement, aux entraînements de l’erreur, et le jeune homme ne succombe trop souvent que parce que la main bienveillante d’un guide s’est retirée de lui. Quand on compare entre eux divers ménages d’ouvriers , vivant du même salaire et chargés du même nombre d’enfants, on est vraiment surpris des trésors de bien-être que renferme la valeur morale des uns et des abîmes de misère ouverts par l’intempérance ou l’immoralité des autres ; on comprend mieux alors l’importance de l’éducation, et on regrette plus vivement' que tous les bons esprits ne conspirent pas en faveur de la seule réforme d’où découleraient toutes les autres, comme d’une source naturelle.

Cette immense question de l’éducation physique et morale des enfants d’ouvriers renferme tout l’avenir de la société actuelle. C’est là qu’il faut porter une main ferme et hardie. Les résultats les plus favorables sont assurés d’avance à quiconque entreprendra cette réforme du gouvernement des âmes, jusqu’ici abandonnée au hasard ou à la pernicieuse influence des partis. Apprendre à lire et à écrire à des enfants, c’est chose utile et sage, sans doute, à condition qu’on ne leur aura pas fourni seulement un instrument de ruine et de perdition, au lieu d’un élément salutaire de perfectionnement moral. Car si les enfants no devaient jamais lire que des journaux incendiaires , ou des livres obscènes , mieux vaudrait cent fois pour eux la vieille et loyale ignorance de leurs pères, mieux vaudrait rétrograder vers l’origine des âges que d’empoisonner des générations tout entières de doctrines anarchiques et antisociales, telles que celles qu’on essaie de propager de nos jours.

Il suffit d’observer avec attention ce qui se passe sous nos yeux pour apprécier l’urgente nécessité d’un grand système d’enseignement

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moral pour les classes ouvrières; hélas! et \ même pour les classes moyennes de la société.

Si les vérités élémentaires de l’ordre moral et politique avaient été plus répandues dans notre pays, ce n’est pas dans des feuilles subversives que les populations apprendraient aujourd’hui quelles sont les vraies relations du capital et du travail, et sur quelles bases fondamentales le principe de la propriété repose. Les doctrines étranges que nous entendons prêcher comme une religion nouvelle n’auraient eu aucun crédit parmi le peuple , et nous ne verrions pas la société réduite à se justifier, autant qu’à se défendre contre les attaques de l’ignorance et du fanatisme coalisés. C’est une preuve qui lui était nécessaire peut-être pour reconnaître toute la gravité du mal dont elle est atteinte et pour la déterminer à y porter remède.

Deuxième question. « Quelle est sur les mœurs et le bien-être des ouvriers l’influence de la vie de famille , de l’esprit religieux et des lectures auxquelles ils se livrent habituellement ? »

Réponse. L’exemple le plus frappant de l’influence de la vie de famille sur les mœurs et le

bien-être des populations, est la différence profonde qui existe entre les travailleurs des villes et ceux des campagnes. On ne saurait comprendre , à moins de l’avoir vu , à quel point la vie de famille contribue à fortifier les habitudes d’ordre et d’économie parmi les classes ouvrières. C’est grâce à ces habitudes que les paysans se maintiennent sains et robustes dans nos campagnes, à l’aide d’un salaire qui serait insuffisant à l’ouvrier des villes. Un cultivateur des Landes , de la Basse-Bretagne et des Alpes , vivrait exempt de soucis pendant toute l’année, avec le budget d’un ouvrier de Paris pendant une quinzaine. Mais la vie de famille devient de plus en plus rare parmi les ouvriers de manufactures, surtout dans les villes, où leurs logements étroits ou insalubres ne sont considérés par eux que comme des abris nocturnes et passagers. La famille se dissout bien vite au contact de l’air méphitique des caves de Lille et des greniers de Rouen , et mieux vaut jeter un voile discret sur ces tristes demeures , que d’y poursuivre jusque dans leurs plus déplorables écarts les conséquences de la promiscuité forcée des habitants.

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L’intempérance et l’ivrognerie sont deux fléaux les plus habituels des ouvriers de manufactures. Il convient d’y joindre l’abus du tabac, ruineux et impérieux tout à la fois , qui est devenu aussi commun que les excès de boisson et non moins abrutissant. Dans le département du Nord, c’est un penchant irrésistible; on voit même beaucoup de femmes fumer, et les enfants adoptent cette fatale habitude, souvent dans un âge fort tendre. Il est facile de les reconnaître à leur air hébété , à leurs lèvres baveuses et à une certaine fixité du regard , qui concorde presque toujours avec la perte ou l’affaiblissement de la mémoire. Je considère l’usage immodéré du tabac comme l’une des causes de l’isolement des ouvriers et comme une source fâcheuse et continuelle de dépenses pour eux. Ils perdent ainsi tout à la fois leur temps et leur argent , fréquentent les tabagies , au grand détriment du foyer domestique, et ils y contractent des habitudes ou des liaisons presque toujours regrettables. L’usage du tabac devrait être rigoureusement interdit aux femmes et aux enfants; c’est le commencement de tous les désordres.

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L’esprit religieux est bien rare et purement passif. J’ai interrogé à ce sujet les chefs d’usines, le clergé, les ouvriers eux-mêmes, et je me suis convaincu qu’en général ils fréquentaient fort peu les églises après leur première communion. Ils respectent les prêtres, mais ils les écoutent peu. Ils ne lisent jamais de livres pieux ou édifiants ; le petit nombre des ouvriers lettrés préfère des chansons grivoises ou des romans licencieux aux lectures sévères. Quelques vieux militaires lisaient à la veillée des récits de batailles ; mais, depuis la révolution de février , les journaux violents sont devenus la principale base de toutes les lectures. On trouve pourtant dans certaines villes , à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, des ouvriers d’élite qui possèdent de petites bibliothèques parfaitement composées , et qui discutent avec beaucoup de sens des questions philosophiques, économiques et politiques souvent très-élevées. Mais le nombre en est malheureusement fort restreint.

C’est la rareté et la cherté des bons üvres appropriés à l’état de leurs connaissances, bien plus que la répugnance à les lire, qui explique la préférence donnée jusqu’à ce jour par les

ouvriers aux publications sans valeur dont nous avons parlé. Si l’État faisait vendre à bon marché , dans les villes et dans les villages, de petits livres bien rédigés sur des sujets de morale et d’histoire , et contenant en outre quelques notions usuelles d’agriculture ou do jardinage , ces livres exerceraient une favorable influence sur les esprits , dissiperaient beaucoup de préjugés , et concourraient puissamment au rétablissement de l’ordre. On ne saurait estimer à sa juste valeur l’action continuelle d’un petit nombre de volumes , sans cesse lus et relus , sur l’intelligence de beaucoup de ces lecteurs naïfs et sincères , qui les sauraient bientôt par cœur, et qui finiraient par s’en servir comme d’un guide fidèle dans la conduite de la vie. A défaut d’autre enseignement moral , celui-là neutraliserait du moins le mauvais effet des lectures frivoles ou pernicieuses , et détournerait plus d’un ouvrier honnête de la fréquentation des cabarets ou des clubs.

L’influence de la vie de famille se fait sentir plus vivement dans les régions du midi que dans celles du nord, parce que le travail du nord occupe beaucoup plus les femmes , et les détourne

ainsi des soins du foyer domestique. Dans les manufactures de coton , filature ou tissage , les ouvriers prennent leurs repas à la course , souvent debout et sans avoir le temps de se livrer à aucun entretien intime avec leurs femmes et leurs enfants. Quand ils rentrent chez eux le soir, les uns et les autres , exténués de fatigue , ils se hâtent de donner au sommeil le petit nombre de moments dont ils peuvent disposer. L’une des réformes les plus favorables à la conservation de l’esprit de famille , serait de diviser la journée de travail en deux parts séparées par un intervalle de deux heures , dont la moitié pourrait être consacrée à l’école par les enfants, et l’autre moitié à un repas suivi de récréation. La mère profiterait de cette liberté salutaire pour établir l’ordre et la propreté au logis, où le père serait plus souvent retenu , au grand profit de la famille entière. Les cabarets n’ont pas seulement pour effet de détourner et de démoraliser l’ouvrier ; ils absorbent presque toujours les ressources du ménage, et c’est là que vient s’engloutir ordinairement la meilleure partie du salaire.

Nous sommes forcé de le redire : Les ou-

vriers sont trop abandonnés à eux-mêmes à partir de l’àge de puberté ! Ceux qui ont reçu quelques leçons de morale dans leur enfance, les oublient promptement au contact de l’atelier 5 et c’est même un fait digne de remarque , que l’on trouve encore tant de bons instincts et de sentiments généreux dans ces hommes incultes, exposés sans défense à toutes les séductions du vice et aux mauvais conseils de la misère. Qui remplira désormais les hautes fonctions de moralisateur dans notre société industrielle , à ce point de la vie où l’enfant échappe à l’instituteur, au prêtre et à sa propre famille ! et avant ce terme même, qui comprendra l’immense responsabilité qui pèse sur la société tout entière, si elle ne se hâte de pourvoir au soin des âmes, dans ces régions où le travail acharné de chaque jour suffit à peine aux besoins matériels de l’existence ! Le rôle du prêtre n’est pas fini , ni celui du philosophe ; jamais ils n’eurent l’un et l’autre de plus grands devoirs à remplir; le développement excessif de l’industrie a créé de nouvelles épidémies dans l’ordre moral , bien ~ plus redoutables que celles du monde physique et bien plus difficiles à guérir.

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Troisième question, a Quel est l’effet des diverses professions sur la santé et sur le caractère des populations ouvrières ? »

Réponse. Une réponse complète à cette question nécessiterait la revue générale de toutes les industries ; cependant il est permis de faire une réponse satisfaisante par groupes de fabriques , de manière à donner à l’Académie.une juste idée du véritable état des choses. En général , et sauf un petit nombre d’exceptions , les conditions hygiéniques du travail sont infiniment meilleures aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y. a quelques années , et l’on peut affirmer que partout les manufacturiers ont fait de louables efforts pour assainir leurs usines et pour éviter à l’ouvrier la plupart des nécessités auxquelles il payait tribut. Les filatures de coton et de lin nouvellement bâties ne laissent rien à désirer sous le rapport de l’étendue, de la ventilation , du chauffage, de l’éclairage et de la propreté. 11 en est qu’on pourrait comparer à de véritables palais et dans lesquelles la santé de l’ouvrier, loin de souffrir d’une réclusion momentanée, se fortifie au contraire et se remet des privations qu’il éprouve au foyer domestique.

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Les seuls travaux qu’on n’ait pu encore rendre tout à fait inoffensifs sont : le battage et l’épluchage du coton , qui produit souvent la phthysie et des ophthalmies graves , à cause de la poussière et des flocons de duvet qui pénètrent dans les organes de la respiration et de la vue; le tissage à bras, par suite delà pression à peu près continuelle exercée sur la partie inférieure de la poitrine ; et dans les fdaturesde lin, le battage et l’époussetage , dont on n’a pu modifier encore par des ventilateurs , comme dans l’industrie cotonnière , les funestes effets. Les ouvriers de cette catégorie vivent constamment dans une atmosphère poudreuse , comme celle du désert , et j’ai peine à m’expliquer comment ils y résistent des journées entières , n’ayant pu moi-môme en supporter l’action pendant plus d’une heure, sans être atteint d’une toux violente et opiniâtre. Il y a aussi une autre opération de la filature du lin qui exige dans certains ateliers une humidité continuelle dont les ouvriers ne peuvent se préserver , malgré leurs chaussures de bois , leurs tabliers de cuir et toutes les précautions dont on ne cesse de les entourer. Les filatures de laine et les manufactures

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de draps exilaient une odeur d’huile qui cause des nausées incommodes plutôt qu’insalubres, mais le travailleur finit par s’y accoutumer. Dans l’industrie des impressions au rouleau, les ouvriers occupés à rincer les pièces à l’eau courante ont habituellement les pieds et les mains mouillés , tandis que les femmes , enfermées demi-nues dans des étuves à 36 degrés , sont dans un état continuel de transpiration.

Les industries chimiques, telles que les huileries , les savonneries , les fabriques de noir animal et d’acides , les verreries , les tanneries , les papeteries, ont beaucoup perfectionné leurs appareils et diminué les chances de mortalité ou d’insalubrité qui leur étaient inhérentes. La fabrication de la céruse, si tristement renommée sous ce rapport , il y a peu d’années , ne présente presque plus que quelques cas fort rares de colique de plomb, et j’ai vu aux environs de Lille, dans les établissements de M. Lefebvre, des dispositions et des appareils nouveaux d’une telle perfection que cette industrie , jadis si meurtrière que la vie d’un homme y dépassait rarement quarante ans, deviendra bientôt complètement salubre et inoffensive. Les ouvriers

verriers , les forgerons , les fondeurs , les mécaniciens , jouissent presque tous d’une santé robuste, malgré la rigueur des travaux auxquels ils se livrent, et qui semblent les fortifier plus que les affaiblir , grâce aux salaires élevés qui leur permettent de se nourrir d’une manière substantielle.

C’est dans les petites filatures de coton, dans la petite industrie cotonnière, telle qu’elle se pratique encore dans quelques quartiers de Rouen et aux environs, que la santé des ouvriers court le plus de dangers. On en voit qui fonctionnent tout à la fois comme moteurs, fileurs et rattacheurs, et qui tournent la manivelle de la main droite , rattachent le fil de la main gauche et poussent le chariot avec île genou , du matin au soir , sans relâche , dans des ateliers surannés, sombrés , bas, malpropres et humides. Cette petite industrie lutte péniblement , par la baisse du salaire , contre l’outillage plus avancé des grandes manufactures , et ressemblera bientôt à une armée qui combattrait avec des arbalètes du moyen âge contre les armes à feu de nos jours. A Lyon, dans les ateliers de

passementerie, quelques femmes sont obligées

de travailler, presque suspendues sur des courroies, en se servant tout à la fois de leurs pieds et de leurs mains ; tandis que les tisseurs des métiers à la Jacquard reçoivent sans cesse dans l’estomac le contre-coup des mouvements du balancier par Xensouple, sur lequel l’étoffe s’enroule à mesure qu’elle avance.

Mais , sauf ce petit nombre d’exceptions , ce n’est pas du caractère matériel de leurs travaux que résultent pour les ouvriers des manufactures les inconvénients les plus graves. L’effet exercé sur leur santé et sur leur caractère est bien plutôt dû au système général de distribution de travail, à sa durée, au mélange des sexes et des âges, qu’à la nature même de X ouvrage , comme ils disent, qui serait moins fatigant qu’on croit, s’il était autrement réparti. Je ne crains pas d’affirmer ici , quelque clameur qui puisse en advenir, que la pensée constante, énergique et résolue du nouveau système manufacturier, devra être d’exclure peu à peu les femmes et les enfants des ateliers agglomérés et de n’y laisser que des hommes. La continuité forcée du travail le plus doux finit par agir sur les enfants comme un poids insupportable, en les privant

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de l’exercice indispensable à leur constitution.

Dans les filatures de coton , ils ont à peine le temps de prendre leurs repas, et rarement celui d’aller à l’école; et sans parler des mauvais exemples qu’ils reçoivent trop souvent, le moindre de leurs malheurs est d’être séparés de leurs mères et n’en recevoir presque jamais ni caresses, ni soins. Les mères elles-mêmes perdent quelque peu de ce noble apanage que Dieu leur a réservé, en vivant presque toujours hors de leur ménage , et le supplément de fortune représenté par leur salaire est loin de compenser le dommage causé par leur absence.

On ne saurait nier que l’influence des professions sur le caractère des ouvriers se fasse quelquefois sentir d’une manière assez remarquable; mais l’observation ne permet pas d’assigner à cette influence des limites précises et d’établir à cet égard des règles générales. Souvent, dans la même industrie et dans la même fabrique , certaines classes d’ouvriers se montrent difficiles , impatients , turbulents , tandis que leurs compagnons gardent le silence. Les plus turbulents sont presque toujours les mieux rétribués. Nous avons déjà signalé ce fait curieux que, dans

les troubles de Rouen , les pareurs de l’industrie cotonnière, bien payés, s’étaient montrés fort vifs, tandis que les fileurs, qui gagnent moins, étaient restés plus calmes. Mais, par une sorte de compensation , on a vu à Marseille les ouvriers mécaniciens fort disposés au désordre dans ces derniers temps, tandis que ceux de l’usine de Sotteville , près de Rouen , mécaniciens aussi, n’avaient pris aucune part sérieuse aux troubles de ce département.

L’agglomération , source de tant de maux , n’est pourtant pas la cause première de l’excitation et des entraînements politiques dans toutes les classes d’ouvriers. Les ouvriers dont le caractère est le plus difficile et le plus susceptible sont ceux de Lyon , qui ne sont pas agglomérés en grandes fabriques, et qui méritent peut-être le premier rang par leur intelligence et leur sagacité. La haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes, le malheureux triomphe qu’ils ont obtenu en 1831, le demi-savoir dont quelques-uns d’entre eux ont fait preuve dans des circonstances qui les ont mis en relief, batailles dans les rues , conspirations, procès politiques, n’ont pas peu contribué à les exalter et à leur

EN FRANCK

faire croire à leur propre importance. Les clubs ont fait le reste. On jugerait mal aujourd’hui de l’influence des professions sur les caractères, parce que l’influence générale du mouvement révolutionnaire domine tous les autres; mais on peut affirmer, par exemple, sans crainte d'erreur, que les ouvriers lyonnais ont les défauts de l’orgueil, tandis que ceux des villes du nord ont le défaut de l’intempérance. Ceux-ci dépensent volontiers leur argent au cabaret; les ouvriers de Lyon préfèrent dépenser le leur en vêtements plus recherchés, en souscriptions patriotiques , en sacrifices plus ou moins raisonnés au succès de ce qu’ils appellent leur cause.

Les troubles qui donnent par moments le vertige â tant de braves gens , prennent leur source dans les abus dont ils ont eu à se plaindre, sans pouvoir se les bien expliquer. L’extrême sévérité des règlements manufacturiers , l’abus des amendes pour de légères infractions, l’excitation produite par tant de péripéties imprévues et saisissantes , les souffrances qui en ont été la suite, les prédications perfides qui les ont aigries, tout a contribué à aggraver le malaise

moral des classes ouvrières , et cette grand pression a mis dans l’ombre les causes spéciales . qui agissent davantage dans les temps ordinaires. Il n’est plus permis d’espérer aujourd’hui qu’on naviguera de sitôt dans des mers calmes, avec bonne brise, sous de tièdes latitudes. Toutes les relations sociales, même celles qui se modifient le moins au bruit des révolutions, auront quelque peu à compter avec le vent qui souffle, et il faudra mettre la main à l’œuvre pour rendre l’édifice habitable à des hôtes devenus plus exigeants.

Quatrième question, « Quelles sont les causes économiques auxquelles on doit attribuer le malaise de ces populations, et si ces causes sont différentes pour les populations manufacturières et pour les populations agricoles. »

Réponse. L’exposé que j’ai eu l’honneur de soumettre à l’Académie de la situation des divers centres manufacturiers contient les éléments essentiels de la réponse à cette question. Le malaise des populations ouvrières non agglomérées est un fléau d’origine récente, et d’une intensité heureusement circonscrite. Ce malaise n’a acquis des proportions inquiétantes qu’à la

suite du développement rapide de certaines fa- • brications , et particulièrement des manufactures de coton , de fil et de laine. Supprimez par la pensée ces trois catégories spéciales , et le paupérisme cesse d’avoir ce caractère de permanence et de détresse qui distingue les industries mécaniques. Les principales causes qui en troublent si profondément l’économie sont : la nécessité de produire sur une grande échelle, l’excès de la protection qui n’assure que le marché national, et l’abaissement continuel du prix des salaires, en présence du renchérissement lent mais régulier du prix des subsistances.

Toutes ces complications datent d’un quart de siècle à peine , et n’étaient guère connues avant la création des grandes manufactures. La pauvreté était plus générale et plus éparpillée $ elle n’éclatait pas tout d’un coup , comme de nos jours, par des chômages soudains et imprévus, ou par des grèves menaçantes. Les ouvriers n’étaient pas constitués en corps d’armée au sein des villes, et leur subsistance n’y était pas à la merci de toutes les chances qui pèsent aujourd’hui sur le travail.

Les industriels les plus éclairés du pays ont

fini par ouvrir eux-mêmes les yeux sur les véritables causes économiques des crises dans le monde manufacturier. Les rédacteurs de X enquête industrielle sur les départements de l’Est , récemment publiée àMulhouse, les attribuent ( l ), en première ligne , à l'excès de concurrence in- , térieure ; mais ils ne disent pas que cet excès de concurrence est l’œuvre du régime prohibitif ; ils ajoutent que l’exportation a diminué , par suite des droits excessifs dont les étrangers ont frappé nos produits : mais qui ne sait que ces droits n’ont été établis qu’en représailles des prohibitions dont nous avons frappé les leurs ! r On pourrait signaler encore , pour l’industrie cotonnière, la concentration abusive du commerce des cotons dans la ville du Havre , où trop souvent la spéculation en élève les prix au delà des justes bénéfices du commerce. D’autres produits en soie , laine ou lin , viennent faire concurrence à ces produits déjà si dépréciés, et il est impossible que l’équilibre s’établisse entre la production et la consommation , autrement que par la disparition successive des usines pla-

(l) Page 49 de l’enquête.

cées dans de mauvaises conditions, ou par l’ouverture de débouchés nouveaux sous l’empire de la liberté du commerce.

La fdature et le tissage du lin ont subi en peu d’années assez de révolutions pour mettre au jour cette nécessité irrésistible. Cette industrie se plaignait de sa situation à l’époque de ses débuts, parce qu’elle n’était pas assez protégée, et dès qu’elle a obtenu des droits suffisamment protecteurs, au dire des entrepreneurs euxmêmes , elle a commencé à décliner et à dépérir. D’immenses capitaux, attirés par l’appàt trompeur des tarifs, y ont été enfouis, après avoir détruit la filature et le tissage domestiques et concentré sur quelques points, en l’augmentant d’une manière déplorable , la misère qui était éparse et tolérable, auparavant, dans les ateliers de la campagne. Que dire aussi de l’industrie des draps, si ancienne et si renommée, dont les progrès remarquables n’ont apporté qu’une amélioration passagère au sort des ouvriers? Les troubles d’Elbeuf et le long chômage dont cette ville a souffert en 1848 , et dont elle souffre encore, témoignent assez que, là aussi,

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la prohibition a produit ses fruits accoutumés (1).

Parmi les causes économiques du malaise des classes ouvrières, on a signalé , en première ligne, la longueur excessive des journées de travail, qui n’étaient jamais moindres de douze heures, et. qui, souvent, dépassaient quatorze heures dans plus d’une fabrique , surtout dans les filatures de coton. Le décret du gouvernement provisoire , en fixant la journée à onze heures, a produit une perturbation profonde dans tous les ateliers. Il aurait fallu que cette réduction fût générale et sérieusement obliga-

(1) Je ne puis m’empêcher de citer ici un passage remarquable de Y Enquête industrielle des départements de l'est , publiée à Mulhouse en 1848, par l’association dite de la défense du travail national.

« En résumé, dit-elle, pour la plupart des industries , le mal ne date pas seulement de l’avénement de la république. A en juger par les embarras et le malaise industriels qui , plus d’une fois, se sont révélés dans son sein, on voit que le germe de la décadence y existe depuis longtemps. Il existe depuis que la production s’est développée hors de proportion avec les ressources du consommateur français, et que, d’autre part, les marchés étrangers , qui donnaient un grand débouché à ces produits, nous sont en partie fermés . »

toirc , pour être efficace ; mais elle éclata sur l’industrie comme une menace plutôt que comme un soulagement. Le chômage, déjà aggravé par la cessation des demandes sur tous les marchés, en éprouva une complication nouvelle, et l’inégalité des conditions s’accrut d’une manière qui faillit amener des collisions violentes entre les ouvriers eux-mêmes. Si quelque jour, comme nous le pensons, l’iutervention de la loi est reconnue indispensable dans ces matières délicates, il faudra qu’elle soit franche et qu’elle avoue hautement son but : l’amélioration du sort de l’ouvrier. Le législateur aura le droit de dire au manufacturier : « Je vous ai investi d’un privilège exorbitant, celui de vendre seul à vos concitoyens des tissus de coton. J’ai voulu vous assurer ainsi le marché national , mais à condition que la communauté ne serait pas tenue de donner assistance à vos ouvriers, après vous avoir payé, pour vos cotonnades, un prix de monopole. »

Cette grande question de la durée du travail, c’est toute l’économie politique du système manufacturier. Si l’on pouvait concevoir une combinaison qui permît de concilier les intérêts do

la production avec ceux du producteur, c’est-àdire un salaire raisonnable avec un prix de vente suffisant pour le maintien de l’entreprise et la régularité du débouché , le problème ,serait résolu. On éviterait du même coup l’encombrement et la baisse des marchandises , préludes certains de la réduction des salaires ou de la nécessité du chômage; on rendrait à l’ouvrier une partie de son temps, aux enfants la liberté , aux femmes la direction du ménage. On rétablirait l'équilibre, aujourd’hui presque impossible , entre l’offre et la demande , et presque toutes les causes de misère disparaîtraient par enchantement. Il ne resterait plus que celles qui viennent du désordre personnel et des passions humaines, et celles-là , qui sait si l’oisiveté momentanée des ouvriers ne l’aggraverait pas de tout le temps conquis sur les travaux de l’atelier? Quoi qu’il en soit , cette grande réforme aurait de nombreuses exceptions à subir dans la pratique , et il y a une foule d’industries auxquelles elle ne saurait être applicable, sous peine de les rendre impossibles.

Les populations agricoles ont aussi leurs chômages , provenant de l’intempérie des saisons ,

EN FBANCE.

mais réguliers et périodiques , et d’une nature bien moins meurtrière que ceux de l’industrie. Le paysan est généralement établi dans sa propre maison, et il est bien rare qu’il n’ait pas quelque travail particulier à faire chez lui quand il n’est pas occupé au dehors. Cependant, la tendance prononcée des ouvriers de la campagne est toujours de se fixer à la ville, ou de préférer le travail des fabriques, parce que le salaire en est plus élevé. Ils oublient trop que les dépenses sont plus considérables à la ville qu’à la campagne , les tentations plus décevantes , les loyers plus chers , les chômages plus soudains et plus imprévus , et la santé plus menacée. Le paysan se trouve dans une condition meilleure que la plupart des ouvriers sous le rapport de l’habitation , de la nourriture et du vêtement; il est plus économe, il vit bien plus dans sa famille, et il est aussi pressé de rentrer au logis que l’ouvrier des manufactures se hâte d’en sortir. Dans une foule de localités , les paysans ont droit au partage des coupes de -forêts appartenant à la commune , à l’usage des pâturages communaux, et il y en a toujours un grand nombre, parmi ceux qui ne sont pas pro-

230 DBS CLASSES OUVBIÈRES

priétaires, qui exploitent , à titre de location , quelque portion de terre dont ils retirent en nature des profits souvent considérables.

Mais le travail agricole exige des hommes robustes , et ne permet guère d’employer cette foule d’individus chétifs et étiolés qui trouvent un emploi utile dans les manufactures, sans être obligés d’y apporter une grande force physique. L’industrie reçoit ainsi très-souvent de la campagne un grand nombre de sujets peu valides, dont on attribue à tort la faiblesse à l’influence des travaux manufacturiers. A la longue, sans doute, ces ouvriers débiles finissent par multiplier dans les villes une population à leur image, et qui dégénère en s’entassant dans les logements meurtriers que nous avons décrits; mais il ne serait pas juste de rendre l’industrie exclusivement responsable de cet appauvrissement de la race humaine, souvent dû à des causes locales, telles que des marais, ou à une alimentation insalubre, composée de blé noir, de millet, de maïs, de seigle , de poisson salé, etc. Le plus sûr moyen d’arrêter l’émigration des campagnes dans les villes, et de préparer un asile aux ouvriers des villes qui seront infailli-

EN FBANCE. 231

blement déclassés avant peu d’années, c’est de diriger tous les efforts de l’État vers le perfectionnement agricole , de combiner les travaux des manufactures avec ceux des champs, et d’econduire peu à peu l’industrie des grandes villes pour l’établir à la campagne. A partir de ce jour, tout projet d’usine nouvelle devrait être interdit au sein des cités peuplées de plus de vingt mille âmes, et dans un rayon déterminé. La loi considérerait les agglomérations artificielles d’hommes comme insalubres ou incommodes, et, certaine désormais qu’elle est des excès que les manufactures traînent à leur suite, elle imposerait aux industriels qui voudraient s’établir des conditions capables d’en prévenir le retour.

Cinquième question. « Quelles sont les industries les plus exposées aux chômages et quelles sont les causes habituelles de ces chômages? »

Réponse. L’expérience est faite aujourd’hui dans toute l’Europe, et la réponse pourrait être rédigée en deux lignes : les industries les plus exposées aux chômages sont celles où l’ouvrier gagne le moins , quand elles ne chôment pas. Il i

faut excepter toutefois les industries de luxe, qui sont exercées par des artistes plutôt que par îles ouvriers. La demande de travail s’est arrêtée surtout dans les manufactures de coton , puis dans celles de fil et dans les fabriques de lainages. Ces manufactures, condamnées à une production continuelle et ne pouvant s’arrêter sans se ruiner, ont subi la loi fatale de leur existence. Elles ont essayé de tous les palliatifs : secours de l’État ou des départements, primes à la sortie, réduction du nombre des heures , réduction de celui des jours, réduction du travail sous toutes les formes ; rien n’y a fait, et elles ne semblent reprendre vie depuis quelque temps que parce qu’elles ont à combler le vide du chômage produit par la révolution de février. Cette révolution même n’est qu’une crise accidentelle un peu plus forte que celles qui désolent périodiquement l’industrie cotonnière en Europe* depuis vingt-cinq ans. D’où viennent ces crises? De l’excès de production. D’où vient l’excès de production ? De l’excès de protection. Que dirait-on d’un chapelier qui serait forcé de fabriquer indéfiniment des cha-

EN FBANCE.

peaux, sans savoir à qui les vendre , ou s’il les vendra tous?

Sans doute , les chances ordinaires du commerce et de la politique atteignent aussi les autres branches du travail, et l’on a vu quelle avait été l’influence de la crise des subsistances, en 1847, sur toutes les professions. L’effet s’en est fait ressentir également aux plus libérales et auxjplus usuelles. Mais les grands chômages périodiques modernes , qui frappent de paralysie soudaine des fabriques tout entières et qui mettent des armées de travailleurs en réforme provisoire, sont l’œuvre du système manufacturier et ne disparaîtront qu’avec lui , sous l’empire d’une législation nouvelle. C’est par là qu’il est utile de modifier ce qu’on appelle parmi nous l’organisation du travail. Le chômage ne peut être attribué sérieusement à la concurrence des maisons de détention , car, outre la question d’humanité , ce n’est pas par l’abondance ni par la perfection que leurs produits brillent, mais parle bas prix auquel elles les vendent. Il suffirait d’un simple règlement portant que nulle maison centrale ne pourra vendre les articles fabriqués dans ses murs au-

dessous des prix courants de l’industrie privée. Ces articles ne causeraient même aucune concurrence dangereuse, s’ils étaient consacrés, comme ils devraient l’être, à la consommation des établissements de l’État.

Ainsi , ce n’est pas le régime de la liberté qui cause le chômage des industries, mais bien plutôt celui de la restriction. L’exception à cette règle n’existe que pour les fabrications dont le débouché , sans être absolument fermé par les représailles des douanes , demeure subordonné à la prospérité du pays consommateur, telle, par exemple, que la production lyonnaise au marché américain. Pour toutes les autres, les chômages sont toujours limités, et le travail n’est suspendu d’une manière désastreuse que dans les grands cataclysmes comme celui que nous venons de traverser. Le fait caractéristique des chômages , c’est leur soudaineté et la sphère d’action étendue qu’ils embrassent dans leurs ravages. Ces chômages n’existaient pas avant le développement excessif des industries protégées , et le midi de la France, où ces industries sont en petit nombre, en a été presque entièrement excepté. Quelquefois ils sont l’œu-

EN FRÀNCB.

vre d’une coalition menaçante ou la suite de ces grèves opiniâtres qui ont pour but d’arracher aux chefs de fabriques des augmentations de salaires : symptômes variés du môme mal, encombrement avec baisse de prix , et lutte du capital et du travail cherchant à partager l’impôt du malheur.

Qui posera un terme à cette lutte ? Une transaction sous les auspices de la liberté. Dans les jours douloureux qui viennent de s’écouler, l’esprit de secte , devenu arbitre souverain des affaires de l’industrie , a cru pouvoir résoudre la question en mettant le capital à la discrétion du travail, par toutes sortes de mesures dont celuici a bientôt recueilli les fruits amers. Les ateliers nationaux ont servi de place forte autant aux ouvriers qui ne trouvaient pas de travail qu’à ceux qui ne voulaient pas travailler. On a réduit le nombre des heures de la journée payée ; on a essayé d’autres combinaisons économiques, mais on n’a pas résolu la véritable question , celle qui consiste à savoir quelle quantité de travail restera disponible en France tant qu’on n’aura pas raffermi les bases de l’ordre sur lesquelles toute espèce de travail repose. Avant de

savoir comment le travail sera rémunéré, il faut savoir combien il y en aura ; et il diminue presque toujours pendant ces vives querelles dont le but est d’en régler la distribution et les profits.

Mais la question des chômages dépend étroitement aussi des conditions générales du système économique du pays dans ses rapports avec l’étranger. Les droits établis parmi nous sur les matières premières les plus indispensables , telles que la houille , le fer et le coton, exercent autant d’influence sur les chômages que [le prix du travail même et l’intérêt des capitaux. Ils élèvent artificiellement les prix de vente, et ils ne permettent pas aux producteurs de supporter la concurrence sur les marchés extérieurs. Ils limitent donc l’étendue du travail et [ils en restreignent proportionnellement les profits. La lutte ne sera définitivement réglée que par une liberté entière d’efforts qui permette à la production de s’assurer tous les marchés possibles , tant que sa condition sera d’être illimitée, sous peine de mort ou de crises perpétuelles. Tout essai de solution partielle du problème en dehors du but suprême de tous les

travaux humains, qui est la satisfaction des besoins légitimes , n’aboutira qu’ù des expédients insuffisants et temporaires. Tant que l’ouvrier sera obligé d’accepter un salaire borné par le capital disponible de , la société , sans pouvoir acheter à l’aide de ce salaire , au plus bas prix possible, soit au dedans , soit au dehors , ce qui lui est nécessaire pour sa consommai ion personnelle, il n’y aura pas de liberté pour lui, et nulle compensation aux chômages qui atteignent périodiquement sa modeste part du travail général.

Sixième question, a Si l’association entre ouvriers est un moyen d’améliorer leur sort, et s’il existe des exemples qu’on pourrait utilement imiter. »

J’ai à peine parlé de l’association dans l’exposé qui vient d’être soumis à l’Académie, parce que je n’ai trouvé nulle part, en France, d’associations entre ouvriers , établies sur des bases capables de produire, même en espérance, une partie des merveilleux effets qu’en attendent sans doute les hommes qui les ont préconisées. Quelles que soient les illusions dont on ait bercé,

depuis un an surtout, les classes ouvrières, à la suite des prédications du Luxembourg , la nature éternelle des choses n’a pas changé et ne changera point. Toutes les associations imaginables ne sauraient élever pour longtemps, dans aucun pays , le niveau habituel de la demande du travail. L’idée qu’on a inculquée aux ouvriers, en cherchant à les associer, a été de les soustraire à ce qu’on appelle la tyrannie du capital ; on les a invités à le former eux-mêmes pour s’en partager les profits , en sus de leur salaire. Mais les associations ne seront pas moins exposées que les chefs d’entreprise aux chances du commerce, et elles seront moins en état d’y résister. Elles se dissoudront au moindre sinistre, si tant est que leur existence puisse survivre aux guerres intestines, aux malentendus, aux susceptibilités inévitables dans des réunions d’hommes peu éclairés , pauvres et naturellement ombrageux.

Les associations ne se feront pas moins la guerre entre elles que de simples particuliers , et, si elles combinaient leurs efforts pour arriver au monopole, elles arrêteraient la consommation et , par suite , le travail , en élevant les

prix. Elles ont donc toutes les mauvaises chances des entrepreneurs à courir, et pas toutes les bonnes. La part de bénéfice afférente à chacun des associés n’aura jamais l’importance du profit unique d’un chef d’usine , et ne se résoudra jamais , comme ce profit , en accroissement de capital , c’est-à-dire de richesse. La discipline régnera difficilement dans ces petites républiques turbulentes , ou , si elle y règne , elle ressemblera beaucoup au despotisme rude et intolérant que les petits chefs exercent si volontiers sur leurs subordonnés. Enfin, qui peut nier l’infériorité des gouvernements collectifs en matière d’industrie , toutes les fois qu’il ne s’agit pas de ces associations puissantes , où la direction est obligée de subir la loi de la division du travail, comme les ouvriers eux-mêmes?

A ne considérer la question de l’association entre ouvriers que de ce point de vue général , il est facile de prévoir qu’elle ne saurait offrir aucune garantie d’amélioration réelle pour leur sort. On n’aurait fait que substituer l’émulation molle et indécise d’une réunion composée d’éléments hétérogènes, à la responsabilité sérieuse d’un chef intéressé. L’intelligence indispensable

240 DES CLASSES OUVRIÈBES

pour mener ù bonne fin des entreprises difficiles n’est pas déjà chose si commune, qu'on puisse espérer de la rencontrer facilement dans les associations , quand on la trouve si rarement chez les hommes d’élite qui en sont sortis. On peut bien sans doute réunir des capitaux et des ouvriers ; mais encore faut-il les mettre en œuvre, et le génie particulier ne se décrétera jamais par ordre d’un gouvernement. Les associations entre ouvriers n’avaient pas attendu le trépied des oracles du socialisme pour faire leur entrée dans le monde ; la France en était couverte avant qu’elles fussent inventées , et nous allons dire en peu de mots quel était leur Véritable caractère , si différent de celui qu’on prétend leur donner aujourd’hui.

Ces associations n’étaient que des sociétés de secours mutuels, des confréries de souscripteurs volontaires , ayant une caisse commune et des statuts presque tous rédigés sur le môme modèle et sanctionnés par l’autorité. Les associés s’engageaient à payer une certaine somme, à remplir certaines obligations , comme de se visiter les uns les autres , d’assister aux enterrements, de veiller sur les veuves et les orphelins

tü!

BN FRANCE.

des membres de l’association. Souvent les prescriptions en sont sévères, et on y trouve plus d’une fois l’institution de tribunaux d’honneur, pour juger et punir de l’exclusion les atteintes portées à la délicatesse , l’ivresse habituelle ou tout autre manquement grave à la dignité du travailleur. 11 n’y a pas une grande ville de France qui ne compte un nombre considérable d’associations de ce genre. A Lyon, chaque corporation d’ouvriers, ou, peu s’en faut, est constituée en société de secours mutuels. Marseille, Lille , Rouen , en comptent un grand nombre , et j’en ai trouvé plus de quarante en plein exercice dans la seule ville de Bordeaux. Plusieurs de ces sociétés possèdent des capitaux importants, et elles sont administrées par des officiers élus au scrutin avec une ponctualité exemplaire.

Outre ces associations fraternelles de bienfaisance mutuelle, il existe en France beaucoup d’autres combinaisons financières, à l’aide desquelles il est pourvu aux besoins des ouvriers pendant leurs maladies, et au sort de leurs enfants en cas de mort. Je me bornerai à citer le

242 DES C14SSES OUVRIÈRES

règlement de la société anonyme des fonderies de Romilly, dans le département de l’Eure, dont les ouvriers ont reçu pour eux-mêmes ou pour leurs familles, au nombre de 198, plus de 50,000 fr. de secours ; la compagnie des mines de la Loire, qui a dépensé plus de 100,000 fr. en écoles, en pharmacies, en fondations de toute espèce au profit de ses ouvriers ; et l’ingénieuse organisation de la société de Saint- Jacques, à Lormont, près de Bordeaux, qui permet aux constructeurs de ces beaux ateliers d’entretenir des invalides et de pensionner des veuves de charpentiers et de marins. Toutes ces associations vivaient d’une vie régulière et calme avant les événements de l’année dernière ; elles se contentaient d’être utiles et elles n’avaient pas encore rêvé l’empire du monde, lorsque la croisade partie du Luxembourg a entrepris de les détourner de leur but en les dénaturant.

L’association entre ouvriers, telle qu’on la prêche aujourd'hui , n’est plus qu’un instrument de guerre dont les propagateurs ne dissimulent point la destination offensive. Il ne s’agit plus d’aider les ouvriers à la conquête du

BN FRANCS. 243

capital , mais de remplacer les chefs sortis de leur sein par une concurrence collective et hostile. Personne n’ignore que ces associations bruyantes ne renferment aucun élément nouveau de richesse ; mais il est bon qu’elles se produisent en toute liberté , et que l’on puisse constater par une grande expérience l’avenir mystérieux qu’elles annoncent au monde. On assure que le nombre approche de trois cents , et la législature a voulu sans doute en encourager les essais en leur accordant une allocation de 3 millions. Ces essais, nous le croyons, demeureront de plus en plus circonscrits dans d’étroites limites. On n’y pourra jamais admettre les ouvriers delà campagne, et, parmi ceux des villes, un petit nombre seulement se trouveront dans des conditions qui leur permettent de réunir leurs efforts en commun. Toutes les créations hâtives, nées du souffle des partis, n’ont ordinairement qu’une existence éphémère comme eux. C’est le malheur de notre temps que leur intervention ait pénétré dans des questions que le bon sens public avait toujours réservées ; mais il faut que l’expérience se fasse , et nous l’attendrons.

Septième et dernière question. Quels progrès sont survenus depuis vingt-cinq ans dans la condition des ouvriers, et quelles ont été les causes de ces progrès ? »

Réponse. Ces progrès sont immenses, et pour les apprécier avec exactitude , il suffit de comparer la France d’aujourd’hui à celle des derniers temps de la restauration. Il faut aussi, pour être juste , excepter de cette comparaison certaines catégories d’ouvriers dont la condition a beaucoup empiré depuis la même époque. Tels sont ceux de l’industrie cotonnière , part iculièrement les tisserands à la main , toute la grande famille normande et bretonne de l’industrie des toiles, les ouvrières en dentelle et la majeure partie des ouvriers lyonnais. Nous avons exposé, en leur lieu , les causes de celte décadence, et décrit les tristes habitations qui en sont le théâtre. Mais, tout en reconnaissant la vérité de cette détresse indicible, il faut sigualer aussi le spectacle consolant des améliorations qui sont survenues partout ailleurs.

Ces améliorations consistent principalement dans le développement de l’instruction primaire qui a préparé l’ouvrier à de plus hautes desti-

nées , et dans l’accroissement général du taux des salaires dans les industries non agglomérées. L’ouvrier français est aujourd’hui mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri qu’il y a vingtcinq ans. Il prend part à une foule de perfectionnements sociaux qui contribuent à son bien-être, et il reçoit dans le malheur plus d’assistance que par le passé. Outre le capital dont elle est propriétaire dans les caisses d’épargne , et la masse énorme de secours qu’elle s’est assurée à elle-même par les sociétés dont nous avons parlé, la population ouvrière dispose dans ses jours d’infortune d’une masse de ressources dont l’injustice de nos contemporains ne sait aucun gré à ceux qui les ont préparées. En moins de quarante-cinq ans les dons offerts par la générosité privée se sont élevés à 1 22 millions de francs. Dans la seule ville de Paris , plus de cent vingt sociétés de bienfaisance ont organisé diverses œuvres, dont le budget représente des sommes considérables. Crèches, salles d’asile, écoles gratuites, colonies agricoles, ouvroirs, maisons de refuge, maisons de retraite, ont été ouverts de toutes parts, et ce n’est point exagérer que d’estimer à près de 500 millions

ce vaste appareil de moyens que la France a déployés pour combattre la misère ou pour la prévenir.

En même temps que la société française, aujourd’hui si calomniée, organisait ce glorieux ensemble de travaux pour conjurer le fléau du paupérisme, le perfectionnement des produits de l’industrie et la baisse des prix mettaient à la disposition des ouvriers une foule d’objets qui contribuent à leur bien-être. Il suffit d’observer la composition de leur mobilier, la propreté de leurs vêtements, la qualité de leur nourriture, la variété quelquefois très-coûteuse de leurs plaisirs, pour apprécier les changements favorables survenus dans leur situation. L’esprit de dénigrement et de sédition qui a soufflé sur notre pays se plaît à ne voir en eux que des infortunés, tels que ceux dont nous avons fidèlement et loyalement décrit la détresse à Rouen et à Lille; mais ces lamentables prolétaires de la prohibition ne forment qu’une exception très-limitée dans la grande famille ouvrière, et il serait aussi injuste de juger de tous les autres par ceux-là, que de juger de la température du globe par les seules

EN FfiANCB. 247

régions du pôle, ou par la zone brûlante de l’équateur.

La classe ouvrière de France est aujourd’hui la plus aisée de l’Europe. Il n’y en a pas une qui jouisse à un plus haut degré des droits qui n’ont jamais appartenu dans les pays civilisés qu’à la portion éclairée du peuple. Ses enfants peuvent s’élever au premier rang de l’État sans plus d’efforts que ceux des familles les plus riches, et tout le monde les voit parvenir aux postes les plus éminents , sans surprise et avec sympathie. C’est une grande erreur même de supposer que l’accès des hautes situations leur soit plus difficile qu’aux enfants des familles nées dans des conditions de fortune plus favorables en apparence. Combien de privations et de douleurs n’éprouve- t-on pas aussi dans ces régions enviées du travail intellectuel , souvent plus pénible et plus ingrat que le travail des mains ! Que de pleurs on y répand et que de martyrs y meurent sans secours après avoir vécu sans reproche !

A moins de nier l’évidence, il est donc impossible de ne pas reconnaître les progrès remarquables qu’ont faits en bien-être les classes

ouvrières de notre pays. Mais leur perfectionnement moral est loin d’avoir suivi la marche

ascendante de leur fortune matérielle, et c’est de ce contraste fâcheux que viennent aujourd’hui tous leurs maux. Un sentiment profond d’orgueil s’est emparé d’elles et les domine à leur insu. Elles ont assez d’instruction pour apprécier le côté faible des institutions humaines , et elles n’en ont pas assez pour les réformer d’une manière sérieuse et durable. Le préjugé funeste de la souveraineté absolue de la force les aveugle au point de leur faire croire qu’on peut tout oser, tout tenter, tout refaire par la seule supériorité du nombre. La résistance des faits et des lois éternelles les irrite et les exaspère, et elles traitent volontiers en ennemis les hommes éclairés qui représentent l’opposition froide et sévère de la raison.

Quand on analyse une à une toutes les catégories de travailleurs, soit dans les villes, soit dans les campagnes, ouvriers maçons, charpentiers , serruriers , peintres , libres ou attachés aux fabriques , ouvriers des constructions civiles et navales , ouvriers-artistes comme ceux de Paris et de Lyon , imprimeurs , tailleurs ,

cordonniers , on s’aperçoit que la seule garantie qui manque à leur sort, si différent aujourd’hui de ce qu’il était jadis , c’est la permanence du travail et la sécurité de l’avenir. Voilà ce que jusqu’à nos jours la société n’a pu encore assurer à personne, si ce n’est aux employés de l’État , et encore sous la réserve du bon plaisir des révolutions. Une prévoyance extrême, et même un peu factice , a succédé tout à coup aux vieilles habitudes d’insouciance des ouvriers. On leur a persuadé qu’ils avaient le droit de demander à l’État, et que l’État avait le devoir et la possibilité de leur garantir du travail toute leur vie et du repos dans leurs vieux jours. On voulait leur faire abdiquer leur indépendance laborieuse, en échange de je ne sais quelle servitude dorée dont il faudrait toujours que les frais fussent supportés par eux-mêmes , directement ou indirectement.

Telle est la maladie qui règne et qui complique si cruellement aujourd’hui toutes les autres infirmités des populations ouvrières. Elles croient sincèrement que leur félicité peut être décrétée par des mesures politiques, et qu’elles

peuvent se voter à elles-mêmes , sous forme de subventions , de primes , de spoliations déguisées , des moyens d’existence , des retraites qui ne peuvent venir que du travail individuel , infatigable, incessant, acharné. Elles ne comprennent point que le travail ne se décrète pas plus que la consommation, et qu’il ne suffit pas d’en déclarer le droit, c’est-à-dire sans doute Yinfinité , pour que jamais personne n’en manque. Ce n’est pas en vertu d’un décret de départ qu’on arrive , mais à force de marcher. La grande erreur de ce temps , c’est de croire que le gouvernement , quel qu’il soit, peut tout, et de le rendre responsable du sort de chacun , comme s’il pouvait donner plus qu’il ne reçoit , et faire plus pour tous les citoyens réunis que chaque citoyen pour lui-même ! Ce préjugé déplorable est, au moment où nous parlons, le ver rongeur des populations ouvrières , le vrai fléau de notre pays.

Au moindre vent qui souffle , à la moindre brise industrielle , on semble dire : Il faut changer le gouvernement et faire une révolution.

Lu révolution s’accomplit , et les crises reprennent leur cours , aggravées par la révolution

ËN FRANCE.

même destinée à y mettre un terme. Aussitôt une révolution nouvelle ranime les espérances , bientôt déçues , d’un meilleur avenir. Une troisième succède , plus riche d’espérances , plus féconde en déceptions, sans fatiguer la verve des entrepreneurs de félicité publique. Quand donc la France trouvera-t-elle un moment de repos pour reconnaître que les sources du travail et de la richesse ne jailliront jamais d’un sol bouleversé par des révolutions perpétuelles ! Les ouvriers n’assureront pas plus le repos de leurs vieux jours que celui de leur pays dans ces voyages aventureux au travers des utopies les plus folles. Les conditions du travail ne se règlent par la force des armes que dans les pays d’esclaves , et non dans les pays de liberté. Dans aucune contrée du monde , et dans aucun temps, il ne sera donné à l’homme d’arriver au repos qu’en vertu de la loi du Créateur, à la sueur de son front; et les peuples les plus libres ne sont jamais que les plus laborieux. Voyez l’Angleterre et les États-Unis, où, malgré l’imperfection inhérente aux institutions humaines , la civilisation s’élève chaque jour à une si grande hauteur. Ce n’est pas par des

troubles continuels et par des sommations menaçantes qu’on poursuit la solution des problèmes sociaux, mais par la patience, par l’étude et par la discussion.

Le jour où les populations ouvrières de France , éclairées par la rude expérience qu’elles viennent de faire, et par les enseignements mémorables qui en ont été la conséquence, reprendront le cours régulier de leurs travaux , ce jour sera le commencement d’une ère nouvelle, et préparera la solution pacifique des questions qui les ont tant agitées. La permanence du travail ne peut être que le produit du temps , du perfectionnement des lois économiques, et surtout de la tranquillité publique. II faut que les travailleurs le comprennent, mais il faut aussi que les hommes d’État ne s’endorment point dans une fausse sécurité. La fréquence même des agitations que nous avons déplorées signale l’existence d’un mal réel qui, pour être circonscrit dans l’enceinte de quelques grandes villes , n’en exerce pas moins une influence décisive sur la communauté tout entière. Les misères de Rouen et de Lille , les chômages de Paris et de Lyon ne sont plus des

accidents isolés , mais des questions grosses de tempêtes. Tant que ces questions ne seront pas résolues , le sol sur lequel la société est assise ne sera pas assez raffermi pour la rassurer contre de nouvelles révolutions. Dans des matières d’une telle importance , on peut dire que rien n’est fait , tant qu’il reste quelque chose à faire.

Qu’y a-t-il donc à faire? Nous avons essayé de l’indiquer dans le cours de cet exposé rapide et sincère de la situation des classes ouvrières.

En première ligne, une législation spéciale sur ^ les logements, dont l’horrible insalubrité est la cause première de cette mortalité sans terme et de cette immoralité sans nom qui décime et abrutit les populations de quelques-unes de nos grandes villes. Le remède est reconnu possible ; on l’a trouvé à Lille, on l’appliquera , nous l'espérons. En seconde ligne, il faut s’emparer des enfants et ne les point quitter avant qu’ils aient échappé au travail criminel et prématuré de l’atelier, qui les démoralise et les tue. Tout est là.

Si l’État n’y veille avec sévérité , le mal social sera incurable ; il se perpétuera de génération

en génération , et la société n’aura rien â répondre â ceux qui , n’ayant pas reçu d’elle ce qu’elle pouvait leur donner, la troubleront sans cesse par ignorance, ou par vengeance, ou par désespoir. En troisième ligne , il faudra rendre plus efficace et plus moralisateur l’enseignement des écoles. Au sortir des écoles, les adultes de la classe ouvrière prennent trop souvent leurs degrés dans les cabarets ou dans les réunions de parti, qui leur pervertissent l’esprit et le cœur. Cette lacune doit être comblée , sous peine de rendre stériles tous les soins prodigués aux enfants durant le premier âge.

Telles sont les réformes les plus urgentes.

L’esprit d’association , dans ce qu’il a de praticable, la réforme des tarifs, dans une juste mesure, compléteraient cet ensemble d’améliorations, qui produiraient les plus heureux résultats , si la paix rentrait avec elle au sein des ateliers. Qui la rendra aux esprits, cette paix aujourd’hui si nécessaire, et que tant de gens s’efforcent de troubler ? L’expérience du malheur et l’étude impartiale des. faits. Tous les hommes de cœur seraient bientôt d’accord sur

EN FBANCE.

ces graves questions, si ce qui appartint de tout temps au domaine de la science n’était pas tombé , par une révolution , aux mains des hommes de parti.

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