‹ Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavageChapitre 4 sur 43 · XXXII · texte numérisé non relu

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sonne s'intéressât à eux , sans que l'Europe , en se voyant dévorer ses propres en fans, demandât compte de ce qui se passait aux iles.

Le sort des engagés était aussi affreux que celui des nègres; on les battait comme les nègres, on excédait leurs forces comme celles des nègres, et le grand nombre d'entre eux qui périrent, moururent victimes des mauvais traitemens qu'on leur imposait, et non des fureurs du climat. — Au moment où le père Labat arrive à son couvent, il rencontre un engagé nommé Massonnier qui était venu aux lies sur le même navire que lui. « Guillaume Massonnier était fort épou- » vanté, il avait appris que la condition des engagés, » dans les Iles, était un esclavage fort rude et fort pé- * nible, qui ne différait de celui des nègres que parce » qu'il ne dure que trois ans. » Le père Labat n'eut pas dit de quelle façon étaient traités les engagés que les vieilles ordonnances nous attesteraient qu'à cette époque on ne faisait guères de différence entre eux et les esclaves. Nous trouvons dans un règlement du conseil de la Martinique, du 2 mai 1660, « qu'il leur est défendu de faire les mutins et les insolens, et qu'il est permis aux habitans de les châtier comme gens à leurs gages ; avec défense à ces gens de s'en plaindre et de discontinuer pour cela leur ouvrage. »

Les Anglais n'en usaient pas mieux avec leurs engagés. Labat, qui les vit lors de son voyage à la Barbade (4700), en parle de la sorte : « Leurs engagés sont en grand nombre, mais il n'y faudrait pas beaui. c

coup compter dans une occasion , parce que la plus grande partie sont de pauvres Irlandais enlevés par force ou par surprise, qui gémissent dans une dure servitude de sept ou de cinq ans au moins, qu'on leur fait recommencer quand elle est finie, sous des prétextes dont les maîtres ont toujours une provision toute prête. »

Les engagés soumis à un pareil destin , après une traversée longue et très pénible, seraient morts bien vite, partout autre part qu'aux colonies. Les nègres succombaient en aussi grand nombre qu eux. C'est une complète erreur de supposer que nos Iles aient obtenu, sans sacrifices, à part même les exécrables forfaits de la traite, la population de travailleurs qu'elle possède aujourd'hui. Les nègres paient à une modilication de température, à peu près le môme tribut que nous, et malgré leurs vieilles relations avec le soleil, les nouveaux-venus noirs, lorsqu'on ne les soigne point avec ménagement, ne résistent pas plus que lés nôtres à la chaleur humidedes colonies. Nousavons l'autorité d'un médecin distingué de la Martinique, M. Rufz, pour affirmer que les nègres ne sont pas plus que les blancs à l'abri des influences des Antilles, et que leur acclimatement , mal dirigé, a coûté aussi cher que pourrait coûter celui des blancs. Les noirs sont peut être plus sensibles que nous encore à un changement atmosphérique; ils se font au quartier où ils naissent, et lorsqu'on les déplace, ils ne réussissent pas, selon l'expression créole, ce qui veut dire en bon français qu'ils meurent. Les partisans les plus déterminés de l'escla-

vage reconnaissent que la mortalité des nègres nouveaux est considérable, et confessent que « malgré les dangers de la ûèvre jaune, la mortalité des blancs qui viennent aux colonies est beaucoup plus faible, proportionnellement, que celle des esclaves importés d'Afrique *. »

Le climat des Antilles est-il aussi mauvais que sa réputation ? Nous avons des raisons de ne le pas croire. Les vapeurs de 1' Océan, continuellement amoncelées autour des pitons et au-dessus des bois qui les couronnent, y occasionnent des pluies continuelles qui , jointes à l'ardeur d'un soleil brûlant, y entretiennent une excessive chaleur humide. Cette moiteur en relâchant la fibre musculaire, a cerlainemenl une grande influence sur l'économie animale des Européens récemment débarqués. La subite transition de cette atmosphère à l'atmosphère sèche et froide dans laquelle ils vivaient, doit nécessairement agir d'une manière directe sur leurs organes ; mais la perturbation produite ne devient funeste que parce qu'ils ne savent pas en combattre les effets dangereux.

La vie humaine est détruite aux colonies par trois causes principales : la débauche, la peur et l'ignorance des soins hygiéniques indispensables.

Les gens qui arrivent négligent les moyens d'accoutumer leurs organes à la nouvelle température au

• Opinion de M. Saco. Voyez la brochure de M. Flinter, intitulée Examen del eslado actual de ht egclavos de h Ma de Puerto Rico ,

sein de laquelle ils fonctionnent. Loin d'entretenir une transpiration égale, la chaleur leur fait rechercher ces vifs courans d'air que ménage la construction des maisons combinée avec les brises , les pores se referment, la transpiration arrêtée amène la pleurésie, ils meurent, et l'on accuse le climat d'être pestilentiel. Non , c'est vous qui avez été maladroit en ne sachant point aider à votre constitution.

Une vieilleerreur très commune, est aussi extrêmement funeste aux Européens. On est convenu que pour corriger la lassitude et la langueur que donnent les pays chauds, 11 est bon de boire quelque cordial. On prend le cordial appelé rhum qui est fort abondant aux colonies, et comme on y trouve plaisir, on en prend beaucoup, si bien que l'économie, maintenue dans un état de surexcitation continuelle, et la débilité s'accroissant par l'usage répété du tonique, l'homme est préparé comme à dessein, pour l'envahissement de la fièvre jaune. On a suivi le régime précisément opposé à celui qu'il fallait suivre. — En se rendant compte des législations, on y peut trouver des indications sûres pour certaines règles de conduite. Grand nombre des lois religieuses de l'antiquité qui paraissent fort ridicules à ceux qui n'y regardent pas de près, contiennent des préceptes hygiéniques appropriés aux climats, que les individus devraient observer. Moïse, en défendant aux Israélites de manger du porc, savait que l'usage de la chair de porc, en Orient, donne la lèpre . Mahomet en interdisant le vin et les liqueurs aux croyans, imitait sans le savoir une loi de Cartilage

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qui faisait la même défense aux Carthaginois Ceci veut dire que les législateurs avaient reconnu que dans les pays chauds les liqueurs sont contraires à la santé. Donc, au lieu de les rechercher, il est sage de s en abstenir.

Or c'est l'intempérance surtout qui est le premier agent de destruction , c'est dans l'ivresse que le plus grand nombre des malheureux moissonnés par la fièvre jaune puisent le principe du mal qui les tue. Sur qui en effet sévit-elle particulièrement? Sur les soldats de la garnison; gens qu'un concours de circonstances déplorables , jointes aux mauvaises habitudes du peuple, semblent dévouer à la mort. — Pa r une fatalité extraordinaire, chez nos voisins comme chez nous, l'administration ne prend aucun soin de paralyser les dangers de la position. Plutôt que de choisir des hommes d'élite, d'un caractère fait et d'un esprit bien trempé, on n'envoie aux colonies que déjeunes soldats, encore sans expérience. Ils abordent, tremblans, la constitution ébranlée par les souffrances de la traversée, le moral affaibli par les impressions nostalgiques et par la terreur que leur causent les idées reçues sur le soleil meurtrier des Antilles. On croit avoir pris assez de soins pour leur acclimatement quand on leur a fait passer trois mois à la campagne , et on les jette ensuite dans les cités, seuls foyers de l'infection. En cet état le moindre excès ouvre entrée à la maladie qu'ils redoutent, et les voilà à l'hôpital, atteints de la

1 Maton, liv. Il, des IM*.

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fièvre ou de la dyssenterie. L'hôpital, où est-il situé? Au milieu des villes, où la chaleur, l'agglomération d'un grand nombre d'individus, les émanations d'un littoral insalubre rassemblent tous les principes constitutifs du fléau. Mais là, qu'arrive-t-il? Par quelles causes ces terribles maladies deviennent-elles aussi souvent mortelles qu'elles le sont? De quoi se plaignent tous les médecins? C'est qu'au lieu d'y suivre un traitement régulier, les maladesens'y livrant encore à leurs grossiers appétits, rendent toute guérison impossible. Ces pauvres gens regardent la diète à laquelle on les condamne comme une économie que l'on veut faire à leurs dépens , ils demandent et reçoivent vivres et boissons du dehors; ils mangent des fruits, boivent du tafia, meurent, et l'on dit: c'est le climat! — Il y a des années que les médecins signalent le danger, mais l'apathie créole n'a pu découvrir jusqu'ici le moyen de prévenir l'introduction clandestine des vivres dans les hôpitaux.

A la Jamaïque , c'est mieux encore. Sous prétexte d'éloigner les soldats du danger de la capitale, on les a casernés à une lieue de là. Ils viennent en ville pendant le jour, ils boivent du rhum, toujours du rhum, jusqu'à la dernière minute qu'ils ont de loisir, puis ils courent afin d'être rendus à l'heure, ils arrivent tout échauffés, répondent à l'appel , ôtent ensuite leur habit pour se raffraichir, prennent froid et le lendemain ils se réveillent mourans. Il faut les transporter à l'hôpital. Mais où a-t-on bâti ce magnifique hôpital qui a coûte 180,000 liv. sterl.? A Fort-Royal, sur une lan

gue de terre qui ferme la rade, entourée d'eaux stagnantes et de marais qui en font le lieu le plus malsain de la colonie. Le malade amené là aujourd'hui, expire le lendemain, et Ton dit toujours : c'est le climat!

Quand nous visitâmes cet hôpital , un régiment qui venait d'arriver y remplissait tous les lits, et chaque jour envoyait cinq morts au cimetière. Est-ce donc le climat qui les tuait ou bien les funestes circonstances dans lesquelles on les avait placés? — Est-il étonnant que les régimens perdent ainsi un quart de leur monde en quinze mois? Ne prépare-t-on pas ces hécatombes au Dieu lièvre pour le plus grand effroi de ceux qui en Europe entendent parler de ses ravages? Si on les avait cherchés pourrait-on trouver de meilleurs moyens pour organiser les effets destructeurs des influences épidémiques.

Les gouvernemens ont trop accepté la lièvre jaune comme un mal inévitable, et ne l'ont pas assez combattue comme un mal guérissable. Us y soumettent les populations sans préservatif, et le monstre dévore d'autant plus de victimes, qu'on lui en présente un plus grand nombre de désarmées. Une première mesure très importante serait de réagir contre cet esprit de concession.

Il n'est pas vrai que la nature ait condamné l'homme à payer un tribut humain au minotaure des Antilles.

« La mort que les Européens trouveraient en travaillant sous le soleil des tropiques, a écrit le docteur John Hancock, est une relique de l'antiquité. Les anciens croyaient que les régions équatoriales étaient

absolument inhabitables, avec autant de raison qu'ils regardaient les îles britanniques comme les confins du monde occidental. Un séjour de vingt-cinq ans passés dans les colonies, m'a convaincu par expérience qu'il n'est pas de contrée où quelqu'un avec un régime approprié au climat et à sa constitution personnelle, puisse vivre avec plus de sécurité et meilleure santé qu'à la Guyane ». Jamais idée plus fausse n'a été accréditée , que celle de croire que les personnes du nord ne peuvent cultiver sous la zùne torride *. »

La vérité est que l'on diminuerait singulièrement l'action malfaisante du soleil des Antilles, si l'on s'attachait à détruire dans l'esprit des populations occidentales les craintes qui leur deviennent mortelles, en débilitant leur esprit, et si l'on combattait lespenchans vicieux qui affaiblissent leurs corps. Qu'on nous comprenne bien. Nous ne disons pas du tout que la fièvre jaune n'existe pas, au contraire, c'est un ennemi vigilant; mais nous disons qu'elle a le plus ordinairement peur de ceux qui n'ont pas peur d'elle, et qu'il est possible de lui opposer la sobriété avec un succès presque toujours certain.

Cette opinion s'établirait solidement, si l'on voulait en outre secouer la vieille et funeste erreur qui fait de la fièvre jaune une maladie contagieuse. M. le docteur Chervin, un de ces martyrs de la vérité, qui consacrent

1 On sait que la Guyane est cependant considérée comme bien plus insalubre encore que les Antilles.

* The Dominica Cohnist, numéro du 5 septembre iS40.

une existence toute entière à la constation d'un fait utile, a daigné nous communiquer la formule des propositions qu'il va soutenir dans un nouveau travail sur cette matière. Nous sommes heureux de pouvoir les mettre d'avance sous les yeux du public.

« 4° La maladie que Ton a désignée sous le nom de fièvre jaune dans l'Amérique équinoxiale, dans l'Amérique du nord et dans le midi de l'Europe, est identique et ne présente aucune différence essentielle.

2* Elle n'est point une maladie sui generis, mais simplement le maximum d'intensité des lièvres bilieuses automnales des pays chauds, ou des saisons chaudes dans les régions tempérées.

3* Elle n'est transmissible de l'individu qui l'a à celui qui ne l'a pas, d'aucune manière quelconque.

4° L'encombrement des hôpitaux par les malades de la fièvre jaune, quelque grand qu'il ait été, n'a jamais produit jusqu'ici une infection capable de donner naissance à celte maladie; en viciant l'atmosphère il a seulement dans certains cas aggravé l'état des malades qui s'y trouvaient plongés.

5° La fièvre jaune ne tire donc son origine ni des malades, ni de leurs vétemens, mais bien des effluves qui s'exhalent des substances végétales ou animales en putréfaction , secondés par certaines conditions météorologiques.

6° La cause de cette maladie ne paraît différer decelles des fièvres bilieuses ordinaires que par un plus haut degré de concentration. Elle nous est d'ailleurs tout aussi inconnue dans sa nature que celles de ces fièvres.

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7° Cette cause locale productrice de la fièvre jaune, peut se rencontrer à bord des bâtimens qui couvrent les mers, tout comme à terre.

8° La lièvre jaune n'étant point contagieuse, toutes les mesures de précaution dirigées contre elle sont en pure perte, et doivent par conséquent être supprimées. On peut remédier à l'infection des bâtimens par des moyens hygiéniques très simples, qui offriront à la santé publique toutes les garanties désirables, et n'entraveront point le commerce comme les mesures dites sanitaires actuellement en vigueur. »

Ces huit propositions sont le fruit de dix années d'études aux colonies et dans les Amériques, elles résument la longue expérience d'un savant honnête, et ses nombreuses recherches sur l'origine, le mode de propagation et la nature de la fièvre jaune.

Combien le gouvernement ne sauverait-il pas de victimes, si par l'adoption ouverte de ces doctrines il rendait la confiance aux esprits! « Les funestes effets produits par la crainte de la contagion, dit encore M. Chervin, ne se bornent point aux malades, ils s'étendent aux personnes saines que cette crainte prédispose à un haut degré à l'influence épidémique. Tel aurait résisté à l'action de l'agent délétère, s'il eut été persuadé que la contagion est nulle et que l'approche des malades n'augmente point le danger, qui a été victime de l'opinion contraire *

* Pétition à la Chambre sur la nécessité d une prompte réforme dan* notre système sanitaire , 4835.

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Que Ton médite ces vérités, que l'on sache s'en convaincre et Ton aura, en menant une vie régulière, de grandes chances d'échapper au fléau ; nous le répétons, la fièvre jaune attaque surtout les gens d'une vie déréglée, celles qui se livrentà des excès. Les personnes fermes et de mœurs régulières, lui échappent presque toujours.

Ceux qu'elle abat sont les viles proies de la débauche, bien plus souvent que les innocentes victimes d'un fléau cruel.

Ce n'est pas à dire qu'il faille faire desémigrans autant de disciples de Pythagore; ce que nous demandons c'est la modération qui, dans tous les pays du monde, est une sauvegarde de la santé.

En définitive , les hommes que nous appelons aux avantages de l'émigration , quittent une vie bien autrement dure que ne le peut être la privation de quelques misérables plaisirs de cabaret.

Nous avons vu à la Jamaïque, dans la paroisse Sainte- Anne, une compagnie de vingt-deux Américains, occupés à établir une magnanerie. Tous travaillaient avec l'ardeur tenace et sérieuse des Américains, tous depuis quatre mois étaient à l'ouvrage, la hache, le compas et la houe à la main. Quatre mille pieds de mûriers étaient déjà plantés, et pas un de ces hommes, depuis quatre mois, n'avait été indisposé. A la vérité ils sont au milieu des mornes, loin des rivages marécageux de la mer ; et tous, membres scrupuleux d'une société de tempérance , ne boivent que de l'eau.

A moins que la culture du sucre ne soit plus spécia-

lement meurtrière qu'une autre, et que le soleil ne lue plus volontiers celui qui plante une canne que celui qui plante un pied de tabac ou de mûrier. QuVt-on à objecter à cet exemple ?

On encourage beaucoup l'introduction des é migra ns à la Jamaïque, il y en a déjà un certain nombre répandu dans la campagne, et ceux qui sont bien soignés ne courent aucun danger.

Sur une sucrerie de cette Ile, paroisse Clarendon, ou cent soixante européens se livrent depuis deux ans à tous les travaux sans distinction d'un atelier, ils n'ont eu que dix-sept morts : quatre hommes , trois femmes et dix enfans. Nous le tenons d'eux-mêmes. Nous avons encore rencontré à la Jamaïque des émigrés sur la caféière de l'hermùage appartenant à M. le docteur Spalding, tous ces hommes se félicitaient de leur séjour dans File.

S'il était permis de se citer soi-même, nous dirions qu'à deux époques de notre vie, jeune et touchant à la maturité, nous avons parcouru les pays à fièvre jaune» autrefois la Havane, la Vera-Cruz, la Nouvelle Orléans, aujourd'hui les Antilles. Nous y avons passé les mois d'hivernage quand nos convenances de voyageur l'exigeaient; nous ne nous sommes pas privé de visiter les hôpitaux , ni d'y étudier les cas qui se présentaient à nous, et jamais le mal ne nous a touché, jamais nous n'avons eu que des indispositions de fatigue. Nous ne changeâmes jamais rien, il est vrai, à nos habitudes de régime ; nous ne bûmes jamais ni vin , ni eau-de-vie, ni rhum, que pour ce que valent ces

cordiaux , dont l'excès fait des poisons, c'est-à-dire comme remède.

On peut le dire d'une manière presqu'absolue, la modération est un sûr préservatif contre la lièvre jaune.

Nous disions déjà en 1833, « c'est un préjugé de croire que les blancs ne peuvent pas supporter la chaleur du climat des Antilles , ne sont-ce pas des blancs y des européens qui ont défriché et fondé toutes les colonies sans le secours d'un esclave ? Comment seraient-ils devenus inhabiles à en continuer l'exploitation, aujourd'hui que tant d'améliorations pourraient être introduites si l'esprit routinier des planteurs cédait enfin aux progrès de l'Europe. »

Cet avis est encore tout-à-fait le nôtre. La vérité est qu'en toute hypothèse, il n'y a réellement que les plages qui soient fiévreuses et redoutables. L'intérieur des Iles, grâce à l'élévation du terrain *, est un séjour délicieux et le plus sain de la terre; on y connaît à peine les maladies, les brises y rafraichissenl l'air sans cesse et tempèrent les violences du soleil. Il nous est arrivé d'avoir froid dans les mornes des Antilles. M. Lacharrière, président de la Cour royale de la Guadeloupe, vieux créole, dont la bonne foi est à l'abri de tout soupçon et qui s'exprimait ainsi d'ailleurs, à une époque où il n'avait pas encore été question d'émigration, a dit : « Les montagnes des Antilles leur procure une variété de températures qui permet d'accoutumer par degré

1 La hauteur commune du voyage que nous avons fait en parcourant la Jamaïque , était de 1,800 pieds au-dessus du niveau de la mer.

et sans perte, les troupes européennes au climat des tropiques et de l'équaleur. »

Ce ne doit donc plus être l'objet même d'un doute, l'émigration réussira si on l'entoure de quelques précautions d'ensemble, si on la prépare avec sagesse et qu'on la fasse avec prudence. Pour cela il est nécessaire que le législateur y mette la main, qu'il n'abandonne plus les émigrés à leur propre inexpérience et à la cupidité des traitans. Il est nécessaire qu'on ne laisse pas se renouveller les cruautés commises envers les trente-six mots •.

Le gouvernement chargé de veiller d'une manière directe sur l'émigration , lui donnerait les garanties légales dont elle a besoin pour s'opérer en grand, établirait la confiance générale en tranquilisant la nation sur le destin de ses enfans, et pousserait vers nos possession de la zône torride, non plus des célibataires, comme il est toujours arrivé dans les essais particuliers tentés jusqu'ici, mais des familles complètes.

Celte dernière circonstance est de la plus haute gravité, pour nous qui sommes convaincu que les excès sont les premiers meurtriers des Européens aux colonies. — Le célibataire, sans attache dans la vie, sans devoirs immédiats, sans autres obligations que celles à remplir vis à vis de lui-même et de la société, ne s'inquiétant guère de mourir, parce qu'il

• L'engagement de trois ans que prenaient les premiers défricheurs de nos établissement coloniaux , leur fit donner le sobriquet de trente-six mois.

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meurt tout seul , a Irop d'occasions de se déranger et trop peu d'intérêt à éviter ces occasions. Un homme marié, en raison des devoirs intérieurs que lui impose son état, nous offre plus de chance de passions assouvies, de mœurs calmées, d'esprit d'ordre et de retenue. — Le mariage n'est mauvais que parce que l'on en a formé un lien indissoluble. Par lui-même il est excellent, il met un frein à nos folles ardeurs, et les habitudes de la famille donnent à la vie moins d'agitation et d'irrégularité.

Insistons sur ce point des émigrations par famille , il est capital; et notre pensée entière demande à être bien comprise. Nous ne nous a dressons pas du tout à la partie aventureuse de nos compatriotes. C'est aux tristes victimes que fait l'anarchie sociale dans laquelle on laisse marcher la France au hasard, c'est aux pauvres que vont nos paroles. H ne s'agit plus d'aller jouer un quitte ou double sur le tapis chanceux des îles, d'aller risquer une existence mal entamée à Paris , contre une fortune rapidement amassée en Amérique. Rien de cela, il s'agit de renoncera la vieille patrie pour la nouvelle, d'échanger un travail insuffisamment rétribué, une huche vide, un âtre glacé où des enfans transis pleurentde froid sousdeshaillonsà jour, une vie misérable et douloureuse comme l'est celle d'un grand nombre d'ouvriers d'Europe, même des plus honnêtes. Il s'agit d'échanger tout cela, non pas contre des richesses prodiguées à un oisif par les fatigues de ses nègres, mais contre un travail rapportant son juste salaire, une alwndancc perpétuelle assurée à Phommc

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laborieux, une vie chaude et facile au sein de la nature la plus généreuse du monde ou des enfans pleins de sanlé croissent tout joyeux sous un ciel délicieux.

Ces enfans que nous voyons grandir, lèvent les derniers doutes que pourrait rencontrer notre projet, et doivent faire tomber toutes les hésitations. Supposons môme que les Européens ne puissent travailler au soleil, il reste encore assez d'ouvrages qu'ils peuvent exécuter à couvert pour justifier des émigrations opérées avec sagesse et humanité, comme le travail du moulin, la fabrication du sucre, la garde et le soin des bestiaux, les métiers de tonneliers, forgerons, charpentiers etc., dont on a besoin sur toutes les habitations. Ceux-là, dussent-ils réellement craindre les insolations, s'ils se joignent aux rangs des nègres, ce qu'encore une fois nous regardons comme erroné , leurs fils en tous cas pourront, sans aucun doute, s'employer à la terre puisqu'ils seront aussi fils du pays , et les fies doivent acquérir ainsi dans l'espace d'un demi-siècle une population qui leur assurerait, tôt ou tard, un brillant avenir. — Sur ce dernier point nous n'avons pas que des hypothèses à présenter. Si les Européens sont réellement incapables de cultiver les terres tropicales , du moins mille preuves abondent que les créoles s'y trouvent propres. A la Ha~ vane, à Pucrto-Rio, nous avons vu, de nos yeux, des petits blancs1 aux champs; on nous a dit qu'à Bourbon

1 On appelle petits blancs les hommes pauvres de cette classe , ceux surtout qui vivent du revenu d'un morceau de terre qu'ils cultivent a l'aide d'un ou deux nègres.

la classe de ces laboureurs était fort nombreuse ; à la Martinique, dans le quartier du gros Morne, ou le sol n'est pas propice à la canne, on peut voir aussi des blancs et même des blanches soigner de leurs mains leurs jardins à vivres.

Ainsi les faits et la théorie, tout nous porte à croire, sert à nous convaincre que les blancs peuvent cultiver sous les tropiques.

L'abbé de Pradt a dit, dans son livre des colonies : « Que les établissemens à sucre des Antilles étaient impossibles sans nègres. » Mais ce n'est pas la faute des Antilles , c'est la faute du jugement de l'abbé de Pradt. La canne n'est pas plus difficile à cultiver que tout autre végétal , et l'application des agens mécaniques comme des procédés économiques que la science fournit tous les jours et que l'argent des capitalistes rassurés permettra d'acheter, ne peuvent que la rendre plus facile encore *.

Conclusion. L'émigration réussira et sera possible, humaine, profitable pour tous, si l'on prend quelques

1 On ne saurait croire jusqu'à quel point il est possible d'adoucir le travail par les moyens les plus simples. M. Bouvier, jeune habitant créole de la Guadeloupe, plein d'idées généreuses, donna un jour des gants à ses nègres pour l'opération de l'épaillage \ C'était pure humanité , il voulait seulement préserver ainsi leur mains des petits piquans attachés aux feuilles de cannes. Mais à sa grande surprise, la bonne action devint une excellente affaire. Il se trouva que son atelier fit avec des gants et sans fatigue le double de la besogne qu'il faisait sans gants .

* L'épai liage consiste h enlever les feuille» jaunies ou trop abondantes de I» canne, pour lui donner de l'air et ne lui pas laisser do parasites a nourrir.

mesures pour obvier aux chances de péril qu'elle a de commun avec toutes les grandes entreprises \

Nous ne pousserons pas plus loin ces réflexions, que nous avons regardées comme Futile préliminaire d'un livre qui conclut à l'abolition de l'esclavage.

Soutenant une cause dont le triomphe , au dire de ses adversaires, doitamenerla perte des colonies, il nous

I Qu'il nous soit permis d'indiquer sommairement quelles pourraient être ces mesures.

La loi assurerait d'une manière précise les bons traitemens des passagers en mer. fl est important que les émigrans n'arrivent point aux colonies, l'organisation déjà alîectée par les privations de la traversée et les mauvais emménagemens des navires sur lesquels les armateurs aujourd'hui, comme autrefois, les entassent et les mettent à la géne.

il serait décrété que nul émigré pendant les cinq premières années de son séjour , ne pourrait être employé sur les habitations qui se trouvent dans un rayon d'une lieue tout à l'entour des bords de la mer. On obtiendrait par là deux avantages ; le premier d'éloigner les nouveaux venus des plages fiévreuses , de les soustraire à l'excessive chaleur des plaines ; et le second de les tenir éloignés des villes qui leur offrent des tentations et des occasions de débauche , et dont les populations agglomérées donnent prise aux épidémies.

II faudrait aussi que les émigrés avant de partir fussent toujours assurés d'un engagement auprès de l'agent accrédité des planteurs qui résiderait à Paris. Ils seraient reçus par l'habitant qui aurait fait préparer leur gtte sur l'habitation. C'est un moyen d'obvier d'abord aux embarras d'un débarquement isolé , aux exigences des seigneurs terriers , ensuite de soustraire les nouveaux venus à la fièvre jaune qui ne manquerait pas de les frapper au milieu des troubles d'esprit , où tombe l'homme inquiet de son sort.

Le traité que signerait rémigrant avec le planteur ou l'agent des planteurs, devra être aussi l'objet dé la surveillance administrative. tf ne pourra se faire que dans de certaines conditions, réglée par le législateur.

Le§ engagemens de cinq ans contractés par les émigrés auraient cet

convenait de mettre en évidence tout ce qu'elles ont de valeur politique, présente et future; de rappeler la gravité avec laquelle on doit peser tout ce qui les concerne. — Les intérêts les plus élevés, les plus précieux du pays, veulent qu'on ne les laisse point périr.

La régénération des colonies françaises, par l'abon-

avantage, qu'une telle période permettrait de graduerla somme de labeur

exigible. Us travailleraient d'abord le matin de cinq à huit ou de six à neuf heures , et le soir de quatre à six ou de cinq à sept heures, selon la durée du jour , et Ton augmenterait chaque année d'une heure jusqu'à la quatrième , où ils seraient tenus de donner neuf heures.

Des gages de 300 francs par téte d'hommes ou de femmes, et de 200 francs par téte d'enfans , au-dessus de 12 ans et au-dessous de 17 ans, avec une case et un jardin seraient, nous croyons, des termes où Y employeur et Y employé trouveraient une égale convenance.

Leurs différens auraient les juges-de-paix pour arbitres. La loi serait pondérée de façon à garantir à YengagUte le travail de Y engagé, et à rengagé les bons traitemens de l'engagiste. L'engagé , qui après la première , seconde ou troisième année , se soustrairait méchamment au contrat, outre la confiscation de la récolte de son jardin au profit du maître , serait enfermé jusqu'à ce qu'il ait remboursé la somme dont il aurait fait tort à l'engagiste *. Cette clause est indispensable, car avec des engagemens comme ceux que nous désirons , le propriétaire aura pu avancer les frais de transport, dont la moitié resterait à son compte , et dont l'engagé lui rembourserait l'autre moitié par cinquième. Nous voyons dans ces avances faites par le planteur , et que le crédit lui rendra peu onéreuses , un actif élément de détermination pour nous pauvres prolétaires , qui ne se trouveraient plus alors arrêtés au premier pas par l'impossibilité de rassembler une somme de 4 ou 500 francs, qu'il leur est toujours si difficile de se procurer dans les conditions actuelles de leur existence.

* Afin de répondre à ceux qui verraient là une sorte de détention perpétuelle, nous disons tout de suite que l'on travaillera sur les habitations pénitentiaire» que nous proposerons en lieu et place d'instituer aux colonies.

dante infusion du jeune sang des émigrés dans les veines de ces corps plus malades que caduques , se lie à l'affranchissement des noirs, et viendra lui prêter un efficace secours. Nous ne sommes point tenté de nous faire une arme de Tune pour soutenir l'autre, car l'affranchissement , à nos yeux , est un fait moral absolu, dont la nécessité se manifeste en dehors de toutes considérations environnantes, mais nous sommes heureux qu'un projet, de bonne et de haute politique, puisse être mis au service des droits de l'humanité.

DES

Cases a nègres.— Habillement. — Nudité. — L'usage de marcher nus pieds pouvant être une cause déterminante de réléphantiasis.— MaLpiedt.— Hôpitaux des habitations.— Nourriture. — Mal d'estomac— Maladies cutanées aux Antilles.—Jardins.— Respect des maîtres pour la propriété des esclaves. — Bienêtre matériel. — L'esclave suit le sort de son maître. — Esclaves des habitalions vivrièrtt.

L'esclavage ne peut plus, ne doit plus subsister, son aboli* tion absorbe toute la question coloniale; là est le présent plein de trouble, là est le difficile avenir qui agitent si profondément les colonies. L'émancipation est pour les propriétaires

pendue sur leur tète.

L'édifice entier des colonies repose aujourd'hui, et reposera long-temps encore, sur la race nègre qui les cultive; forcément il faut tout rattacher à eux; c'est sur eux donc qu'il nous paraît opportun de fixer d'abord l'attention. En les suivant dans les diverses phases de leur existence actuelle, on doit pouvoir préjuger de leur existence future, et trouver la solution du problème colonial. Commençons par examiner leur condition présente.

Les nègres d'une habitation française sont rassemblés dans

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