APPRENTISSAGE
Dangers de l'appreuussage. — Les magistrats rétribués des tles anglaises. — Les colons Français aiment mieux l'abolition que l'apprentissage.
Passons au troisième système, celui de l'émancipation simultanée avec apprentissage. « Les esclaves sont déclarés libres immédiatement et tous ensemble ; une indemnité est assurée aux colons. Les esclaves demeurent sous l'autorité de leurs propriétaires, mais sous la protection de l'état durant un espace de temps plus ou moins prolongé, en qualité d'affranchis, et leur travail est concédé au maître. »— C'est le système anglais : indemnité insuffisante, et pour la compléter, plusieurs années de l'affranchi accordées gratuitement à l'ancien maître , autrement dit, on donne au maître ce qui lui appartient, puisque l'esclave lui doit légalement toute sa vie , jusqu'aux derniers jours. Ne ménageons pas les termes : si vous n'indemnisez pas le colon de la valeur entière de la propriété nominale que vous lui enlevez, vous le volez.
Quant à l'apprentissage , il suffit de passer une heure dans une colonie de la Grande-Bretagne pour savoir ce qu'il vaut. Nous n'avons pas rencontré un créole anglais, même de ceux qui regardent en arrière , nous n'en avons pas rencontré un , sans exception, qui ne nous ait dit préférer mille fois l'émancipation à l'apprentissage ; sur ce point ils sont tous d'accord , ils disent que l'apprentissage ne fut qu'une dangereuse déception, avec autant d'assurance que nous le soutenons être une inutile transition. Le propriétaire n'y pouvait voir qu'un complément d'indemnité, il voulait en conséquence qu'il ne fût qu'une continuation de la servitude * et n'avait pas pour des hommes dont l'avenir ne lui appartenait plus , les sollicitudes d'autrefois. L'apprenti, lui, avec l'inflexible logique du bon sens, s'étonnait que sa condition ne fût pas changée, quoiqu'on lui eut
pompeusement annoncé sa délivrance, el s'irritait de ne pouvoir exercer sa volonté, comme il le voyait faire à tout homme libre. L'apprentissage enfin a ce vice fondamental que le maître, sachant qu'il n'a plus qu'un temps à jouir, veut demander beaucoup, tandis que l'esclave sorti de la dépendance absolue, ne veut plus rien donner du tout '.—D'un côté, les planteurs se trouvèrent si mal de l'état transitoire qu'ils y renoncèrent, et préférant les chances du travail libre, donnèrent eux-mêmes, le 1er août 1838, la liberté définitive qui ne devait éclater qu'en 1840; de l'autre, lorsque MM. Sturge et Hervey, en visitant les colonies anglaises pour y examiner l'état des affranchis , demandèrent aux nègres quelle différence ils trouvaient entre leur ancienne et leur nouvelle position , les nègres répondirent « qu'ils n'en avaient encore aperçu aucune1. »
Dans le discours d'ouverture de la session de 1838, le gouverneur de la Jamaïque, sir Lyonnel Smith , engageant les planteurs à voter l'abolition définitive, leur disait en parlant de l'apprentissage : « Dans le double intérêt de la tranquillité et de la production , je vous engage à supprimer une loi qui a été aussi tourmentante pour les travailleurs que décevante pour les planteurs *.
1 L'expérience de l'apprentissage anglais a révélé mille autres difficultés inhérentes à ce système, et notamment celle-ci. Jusqu'à ce qu'il fut établi , les voleurs étaient jugés et punis sommairement par le maître sur l'habitation, mais sous l'empire de la nouvelle loi, il n'en pouvait plus être ainsi. Il fallait envoyer le délinquant à la geôle , ou il restait quelquefois deux mois en attendant la session de justice ; de sorte que jusqu'à la fin de ceUe prévention d'abord et ensuite durant la détention s'il y avait lieu , le propriétaire restait privé par la loi , du travail de l'apprenti que la loi lui avait garanti. De plus , le jardin du coupable était nécessairement abandonné , et quand il sortait de prison, ne trouvant pas de vivres sur sa terre et ne pouvant rien gagner, puisque ses bras ne lui appartenaient point y il allait de nouveau piller les autres.
1 The Wesl-lndies, etc.
* Précië de l'abolition de l'esclavage dans les cofomieM ana/auru publié par ordre du ministère de la marin*» ; d^titierm» pnblî'Mtiwt
On peut lire dans l'ouvrage de MM. Sturge et Hervey les haines que les violences des blancs, exaspérés par les résistances des noirs, engendrèrent dans cet état faux et anormal. Ne citons qu'un fait qui s'est passé à Montserrat. Une femme est amenée fort tard au magistrat spécial, celui-ci l'envoie d'abord en prison , remettant au lendemain à juger, et la femme saisie des douleurs de l'enfantement accouche au milieu de la nuit sur les nattes du cachot. Quelle était la plainte portée contre elle : - Une telle, apprentie, refuse de travailler !» Sir Lyonnel Smith, dans son message à l'assemblée de la Jamaïque du 29 octobre 1837, après avoir indiqué des torts que la législature avait à réparer, Unit en disant : « L'ile mérite ce reproche que les nègres apprentis sont à certains égards dans une condition pire qu'ils n'étaient à l'époque de l'esclavage. » Toute faute, sans aucun doute, ne vient pas des maîtres, mais il n'est pas moins certain que l'apprentissage doit être regardécomme ayant la plus large part dans les discordes qui ont tant agité les lies anglaises. Loin d'avoir été une modification utile, il fut extrêmement nuisible, comme doit être toute mesure de justemilieu , comme le sera toute institution que l'on voudra mettre entre la dépendance et l'indépendance. L'épreuve ne fut avantageuse à personne , les deux parties s'en plaignirent également. Etat mixte , ou la condition de chacun ne pouvait se dessiner nettement , tout le monde s'y trouva mal -, et c'est des luttes et des colères de l'apprentissage que sortirent les inimitiés et les déûances de l'émancipation. L'apprentissage fut en réalité non pas un amendement , mais une aggravation de la servitude. On alla jusqu'à priver les prédiaux du samedi par punition , ce qui équivalait non pas môme à les condamner au pain et à l'eau , mais à ne pas manger du tout. Les duretés impitoyables dont ils disent avoir été victimes, le treade mili que l'esclave ne connaissait pas, le fouet qui frappa l'apprenti plus qu'il ne frappait l'esclave, ont laissé des traces profondes, et les noirs dont un trait dislinctif de caractère est de ne rien oublier , de se souvenir toujours du bien comme du
mal , devinrent intraitables une fois qu'ils furent entièrement libres. Plus d'une demande exagérée de salaire imposée sur certaines habitations par les ouvriers, ne sont que la vengeance d'anciens prédiaux irrités. Ne craignons pas de nous répéter, car il faut qu'on le sache bien , la plus grande partie des troubles de la liberté doivent être considérés comme le retentissement des altercations de l'apprentissage. Une chose certaine , c'est qu'Antigues qui refusa l'apprentissage, qui passa de sa pleine volonté et d'un jour à l'autre , de la servitude à la liberté , n'eut aucun désordre à déplorer , et a marché depuis le 1er août 1834 vers une prospérité toujours croissante.
Quant aux stipendiairy magistrats (magistrats rétribués) institués pour protéger les nègres, tiraillés entre des intérêts impossibles à concilier, ils ne faisaient que des mécontens d'une et d'autre part. Circonvenus et (lattes dès leur arrivée, se laissaientils gagner au parti planteur, les apprentis les haïssaient ; résistaient-ils à la séduction, comme il arriva dans le plus grand nombre des cas, les maîtres les accablaient d'avanies. On en vit quelquefois , lors de leurs visites d'habitations , qui furent forcés de s'établir dans une écurie pour remplir leur office , parce que le propriétaire leur fermait la porte de la maison. Les magistrats rétribués ont été utiles aux nègres ; sous ce rapport ils ont fait infiniment plus de bien que de mal, et nous ne regrettons pas leur création ; maison raison de leur mauvaise organisation et de l'arbitraire dont ils se trouvaient revêtus , ils ont certainement fait du mal , quelques gouverneurs les ont signalés comme la cause la plus efficiente des dissentions survenues entre les employés et les employeurs. Il était presqu'impossible qu'ils ne poussassent pas souvent leur entremise dans les affaires au-delà des strictes convenances, ne fut-ce que pour montrer l'urgence de leur place, et que bientôt chargés de la haine des colons, ils ne prissent point d animosité contre eux. Appelés depuis à remplir en quelque sorte l'office de nos juges-de-paix, il est difficile qu'ils dépouillent le souvenir des vieilles injures , et que les maîtres ne conçoivent point de doute sur l'impartialité de
leur tribunal.— Ainsi de tous côtés les malheurs de l'apprentissage viennent compromettre l'épanouissement de la liberté. — Mais le plus grand vice de l'institution des magistrats spéciaux, vice radical, et qui les aurait empêché toujours, quelque noblesse de caractère qu'ils pussent avoir , de produire un bien sans mélange, c'est qu'ils étaient dans la dépendance de l'autorité locale. Le gouverneur les pouvaient casser sans jugement et sans rendre compte de ses motifs ; il en résultait qu'ils se faisaient ses a gens au lieu d'être les a gens de la loi , qu'ils obéissaient aux ordres de son pouvoir souverain, et non aux volontés de la justice ; que leur Code enfin était sur la grande table du chef de la colonie.
Maintenant, était-il nécessaire que cela fut ainsi ? Le parlement ayant voté une mesure transitoire, le gouvernement comprit-il la néeessité de revêtir des magistrats spéciaux d'un pouvoir discrétionnaire , et de les avoir à sa disposition pour t dompter les puissantes résistances qu'il prévoyait? C'est question. Et nous penchons entièrement pour l'affirmalive.
Au surplus, nos colons eux-mêmes ne se soucient point de l'apprentissage, ils en ont appris les dangers, et par l'organe de leurs commissions ils déclarent n'en pas vouloir. Voici comment s'exprime M. Jollivet, délégué des blancs de la Martinique : « L'apprentissage anglais a démontré surtout d'une manière évidente , ce que l'absence de toute intervention directe de la part du maître pouvait entraîner de perturbation dans l'économie du travail. Une fols que les magistrats protecteurs se sont placés entre le maître et l'esclave, il n'a plus été possible de compter sur l'assiduité des apprentis. Les cbâtimens les plus sévères ont été impuissans -, des inslrumens de coercition, inconnus jusqu'alors , ont été inventés pour combattre la force d'inertie. Tout a échoué. Les colons ont été forcés de renoncer aux délais que le gouvernement avait stipulés comme une part de l'indemnité. Ce sacrifice était commandé par la prudence , la sécurité des personnes, et l'espoir d'empêcher la ruine totale
des fortunes. L'apprentissage , ou pour mieux dire , la substitution du gouvernement au maître, avait enfanté la plus désastreuse anarchie. »
S vu.
cnCACEVEUT ai: sol; îrtAînr dk toct moye* transitoire.
Lettre de M. Bovis sur l'engagement au sol. — Entre l'engagement au sol et la servitude, il n'y a d'autre différence que celle du travail forci au travail esclave.-— Le nègre ne voudra pas de la glèbe. — Le» colons l'ont combattue d'avance.— La glèbe reculerait indéfiniment l'abolition.
Reste maintenant l'engagement au sol , celui de tous les modes de transition qui parait sourire davantage aux colons qui sentent la nécessité de faire un pas quelconque vers l'affranchissement. Nous allons transcrire une longue lettre qui con- tient toute la théorie de ce système et résume d'une manière très pittoresque les idées généralement émises par les créoles pour l'appuyer. Notre correspondant, M. Bovis (de la Guadeloupe), est un homme progressif, mais à la fois ardemment dévoué à la cause coloniale, qui est la sienne propre.
« Tout ce qui a été écrit sur l'esclavage, soit en bien, soit en mal , me démontre que le monde a tort à l'heure qu'il est, de faire le procès à ceux de l'antiquité qui possédaient des esclave, comme aux esclaves eux-mêmes qui s'acceptaient pour tel*. Je ne dirai certainement pas que l'esclavage est de droit divin, je dis tout simplement que c'est un fait gôiiésiaque , arrive Je ne sais d'où, ni comment, mais certainement le fait le plu* anciennement constaté; il se mêle aux instinct* de sociabilité de l'homme, car à peine en voit-on quelques-un» de nuMMtiMA», que déjà quelques-uns sont esclaves : c'est un \mmyin qui a cru dans la racine de l'arbre et a grandi avec lui,
» L'homme a reçu de Dieu ses instincts de mjvwUïUM, mn\*
Dieu a laissé à l'homme de former sa société, et par conséquent de la modifier. De modifications en modifications , l'homme en est venu à reconnaître que l'esclavage était une injure faite à sa nature, aussi les sociétés les plus avancées ont-elles rejeté l'esclavage. Membre comme vous, monsieur, d'une de ces dernières sociétés, je rejette aussi l'esclavage \ mais en principe d'abord, parce qu'un principe généralise et embrasse tout, sans tenir compte des empôchemens : un principe est comme une course au clocher, il franchit haies et fossés comme une surface plane. Mais il n'en est pas de môme de l'application , l'application procède par statistique-, elle note les obstacles, elle tient état des temps et des lieux : un principe agit abstractivement et l'application agit par réaction. Ainsi , humanitaire comme vous, je pourrais bien vouloir l'abolition d'une manière absolue ; mais sociétaire comme moi , vous ne devez la vouloir que d'une manière relative.
» La France a fait son émancipation lentement et graduellement : la révolution n'a été que le bouquet d'une illumination commencée dans la nuit de ses âges ! Sera-t-il dit que parce que la France était parvenue à la maturité nécessaire pour recueillir , d'autres peuples , sous des températures et des conditions différentes, y soient également parvenus? C'est ce que je conteste, et ce que l'évidence nie avec moi.
» Si le mot de liberté était ineffaçablement écrit sur tous les fronts , il n'y aurait sans doute qu'a le faire lire à chacun sur le front de son voisin ; chaque homme l'y aurait lu lui-même depuis long-temps, il l'y aurait lu toujours, et dès-lors sa nature étant permanente devant ses yeux , il n'aurait jamais souffert l'esclavage. Mais il n'en a pas été ainsi! c'est le développement de l'intelligence qui a fait trouver à l'homme ce titre caché en lui-môme ; il y a donc un développement à produire, il y a une intelligence à former; c'est là une étude, une éducation, et c'est là précisément mon affaire.
»• Je reconnais le nègre perfectible, mais en môme temps je le reconnais d'une race inférieure ou dégénérée : vous m'avez
accordé le fait , autant qu'il m'en souvient \ comment donc, le fait étant acquis entre nous, pouvez-vous penser que les préceptes de la civilisation la plus avancée du monde, de la civilisation française , soient applicables aux nègres de nos colonies? et je ne m'engage pas trop en vous attribuant cette opinion , car vous m'avez dit que dans les Cinq Codes vous trouviez toute la formule de l'émancipation des nègres.
» Concordant avec vous, dans les principes généraux d'humanité , je déclare avec vous qu'il faut abolir l'esclavage ; mais quand? Voilà ou nous nous divisons.
» Comme homme social, membre d'une société dont les élémens constitutifs ne sont pas uniformes, je ne voudrais certainement pas établir une norme commune entre tous : l'esclavage, sous cette nécessité, pourrait bien encore mériter mon acquiescement, quelque soit l'anathème lancé contre lui et contre ceux qui le défendent ; seulement à la différence des temps ou les règles du Code noir ont été publiées , je ne voudrais pas faire de l'esclavage un mot éternel , un état impérissable, j'en voudrais faire une combinaison progressive comme toute autre.
» Rien n'a été fait dans ce sens par la métropole. Elle a fondé l'esclavage , et en le fondant elle a d'abord mis à son seuil une penlure de fer, comme à la porte d'un bagne ; elle y avait écrit le mot fameux du Dante : Lasciate ogni speranza. Et voilà que tout-à-coup , par soubresaut , sans préparation , elle voudrait renverser ces portes, déchaîner ceux qu'elle avait abrutis et lancer au milieu de la société des êtres qu'elle a tout fait pour lui rendre hostiles ?
» Mais, me dites- vous, on ne peut pas préparer la liberté dans l'esclavage î... Et qu'en savons-nous, monsieur, puisque rien n'a été fait à cet égard? Vous dites, non : je dis oui. La question reste au moins indécise, mais elle ne peut l'être, monsieur, pour des personnes qui jugent impartialement ! n'y a-t-il pas une induction qui m'est favorable , à moi -, celle de l'expérience de ces hommes et de ces choses.
» Taffirme que l'esclavage de nos nègres pourrait préparer leur émancipation. Mais ici ne voulant pas faire une thèse inutile , et lutter contre un parti pris , je fais une génuflexion vis-à-vis du désir humanitaire delà France, et je lui dis : Vous ne voulez pas la continuation de l'esclavage, mais au moins pourvoyez à la liberté pour n'en pas faire de la licence : pour y pourvoir, préparez-la , mais préparez-la dans un mode qui ne rompant pas tout-à-fait avec Tordre établi, marquera le pas pour un acheminement à un mode meilleur; ne votez pas une mesure absolue , définitive , mais votez une mesure transitoire.
*> Vous avez complété votre émancipation en 89, mais vous savez par où et sur quoi il vous a fallu passer ! Les fins de la révolution légitiment sans doute ses moyens -, mais cette révolution si glorieuse pour nous , génération qui en recueillons les fruits , combien a-t-elle été torturaire pour la génération qui on a eu la gestation et le part ! Hommes égoïstes qui applaudissez à une lutte passée dont vous ramassez les dépouilles , voudriez-vous encore vous en renouveler rémotion sur une partie contemporaine de votre société, sans être vousmêmes exposés à la mêlée? La révolution a eu ses horreurs, et cependant c'était une société homogène qui agissait dans et par elle même; qui avait une intelligence et des sentimens communs. Que serait-ce d'une révolution aux colonies ou les races divergent , ou les sentimens et l'intelligence divergent avec elles? croyez-vous être assez près pour voir le péril, assez dextres pour y obvier ? Aurez-vous une suffisante conscience des dangers à combattre, des intérêts à satisfaire? Une révolution sociale, monsieur, ne se fait pas par de la pédagogie; ce sont les acteurs qui sont les professeurs? Eh bien ! nous, qui sommes parmi ces acteurs, et entre tous, les plus intelligens, il nous faut laisser le soin d'en être les professeurs : il faut que la France nous abandonne cet enseignement librement et entièrement, sous le contrôle de pure surveillance de ses agens.
» Mais, m'avez-vous dit : Quelles garanties donnerezvous a votre œuvre ? Qui répondra à la France que votre bonne roi y présidera ? Si l'on vous donne un temps quelconque pour accomplir la transformation» qui assurera que l'échéance arrivée, la France pourra se présenter sa lettre de créance à la main , et qu'elle lui sera payée ?....
» Qui vous répondra de tout cela, monsieur? l'intérêt des colons! l'intérêt, lien qui n'est ni d'or ni de soie, mais qui lissé du ûl le plus vil , est cependant le plus solide des liens. Avant d'aviser aux mesures de transformation , la France aurait définitivement statué sur le principe dont les soins de transformation ne seraient que le corollaire ; elle aurait prononcé l'abolition et arrêté l'indemnité , car ce ne serait qu'à cette première condition que nous pourrions nous entendre sur la question secondaire. Eh bien ! monsieur , l'abolition une fois prononcée, ce serait avoir définitivement coupé l'amarre qui nous retient au passé. Espérance et confiance en Tordre ancien, tout aurait été immuablement laissé sur la rive, ce serait clans l'avenir seul que le colon aurait foi -, force donc serait au colon de se le préparer aujourd'hui pour se l'assurer demain, et s'il faillissait à sa tâche , il aurait sacrifié la sécurité de sa fortune future à l'inertie de son administration présente. Or, l'homme ne vit jamais précisément en lui-même, il s'immobilise à tout ce qui l'entoure : à sa propriété, à sa famille , et ce sont là des choses de long cours qui imposent l'abnégation du soi d'aujourd'hui , pour l'avenir des choses et des personnes dans lesquelles on veut se perpétuer. C'est la de l'étude du cœur humain , et cette étude vient en garantie à la France. Encore une /ois le coton ayant définitivement rompu avec le passé, force lui serait de faire de son présent une préparation à son avenir.
» Cet avenir, monsieur, ne serait conquis que par le travail libre ; ce serait donc à l'ordre transitoire, qui succéderait à l'abolition de l'esclavage , de préparer le travail libre, et le colon serait invinciblement intéressé à user de cet ordre transitoire
pour amener Ce résultat ; car s'il lui arrivait d'y manquer, il aurait sacrifié les intérêts permanens de sa propriété à un simple usufruit plus ou moins long.
» Vous le voyez donc, monsieur, en étant d'accord avec vous sur le principe de l'abolition , je ne le suis pas sur l'opportunité du moment, et je ne le suis pas non plus avec ceux qui disent comme vous que l'esclavage ne peut préparer la liberté. L'esclavage , monsieur, est un sillon plus fertile que vous ne croyez, et vous ne le croyez tel, que parce que vous ne le connaissez pas : jusqu'à présent il n'a rien produit, parce qu'on ne lui a rien demandé l. Mais semez-y l'émancipation future, donnez à nos mains expérimentées de l'y cultiver , et laissez le temps à la germination ; la récolte viendra. Mais si la France se refuse à attendre, et qu'elle demande à des voies plus hâtives et aussi plus compromettantes , une réalisation précoce; eh bien ! que ce soit au moins celles qui rompent le moins avec Tordre proscrit î que la France remplace l'esclavage par l'en-
1 On voit, en entendant M. Bovis , comment les créoles intelligent et de bonne foi apprécient ce que la servitude a fait pour les nègres.
Moraliser, c'est faire prévaloir les bons penchans sur les mauvais; or, les maîtres prétendent qu'il ne convient pas d'affranchir , parce que les esclaves n'ont que de mauvais penchans. Que penser ensuite de l'incroyable idée du conseil colonial de Bourbon, qui , répondant au rapport Tocqueville, ose avancer « qu'il faut voir dans l'esclavage de nos colonies la première visite de la Providence à la race noire. » L'aberration peut-elle aller plus loin ? Rapprochez cela de ce que vient de dire M. Bovis, ou de ce qu'à écrit M. Sully Brunet dans sa dernière brochure. « Si nos colonies offrent le spectacle d'une déplorable immoralité parmi les esclaves, c'est que nulle part ceux-ci n'ont été plus abandonnés à leurs grossiers instincts , par l'indhTérence de la métropole et les mauvaises institutions qu'elle imposait aux colonies. • Qu'a dit encore un autre colon, M. Guignod, de la Martinique : « Nos hommes sont ignorans, demi-sauvages ; ils ont tous les vices inherens à la servitude et à une demi-civilisation. » Quels effets de la visite divine! C'est vraiment une grande impiété de faire intervenir la Providence dans toutes ces abominations. Ils fouettent des femmes nues , et ils nous soutiennent qu'ils les moralisent.
gagement ; quel le substitue l'autorité de la loi à celle du maître 1 , et sur toutes choses que les colons soient préposés à étudier cette loi , car eux seuls ils en ont l'intelligence.
» Encore une fois, monsieur, il faut vous déGer des principes absolus -, Dieu a créé le monde par un principe absolu , universel, parce que dans une seule intuition il voyait tout et pourvoyait à tout , mais nous n'avons ni sa prévoyance ni ses moyens : nous sommes donc obligés de tenir compte des milieux, et dès-lors nous ne pouvons agir que par relation. Je conçois bien que la France, du haut de sa civilisation , dise : « Il faut que toutes les sociétés arrivent à mon principe. » Oui, monsieur, il faut qu'elles y arrivent, mais de la môme manière que l'enfant dans la famille : l'aïeule lui tient la lisière et l'entoure du bourrelet ; tirez-les lui , il se casse le cod.
» Pourquoi ;de la défiance en nous? Prenez garde! nous serons ou des obstacles ou des auxiliaires ; si nous devons être des obstacles, la France se doit de les éliminer -, or, elle ne le peut que par une dépossession pleine et entière ; nous sommes prêts, Test-elle? Si elle nous veut pour ses auxiliaires , que le concordat soit signé entre nous , et que la mutuelle bonne foi y préside.
» Vous avez visité nos habitations cl vous avez loué la sincérité qui vous en ouvrait les moindres recoins. Sont-ce là , monsieur, des hommes contre lesquels il faille prendre tant de garanties? On connaissait vos principes, on connaissait la mission que vous vous étiez donnée, et la confiance d'un chacun vous a désarmé : aussi vous ôtes-vous hâté de dire qu'une partie de vos préventions était tombée dès votre arrivée, et que nos esclaves que vous vous attendiez à voir pitoyables et souffreteux, vous les trouviez plus heureux, physiquement, que le paysan que vous avez laissé en France. C'est un cri arraché
1 A chaque instant, on le voit, les colons sincères nous fournissent eux-mêmes l'attestation de notre proposition : ■ L'esclave n'est pas soumis à un pouvoir public. »
à voire examen , et que nous revendiquons de voire loyauté pour prix de notre hospitalité ; j'ose espérer que vous le ferez entendre dans les publications auxquelles vous attacherez votre nom.
» Donc , monsieur, résumant mes pensées , je condus : » Abolition immédiate! Engagement au sol! Indemnité d au uns 1500 fr. par tôle! Transformation laissée aux colons.— »
Ainsi le parlement décrète l'abolition et l'indemnité d'abord, plus l'engagement des affranchis au sol , jusqu'à ce qu'ils soient en état de jouir de la liberté. Les colons restent chargés du soin de tes préparer. Voilà bien les termes, si nous ne trompons , de ce brillant programme.
Je ne vois d avantage là dedans que pour les maîtres qui touchent l'indemnité et qui gardent leurs anciens esclaves sous le nom d'engagés , avec leur ancien pouvoir, sous le nom de protectorat. C'est le travail forcé substitué au travail esclatt. Les mots sont changés, pas les choses ; et nous nous étonnons qu'un esprit aussi sérieux , aussi éclairé que celui de M. Bovis s'y soit laissé tromper. L'engagement au sol, c'est la glèbe. La glèbe a été dans le passé un amendement à la servitude, que les temps barbares pouvaient accepter, mais que Ton n est pas obligé d'adopter. Glèbe ou esclavage, en définitive, c'est tout un.
L'esclavage actuel n'est en réalité, par la force des choses et pour le plus grand nombre, qu'un état analogue à la glèbe. Ses crimes tiennent à sa nature même, et l'on ne pourra pas les prévenir avec la seule magie du mot glèbe, parce que glèbe et servitude ne sauraient exister sans arbitraire, et que rarbitraire ne va jamais sans abus. Vous appeleriez l'univers entier en témoignage de votre abolition de la servitude , que si vous la remplacez par une institution semblable , vous n'aurez rien toit. Votre résolution aboutit à un déplacement d'autorité qui passe de vas mains dans celles d'un magistrat , car je suppose
que vous l'entendez ainsi -, mais la somme d'autorité exercée n'est point modifiée et l'esclave auquel pcndantcelte scène d'escamotage vous avez accordé, pour le distraire, le noble titre d'ouvrier, laisse toujours son libre arbitre en des mains étrangères et ne récupère aucun de ses droits d'homme. Or, rien de bon ne peut se faire sans vous, comme vous le dites; c'est vrai , mais rien de bon non plus ne peut se faire sans le nègre. Pensez-vous qu'il ratifie un traité ou après lui avoir dit qu'il est libre, il retrouvera au fond de l'engagement le travail forcé, c'est-à-dire la servitude? Pour moi , j'en doute. Le nègre ne tardera pas à comprendre qu'il a été dupe , il rejelera le marché , réagira d'autant plus vivement qu'il avait cru toucher au but; vous aurez à lutter contre son mauvais vouloir, sa force d'inertie. Ne pouvant plus appliquer directement la punition, il vous faudra pour chaque faute avoir recours au magistrat , les difficultés deviendront de jour en jour plus inextricables , et vous ne les pourrez vaincre que par une compression qui ruinerait les espérances d'un avenir pacifique. Un organe de l'opinion du statu quo l'a dit à sa manière , « substituer à l'esclavage un travail coèreitif quelconque , est une absurdité grosse comme une montagne. Après l'émancipation il n'y a qu'une garantie , qu'un stimulant de travail possibles , c'est le salaire : seul il peut être légalement employé. La contrainte, sous quelque forme qu'elle se présente , est l'esclavage , et l'esclavage actuel est le mode de coercition le plus convenable, le seul logiquement admissible. Nous le disons souvent : Malheur aux colons, s'ils se laissent prendre aux synonymes. »
Les esclaves ne s'y laisseront pas prendre non plus. C'est M. Lepelletier Duclary lui-même qui nous l'apprend : « L'opinion bien arrêtée des nègres est celle-ci : Point d'état intermédiaire possible entre l'esclavage et la liberté. »
M. Ghazelles, dans l'habile rapport dont nous avons déjà parlé , fait aussi indirectement une vive critique du projet de l'engagement au sol, lorsqu'il dit : « Il s'agirait de créer pour l'esclave que la loi aurait affranchi avec solennité, une situation
analogue à celle que la loi elle-même aurait détruite et stigmatisée! On oublie que l'obligation du travail est le but de l'esclavage. Abolir la servitude après la voir flétrie et vouloir maintenir la contrainte au travail, seule fin de l'esclavage qui en est le seul moyen , implique donc une contradiction choquante que la raison repousse; c'est prétendre conserver l'effet après avoir détruit la cause. » M. Bovis et les hommes calmes qui partagent son opinion, voient qu'ils trouveraient jusque parmi leurs frères une forte opposition.
L'engagement au sol ne peut au surplus résister à aucune des objections capitales que nous avons présentées contre les autres moyens partiels. Il en a tous les vices, il n'en corrige aucun des inconvéniens. Dans ce mode, comme dans celui du rachat par l'état, on ne sait ce que deviennent les quarante-six mille nègres de villes ou domestiques, population essentiellement mobile, et dont l'utilité est dans sa mobilité même. En un mot, tous les dangers de l'apprentissage se représentent sans qu'on puisse échapper à un seul , car toute forme d'abolition qui n'est pas l'abolition complète et absolue revient toujours à l'apprentissage.
L'engagement au sol ne se prête pas plus que les autres combinaisons à satisfaire nos désirs, il laisse tout en question. Où l'on voudra agir directement sur les engagés , et alors les maîtres diront que l'on trouble leur manœuvre, ou on les laissera procéder seuls, et alors l'engagement leur étant aussi profitable que l'esclavage, ils ne se presseront pas de rien changer au moral de leurs nègres, pour que ces nègres restent indignes de passer au degré supérieur ; et comme, en conséquence du principe posé, il serait irrationnel d'assigner un terme à l'entreprise d'amendement, qu'eux seuls peuvent et doivent le fixer, ils le prolongeront indéfiniment. Soyons-en bien sûrs, quelque soit l'échéance à laquelle on leur présenterait le billet de la glèbe, de même qu'ils disent aujourd'hui , après deux cents ans d'épreuve : « Le temps n'est pas venu d'abolir Tes-
clavage; » leurs législateurs assemblés répondraient encore: « Le temps n'est pas venu d'abolir la glèbe. »
Et ici nous ne prétendons pas infliger un blâme particulier aux colons; ils suivent la loi de l'égoïsme humain. Pas plus chez nous que chez eux on n'a jamais fait convenir ceux qui profitent d'un abus, qu'il est temps de le détruire. C'est pourquoi nous disons et répéterons toujours qu'il faut en finir malgré leurs réclamations. L'esclavage est un nœud qu'aucune science ne pourra dénouer; il faut se résoudre à le couper. Tout ce qui sera fait avant la complète et radicale extinction du pouvoir du maître , sera vain.
S vin.
LES MAITRES SONT INCAPABLES DE L'OEUVRE DE TRANSFORMATION ET INDI6NE8 D'EN ÊTRE CHARGÉS.
Sous de certains rapports les blancs ne sont pas plus civilisés que leurs nègres. —Le fait de ta servitude a corrompu le mallre aussi bien que l'esclave. — Il faut reprendre tout à nouveau.— Altitude de la population blanche durant les débats de l'affaire Mahaudiére.
M. Bovis, trompé par ses bons désirs, juge des autres par lui-même; il dit que les planteurs doivent être chargés de la transformation , parce que seuls ils connaissent le terrain ; qu'ils voudront être bienveillans pour leurs engagés, et s'efforcer de les améliorer , parce que leur avenir serait attaché à cette transformation heureuse ; qu'à défaut de leur humanité, on peut compter sur leur instinct de conservation et leur intérêt.
A notre sens , c'est là méconnaître le cœur humain : on ne peut compter sur l'intérêt des colons comme garantie de leur participation à la régénération de la race avilie, qu'en leur retirant toute chance d'éviter le grand but. Autrement, tant qu'il leur restera la moindre facilité d'exploiter le nègre , ils voudront toujours l'exploiter, ils ne lui accorderont rien d'eux-
mômes, et ne cesseront de croire que cequïl y a de mieux à faire pour eux, c'est d'en tirer tout le parti possible jusqu'au dernier moment, de jouir de. leur reste, selon le dicton populaire. — Il ne faut en appeler aux instincts que pour les animaux, dont les mouvemens naturels ne sont point troublés par les erreurs de la raison, et qui sont préservés de la plaie du sophisme. L'instinct de conservation , grâce à la. perfection particulière d'entendement dont rhommc a été doué, lui fait quelquefois avaler, en vertu de son raisonnement, du poison qui le tue, en place du médicament qu'il croyait propre à le sauver. Une chose impossible à nier, c'est que l'on avait laissé à l'instinct de conservation des créoles anglais, sept ans pour assurer le succès d'une opération sublime d'où dépendait l'avenir de leurs familles, et qu'il fallut en venir bien vite à un affranchissement général, parce que l'instinct de conservation allait tout perdre. Si c'est la faute des propriétaires, on peut être sûr, par voie de psycologie comparée, que les nôtres n'échapperont pas aux mômes erreurs; si c'est la faute des nègres, on voit, ou que le moyen de transformation est mauvais , ou qu'il est raisonnable de renoncer à les transformer. Renoncer est la conclusion des créoles, ce n'est pas la nôtre.
M. Bovis, qui a l'intelligence des nécessités de l'époque, croit son projet bon , parce qu'à son avis les nègres sont perfectibles, et qu'il voudra les perfectionner ; mais la majorité ne consentirait jamais à le suivre dans cette route. La disposition présente des créoles dit assez quels seraient leurs sentimens futurs. Sous de certains rapports, les maîtres ne sont pas plus civilisés que leurs esclaves, j'entends qu'il y a des choses de la civilisation qu'ils ne comprennent pas plus que les nègres n'en comprennent d'autres. Pour qu'ils fussent capables d'accomplir le noble ouvrage auquel on les convie, pour qu'ils fussent dignes qu'on leur accordât cette belle tache à exécuter, il les faudrait d'abord modifier eux-mêmes ; pour qu'ils fussent propres à entreprendre l'éducation des noirs, il faudrait auparavant faire la leur.
M. Lignières, dont l'avis est des plus précieux , parce que c'est à ia Ibis un créole éclairé, un propriétaire d'esclaves et un aboiitiontste dévoué , nous a dit : « Je ne conclus pas à l'abolition immédiate de l'esclavage, mais bien à une abolition qui serait prononcée dans un certain temps, que je réduirais à cinq ans pour en finir le plus tôt possible. Vous devez bien penser que je ne demande pas ce délai pour préparer les esclaves à la liberté , je ne pois pas croire que des esclaves nègres, placés par les préjugés un peu au-dessus du singe, méprisés à cause de l'infériorité de leur race, si soigneusement tenus dans un état de dégradation , d'abrutissement, puissent s'améliorer tant que durera l'esclavage ; il est clair pour moi qui suis témoin des progrès rapides qu'ont fait les gens de couleur depuis qu'ils sont devenus citoyens, que ko noir ne deviendra meilleur que dans la liberté. Mais ce délai, je voudrais bien qu'on nous raccordât, je ne dirai pas pour améliorer les blancs, car je les calomnierais, ils sont meilleurs, bien meilleurs qu'on ne croit ; ils sont dans l'erreur, voilà tout... Je voudrais donc ce délai pour les préparer à la transformation sociale que f intérêt de mon pays réclame si impérieusement... Je tremble quand je songe aux malheurs qui fondraient sur mon pays, si la France était obligée de briser l'obstacle que nous opposerions à une mesure que son honneur commande , si elle était obligée, pour parler d'une manière plus claire, de prendre cette mesure sans nous, malgré nous. Jugez de quels soucis je suis tourmenté quand je vous dirai que plus je réfléchis sur le changement qui se prépare, plus je me fortifie dans l'opinion que si les colons le voulaient, le travail sans l'esclavage serait non seulement possible , mais facile. »
Persuadé, comme M. Lignières, que les colons sont dans Terreur, nous différons avec lui sur ce point : qu'ils puissent être modifiés par un état transitoire. Cinq ans ne sont pas assez. pour effectuer un changement utile dans les habitudes et la nature de toute une population; demander plus de cinq ans serait impossible, l'esprit des esclaves est en trop grande fermenta-
tion pour le permettre. Ils se croient eux-mêmes trop opprimés, pour qu'il soit prudent de leur montrer même de loin l'abolition sans la leur donner. Si parmi les possesseurs d'esclaves il y avait beaucoup d'hommes comme M. Bovis, comme M. Lignières, et quelques autres dont nous avons cité les généreux actes et les nobles paroles, on pourrait encore espérer. Mais quelle garantie la majorité a-t-elle jamais donnée de son bon vouloir, combien de fois au contraire n'a-t-elle pas manifesté son aversion pour toutes mesures de réforme ! Quette disposition a-t-elle jamais montré à concilier l'intérêt des esclaves avec celui des maîtres ! Elle a toujours été résistante. Depuis des siècles elle s'est constamment renfermée dans un système de désapprobation à priori des moindres tentatives favorables aux esclaves. Les conseils coloniaux ont bien déclaré mauvais tous les projets d'émancipation, mais en ont-ils jamais proposé un qu'ils se déclarassent prêts à accepter?
Et puis M. Lignières et M. Bovis oublient donc de quel lait ont été nourris les créoles? Ils oublient donc que l'état social où les maîtres ont été élevés , où ils vivent , a exercé une action aussi délétère sur l'homme possesseur que sur l'homme possédé? Le nègre, aux yeux des hommes libres, quel qu'ils soient, est un outil, rien qu'un outil. « Pourquoi ne travaillez-vous pas, demande-t-on à un petit mulâtre vivrier?— Comment voulezvous que je travaille, reprend-il, j'ai été forcé de vendre mes deux noirs! » C'est un laboureur privé de sa charrue. « Je ne connais pas de bons nègres, a dit un grand propriétaire, je ne connais que des nègres forts et des nègres faibles. >» — « \oyez quelle belle pièce , nous fait observer un autre , en désignant une vigoureuse négresse au milieu de son atelier! » Nous nous souviendrons toujours de la candeur avec laquelle une jeune dame , fort douce , nous dit en parlant de deux esclaves femelles attachées à son service particulier : « Ce sont des femmes que mon oncle m'a données en cadeau, lors de mon mariage. * L'esclave est tout-à-fait passé à la condition de meuble dans les colonies. La lèpre y gagne rapidement tout le monde, et nous
avons entendu un européen , un magistrat très libéral , questionné sur ce qu'était devenu son cheval, répondre tranquillement : « Je l'ai troqué contre un noir et 200 francs. »
Jamais les hommes qui pensent ainsi ne consentiront , volontairement du moins , à traiter en élèves et en pupilles de leur famille, des hommes aussi dégradés à leurs yeux. Pour changer quelque chose à ces idées , il faut faire table rase et renverser le pacte social actuel afin d'en construire un autre entièrement nouveau sur ses ruines. Jyes profondes préventions des créoles leur enlèvent toute intelligence du bien possible, on n'obtiendra les suffrages de la majorité, on ne pénétrera les esprits de Futilité de la réforme qu'en les entraînant. Elle sera nulle, si elle n'est entière. Les tôles sont tellement montées, les difficultés si grandes, que moins on compliquera les moyens, plus vite et plus sûrement on atteindra le but.
Arrivé où nous en sommes , le lecteur peut savoir si nous éprouvons le moindre sentiment de haine contre les colons, nous pouvons donc en toute sûreté d'être jugé sans passion, dire qu'en l'état actuel de leurs mœurs ils sont incapables de préparer les nègres à la liberté. Nous avons assisté au procès Mahaudière, et l'altitude de la population blanche durant le cours de ces longs et tristes débals, nous a consterné. Ce qui se passa alors , on ne le voudra pas croire en Europe. Lorsque les propriétaires du quartier de M. Don illard apprennent qu'il est arrêté , tout stupéfaits et indignés, ils signent ensemble une pétition au gouverneur pour demander sa relaxation. A la cour d'assises , l'accusé est entouré d'habilans accourus de toutes parts qui lui prodiguent mille témoignages d'amitié. Ils ne l'excusent pas , ils ne disent pas que c'est un maître qui s'est trompé sur ses droits, un homme doux , estimable, perverti une fois par la maladie et la peur. Non , ils le soutiennent , ils l'approuvent , ils transforment son crime en affaire politique coloniale-, ils n'y ont vu que l'exercice légitime de son autorité légale et ils revendiquent avec affectation la solidarité du forfait. Le prétoire pendant cinq jours est encombré de leur foule toute
euuère à lui, il y régna une brûlante fermen talion, les témoins à décliarge exalleut celui à qui la loi demande raison de sa conduite, et l'un d'eux, (pour que Ton puisse juger de tout par un mot), interrogé sur la nature du cachot, répond qu'il y est entré et qu'oa y est mieux que dans l'enceinte où il se trouve avec plus de trois cents personnes. Enfin , il est avéré que M. Douiilard Mahaudière a tenu une femme enfermée pendant vingt-deux mois, de môme qu'il avait été acquis aux débats dans l'affaire Amé Noël , que l'esclave mort était depuis cinq jours les pieds enfermés à la barre et les bras liés derrière le dos, et cependant M. Douiilard Mahaudière est acquitté comme M. Amé Noël l'avait été ? l'opinion publique le voulait -, le pays les avait absous avant que le tribunal prononçât. Qu'espérer d'une institution sociale dans laquelle de pareils faits, en se représentant, trouvent presque toujours une nouvelle absolution?
Sans doute en France, nous avons par exception les époux Granger , mais l'opinion publique les réprouve avec énergie, elle veut leur condamnation et les juges qui la veulent aussi , la prononcent. Aux colonies, lorsque le verdict est rendu, à peine si quelques hommes sensés courbent le front et lisent la sentence de mort de leur société dans l'absolution du coupable -, l'assistance joyeuse au contraire entoure M. Douiilard , le félicite, lui presse les mains. Ce n'est point un ami égaré qui * échappe à la loi, c'est presqu'un triomphateur -, au moment où nous passons auprès de la sellette qu'il vient de quitter , nous entendons un planteur dire avec énergie : « S'ils avaient condamné Mahaudière , il aurait fallu nous mettre tous là , car il n'est pas un colon qui ne fasse ce qu'il a fait.» Et le lendemain plusieurs habitans , y compris l'accusé avec le général Faujas Sainte-Fond (depuis nommé président du conseil) , à leur tête, s'en allaient complimenter, remercier l'avocat et lui dire : « (Test la cause du pays que vous avez défendu. »
En montrant cette ferveur de sympathie pour un vrai coupable , les créoles ont donné la mesure de leur esprit public , il se sont accusés tous ensemble au tribunal de la conscience
universelle ; en appuyant le criminel de leur sympathie, ils sont devenus complices du crime ; en l'acquittant avec éclat, ils ont prononcé leur propre condamnation. Ils disent les esclaves incapables de jouir de la liberté; l'opinion européenne les déclarera , eux , incapables de jouir des prérogatives de maîtres , puisqu'ils ne peuvent sentir là où commence la cruauté dans l'exercice d'un droit; indignes de la mission d'instituteurs, puisqu'ils ne regardent pas la séquestration indétinie comme un châtiment excessif. — Quel concours attendre , pour toute forme progressive, de gens auxquels la fièvre de maître peut donner ces vertiges, par lesquels les abus de pouvoir des maîtres sont défendus comme la cause générale, chez lesquels l'homme de la justice qui poursuit Mahaudière est attaqué à titre d'ennemi du pays? De quelle insignifiance ne sera pas toujours tout moyen partiel au milieu d'une société ainsi faite, quand la grande majorité de ceux qui la dominent par la prépondérance de l'éducation, des talens, de la richesse , des places élevées et d'une antique supériorité, absorbe jusqu'aux autorités qui devraient la conduire?
Des actes barbares pareils à ceux des subalternes Laffranque et Preschez, sans exciter moins l'horreur, peuvent être considérés comme des faits individuels ; mais lorsque des . propriétaires , des hommes jouissant d'une bonne réputation bien acquise, semblables à MM. Amé Noël, Mahaudière, Brafin , Moyencourt , en arrivent aux tortures avouées que nous avons dites, lorsqu'ils sont excusés par leurs pairs, le crime aort de l'individualisme, il appartient à la société toute entière, il fait corps avec elle ; et le législateur, pour être conséquent, n'a d'autre moyen de le prévenir et de l'extirper que de changer les hases mômes de la société.