BORDEAUX , MARSEILLE ET LE MIDI
La ville de Lyon semble plutôt séparer que réunir le nord et le midi de la France. Le caractère des populations, leurs mœurs, leurs travaux habituels, le climat même des régions qu’ elles occupent , diffèrent tellement au nord et au sud de cette ville, qu’ils paraissent appartenir à deux mondes opposés. Ce contraste n’a
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jamais été plus frappant que de nos jours , et il emprunte aux circonstances présentes un intérêt économique et politique de la plus haute importance. On ne trouve plus rien au sud de Lyon qui rappelle la misère affreuse des villes manufacturières du nord. Le paupérisme n’y existe point à l’état endémique et incurable dont nous avons fidèlement esquissé les traits à Rouen et à Lille. Le travail est plus libre , plus régulier et moins précaire que dans les pays de fabrique , et la prospérité publique et privée s’y accroît d’une manière qui console de la décadence morale et sociale du nord, surtout depuis la grande crise de février.
Ce contraste est, à notre sens , le fait le plus remarquable de la situation actuelle. Les villes maritimes du midi vivent réellement d’une autre vie que les cités industrielles du nord. L’agriculture et le commerce ont toujours exercé une influence plus décisive sur leur destinée. L’industrie meme change de caractère lorsqu’elle pénètre dans ces contrées favorisées du ciel, où la seule chaleur du soleil suffirait pour expliquer une foule de phénomènes de l’ordre économique, quand même on ne connaîtrait
pas les causes spéciales qui les produisent. Bordeaux et Marseille sont de véritables capitales, situées à l’embouchure de deux grands fleuves dont les magnifiques bassins produisent les deux principales richesses naturelles de la France, le vin et la soie; et la région qui s’étend des Alpes jusqu’aux Pyrénées, de Bayonne à Antibes, appuyée sur les deux mers , semble n’être qu’une dépendance de leur territoire.
C’est sur ce territoire que vivent aujourd’hui les populations les plus heureuses de France , partagées entre les travaux d’une culture riche et variée, et les spéculations d’un commerce qui sera sans rival dans le monde, quand la France aura conquis la seule liberté qui lui manque. Ces populations ont été moins atteintes que celles du nord par l’esprit de désordre qui a bouleversé toutes les régions manufacturières. Leur travail, soumis à des nécessités moins inexorables, s’est maintenu plus régulièrement que celui des forges, des filatures et du tissage. Les tonneliers de Bordeaux , les savonniers de Marseille ont eu leur part, sans doute, du sinistre commun ; mais, sauf quelques folles tentatives à Marseille, ils n’ont rien ajouté à leur
détresse par des égarements politiques, tels que ceux qui ont si vivement agité les villes du nord et surtout la ville de Lyon. On respire , en approchant du midi , une atmosphère plus calme et plus libre. Les troubles y sont plus éphémères , parce que le mal social n’est ni aussi ancien, ni aussi profond que dans les pays de grandes manufactures.
Dans les villages comme dans les cités du sud , l’existence des classes ouvrières est plus douce, plus assurée par des travaux permanents et moins exposés aux variations de l’offre et de la demande. Les logements sont plus vastes , plus sains, mieux meublés; l’intempérance est plus rare, la vie de famille plus habituelle, l’influence de la femme presque toujours dominante. La variété des productions agricoles contribue au bien-être du cultivateur, et fournit à l’ouvrier des villes des produits abondants et à bon marché. Le voisinage de la mer, sur toute l’étendue du littoral , y ajoute le poisson , et , par le cabotage, un élément de travail d’une valeur considérable. L’enfance et la vieillesse souffrent moins du froid que dans le nord. Les vêtements sont plus légers et moins chers, la
dépense de combustible moins élevée. Enfin, les ouvriers n’y sont pas emprisonnés, comme ceux des villes du nord , dans des ateliers où la santé s’altère trop souvent autant que la moralité.
Ces différences caractéristiques de la situation du nord et du midi ne sont nulle part plus frappantes qu’à Bordeaux, dans le département de la Gironde et dans toute la zone qui s’étend des Pyrénées jusqu’aux Cévennes, le long du canal du Languedoc. Le voyageur qui descend d’Angoulême vers les rives de la Dordogne et de la Garonne, au sortir des terres froides et solitaires du Poitou , se croit transporté dans un autre climat à l’aspect de ces riants coteaux émaillés de maisons de campagne qui dominent les deux fleuves. Ces deux fleuves et le canal luimême répandent la vie et l’abondance sur toute l’étendue de leur parcours',' où l’on rencontre peu de grandes usines, mais de modestes fabriques et dq riches cultures, habilement combinées poyr leur prospérité commune.
La ville de Bordeaux règne sur cette zone immense de toute l’influence de sa richesse, de son commerce , et de la haute intelligence de
ses habitants. Initiée depuis longtemps aux plus
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vastes opérations du négoce par l’habileté de ses armateurs , riche du fonds inépuisable de sa production œnologique, assise au bord d’un fleuve admirable, rien ne manquerait à sa splendeur, si la grande erreur de notre système restrictif cessait de peser sur elle et de sacrifier ses intérêts à la chimère du monopole manufacturier. On y compte, sur une population de cent vingt-cinq mille habitants, environ vingtcinq mille ouvriers répartis entre l’industrie des constructions civiles et navales et celle de la tonnellerie, qui se rattache tout à la fois aux mouvements du port et à la culture de la vigne. Cette population a beaucoup souffert de la perturbation des affaires , mais elle est restée calme et inaccessible à tous les ferments de discorde qui ont désolé notre pays. La ville de Bordeaux n’a cessé de jouir du repos le plus profond, môme au plus fort de nos récents orages politiques , grâce à l’accord parfait de toutes les classes d’habitants et à l’excellent esprit qui les distingue parmi les autres populations du midi.
Le travail y est divisé par portions inégales entre les ouvriers de l’architecture, charpen-
tiers, maçons, couvreurs, menuisiers , serruriers, marbriers, peintres et carreleurs, au nombre d’environ dix mille, gagnant un salaire presque uniforme de 3 à 3 fr. âo c. par jour, et ceux des constructions navales , au nombre de plus de trois mille , tous remarquables par leur dextérité, par leurs habitudes d’ordre et d’économie. Ces ouvriers maritimes sont divisés entre plusieurs chantiers dirigés par des constructeurs d’une renommée européenne. Le reste de la famille ouvrière appartient à la tonnellerie et travaille, dans ces vastes magasins connus sous le nom de chais , à la fabrication des barriques neuves , au rabattage des anciennes, au chargement et au déchargement des navires le long des quais du fleuve.
Beaucoup de ces derniers ouvriers sont établis, comme de véritables contre-maîtres, à demeure dans les chais mêmes , et ils y jouissent tout à la fois de la confiance de leurs patrons et de certains privilèges , tels que le droit de se fournir de copeaux pour combustible, et de vin pour leur usage, ainsi que nous verrons, à Marseille, les ouvriers des huileries, libres de disposer d’une ration d’huile , en sus de leur
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salaire en argent. La plupart des ouvriers de chais viennent de la banlieue de Bordeaux , où ' ils sont presque tous propriétaires d’un petit champ , et ils y retournent tous les soirs ou tous les dimanches , selon la distance qui les sépare de la ville.
C’est cette classe vraiment patriarcale qui a donné à tous les ouvriers de Bordeaux le caractère de gravité et de moralité qui les distingue. Leurs logements de ville et de campagne sont remarquables par une propreté qui lient de l’élégance. Leur mobilier est simple, mais commode et complet ; il se compose presque partout d’une grande armoire pleine de linge, d’un buffet bien garni de vaisselle et d’ustensiles de cuisine nets et brillants. Les enfants ont toujours une chambre séparée de celle de leurs parents , et ils jouissent d’une santé bien rare dans les villes de fabrique du nord. Ils vont tous aux diverses écoles , qui en réunissent près de vingt mille. Les ouvriers adultes qui n’ont pas reçu dans leur jeunesse le bienfait de l’instruction, la trouvent aujourd’hui dans une école spéciale trôs-fréquentée , et dans laquelle leurs progrès rapides témoignent d’une rare
aptitude et d’un zèle honorable. L’intempérance et la violence sont presque inconnues parmi eux.
Les événements politiques ont mis à 1’ôprçuve, d’une manière bien remarquable, les qualités fondamentales de cette laborieuse classe d’ouvriers, et généralement de toutes les corporations de la ville de Bordeaux. Le travail a manqué dans les chais et dans les chantiers de construction , malgré les efforts et les sacrifices des entrepreneurs , sans que le moindre désordre y ait éclaté , en dépit des instigations venues du dehors. On n’a vu à Bordeaux , durant cette tourmente , ni processions d’ouvriers , ni émeutes, ni sociétés secrètes, ni journaux incendiaires. L’indifférence et l’ennui ont fait justice des timides essais de clubs qui ont désolé tant d’autres villes, et qui ont si puissamment contribué à pervertir le sens naturellement juste et droit des classes ouvrières. Les ouvriers bordelais ont concouru au maintien de l’ordre avec une résolution et une persévérance qui ne se sont jamais démenties. Cette population d’élite conserve jusque dans ses délassements le sentiment délicat des convenances , et une di-
gnité qui feraient honneur en tout pays aux classes privilégiées de la fortune.
Aussi remarque-t-on parmi elles des habitudes de prévoyance et d’économie (pii les ont préservées jusqu’à ce jour des atteintes du paupérisme et de l’affaissement moral qui en est la conséquence. Les ouvriers de Bordeaux ne se décident qu’à la dernière extrémité à recourir à l’hôpital , ou à y conduire leurs parents malades. Ils préfèrent souffrir en silence, et ils épuisent leurs dernières ressources plutôt que de solliciter l’assistance publique. Les nombreuses associations de secours qu’ils ont fondées par des souscriptions volontaires leur viennent en aide dans les moments de gêne , et il est rare que la bienveillance de leurs patrons leur Lisse défaut en temps de chômage. Il faut toujours , môme quand les vins ne se vendent pas, une surveillance extrême dans les celliers , et des soins assidus qui occupent les tonneliers. Les femmes employées dans certains chais à boucher les bouteilles, à coller des étiquettes , à poser des capsules , gagnent près de 3 fr. par jour à la tâche , et elles travaillent presque toujours assises , sans grande fatigue.
Les charpentiers attachés aux chantiers de constructions navales reçoivent aussi des salaires qui suffisent à leurs besoins , et je pourrais citer un de ces chantiers , celui de MM. Chaigneau frères , à Lormont , où l'excellent esprit de la direction a constitué les ouvriers en une sorte d’association assez riche pour secourir les veuves et les orphelins de ses membres.
Le caractère général de modération et de réserve qui honore la classe ouvrière de Bordeaux est certainement dû , en grande partie du moins, aux bonnes traditions qui se sont religieusement conservées dans cette ville , en , dépit des variations de la politique. Le travail industriel y a toujours emprunté quelque chose aux habitudes paternelles de l’agriculture et aux vues élevées du commerce maritime. La conservation obligée d’une partie des récoltes de la vigne a donné un heureux caractère de permanence aux occupations de tous les ouvriers employés dans les chais, et leurs rapports continuels avec les patrons n’ont pas peu contribué à la bonne intelligence qui n’a cessé de régner entre eux. Le même caractère se retrouve dans les chantiers de constructions na-
vales et civiles , qui comprennent la majorité des ouvriers de Bordeaux. Il en est résulté des habitudes de politesse et de mutuels égards qui frappent d’étonnement les étrangers. On voit souvent dans les fêtes publiques , dans les réunions de simple curiosité , pendant les revues des troupes , les spectateurs des classes les plus humbles faire place aux femmes et aux enfants avec un empressement et une bonne grâce dont se dispensent trop facilement ailleurs les hommes le mieux élevés.
Il est difficile, pourtant, de se défendre d’un profond sentiment de tristesse quand on songe au développement de prospérité que recevrait cette magnifique région du midi , où le travail ne coûte rien à la santé et à la dignité de l’homme, où le mal social des grandes usines n’a jamais pénétré , si la liberté naturelle des transactions lui était rendue , et si l’agriculture yétait affranchie desimpôts qui frappent sur elle
«à coups redoublés. Un jour viendra sans doute où les législateurs de notre pays aboliront le fatal système qui consiste à écraser de taxes intérieures la plus française de nos productions, et
présailles de l’exagération de nos tarifs de douanes. Nos neveux auront peine à comprendre que nous ayons poursuivi si longtemps la chimère d’un grand commerce maritime sans élément de fret au retour, et sacrifié la population vigoureuse et paisible de nos ports aux victimes rachitiques et turbulentes de nos grands centres manufacturiers. La France expie chèrement aujourd’hui cette opiniâtre erreur de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le ministère de Turgot et le traité de M. de Yergennes. Elle a voulu forcer le cours naturel des choses, paralyser le midi pour exciter le nord , frapper la vigne et le mûrier au profit du fer et du coton , pour ne pas payer, dit-on toujours, tribut à l’étranger; et il lui faut aujourd’hui payer tribut à la misère et subir la loi périodique des révolutions !
Cette misère du nord, inconnue dans le midi , si horrible à Rouen et à Lille , si menaçante h Paris et à Lyon, n’est pas près de finir. Dieu sait quels efforts de sagesse et de courage il faudra faire pour l’adoucir ; mais du moins ne faudrait-il plus l’accroître , et le moment est-il
venu de détendre avec résolution et prudence
te
cc ressort dangereux. Le mal fatal de l’industrie française est de vivre d’une vie artificielle et précaire, et d’avoir transformé l’émulation en une véritable guerre d’extermination dont les excès frappent aujourd’hui tous les yeux. Nous avions la canne à sucre qui alimentait nos colonies et notre commerce maritime; nous avons élevé à grands frais la betterave, qui les a tués tous deux , et qui commence à ruiner la plupart de ceux qui la cultivent. Quand j’ai passé à Lille , les sucreries indigènes n’osaient plus faire de sucre; et quand j’ai revu, quelques jours après , les raffineries de Marseille , elles n’osaient plus raffiner. Les armateurs de Bordeaux désarmaient leurs navires, et répondaient tristement : « Gomment naviguer sans retour, et quel plus important retour que le sucre ? » Pendant la même époque , les filatcurs de coton et les fabricants de drap, protégés par la prohibition absolue, se lamentaient sur leur ruine et demandaient des primes à l’État pour exporter leurs produits. Quel régime ! et peut-il durer longtemps?
Tant que ce régime subsistera, il ne faut espérer aucun soulagement sérieux et durable au
EN FBANCE.
mal qui nous dévore. On verra grandir chaque jour la misère manufacturière et la décadence commerciale , parce que l’industrie et le commerce ne sont aujourd’hui, ni l’un ni l’autre, dans des conditions régulières d’existence. On semble croire sérieusement, puisqu’on l’affirme officiellement, que le but du système restrictif est d’assurer du travail aux ouvriers , et que le plus sûr moyen de leur en assurer est de fermer nos frontières aux draps et aux cotonnades étrangères; mais l’existence des ouvriers de l’industrie cotonnière , déjà si misérable , n’estelle pas tous les jours à la merci de l’étranger pour la matière première qui les fait vivre ? Nos fabriques de drap ne sont-elles pas tributaires de l’Allemagne pour les laines? Et conçoit-on quelque sérieuse alarme de cette servitude , qui est précisément le lien des nations au temps où nous vivons ?
Une détente prudente et graduelle du système restrictif préviendrait le dénoûment inévitable et prochain qui attend les grandes industries protégées. Il faut que toutes ces industries privilégiées rentrent peu à peu dans le droit commun ; et quoiqu’il puisse paraître étrange d’espé-
rer leur salut d’un excès de concurrence, quand c’est du mal de la concurrence qu’il s’agit de les guérir, nous pensons que Je régime de la liberté est le seul asile qui leur reste. Le premier effet de cette liberté progressive serait d’arrêter tout à coup le développement de la concurrence intérieure , et de faciliter aux fabriques destinées à disparaître une liquidation moins orageuse que celle dont elles sont menacées. Dans l’état présent des choses, les salaires, au sein des industries protégées, diminuent tous les jours, et les profits sont très-rares : à quoi bon , par conséquent , maintenir une situation qui tend à s’aggraver sans cesse et qui ruine les industries naturelles de la France , sans assurer l’avenir de ses industries factices ? Loin de pousser les populations vers le travail manufacturier aggloméré , source de tant de douleurs sociales et de dangers politiques , la prudence commande de les en arracher, au contraire, et de leur rendre l’aisance et la sécurité qu’elles ont perdues. La liberté du commerce, outre sa légitime raison d’exister, à titre de liberté, comme toutes les autres, dans un pays libre, est la seule ancre de salut qui reste à notre agriculture et à notre
commerce maritime ; elle réserve aux ouvriers de l’industrie manufacturière môme de nouveaux emplois, plus utiles pour eux, et surtout plus certains, que la misérable et variable tâche à laquelle ils sont condamnés aujourd’hui.
L’observation attentive de la condition actuelle des travailleurs dans les départements du midi présente à cet égard les garanties les plus rassurantes. La misère qui a désolé depuis un an les populations ouvrières du nord , particulièrement dans les districts manufacturiers, n’a fait qu’effleurer la zone du midi , et le contrecoup des troubles de Paris, de Rouen et de ' Lyon , y eût été presque insensible, si tout ce vain bruit de paroles n’avait cheminé dans les airs sur les ailes de la presse périodique. Les troubles éphémères du midi n’ont pas été, comme ceux du nord, l’œuvre d’une misère réelle et trop souvent désespérée, mais bien plutôt un plagiat inutile et sans motifs sérieux de justification. L’agitation de Toulouse, par exemple, et les troubles de Béziers, de Cette, de Montpellier, sont dus à cette classe d’hommes trop nombreuse parmi nous qui préfère le
tumulte politique au travail régulier, et qui
prétend gouverner l’État en vertu de la seule impuissance de le servir. Quand on examine de près l’origine de ces perturbations, il est impossible de n’y pas reconnaître pour acteurs principaux des étudiants sans valeur, des commis sans instruction , des oisifs sans carrière sérieuse; le véritable peuple, celui qui travaille,
. n’y figure que comme spectateur ou victime, et n’y prend jamais qu’une part accidentelle.
Assurément , ce ii’est pas la vraie population de Marseille qui a troublé le repos de cette ville, si remarquable par sa prospérité, même pendant la période douloureuse que la France tout entière a eue à traverser depuis un an. Marseille se distingue aujourd’hui comme Bordeaux , plus que Bordeaux même , en raison de sa situation sans rivale sur la Méditerranée, par l’accroissement continu de sa fortune industrielle et commerciale. Elle n’a pas, sans doute, comme Bordeaux, dans ses admirables vignobles, une base d’exportations inépuisable ; mais elle possède plusieurs industries spéciales qui lui en tiennent lieu et qui sont parvenues à une très-haute réputation. Il convient de placer au premier rang ses quarante savon-
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neries, toutes situées dans l’intérieur de la ville et dont la production annuelle s’élève à plus de 40 raillions de francs. Vingt fabriques de soude factice et quinze huileries complètent l’ensemble de cette belle fabrication , dont le mouvement ne s’est pas ralenti et qui fournit un élément de fret important à la marine marchande. Les raffineries de sucre et les minoteries, et depuis quelque temps une magnifique usine de construction pour les machines à vapeur et des tubes de fer étiré destinés à la marine ou aux chaudières des locomotives , ont élevé la ville de Marseille à un rang distingué parmi les cités manufacturières.
Mais c’est surtout le développement rapide de la navigation qui lui assure désormais le sceptre de la Méditerranée, et qui ouvre par elle de nouveaux horizons au travail des habitants du midi de la France. Marseille est aujourd’hui le point de départ de toutes les communications à la vapeur entre l’Europe , l’Afrique septentrionale et l’Asie. Ses services réguliers de paquebots la mettent en rapports continuels avec la Corse, l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Turquie et l’Égypte. Le nouveau port dont elle vient
d’être dotée ne tardera pas à être insuffisant, et il est facile de prévoir qu’une partie de sa prospérité rejaillira sur les ports voisins , tels que ceux de Cette et de Cannes, qui ont pris depuis quelques années le plus brillant accroissement. Aussi les classes ouvrières jouissentelles, à Marseille, d’un degré d’aisance et d’indépendance inconnu dans les villes manufacturières du nord. Les savonneries et les huileries y étaient en pleine production , pendant que le travail languissait dans les fabriques septentrionales , et les constructeurs de machines de cette ville avaient des commandes assurées pour un an , tandis que, dans une seule usine des environs de Rouen , le contre-coup du désordre social avait réduit des quatre cinquièmes une masse de travaux qui s’élevaient à plus de treize millions de francs.
Il est facile d’apprécier la supériorité d’une telle situation, et l’influence qu’elle doit exercer sur le sort des classes ouvrières. Outre les travailleurs attachés à ses industries spéciales, tels que les savonniers, huiliers, tanneurs, raffineurs , constructeurs, tous ou presque tous constamment occupés à l’année, on peut juger
t du nombre de mariniers, cordiers, calfats, * peintres , menuisiers , charpentiers , qui vivent du mouvement naval, librement, sainement, au grand air et sans être astreints à aucune de ces servitudes qui pèsent si durement sur les ouvriers des manufactures. Toute cette classe employée aux travaux du port de Marseille n’a jamais eu rien à craindre des revirements si fréquents dans les industries protégées. Ce sont de vrais bourgeois de la ville, généralement bien logés, faisant trois repas substantiels par jour, mangeant du pain très-blanc et buvant à bon marché des vins du pays , généreux et fortifiants. La corporation des portefaix constitue parmi eux une véritable aristocratie , soumise à la règle la plus sévère et investie de privilèges exorbitants ; elle compte plus de deux mille membres réunis en confrérie ou association de ^bienfaisance, et elle domine en souveraine sur toute l’étendue du port.
L’histoire de cette confrérie, dont les statuts rappellent ceux des arts et métiers de Florence avec leurs prieurs et leur organisation, mériterait uue attention particulière, si elle n’était pas fondée sur un principe tout à fait contraire à la
liberté du travail. Les portefaix de Marseille ne se sont fait pardonner et continuer leurs privilèges que par la régularité exemplaire de leur conduite et par la confiance absolue qu’ils ont su obtenir du commerce. Ils sont presque tous les hommes d’affaires des négociants de la ville, et la surveillance qu’ils exercent sur tous les membres de leur corporation a maintenu parmi eux des traditions d’honneur inaltérables. Ils n’admettent aucun étranger dans leur sein, et les candidats nationaux ne doivent exercer aucune autre profession que celle de portefaix. Leur élection est soumise à un examen préalable confié à quatre commissaires, et l’admission définitive n’est prononcée qu’a près le versement d’une somme de mille francs dans la caisse de la société. Il n’est pas rare de compter parmi ces ouvriers des hommes qui gagnent i 0,000 francs par an , et la corporation elle-même est® si riche, que son syndicat a contribué pour 50,000 francs au capital du comptoir d’escompte formé à Marseille depuis les événements de février, tandis que la plus forte part de chaque banquier n’a pas dépassé la moitié de cette somme.
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En général, toutes les classes d’ouvriers delà villedeMarseillejouissentd’une aisance relative qui passerait pour de l’opulence partout ailleurs. Leurs femmes ne sont pas astreintes à des travaux fatigants, et leurs enfants se portent beaucoup mieux que dans les pays de manufactures. On pourrait leur reprocher seulement de ne pas les envoyer régulièrement à l’école , et de les laisser vivre trop habituellement de cette vie errante, si facile à comprendre sous le beau ciel de la Méditerranée. Ainsi, tandis que les écoles de Bordeaux comptent 20,000 écoliers sur 125,000 habitants, celles de Marseille n’en reçoivent que 1 5, 000 sur une population de plus de 180,000 âmes ; 5,000 enfants environ demeurent ainsi complètement privés d’instruction dans cette grande cité, et ne promettent pas l’exemple de beaucoup de vertus quand ils arriveront à l’âge de raison.
Cependant les plaisirs de l’ouvrier marseillais sont d’une nature infiniment plus régulière que dans les pays du nord, et même d’une originalité qui lui fait honneur. Le comble de son ambition est de posséder ce qu’il appelle un cabanon , c’est-à-dire une petite maison de campa-
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\ g ne ayant vue sur la mer, pour y aller faire le dimanche un modeste repas de famille. Quelquefois les ouvriers s’associent entre eux pour acquérir une de ces maisonnettes, qui leur servent d’abri plutôt que de demeure, et ils vont à la pêche ou à la chasse, dans l’espoir d’une capture qui se réalise rarement. Plus souvent , on les voit, assis des journées entières, les yeux fixés sur la mer, dans une attitude contemplative, suivre la marche des navires qui cinglent vers le port ou qui en sortent. C’est le vrai charme de leur vie, et ces goûts poétiques leur sont communs avec tous les habitants du littoral. Leur imagination s’élève et s’exalte à l’aspect des scènes grandioses de la mer, et tel est l’ascendant irrésistible exercé par ce grand spectacle, qu’ils y soumettent bientôt les ouvriers des départementslesplus éloignés, en les entraînant avec eux vers leurs bastides.
Depuis quelques années, ceux qui restent en ville ou dans la banlieue ont fondé, à frais communs, des cercles de réunion où ils lisent les journaux, jouent au billard et passent leurs soirées. La plupart de ces cercles possèdent de petites bibliothèques très - fréquentées , dont
l’heureuse inlluence a fait disparaître peu à peu celle des clubs, un moment nombreux, aujourd’hui presque entièrement déserts ou tout à fait abandonnés.,Mais le compagnonnage est toujours en vigueur, et les vieilles règles des confréries exercent toujours tant d’empire , qu’il en résulte parfois des luttes vives et des conflits d’attribution interminables. L ’ aspirant est tenu de saluer le compagnon avec autant de rigueur que le soldat son officier. Le compagnon mange dans le salon et l’aspirant dans l’antichambre. Au théâtre même, l’aspirant est obligé de céder sa place au compagnon, et il n’y a pas de hiérarchie plus intolérante que dans ces régions de l’égalité. C’est même un fait digne d’attention, que l’esprit d’exclusion des vieilles corporations se soit ranimé plus impérieux que jamais, par toute la France, depuis la révolution de février.
Tel est l’esprit dominant de la singulière époque où nous vivons. Jamais on n’a tant parlé de liberté et réclamé tant d’exclusions. Les chefs de l’industrie veulent exclure du marché national tous les produits étrangers , et les ouvriers prétendent renvoyer de France tous ceux qui viennent du dehors. Nous avons vu les fil-
tiers de Lille demander des restrictions contre les fdtiers, aussi français qu’eux, de Commines et de Werviek, et les ouvriers de Lyon marcher contre ceux de la campagne parce qu’ils travaillaient à meilleur compte qu’eux. Ainsi , tandis que les progrès de l’esprit philosophique, les chemins de fer, les bateaux à vapeur et nos besoins de tous les jours tendent à rapprocher les nations, le cynisme grossier des intérêts privés ne craint pas de réclamer, sous couleur de protection , le rétablissement des barrières intérieures. Aucun pouvoir supérieur n’est assez fort pour faire dominer la voix de l’intérêt général sur ces myriades de prétentions privées qui s’appellent le travail national , à peu près à aussi juste titre qu’une émeute de faubourg s’arroge le droit de représenter le vœu du peuple tout entier. Il faudra beaucoup de temps pour guérir notre pays de ces tristes tendances , et pour y rétablir le respect de l’autorité, qui, seule, peut mettre un terme à la lutte des intérêts, en les conciliant par la science ou en les contenant par la fermeté.
Le tableau rapide que je viens de présenter à l’Académie du véritable état des classes ou-
EN FBANCB.
vrières au nord et au midi , et dont j’essaierai bientôt de tirer les conclusions qui serviront de réponse au programme qu’elle a posé, permet déjà d’entrevoir quelle sera la solution probable du grand problème que cette situation nous a donné à résoudre. Il est évident qu’il existe une différence énorme entre la condition des ouvriers du midi et celle des ouvriers du nord. On ne saurait contester non plus que , dans la région du nord, les ouvriers des industries mécaniques , et principalement ceux de la filature et du tissage, ne soient plus malheureux que les autres , et , parmi eux , les ouvriers des villes beaucoup plus que ceux des campagnes. C’est dans cette catégorie de travailleurs que les femmes souffrent le plus et courent le plus de dangers ; c’est là qu’il est fait le plus funeste abus du travail des enfants , et que la génération actuelle est attaquée sans pitié dans sa fleur. C’est dans cette région industrielle que s’exercent principalement les ravages de l’immoralité, de l’ivrognerie, des mauvaises passions ; c’est là qu’existe en permanence ce déplorable enseignement mutuel de tous les vices, où les vieux corrompent les jeunes, où les deux sexes su-
bissent l’un et l’autre la plus fâcheuse influence.
L’organisation du travail dans le midi n’a rien de commun avec un tel état de choses. Le travail ne s’y exerce point en serre chaude et en ateliers fermés , comme dans le nord. Presque toutes les industries du midi laissent à l’ouvrier son entière indépendance; elles s’appliquent à la production ou à l’exploitation des produits du sol , ici à celle de la soie , ailleurs â celle de la vigne , plus loin à celle de l’olivier ; sur tout le littoral, aux travaux maritimes ; dans les grandes villes comme Bordeaux et Marseille, aux constructions navales, à la tonnellerie, à la fabrication du savon, à l’extraction du sel dans les salines. Dans les localités même où l’industrie semble être établie de la manière la plus conforme aux procédés de celle du nord, comme à Lodève, à Castres, à Nîmes, les résultats ne sont pas non plus les mêmes ; le paupérisme n’y a aucun des caractères sinistres qui le distinguent à Rouen, à Lille, à Reims, à Amiens.
L’ouvrier habite généralement une maison dont il est le maître, ou bien il possède un petit champ dont la culture fournit un supplément à son salaire. Sa nature indépendante se refu-
serait à subir les servitudes de l’ouvrier enrégimenté du nord , et il fuit les secours de l’hôpital avec autant de résolution que celui-ci met d’empressement à les rechercher, ou de résignation à les recevoir.
L’avenir des populations du midi laissera bien loin derrière lui les avantages relatifs de leur situation actuelle, quand l’agriculture y aura reçu les développements immenses qu’elle, attend du système à peine naissant des irriga- \ tions , et quand le commerce , rendu à ses imprescriptibles droits , pourra se mouvoir librement dans une sphère d’action sans limites. On peut déjà voir, aux changements qui s’opèrent dans la banlieue de Marseille, quelles seront les conséquences de cette création plus grande qu’aucune œuvre des Romains, et si universellement admirée aujourd’hui sous le nom de canal de la Durance. Le génie entreprenant de nos concitoyens du midi essaie de conquérir dans le delta du Rhône , à l’aide de la culture du riz, un département tout entier, où la liberté du commerce du sel créerait du même coup, et plus vite peut-être, les éléments d’un revenu immense dans les salines de Peccais. 11 n’y a
rien de supérieur en aucun pays aux vallées du département du Var qui longent la Méditerranée , à la plaine de Vaucluse , à la vallée du . Grésivaudan dans le Dauphiné , aux départements de la Drôme , du Gard , au territoire de Béziers , et au bassin entier de la Garonne , de la Dordogne et de l’Adour.
Ces contrées admirables sont aujourd’hui séparées du monde par des lois économiques qui maintiennent autour d’elles une muraille plus haute que les Alpes et les Pyrénées. De quoi servent à Bordeaux son beau fleuve, et à Marseille ses deux ports, en présence de cette barrière insurmontable qu’on appelle un tarif de douanes? 15 millions d’habitants en Espagne, 25 millions en Italie, voilà le marché naturel et assuré de nos populations du midi , sans parler de l’Algérie, qui ne fait que de naître, et de l’Orient qui ne peut se décider à mourir. On aura beau soutenir pendant quelque temps encore le système qui paralyse cet irrésistible essor, la France méridionale penchera de ce côté de sa destinée, comme le Rhône descend vers la Méditerranée, grossi des eaux de la Saône, et porteur de tous les produits qui abondent sur leurs
rives. Si le chemin de fer de Paris à Marseille avait été ouvert le premier, et celui de Bordeaux le second, selon l’ordre naturel et rationnel des choses, le grand mouvement de renaissance du midi , qui commence à se manifester aujourd’hui, aurait déjà acquis des proportions immenses et presque incalculables.
Tous les hommes qui se préoccupent sérieusement de la solution des questions relatives au sort des classes ouvrières, doivent désirer qu’on la cherche dans la liberté, au lieu de la chercher dans le monopole , qui a produit des fruits si amers. On peut affirmer désormais, sans crainte d’erreur, que le système restrictif est une des causes les plus directes de l’exagération de la concurrence, de l’agglomération des ouvriers dans les villes et du paupérisme qui les trouble . et les inquiète. C’est ce système qui a jeté nos fabriques dans les périls de la production illimitée, en même temps qu’il leur fermait tous les débouchés par l’ exagération des tarifs.
Quand la tempête de février a éclaté sur notre pays , on a vu combien était fragile et insuffisant cet édifice protecteur autour duquel se sont amassées tant de ruines. Le travail des régions
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du midi n’a presque point souffert d’atteinte , parce qu’il reposait sur une base plus solide , et en même temps les utopies déchaînées contre la société française y ont eu peu d’accès.
Cette grande expérience aura sans doute une haute signification auprès des esprits éclairés de notre pays. Ceux qui ne se laissent point émouvoir par le fracas des rues , ni par les clameurs intéressées de la routine , ni surtout par la coalition des intérêts privilégiés , comprendront que nous marchons vers le dénoûment d’une situation pleine de périls et qui ne permet plus d’hésitation. Ils se demanderont si un système qui a produit de tels résultats dans le nord, au grand détriment du midi, n’est pas définitivement jugé. Ce qui reste à décider maintenant, c’est de savoir si, quand tout tend à propager les libertés dans le monde, nous ne repousserons que les libertés qui fécondent pour courir après celles qui dévastent ; si, quand l’Europe s’apprête à renverser ses barrières, nous maintiendrons les nôtres, et si nous poursuivrons toujours la chimère d’une production sans bornes en présence d’un marché sans issue. Le travail est évidemment engagé dans une
voie désastreuse dont il faut se hâter de le faire sortir. L’Europe n’y parviendra pas sans douleurs et sans tiraillements ; mais la pire des solutions serait de n’en chercher aucune et d’attendre, comme des musulmans, les arrêts du destin.